Roland Furieux, tome 3

Part 14

Chapter 144,057 wordsPublic domain

Saisis de honte, furieux, ils se dépouillent de toutes les armes qu’ils ont sur le dos; ils détachent l’épée qu’ils portent au côté et la jettent dans le fossé. Ils font serment, puisqu’une dame les a vaincus et leur a fait mesurer la terre, qu’ils resteront une année entière sans endosser aucune arme, afin d’expier une si grande faiblesse.

Pendant tout ce temps, ils iront à pied, que la route soit en plaine, qu’elle descende ou qu’elle monte. De plus, l’année expirée, ils ne monteront à cheval, ils ne revêtiront de cotte de mailles ou toute autre armure, que s’ils ont enlevé par force, en un combat, le cheval et les armes d’un chevalier. C’est ainsi que, pour punir leur propre faiblesse, ils s’en vont à pied et sans armes, pendant que leurs compagnons poursuivent leur route à cheval.

Le soir de ce même jour, Bradamante arrive près d’un castel situé sur la route de Paris. Là, elle apprend que Charles et son frère Renaud ont mis Agramant en déroute. Là elle trouve bonne table et bon gîte. Mais cela, comme tout le reste, lui importe peu, car elle mange à peine, elle dort peu, et, loin de songer à se reposer, elle ne pense qu’a changer de lieu.

Mais tout ce que j’ai à vous dire sur elle ne doit pas m’empêcher de revenir à ces deux chevaliers qui, d’un commun accord, avaient attaché leurs destriers près de la fontaine solitaire. Le combat qu’ils vont se livrer, et que je vais vous raconter, n’a point pour but d’acquérir des domaines ou le suprême pouvoir. Ils se battent afin que le plus vaillant puisse posséder Durandal et chevaucher Bayard.

Sans que la trompette ou qu’un autre signal leur annonce qu’il est temps d’agir; sans qu’un maistre de camp vienne leur rappeler de frapper ou de parer, et leur remplisse l’âme d’une belliqueuse fureur, ils tirent l’un et l’autre le fer d’un même mouvement, et en viennent aux mains, agiles et vigoureux. Les coups commencent à se faire entendre rudes et nombreux, et à leur échauffer l’ire.

Je ne connais pas deux autres épées, éprouvées pour leur solidité et leur dureté, qui ne se fussent rompues au bout de trois des coups hors de toute mesure que se portaient les deux champions. Mais celles-ci étaient d’une trempe si parfaite, elles avaient passé par tant d’épreuves, qu’elles auraient pu se rencontrer mille coups et plus sans se briser.

Renaud, bondissant de côté et d’autre avec une grande habileté, évite très adroitement Durandal, qui retombe avec grand fracas; il sait bien comment elle brise et tranche le fer. Le roi Gradasse frappe de plus grands coups, mais presque tous s’éparpillent au vent. Lorsque parfois il touche son adversaire, il l’atteint à un endroit où le coup ne saurait être dangereux.

L’autre manœuvre son épée avec plus de succès, et à plusieurs reprises il engourdit le bras du païen. Il le frappe tantôt aux flancs, tantôt à l’endroit où la cuirasse se relie au casque; mais partout il rencontre une armure dure comme le diamant, de sorte qu’il ne peut en rompre une seule maille. Cette armure avait été faite par enchantement; c’est ce qui la rend si forte et si dure.

Sans prendre de repos, tous deux étaient restés un grand moment absorbés par leur combat, et, les yeux fixés l’un sur l’autre, ils n’avaient pas songé à regarder à leurs côtés; soudain ils furent détournés de leur lutte furieuse par une querelle d’un autre genre. Un grand strépitement d’ailes leur fit retourner à tous deux la tête, et ils virent Bayard en grand péril.

Ils virent Bayard aux prises avec un monstre plus grand que lui, et qui ressemblait à un oiseau. Son bec était long de plus de trois brasses; le reste de son corps était celui d’une chauve-souris. Ses plumes étaient noires comme de l’encre; ses serres étaient grandes, aiguës et rapaces. De ses yeux pleins de feu s’échappait un regard féroce. Il avait de grandes ailes qui semblaient deux voiles.

C’était peut-être un oiseau; mais je ne sais où ni quand il a pu en exister un pareil. Je n’ai jamais vu, ailleurs que chez Turpin, la description d’un animal ainsi fait. Je serais porté à croire que cet oiseau était quelque diable de l’enfer évoqué sous cette forme par Maugis, afin d’arrêter le combat.

Renaud le crut aussi, et il eut plus tard à ce sujet une grande contestation avec Maugis. Ce dernier ne voulut jamais se reconnaître coupable, et pour écarter le soupçon d’un tel acte il jura par la lumière du soleil que le fait ne devait pas lui être imputé. Qu’il fût oiseau ou démon, le monstre fondit sur Bayard et le saisit dans ses serres.

Le destrier, qui était très vigoureux, rompt immédiatement ses rênes; plein de colère et d’indignation, il lutte contre l’oiseau avec les pieds et avec les dents. Mais celui-ci, plus agile, remonte dans les airs, et revient à la charge, les serres prêtes à saisir, et battant des ailes tout autour de Bayard, lequel, ne pouvant éviter ses attaques, se décide enfin à prendre la fuite.

Bayard fuit vers la forêt prochaine, où il cherche les fourrés les plus épais. La bête ailée le suit de près tant que le chemin lui est propice. Mais le brave destrier s’enfonce de plus en plus dans la forêt, et finit par se cacher sous une grotte. L’oiseau, ayant perdu sa trace, retourne dans les airs, et cherche une nouvelle proie.

Renaud et le roi Gradasse, qui voient s’enfuir l’objet de leur combat, restent d’accord pour différer la querelle, jusqu’à ce qu’ils aient délivré Bayard des griffes de l’oiseau qui l’a forcé de se réfugier dans la forêt. Ils conviennent que celui des deux qui le rejoindra, le ramènera à cette même fontaine, où ils termineront ensuite leur querelle.

Ils s’éloignèrent de la fontaine, suivant les herbes nouvellement foulées. Mais Bayard est déjà loin d’eux, car ils ne peuvent le suivre que lentement. Gradasse, qui avait l’Alfane tout près de là, saute sur lui, et laisse au milieu de ces bois le paladin triste et plus mécontent que jamais.

Au bout de quelques pas, Renaud perdit les traces de son destrier. Celui-ci avait fait un étrange chemin, cherchant dans les ravins, à travers les arbres et les rochers, les endroits les plus hérissés d’épines, les plus sauvages, afin de se mettre à l’abri des griffes de cet oiseau qui, tombant du ciel, était venu l’assaillir. Renaud, après s’être vainement fatigué à chercher, retourna l’attendre à la fontaine,

Espérant que Gradasse l’y conduirait, comme cela était convenu entre eux. Mais voyant qu’il attendait en vain, il s’en alla à pied à travers champs et fort dolent. Revenons à Gradasse, auquel il arriva tout le contraire de ce qui était arrivé à Renaud. Son heureuse destinée, plutôt que ses recherches, lui fait entendre tout près de lui le hennissement du brave destrier;

Il le retrouve dans une caverne profonde, encore si tremblant de la peur qu’il avait eue, qu’il n’osait plus sortir. Le païen, l’ayant en son pouvoir, se rappelle très bien la promesse qu’il a faite de retourner avec lui à la fontaine. Mais il n’est plus disposé à observer cette promesse, et il se tient en soi-même ce langage:

«--Que celui qui voudra disputer et batailler pour l’avoir, dispute et bataille; pour moi, je suis plus désireux de le posséder pacifiquement. D’un bout à l’autre de la terre, je suis venu jadis dans l’unique but de me rendre maître de Bayard; maintenant que je le tiens en mes mains, bien fou celui qui croirait que je consentirais à m’en défaire. Si Renaud veut le ravoir, qu’il vienne lui aussi dans l’Inde, comme je suis venu moi-même jadis en France.

«La Séricane ne sera pas un séjour moins sûr pour lui que la France ne l’a déjà été deux fois pour moi.--» Ainsi disant, il s’en vint à Arles par la voie la plus facile et y rejoignit l’armée. Puis, ayant en sa possession Bayard et Durandal, il partit sur une galère espalmée. Mais je vous parlerai de lui une autre fois, car je dois quitter Gradasse, Renaud et la France.

Je veux suivre Astolphe qui, avec la selle et le mors, dirigeait l’hippogriffe par les airs, comme il eût fait d’un palefroi. Il le faisait aller d’une course plus rapide que le vol de l’aigle et du faucon. Après qu’il eut parcouru d’une mer à l’autre, des Pyrénées au Rhin, tout le pays des Gaules, il se dirigea vers le Ponant, du côté de la chaîne de montagne qui sépare la France de l’Espagne.

Il passa en Navarre et de là en Aragon, laissant tous ceux qui le voyaient en grande stupeur. Il laissa bien loin à sa gauche Tarragone, Biscaglia à sa droite, et arriva en Castille. Il vit la Gallicie et le royaume de Lisbonne; puis il dirigea sa course vers Cordoue et Séville, parcourant les rivages de la mer, l’intérieur des terres, jusqu’à ce qu’il eût visité toute l’Espagne.

Il vit le détroit de Gadès et les bornes qu’Hercule posa pour les premiers navigateurs. Il se disposa ensuite à courir çà et là en Afrique, de la mer d’Atlante aux confins de l’Égypte. Il vit les fameuses Baléares, et Iviça qui se trouva droit sur son chemin. Puis, tournant bride, il se dirigea vers Arzilla assise sur la mer qui la sépare de l’Espagne.

Il vit Maroc, Fez, Oran, Hippone, Alger, Bougie, toutes ces superbes cités qui ont autour d’elles comme une couronne d’autres cités, couronne d’or et non de feuillage ou de verdure. Puis, il piqua vers Biserte et Tunis. Il vit Cabès et l’île de Gerbi, Tripoli, Bérénice, Ptolémaïs, et parvint jusqu’aux lieux où le Nil se jette en Asie.

Il vit toute la contrée située entre la mer et les croupes boisées du fier Atlas. Puis, tournant le dos aux monts de Carène, il prit sa route au-dessus des Cirénéens. Traversant les immenses déserts de sable, il arriva sur les confins de la Nubie, à Albaiada, et laissa derrière lui les ruines de Battus et le grand temple d’Ammon, aujourd’hui détruit.

De là, il atteignit une autre Trémisène qui suit la loi de Mahomet. Puis il tourna les ailes de son coursier vers les autres Éthiopiens qui sont situés au delà du Nil. Il suivit le chemin de la cité de Nubie, filant dans les airs entre Dobada et Coallé. Quelques-uns de ces peuples sont chrétiens, les autres musulmans, et ont constamment les armes à la main sur leurs frontières respectives.

Sénapes, empereur d’Éthiopie, qui a une croix pour sceptre, règne sur de nombreux vassaux. Il possède des cités et de l’or en grande quantité, et son pouvoir s’étend jusqu’à l’embouchure de la mer Rouge. La foi qu’il professe est presque semblable à la nôtre, et peut suffire pour sauver de l’exil éternel. C’est là, si je ne fais erreur, qu’on fait usage du feu pour baptiser.

Le duc Astolphe descendit dans la capitale de la Nubie, et visita Sénapes. Le château qu’habite le chef de l’Éthiopie est beaucoup plus riche que fort. Les chaînes des ponts et des portes, les gonds et les serrures, et finalement tous les ouvrages qui chez nous sont en fer, sont là-bas en or.

Bien que ce précieux métal y soit en si grande abondance, il n’y est pas moins fort estimé. Les appartements de cette royale demeure sont soutenus par des colonnes de cristal limpide. Sous les balcons, divisés en espaces proportionnés, les rubis, les émeraudes, les saphirs et les topazes projettent leur froide lumière, aux rayons rouges, blancs, verts, azurés et jaunes.

Sur les murs, sur les toits, sur les pavés, les perles et les pierres gemmes sont parsemées. Là naît le baume, et, en comparaison, Jérusalem n’en produit qu’une très petite quantité. C’est de là que le musc nous arrive, ainsi que l’ambre et les autres produits exotiques. En somme, les choses qui ont tant de valeur dans nos pays viennent de là.

On dit que le soudan, roi d’Égypte, paye tribut au roi d’Éthiopie et s’en reconnaît vassal, de crainte qu’il ne détourne le cours du Nil, et n’affame ainsi d’un seul coup le Caire et toute la contrée. Ses sujets l’appellent Sénapes, et nous le nommons, nous, _Presto_ ou _Presteianni_[12].

De tous les rois qui existèrent jamais en Éthiopie, il fut le plus riche et le plus puissant. Mais, malgré toute sa puissance et tous ses trésors, il avait misérablement perdu la vue. Et c’était encore là le moindre de ses tourments. Ce qui l’accablait et le faisait le plus souffrir, c’était d’être torturé par une faim perpétuelle, lui qu’on nommait le plus riche des hommes.

Lorsque le malheureux, poussé par le besoin, s’apprêtait à manger ou à boire, l’infernale troupe des Harpies vengeresses surgissait soudain. Les monstrueuses Harpies, brutales et malfaisantes, de leurs griffes et de leurs ongles crochus, renversaient les vases et saisissaient les mets; ce que leur ventre affamé n’engloutissait pas, restait souillé et contaminé par leur attouchement.

Et cela, parce que dans sa jeunesse, enivré par les honneurs, les richesses qui le mettaient au-dessus de tous les autres mortels, fier de sa force et de son courage, il devint, comme Lucifer, orgueilleux au point de songer à faire la guerre à son Créateur. A la tête de son armée, il marcha droit au mont d’où sort le grand fleuve d’Égypte.

Il avait entendu dire que sur ce mont sauvage, qui s’élève au delà des nues et monte jusqu’au ciel, était situé le paradis que l’on appelle terrestre, où habitèrent jadis Adam et Ève. Suivi de chameaux, d’éléphants et d’une armée de fantassins, l’orgueilleux s’avançait avec l’intention de soumettre à sa loi les habitants de cet heureux séjour, si toutefois il y en avait.

Dieu réprima sa téméraire audace. Il envoya au milieu de ces bandes un de ses anges qui en fit périr plus de cent mille, et le condamna lui-même à une nuit éternelle. Puis, il ordonna aux horribles monstres des grottes infernales de venir à sa table enlever et souiller tous les aliments sans les lui laisser goûter ni toucher.

Et pour qu’il ne lui restât aucun espoir, il lui avait été prophétisé que ses tables ne seraient débarrassées de la bande voleuse et de leur odeur nauséabonde, que lorsqu’on verrait venir par les airs un chevalier sur un cheval ailé. Ce miracle lui paraissant chose impossible, il vivait dans la tristesse, privé de toute espérance.

Lorsque, à la grande stupeur des gens, on vit arriver le chevalier, planant sur les murs et les tours élevées, on courut aussitôt en prévenir le roi de Nubie qui se rappela la prophétie. Oubliant dans sa joie de prendre son fidèle bâton, il vint les mains étendues et en tâtonnant au-devant du chevalier volant.

Astolphe, après avoir décrit de grands cercles, était descendu à terre sur la place du château. Le roi ayant été conduit devant lui, s’agenouilla et, joignant les mains, lui dit: «--Ange de Dieu, nouveau Messie, je ne mérite point de pardon pour une si grande offense; considérez pourtant que, s’il est de notre nature de pécher souvent, il est de la vôtre de pardonner toujours à qui se repent.

«Conscient de mon erreur, je ne te demande pas, je n’oserais pas te demander de me rendre la lumière, bien que tu aies le pouvoir de le faire, car tu es au nombre des bienheureux que Dieu chérit. Contente-toi de mettre fin au grand martyre que je ne puis voir, et qui consiste à me faire consumer de faim. Chasse au moins les Harpies, afin qu’elles ne viennent plus me ravir la nourriture.

«Et je promets de te faire construire, dans la partie la plus élevée de mon palais, un temple de marbre dont les portes et le toit seront tout en or, et dont l’intérieur sera orné de pierreries. Ce temple portera ton saint nom, et l’on y gravera le miracle accompli par toi.--» Ainsi parla le roi privé de la vue, cherchant en vain à baiser les pieds du duc.

Astolphe répondit: «--Je ne suis pas l’ange de Dieu, je ne suis pas un nouveau Messie, et je n’arrive pas du ciel. Je suis, moi aussi, mortel et pécheur, et indigne d’une telle grâce. Je ferai tout ce que je pourrai pour débarrasser, par leur mort ou par leur fuite, ton royaume de ces monstres malfaisants. Si j’y parviens, ce n’est pas moi, mais Dieu seul qu’il te faudra louer, car c’est lui qui a dirigé mon vol ici pour venir à ton aide.

«Adresse tes vœux à Dieu; c’est à lui qu’ils sont dus; c’est à lui qu’il te faut bâtir les églises et élever les autels.--» Ainsi parlant, ils allaient tous les deux vers le château, entourés d’illustres barons. Le roi ordonna à ses serviteurs de préparer sur-le-champ le banquet, espérant que, cette fois, les mets ne lui seraient pas enlevés des mains.

Aussitôt, un banquet solennel est préparé dans une riche salle. Le duc Astolphe s’y asseoit seul avec Sénapes, et l’on apporte les mets. Soudain, voici que dans les airs on entend un bruit strident, produit tout alentour par d’horribles ailes; voici venir les Harpies monstrueuses et malfaisantes, attirées des profondeurs du ciel par l’odeur des viandes.

Elles étaient sept en une seule bande. Elles avaient toutes un visage de femme, pâle, décoloré, amaigri, exténué par un long jeûne, et plus horrible à voir que la mort. Elles avaient de grandes ailes informes et rugueuses; les mains rapaces armées d’ongles aigus et recourbés; le ventre énorme et fétide; la queue longue, noueuse et tordue comme celle du serpent.

On les entend venir dans l’air et presque en même temps on les voit s’abattre toutes sur la table, s’emparer des mets et renverser les vases. Leur ventre laisse échapper une liqueur tellement infecte, qu’on est obligé de se boucher le nez, car il serait impossible de supporter la puanteur qu’elles répandent. Astolphe, saisi de colère, tire son épée contre les oiseaux gloutons.

Il les frappe, l’un au cou, l’autre sur le dos, celui-ci à la poitrine, celui-là sur l’aile; mais il semble que le fer atteigne un sac d’étoupes; le coup est amorti et ne produit aucun résultat. Les Harpies ne laissèrent ni un plat ni une coupe intacts; elles ne quittèrent pas la salle avant d’avoir tout dévoré ou gâté.

Le roi avait conçu la ferme espérance que le duc chasserait les Harpies. Maintenant qu’il n’a plus d’espoir, il soupire, gémit et reste accablé. Le duc se souvient alors du cor qu’il porte, et qui vient à son aide dans les cas périlleux. Il pense que ce moyen est le meilleur pour chasser les monstres.

Avant de s’en servir, il fait boucher avec de la cire les oreilles du roi et de ses barons, afin que, lorsque le cor retentira, ils ne prennent point la fuite hors de la ville. Il saisit la bride de l’hippogriffe, saute sur les arçons et prend le cor enchanté. Puis il fait signe au maître d’hôtel de faire remettre la table et les mets.

On apprête une autre table et d’autres mets, et soudain apparaissent les Harpies, qui se livrent à leur besogne accoutumée. Astolphe souffle aussitôt dans le cor, et les oiseaux, qui n’ont point l’oreille bouchée, ne peuvent résister au son; saisis de peur, ils fuient, et n’ont plus souci de nourriture ni d’autre chose.

Le paladin pique des éperons derrière eux; il sort du palais sur son destrier volant, et, laissant la grande cité, il chasse les monstres devant lui dans les airs. Astolphe continue à sonner du cor, et les Harpies s’enfuient vers la zone torride, jusqu’à ce qu’elles soient arrivées sur le mont élevé où le Nil a sa source, si tant est qu’il ait sa source quelque part.

Presque à la base de la montagne, une grotte profonde se creuse sous terre. On donne comme certain que c’est la porte par laquelle doit passer quiconque veut descendre aux enfers. C’est là que la troupe dévastatrice s’est réfugiée, comme en une retraite sûre; elle descend jusque sur la rive du Cocyte et même plus profond, afin de ne plus entendre le son du cor.

Arrivé devant l’infernale et ténébreuse ouverture où commence le chemin vers les lieux privés de lumière, l’illustre duc arrête l’horrible sonnerie, et fait replier les ailes à son destrier. Mais avant que je le conduise plus loin, et pour ne me point départir de mes habitudes, je veux, ma page étant remplie de tous les côtés, finir ici ce chant, et me reposer.

CHANT XXXIV.

ARGUMENT.--Astolphe, étant entré dans la grotte par où l’on descend dans l’enfer, apprend d’une âme quelle peine est infligée à ceux qui méconnaissent l’amour d’autrui. De là, il va dans le Paradis terrestre; puis il passe dans la Lune, où on lui donne le moyen de rendre la raison à Roland. Description du palais des Parques.

O faméliques Harpies, iniques et féroces, c’est sans doute en punition de crimes anciens, qu’un jugement d’en haut vous déchaîne sur toutes les tables, dans l’Italie aveugle et pleine d’erreurs. C’est pour cela que les enfants innocents, les mères éplorées tombent de faim et voient, en un seul repas de ces monstres hideux, dévorer ce qui devait soutenir leur existence entière.

Trop coupable fut celui qui ouvrit les cavernes où vous étiez enfermées depuis de longues années déjà! C’est lui qui fut cause que l’infection et la gloutonnerie se répandirent sur l’Italie comme une épidémie morbide. Depuis lors, la vie heureuse y est inconnue, et la tranquillité en est tellement disparue, qu’elle a toujours été en proie à la guerre, à la pauvreté, aux angoisses, et qu’elle sera ainsi pendant de longues années encore;

Jusqu’au jour où, secouant par la chevelure ses enfants endormis et les faisant se souvenir, elle leur criera: N’en est-il point parmi vous qui ressemblent par le courage à Calaïs et à Zéthès[13], qui délivreront nos tables de l’infection et des griffes crochues, et leur rendront leur pureté première, ainsi que ceux-ci l’ont fait pour les tables de Phinées, et que le paladin le fit pour celle du roi d’Éthiopie?

Le paladin, chassant devant lui les brutales Harpies qui fuyaient en déroute, les poursuivit des sons horribles du cor, jusqu’à ce qu’il fût arrêté par une montagne, sous laquelle elles disparurent dans une grotte. Il tendit l’oreille à l’ouverture, et il entendit comme un bruit entrecoupé de pleurs, de hurlements, de lamentations éternelles, signe évident que c’était là l’enfer.

Astolphe résolut d’y entrer, et de voir ceux qui ont perdu le jour. Il voulait pénétrer jusqu’au centre de la terre, et faire le tour des cercles infernaux. «--Qu’ai-je à craindre, en y entrant?--dit-il--ne puis-je pas toujours appeler le cor à mon aide? Je mettrai en fuite Pluton et Satan, et je me ferai faire passage par le chien à triple gueule.--»

Il descend prestement de son destrier ailé et le lie à un arbuste. Puis il s’enfonce dans la caverne, après avoir pris le cor dans lequel était tout son espoir. Il ne va pas loin sans qu’une fumée épaisse et âcre lui offusque le nez et les yeux. Cette fumée était plus épaisse que si elle avait été produite par la poix et le soufre. Astolphe n’en continue pas moins d’avancer.

Mais plus il avance, plus la fumée et les ténèbres s’épaississent. Il craint de ne pouvoir aller plus avant, et d’être obligé de retourner sur ses pas. Soudain il voit quelque chose qu’il ne peut distinguer, s’agiter à la voûte comme remue au vent le cadavre d’un pendu qui est resté exposé pendant plusieurs jours à la pluie et au soleil.

A la lumière faible, presque nulle, qui règne dans ce chemin noir et enfumé, il ne peut discerner quel est l’objet qui s’agite dans l’air. Pour s’en rendre compte, il s’avise de lui porter un ou deux coups de son épée; puis il s’arrête, pensant que c’est peut-être un Esprit qu’il vient de frapper à travers la fumée.

Alors il entend ces paroles prononcées d’une voix triste: «--Hélas! descends sans faire du mal aux autres. C’est assez que je sois tourmenté par la fumée épaisse que vomit le feu infernal.--» Le duc stupéfait s’arrête, et dit à l’ombre: «--Que Dieu arrête la fumée de façon qu’elle ne puisse monter jusqu’à toi. Mais qu’il te plaise de m’apprendre ton sort.

«Et si tu veux que je porte de tes nouvelles dans le monde là-haut, je suis prêt à te satisfaire.--» L’ombre répondit: «--Il me paraît encore si bon de retourner, ne fût-ce que par le souvenir, à la lumière éclatante et belle, que le grand désir que j’ai d’une telle faveur m’engage à parler, et te dire mon nom et ma condition, bien que chaque parole me soit un ennui et une fatigue.--»