Part 6
«--Ce ne fut point par mauvaise intention, hélas!--dit en pleurant le vieil enchanteur,--que j’ai fait ce beau château à la cime de ce rocher; ce n’est pas non plus par cupidité que je suis devenu ravisseur; c’est uniquement pour arracher au danger suprême un gentil chevalier, que mon affection me poussa à faire tout cela; car, ainsi que le ciel me l’a montré, il doit mourir par trahison, peu de temps après s’être fait chrétien.
«Le soleil ne voit pas entre ce pôle et le pôle austral un jeune homme si beau et de telle prestance. Il a nom Roger, et dès son jeune âge il fut élevé par moi, car je suis Atlante. Le désir d’acquérir de l’honneur et sa cruelle destinée l’ont amené en France à la suite du roi Agramant; et moi qui l’aimai toujours plus qu’un fils, je cherche à le tirer de France et du péril.
«J’ai édifié ce beau château dans le seul but d’y tenir Roger en sûreté, car il fut pris par moi comme j’ai espéré te prendre toi-même aujourd’hui. J’y ai enfermé des dames et des chevaliers et d’autres nobles gens que tu verras, afin que, puisqu’il ne peut sortir à sa volonté, ayant compagnie, il ne s’ennuie pas.
«Pour que ceux qui sont là-haut ne demandent pas à en sortir, j’ai soin de leur procurer toutes sortes de plaisirs; autant qu’il peut en exister dans le monde, sont réunis dans ce château: concerts, chant, parures, jeux, bonne table, tout ce que le cœur peut désirer, tout ce que la bouche peut demander. J’avais bien semé et je cueillais un bon fruit; mais tu es venu détruire tout mon ouvrage.
«Ah! si tu n’as pas le cœur moins beau que le visage, ne m’empêche pas d’accomplir mon honnête dessein. Prends l’écu, je te le donne, ainsi que ce destrier qui va si prestement par les airs. Ne te préoccupe pas davantage du château, ou bien fais-en sortir un ou deux de tes amis et laisse le reste; ou bien encore tires-en tous les autres, et je ne te réclamerai plus rien, sinon que tu me laisses mon Roger.
«Et si tu es résolu à me l’enlever, eh bien! avant de le ramener en France, qu’il te plaise d’arracher cette âme désolée de son enveloppe désormais flétrie et desséchée.--» La damoiselle lui répond: «--Je veux le mettre en liberté. Quant à toi, saches que tes lamentations sont de vaines sornettes, et ne m’offre plus en don l’écu et le coursier, qui sont à moi et non plus à toi.
«Mais s’il t’appartenait encore de les garder ou de les donner, l’échange ne me paraîtrait pas suffisant. Tu dis que tu détiens Roger pour le protéger contre la mauvaise influence de son étoile. Tu ne peux savoir ce que le Ciel a résolu de lui, ou, le sachant, tu ne peux l’empêcher. Mais si tu n’as pas pu prévoir ton propre malheur qui était si proche, à plus forte raison tu ne saurais prévoir l’avenir d’autrui.
«Ne me prie pas de te tuer, car tes prières seraient vaines. Et si tu désires la mort, encore que le monde entier la refuse, de soi-même peut toujours l’avoir une âme forte. A tous tes prisonniers ouvre les portes.--» Ainsi dit la dame, et sans tarder elle entraîne le magicien vers la roche.
Lié avec sa proche chaîne, Atlante allait, suivi par la damoiselle, qui s’y fiait encore à peine, bien qu’il parût tout à fait résigné. Il ne la mène pas longtemps derrière lui, sans qu’ils aient retrouvé, au pied de la montagne, l’ouverture et les escaliers par où l’on monte au château, à la porte duquel ils arrivent enfin.
Sur le seuil, Atlante soulève une pierre où sont gravés des caractères et des signes étranges. Deux vases sont dessous en forme de marmites, qui jettent constamment de la fumée, ayant dans leur intérieur un feu caché. L’enchanteur les brise, et soudain la colline redevient déserte, inhabitée et inculte; on ne voit plus d’aucun côté ni mur ni tour, comme si jamais un château n’eût existé en cet endroit.
Alors le magicien se délivre de la dame comme fait souvent la grive qui s’échappe du filet; et avec lui disparaît subitement le château, laissant en liberté la compagnie qu’il contenait. Les dames et les chevaliers se trouvèrent hors des superbes appartements, en pleine campagne, et beaucoup d’eux en furent fâchés, car cette mise en liberté les privait de grands plaisirs.
Là est Gradasse, là est Sacripant, là est Prasilde, le noble chevalier qui vint du levant avec Renaud; avec lui est Iroldo, et tous deux font une vraie paire d’amis. Enfin, la belle Bradamante y retrouve son Roger si désiré, lequel, après l’avoir reconnue, lui fait un bon et très reconnaissant accueil.
Plus que ses yeux, plus que son cœur, plus que sa propre vie, Roger l’aima du jour où, ayant levé son casque pour lui, elle fut blessée grâce à cette circonstance. Il serait trop long de dire comment et par qui, et combien longtemps, par la forêt sauvage et déserte, ils se cherchèrent ensuite nuit et jour, sans avoir pu jamais se retrouver, sinon ici.
Maintenant qu’il la voit près de lui, et qu’il apprend qu’elle seule a été sa libératrice, son cœur est plein d’une telle joie, qu’il se déclare le plus fortuné des hommes. Ils descendent de la montagne dans ce vallon où la dame avait été victorieuse, et où ils trouvent encore l’hippogriffe, ayant au flanc l’écu, mais recouvert.
La dame va pour le prendre par la bride, et lui l’attend jusqu’à ce qu’elle soit à ses côtés. Puis, il déploie les ailes par l’air serein, et se repose non loin de là à mi-côte. Elle le poursuit, et lui, ni plus ni moins que la première fois, s’élève dans les airs et ne se laisse pas trop approcher. Ainsi fait la corneille sur le sable aride, qui, derrière les chiens, deçà delà voltige.
Roger, Gradasse, Sacripant et tous ces chevaliers qui étaient descendus ensemble, en haut, en bas, se sont postés aux endroits où ils espèrent que le cheval volant reviendra. Celui-ci, après qu’il a entraîné tous les autres à plusieurs reprises sur les plus hautes cimes et dans les bas-fonds humides, à travers les rochers, s’arrête à la fin près de Roger.
Et cela fut l’œuvre du vieux Atlante, qui n’abandonne pas le pieux désir de soustraire Roger au grand péril qui le menace. A cela seul il pense, et de cela seul il se tourmente. C’est pourquoi, afin de l’enlever d’Europe par cet artifice, il lui envoie l’hippogriffe. Roger le saisit et pense le tirer après lui; mais celui-ci s’arrête et ne veut pas le suivre.
Ce vaillant descend alors de Frontin--son destrier se nommait Frontin[42]--et monte sur celui qui s’en va par les airs, et avec les éperons excite son impétueuse ardeur. Celui-ci galope un moment; puis, s’appuyant fortement sur ses pieds, il prend son élan vers le ciel, plus léger que le gerfaut auquel son maître lève à temps le chaperon et montre l’oiseau.
La belle dame, qui voit son Roger si haut et dans un tel péril, reste tellement interdite, qu’elle ne peut de longtemps revenir au sentiment de la réalité. Ce qu’elle a autrefois entendu raconter de Ganymède, qui, de l’empire paternel, fut enlevé au ciel, lui fait craindre que pareille chose n’arrive à Roger, non moins aimable et non moins beau que Ganymède.
Les yeux fixes, elle le suit dans le ciel tant qu’elle peut le voir; mais comme il s’éloigne tellement que la vue ne peut aller si loin, elle laisse toujours son âme le suivre. Cependant elle soupire, gémit et pleure, et n’a et ne veut avoir paix ni trêve à son chagrin. Quand Roger s’est tout à fait dérobé à sa vue, elle tourne les yeux vers le bon destrier Frontin.
Et elle se décide à ne pas l’abandonner, car il pourrait devenir la proie du premier venu; mais elle l’emmène avec elle pour le rendre à son maître, qu’elle espère revoir encore. Le cheval-oiseau s’élève toujours, et Roger ne peut le refréner. Il voit au-dessous de lui les hautes cimes s’abaisser de telle sorte qu’il ne reconnaît plus où est la plaine et où est la montagne.
Il monte si haut, qu’il paraît comme un petit point à qui le regarde de la terre. Il dirige sa course vers le point où le soleil tombe quand il tourne avec l’Écrevisse; et par les airs il va, comme le navire léger poussé sur mer par un vent propice. Laissons-le aller, car il fera un bon chemin, et retournons au paladin Renaud.
Renaud, deux jours durant, parcourt sur mer un long espace, tantôt au couchant, tantôt vers l’Ourse, chassé par le vent, qui, nuit et jour, ne cesse de souffler. Il est en dernier lieu poussé sur l’Écosse, où apparaît la forêt calédonienne, dont on entend souvent les vieux chênes ombreux retentir du bruit des combats.
Elle est fréquentée par les chevaliers errants les plus illustres sous les armes, de toute la Bretagne et de pays voisins ou éloignés, de France, de Norwège et d’Allemagne. Quiconque ne possède pas une grande valeur ne doit pas s’y aventurer; car, en cherchant l’honneur, il trouverait la mort. De grandes choses y furent jadis accomplies par Tristan, Lancelot, Galasse, Artus et Gauvain,
Et d’autres chevaliers fameux de la nouvelle et de l’ancienne Table ronde. Comme preuve de leur valeur, existent encore les monuments et les trophées pompeux qu’ils y élevèrent. Renaud prend ses armes et son cheval Bayard, et se fait aussitôt déposer sur les rivages ombreux, après avoir recommandé au pilote de s’éloigner et d’aller l’attendre à Berwick.
Sans écuyer et sans escorte, le chevalier s’en va par cette forêt immense, suivant tantôt une voie, tantôt une autre, du côté où il pense trouver les aventures les plus étranges. Il arrive le premier jour à une abbaye, qui consacre une bonne partie de ses revenus à recevoir avec honneur, dans son riche monastère, les dames et les chevaliers qui passent alentour.
Les moines et l’abbé font un bel accueil à Renaud, qui leur demande--après s’être amplement restauré l’estomac à une table grassement servie--comment les chevaliers trouvent sur ce territoire des aventures où un homme de cœur puisse, par quelque fait éclatant, montrer s’il mérite blâme ou éloge.
Ils lui répondent qu’en errant dans ces bois, il pourra trouver des aventures extraordinaires et nombreuses; mais, comme les lieux mêmes, les faits qui s’y passent restent dans l’obscurité, car le plus souvent on n’en a aucune nouvelle. «--Cherche--disent-ils--des contrées où tes œuvres ne restent pas ensevelies, afin que la renommée suive le péril et la peine, et qu’il en soit parlé comme elles le méritent.
«Et si tu tiens à faire preuve de ta valeur, il se présente à toi la plus digne entreprise qui, dans les temps anciens et modernes, se soit jamais offerte à un chevalier. La fille de notre roi se trouve avoir présentement besoin d’aide et de défense contre un baron nommé Lurcanio, qui cherche à lui enlever la vie et l’honneur.
«Ce Lurcanio l’a accusée auprès de son père--peut-être par haine plutôt qu’avec raison--comme l’ayant vue à minuit attirant chez elle un sien amant sur son balcon. D’après les lois du royaume, elle doit être condamnée au feu, si, dans le délai d’un mois aujourd’hui près de finir, elle ne trouve pas un champion qui convainque de mensonge l’inique accusateur.
«La dure loi d’Écosse, inhumaine et sévère, veut que toute dame, de quelque condition qu’elle soit, qui a des relations avec un homme sans être sa femme, et qui en est accusée, reçoive la mort. Elle ne peut échapper au supplice que s’il se présente pour elle un guerrier courageux qui prenne sa défense, et soutienne qu’elle est innocente et ne mérite pas de mourir.
«Le roi, tremblant pour la belle Ginevra,--c’est ainsi que se nomme sa fille,--a fait publier par les cités et les châteaux que celui qui prendra sa défense et fera tomber l’indigne calomnie, pourvu qu’il soit issu de famille noble, l’aura pour femme, avec un apanage digne de servir de dot à une telle dame.
«Mais si, dans un mois, personne ne se présente pour cela, ou si celui qui se présentera n’est pas vainqueur, elle sera mise à mort. Il te convient mieux de tenter une semblable entreprise que d’aller par les bois, errant de cette façon. Outre l’honneur et la renommée qui peuvent t’en advenir et qui s’attacheront éternellement à ton nom, tu peux acquérir la fleur des belles dames qui se voient de l’Inde aux colonnes atlantiques.
«Tu posséderas enfin la richesse, un rang qui te fera pour toujours une vie heureuse, et les faveurs du roi auquel tu auras rendu l’honneur qu’il a quasi perdu. Et, puis, n’es-tu pas obligé, par chevalerie, à venger d’une telle perfidie celle qui, d’une commune voix, est un modèle de pudeur et de vertu?--»
Renaud resta un instant pensif, et puis il répondit: «--Il faut donc qu’une damoiselle meure, parce qu’elle aura laissé son amant satisfaire son désir suprême entre ses bras amoureux? Maudit soit qui a établi une telle loi, et maudit qui peut la subir! Bien plus justement doit mourir la cruelle qui refuse la vie à son fidèle amant.
«Qu’il soit vrai ou faux que Ginevra ait reçu son amant, cela ne me regarde pas. De l’avoir fait, je la louerais très fort, pourvu qu’elle eût pu le cacher. Mon unique pensée est de la défendre. Donnez-moi donc quelqu’un qui me guide et me mène promptement là où est l’accusateur. J’espère, avec l’aide de Dieu, tirer Ginevra de peine.
«Non que je veuille dire qu’elle n’a pas fait ce dont on l’accuse, car, ne le sachant pas, je pourrais me tromper; mais je dirai que, pour un pareil acte, aucune punition ne doit l’atteindre. Je dirai encore que ce fut un homme injuste ou un fou, celui qui le premier vous fit de si coupables lois, et qu’elles doivent être révoquées comme iniques, et remplacées par une nouvelle loi conçue dans un meilleur esprit.
«Si une même ardeur, si un désir pareil incline et entraîne, avec une force irrésistible, l’un et l’autre sexe à ce suave dénouement d’amour que le vulgaire ignorant regarde comme une faute grave, pourquoi punirait-on ou blâmerait-on une dame d’avoir commis une ou plusieurs fautes de ce genre, alors que l’homme s’y livre autant de fois qu’il en a appétit, et qu’on l’en glorifie, loin de l’en punir?
«Dans ces lois peu équitables, il est fait de véritables torts aux dames; et j’espère, avec l’aide de Dieu, montrer qu’il serait très malheureux de les conserver plus longtemps.--» D’un consentement unanime, on convint avec Renaud que les anciens législateurs furent injustes et discourtois en autorisant une loi si inique, et que le roi faisait mal, le pouvant, de ne pas la corriger.
Dès que la pure et vermeille clarté du jour suivant a ouvert l’hémisphère, Renaud revêt ses armes et monte Bayard. Il prend à l’abbaye un écuyer qui va avec lui pendant plusieurs lieues, toujours à travers le bois horrible et sauvage, vers la ville où doit prochainement être tentée l’épreuve dans le jugement de la damoiselle.
Ils avaient, cherchant à abréger la route, laissé le grand chemin pour prendre un sentier, lorsqu’ils entendirent retentir près d’eux de grandes plaintes qui remplissaient la forêt tout alentour. Renaud pousse Bayard, son compagnon pousse son roussin vers un vallon d’où partaient ces cris, et, entre deux misérables, ils voient une donzelle qui, de loin, paraissait très belle,
Mais qui, fondant en pleurs, semble plus désolée que ne le fut jamais dame ou damoiselle. Les deux bandits se préparent à la frapper de leur épée nue et à rougir l’herbe de son sang. Elle les supplie de différer un peu sa mort, mais sans émouvoir leur pitié. Renaud arrive, et, à ce spectacle, se précipite avec de grands cris et de grandes menaces.
Les malandrins tournent les épaules, du plus loin qu’ils voient que l’on vient au secours de leur victime, et se dérobent dans la vallée profonde. Le paladin n’a nul souci de les poursuivre; il va droit à la dame et s’informe pour quelle grande faute elle a mérité une telle punition. Et, pour gagner du temps, il la fait prendre en croupe par son écuyer; puis il regagne le sentier.
Tout en chevauchant, il la regarde plus attentivement; elle était très belle et de manières accortes, bien qu’elle fût tout épouvantée de la peur qu’elle avait eue de mourir. Après qu’on lui eut demandé une seconde fois ce qui l’avait réduite à un si malheureux sort, elle commença d’une voix humble à raconter ce que je veux réserver pour l’autre chant.
CHANT V.
ARGUMENT.--Dalinda dévoile à Renaud la trame ourdie par son amant Polinesso contre Ginevra, laquelle est condamnée à mourir, s’il ne se présente personne pour la défendre contre Lurcanio, qui l’a accusée d’impudicité. Renaud arrive au champ clos, juste au moment où Lurcanio vient de commencer le combat avec un chevalier inconnu qui s’était présenté pour défendre la princesse. Il fait suspendre le combat, dénonce le calomniateur et lui fait confesser son crime.
Tous les autres êtres animés qui sont sur terre, ou bien vivent tranquilles et en paix, ou bien, s’ils viennent à se quereller et à se faire la guerre, le mâle ne la fait point à la femelle. L’ourse avec l’ours erre en sécurité dans le bois; la lionne repose auprès du lion; avec le loup, la louve vit en sûreté, et la génisse n’a pas peur du taureau.
Quelle abominable peste, quelle Mégère est venue porter le trouble dans les poitrines humaines, que l’on voit si souvent le mari et la femme s’injurier en termes grossiers, se déchirer la figure et se la rendre blanche ou noire de coups, baigner de pleurs le lit nuptial, et parfois non seulement de pleurs, mais de sang, dans un accès de rage folle?
Il me semble non seulement qu’il commet un grand crime, mais encore qu’il agit contre la nature et se rébellionne contre Dieu, l’homme qui se laisse aller à frapper le visage d’une belle dame, ou même à lui arracher un cheveu. Quant à celui qui lui verse le poison, ou qui lui chasse l’âme du corps avec le lacet ou le couteau, je ne croirai jamais que ce soit un homme, mais bien, sous figure humaine, un esprit de l’enfer.
Tels devaient être les deux bandits que Renaud chassa loin de la donzelle par eux conduite dans ces obscurs vallons, afin qu’on n’en eût plus de nouvelles. J’en suis resté au moment où elle s’apprêtait à expliquer la cause de sa malheureuse aventure au paladin qui l’avait si généreusement secourue. Or, poursuivant mon histoire, c’est ce que je vais dire.
La dame commença: «--Tu vas entendre raconter la plus grande, la plus horrible cruauté qui, à Thèbes, à Argos, à Mycènes ou dans un lieu plus barbare encore, ait jamais été commise. Et si, projetant tout autour de lui ses clairs rayons, le soleil s’approche moins d’ici que d’autres contrées, je crois qu’il arrive peu volontiers jusqu’à nous afin d’éviter de voir de si cruelles gens.
«Qu’à leurs ennemis les hommes soient cruels, en tout temps on en a vu des exemples. Mais donner la mort à qui vous fait et n’a souci que de vous faire constamment du bien, cela est trop injuste et inhumain. Et afin que je te fasse mieux connaître la vérité, je te dirai, depuis le commencement, les raisons pour lesquelles ceux-ci, contre toute justice, voulaient faucher mes vertes années.
«Je veux que tu saches, mon seigneur, qu’étant encore toute jeune, j’entrai au service de la fille du roi, et que, grandissant avec elle, je tins à la cour un bon et honorable rang. Le cruel Amour, jaloux de ma tranquillité, me soumit, hélas! à sa loi. Il fit que, de tous les chevaliers, de tous les damoiseaux, le duc d’Albanie me parut le plus beau.
«Parce qu’il parut m’aimer outre mesure, je me mis à l’aimer de toute mon âme. On entend bien les doux propos, on voit bien le visage, mais on peut mal savoir ce qui se passe au fond du cœur. Je le croyais, je l’aimais, et je n’eus de cesse qu’après l’avoir mis dans mon lit. Je ne pris pas garde que, de tous les appartements royaux, j’habitais le plus secret, celui de la belle Ginevra,
«Où elle renfermait ses objets les plus précieux et où elle couchait le plus souvent. On peut y pénétrer par un balcon qui s’avance à découvert en dehors du mur. C’est par là que je faisais monter mon amant, et je lui jetais moi-même du balcon l’échelle de corde par laquelle il montait, toutes les fois que je désirais l’avoir avec moi.
«Je le fis venir autant de fois que Ginevra m’en laissa l’occasion, car elle avait coutume de changer souvent de lit, pour fuir tantôt la grande chaleur, tantôt les brumes hivernales. Nul ne le vit jamais monter, car cette partie du palais donne sur quelques maisons en ruine, où jamais personne ne passe, ni de jour ni de nuit.
«Pendant de longs jours et de longs mois, nous continuâmes en secret ce jeu amoureux. Mon amour croissait toujours, et je m’enflammai tellement, qu’au dedans de moi-même je me sentais toute de feu. Et je devins aveugle au point de ne pas voir qu’il feignait de m’aimer beaucoup, quand en réalité il m’aimait fort peu. Cependant ses tromperies auraient pu se découvrir à mille signes certains.
«Au bout de quelque temps, il se montra soudain amoureux de la belle Ginevra. Je ne sais vraiment si cet amour commençait alors seulement, où s’il en avait déjà le cœur atteint avant de m’aimer moi-même. Vois s’il était devenu arrogant avec moi, et quel empire il avait pris sur mon cœur! Ce fut lui qui me découvrit tout, et qui ne rougit pas de me demander de l’aider dans son nouvel amour.
«Il me disait bien qu’il n’égalait pas celui qu’il avait pour moi, et que ce n’était pas un véritable amour qu’il avait pour Ginevra; mais, en feignant d’en être épris, il espérait célébrer avec elle un légitime hymen. L’obtenir du roi serait chose facile, si elle y consentait, car dans tout le royaume, après le roi, il n’y avait personne, par sa naissance et son rang, qui en fût plus digne que lui.
«Il me persuada que si, par mon concours, il devenait le gendre du roi,--ce qui, comme je pouvais voir, l’élèverait aussi près du roi qu’un homme puisse s’élever,--il m’en récompenserait généreusement et n’oublierait jamais un si grand bienfait; ajoutant que, de préférence à sa femme et à toute autre, il serait toujours mon amant.
«Moi, qui étais toute portée à le satisfaire, je ne sus ou je ne voulus pas le contredire, et je n’eus de contentement que le jour où je l’eus satisfait. Je saisis la première occasion qui se présenta de parler de lui et d’en faire un grand éloge; et j’appliquai tout mon savoir, tous mes soins, à rendre Ginevra amoureuse de mon amant.
«Je fis consciencieusement tout ce qui se pouvait faire, Dieu le sait; mais je ne pus jamais obtenir de Ginevra qu’elle prît mon duc en faveur; et cela, parce qu’elle avait appliqué toutes ses pensées, tous ses désirs, à aimer un gentil chevalier, beau et courtois, venu de lointains pays en Écosse.
«Il était venu d’Italie, avec son jeune frère, s’établir à cette cour. Il devint depuis si parfait dans le métier des armes, que la Bretagne n’avait pas de chevalier plus accompli. Le roi l’aimait et le montra effectivement en lui donnant en abondance des châteaux, des villes et des dignités qui le firent l’égal des grands barons.
«Cher au roi, plus cher encore à sa fille était ce chevalier, nommé Ariodant, parce qu’il était merveilleusement courageux, mais surtout parce qu’elle savait qu’elle en était aimée. Elle savait que ni le Vésuve, ni le volcan de Sicile, ni Troie ne brûlèrent jamais d’autant de flammes qu’Ariodant en nourrissait pour elle dans tout son cœur.
«L’amour donc qu’elle portait à ce dernier, avec un cœur sincère et une foi profonde, fit qu’en faveur du duc je fus mal écoutée, et que jamais elle ne me donna une réponse qui permît d’espérer. Bien plus, quand je priais pour lui et que je m’étudiais à l’attendrir, elle, le blâmant et le dépréciant toujours, lui devenait de plus en plus ennemie.
«Souvent j’engageai mon amant à abandonner sa vaine entreprise, l’assurant qu’il n’avait pas à espérer de changer l’esprit de Ginevra, trop occupée d’un autre amour; et je lui fis clairement connaître qu’elle était si embrasée pour Ariodant, que toute l’eau de la mer n’éteindrait pas une parcelle de son immense flamme.
«Polinesso,--c’est le nom du duc,--m’ayant entendu plusieurs fois tenir ce langage, et ayant bien vu et bien compris par lui-même que son amour était très mal accueilli, non seulement renonça à un tel amour, mais, plein de superbe, et souffrant mal de voir qu’un autre lui était préféré, changea son amour en colère et en haine.