Part 4
«Jusqu’aux étoiles, le chevalier volant remonte. De là, il se retourne et revient en toute hâte en bas. Il frappe Roger qui ne s’y attend pas, Roger qui était tout attentif à Gradasse. Roger sous le rude coup plie, et son destrier recule de plusieurs pas; et quand il se retourne pour frapper son adversaire, il le voit loin de lui monter au ciel.
«Et il frappe tantôt Gradasse, tantôt Roger, au front, à la poitrine, au dos, et il rend les coups de ceux-ci toujours inutiles, car il est si preste qu’on le voit à peine. Il va, décrivant de vastes cercles, et quand il semble menacer l’un des deux guerriers, il frappe l’autre. A tous les deux il éblouit tellement les yeux, qu’ils ne peuvent plus voir d’où il les attaque.
«Entre les deux guerriers à terre et celui qui était en l’air, la bataille dura jusqu’à cette heure qui, déployant sur le monde un voile obscur, décolore toutes les belles choses. Cela fut comme je dis, et je n’y ajoute pas un poil. Je l’ai vu, je le sais, et je n’ose pas encore le raconter à autrui, car cette merveille ressemble plutôt à une fable qu’à la vérité.
«Le chevalier aérien avait au bras un écu recouvert d’une belle étoffe de soie. Je ne sais pourquoi il avait tant persisté à le tenir caché sous cette étoffe, car aussitôt qu’il le montre à découvert, force est à qui le regarde de rester ébloui, de tomber comme un corps mort tombe, et de rester ainsi au pouvoir du nécromant.
«L’écu brille comme un rubis, et aucune autre lumière n’est si resplendissante. Devant son éclat, les deux guerriers furent forcés de tomber à terre, les yeux éblouis et sans connaissance. Je perdis longuement mes sens, moi aussi, et après un grand espace de temps, je revins enfin à moi. Je ne vis plus ni les guerriers, ni le nain, mais le champ de bataille vide, et le mont et la plaine plongés dans l’obscurité.
«Je pensai alors que l’enchanteur les avait tous les deux surpris par la puissance de son fulgurant écu, et leur avait enlevé la liberté et à moi l’espérance. Aussi, à ce lieu qui renfermait mon cœur, je dis en partant un suprême adieu. Maintenant, jugez si les autres peines amères dont Amour est cause peuvent se comparer à la mienne.--»
Le chevalier retomba dans sa première douleur, dès qu’il en eut raconté la cause. C’était le comte Pinabel, fils d’Anselme d’Hauterive, de Mayence. Parmi sa scélérate famille, il ne voulut pas être seul loyal ni courtois; au contraire, en vices abominables et grossiers non seulement il égala, mais il passa tous les siens.
La belle dame avec diverses marques d’attention écouta le Mayençais. Lorsqu’il fut pour la première fois parlé de Roger, elle se montra sur son visage plus que jamais joyeuse. Mais, quand ensuite elle apprit qu’il était prisonnier, elle fut toute troublée d’amoureuse pitié. Elle ne put même se retenir de lui faire répéter une ou deux fois ses explications.
Et lorsqu’à la fin elles lui parurent assez claires, elle dit: «--Chevalier, tranquillise-toi, car ma venue peut-être pourra t’être chère, et ce jour te paraître heureux. Mais allons vite vers cette demeure avare qui tient caché si riche trésor. Et cette fatigue ne sera pas vaine, si la fortune ne m’est pas trop ennemie.--»
Le chevalier répondit: «--Tu veux que je passe de nouveau les monts et que je te montre le chemin. Il ne m’en coûte pas beaucoup de perdre mes pas, ayant perdu ce qui faisait tout mon bien. Mais toi, à travers les précipices et les rochers écroulés, tu cherches à entrer en prison! qu’il en soit ainsi. Tu n’auras pas à t’en prendre à moi, puisque je te le prédis, et que cependant tu veux y aller.--»
Ainsi dit-il, et il retourne à son destrier, et se fait le guide de cette guerrière pleine d’ardeur à affronter les périls pour Roger, et qui ne pense qu’à être à son tour faite prisonnière par le magicien, ou à le tuer. Sur ces entrefaites, voici derrière ses épaules un messager qui, à toute voix, lui crie: Attends, attends! Ce messager, c’était celui duquel le Circassien apprit le nom de celle qui l’avait étendu sur l’herbe.
A Bradamante il apporte la nouvelle que Montpellier et Narbonne ont levé les étendards de Castille, ainsi que tout le littoral d’Aigues-Mortes, et que Marseille, privée de celle qui devait la défendre, s’inquiète et, par ce message, lui demande conseil et secours, et se recommande à elle.
Cette cité, et le pays tout autour à plusieurs milles, c’est-à-dire celui qui est compris entre le Var, le Rhône et la mer, l’empereur les avait donnés à la fille du duc Aymon, dans laquelle il avait espoir et confiance, car il avait coutume de s’émerveiller de sa bravoure, quand il la voyait combattre dans les joutes. Or, comme j’ai dit, pour demander aide, ce message lui est venu de Marseille.
Entre le oui et le non, la jeune fille est en suspens. A retourner elle hésite un peu; d’un côté l’honneur et le devoir la pressent, de l’autre le feu de l’amour l’excite. Elle se décide enfin à poursuivre son premier projet et à tirer Roger de ce lieu enchanté, et, si son courage ne peut accomplir une telle entreprise, à rester au moins prisonnière avec lui.
Et elle fait au messager de telles excuses, qu’il en demeure tranquillisé et content. Puis elle tourne la bride et reprend son voyage avec Pinabel qui n’en semble pas joyeux, car il sait maintenant que celle-ci appartient à cette race qu’il hait tant en public et en secret. Et déjà il prévoit pour lui de futures angoisses, si elle le reconnaît pour un Mayençais.
Entre la maison de Mayence et celle de Clermont, existaient une haine antique et une inimitié intense. Plusieurs fois elles s’étaient heurtées du front et avaient répandu leur sang à grands flots. C’est pourquoi le perfide comte songe en son cœur à trahir l’imprudente jeune fille, ou, à la première occasion qui s’offrira, à la laisser seule et à prendre une autre route.
Et il a l’esprit si occupé par la haine natale, le doute et la peur, que, sans s’en apercevoir, il sort de son chemin et se retrouve dans une forêt obscure, au milieu de laquelle se dressait une montagne dont la cime dénudée était terminée par un dur rocher; et la fille du duc de Dordogne est toujours sur ses pas et ne le quitte point.
Dès que le Mayençais se voit dans le bois, il pense à se débarrasser de la dame. Il dit: «--Avant que le ciel devienne plus sombre, il vaut mieux nous diriger vers un logement; par delà cette montagne, si je la reconnais bien, s’élève un riche château au fond de la vallée. Toi, attends ici; du haut du rocher nu, je veux m’en assurer de mes yeux.--»
Ainsi disant, vers la plus haute cime du mont solitaire il pousse son destrier, regardant s’il n’aperçoit aucun chemin qui puisse le soustraire aux recherches de Bradamante. Tout à coup il trouve dans le rocher une caverne de plus de trente brasses de profondeur. Le rocher, taillé à coups de ciseau, descend jusqu’au fond à droite, et une porte est au bas.
Dans le fond, il y avait une porte ample et vaste qui, dans une cavité plus grande, donnait entrée. Au dehors s’en échappait une splendeur, comme si un flambeau eût brûlé au milieu de la montagne creuse. Pendant que le félon surpris se tient en cet endroit sans dire mot, la dame qui de loin le suivait,--car elle craignait de perdre ses traces,--le rejoint à la caverne.
Quand il voit arriver celle que d’abord il avait en vain résolu d’abandonner ou de faire périr, il imagine un autre projet. Il se porte à sa rencontre et la fait monter à l’endroit où la montagne était percée et venait à manquer. Et il lui dit qu’il avait vu au fond une damoiselle au visage agréable,
Qui, par sa belle prestance et par ses riches vêtements, semblait ne pas être de basse condition; mais elle montrait, par son trouble et son chagrin, autant qu’elle le pouvait, qu’elle était enfermée contre son gré. Pour savoir à quoi s’en tenir sur sa situation, il avait déjà commencé à entrer dans la caverne, lorsque quelqu’un, sorti de la grotte intérieure, l’y avait fait rentrer avec fureur.
Bradamante, aussi imprudente que généreuse, ajoute foi à Pinabel, et désireuse d’aider la dame, elle cherche comment elle pourra descendre là-dedans. Voici qu’en tournant les yeux, elle voit une longue branche à la cime feuillue d’un orme. Avec son épée, elle la coupe prestement et l’incline sur le bord de la caverne.
Du côté où elle est taillée, elle la remet aux mains de Pinabel, puis elle s’y accroche. Après avoir d’abord introduit ses pieds dans la caverne, elle s’y suspend tout entière par les bras. Pinabel sourit alors, lui demande comment elle saute, et il ouvre les mains toutes larges, disant: «--Qu’ici tous les tiens ne sont-ils réunis, pour que j’en détruise la semence!--»
Il n’advint pas du sort de l’innocente jeune fille comme le désirait Pinabel. Dans sa chute précipitée, la branche solide et forte vint frapper la première le fond. Elle se brisa, mais elle garantit si bien Bradamante, qu’elle la préserva de mort. La damoiselle resta quelque temps étourdie, comme je le dirai ensuite dans l’autre chant.
CHANT III.
ARGUMENT.--La caverne où Bradamante est tombée communique avec une grotte qui contient le tombeau de l’enchanteur Merlin. Là, la magicienne Mélisse révèle à Bradamante que c’est d’elle et de Roger que sortira la race d’Este. Elle lui montre les figures de ses descendants et lui prédit leur gloire future. Au moment de quitter la grotte, Bradamante apprend de Mélisse que Roger est retenu dans le palais enchanté d’Atlante, et se fait enseigner le moyen de le délivrer. Rencontre de Bradamante et de Brunel.
Qui me donnera la voix et les paroles qui conviennent à un si noble sujet? Qui prêtera des ailes à mon vers, pour qu’il vole jusqu’à ce qu’il atteigne à la hauteur de mon entreprise? Il me faut maintenant, pour m’échauffer le cœur, beaucoup plus que l’ardeur ordinaire, car elle est due à mon seigneur, cette partie de mon œuvre qui chante les aïeux dont il tira son origine.
Parmi tous les illustres seigneurs sortis du ciel pour gouverner la terre, tu ne vois pas, ô Phébus qui éclaires le grand univers, race plus glorieuse, soit dans la paix, soit dans la guerre, ni qui ait conservé plus d’éclat sur sa noblesse; et, si en moi n’erre pas cette prophétique lumière qui m’inspire, elle le conservera tout le temps qu’autour du pôle le ciel tournera.
Et comme je veux en raconter pleinement les honneurs, j’ai besoin, au lieu de la mienne, de cette lyre avec laquelle toi-même, après les fureurs de la guerre des géants, tu rendis grâce au roi de l’éther. Que ne m’as-tu donné de meilleurs instruments, propres à sculpter, sur une pierre digne d’elles, ces grandes figures! j’y consacrerais tous mes efforts et tout mon talent.
En attendant, je vais, de mon ciseau malhabile, enlever les premiers et rugueux éclats. Peut-être qu’encore, grâce à une étude plus soignée, je rendrai par la suite ce travail parfait. Mais retournons à celui dont ni écu ni haubert ne pourrait rassurer le cœur; je parle de Pinabel de Mayence qui espérait avoir tué Bradamante.
Le traître croit la damoiselle morte au fond du précipice; le visage pâle, il quitte cette sombre caverne par lui déshonorée et s’empresse de remonter en selle. Et en homme qui avait l’âme assez perverse pour accumuler faute sur faute, crime sur crime, il emmène le cheval de Bradamante.
Laissons ce misérable,--pendant qu’il attente à la vie d’autrui, il travaille à sa propre mort,--et retournons à la dame qui, trahie par lui, a failli trouver du même coup mort et sépulture. Après qu’elle se fut relevée tout étourdie, car elle avait frappé contre la rude pierre, elle s’avança vers la porte qui donnait entrée dans la seconde et beaucoup plus large caverne.
L’emplacement, carré et spacieux, semble une chapelle vénérable et consacrée, soutenue par des colonnes d’un albâtre rare et d’une belle architecture. Au milieu s’élevait un autel bien ordonné, devant lequel était une lampe allumée, dont la flamme brillante et claire rendait une vive lumière dans l’une et l’autre caverne.
Saisie d’une pieuse humilité, la dame, aussitôt qu’elle se voit dans un lieu saint et consacré, s’agenouille, et du cœur et de la bouche commence à adresser ses prières à Dieu. Pendant ce temps, une petite porte, placée en face d’elle, s’ouvre et crie; il en sort une femme sans ceinture, les pieds nus et les cheveux épars, qui salue la damoiselle par son nom,
Et dit: «--O généreuse Bradamante, tu n’es pas venue ici sans un vouloir divin. Depuis plusieurs jours l’esprit prophétique de Merlin m’a prédit ta venue, et que tu devais, par un chemin inusité, venir visiter ses saintes reliques. Et je suis restée ici, afin de te révéler ce que de toi les cieux ont déjà statué.
«C’est ici l’antique et mémorable grotte qu’édifia Merlin, le savant magicien--dont peut-être tu as parfois entendu rappeler le souvenir--alors qu’il fut trompé par la Dame du Lac[34]. C’est ici qu’est le sépulcre où gît sa chair corrompue; c’est là que, pour satisfaire celle qui le lui demanda, il se coucha vivant et resta mort.
«Avec son corps mort, son esprit vivant y est enfermé, jusqu’à ce qu’il entende le son de l’angélique trompette qui le bannisse du ciel ou l’y admette, selon qu’il sera corbeau ou colombe. Sa parole vit, et tu pourras entendre comme elle sort claire du tombeau de marbre; car les choses passées et futures, à qui les lui demande, il les révèle toujours.
«Il y a quelque temps que, de pays très éloignés, je suis venue dans ce lieu sépulcral, pour que Merlin me rendît plus clairs les profonds mystères de ma science. Et parce que j’avais le désir de te voir, je suis ensuite restée un mois de plus que je n’en avais l’intention, car Merlin, qui m’a toujours prédit la vérité, avait marqué ce jour pour terme à ton arrivée.--»
Muette, étonnée, la fille d’Aymon se tient attentive aux paroles de cette dame; et elle a le cœur si rempli d’admiration, qu’elle ne sait si elle dort, ou si elle est éveillée. Les yeux baissés et confus, tant elle était modeste, elle répond: «--Quel mérite ai-je donc, pour que les prophètes prédisent ma venue?--»
Et, joyeuse de l’insolite aventure, elle suivit sur-le-champ la magicienne qui la conduisit au sépulcre renfermant l’âme et les os de Merlin. Ce monument était en pierre dure, brillante et polie, et rouge comme flamme; de telle sorte que, bien qu’elle fût privée de soleil, la caverne resplendissait de la lumière qui s’en échappait.
Soit qu’elle fût produite par des marbres qui faisaient se mouvoir les ombres à la façon des torches, ou par la seule force d’enchantements, d’évocations, ou de signes empruntés aux étoiles observées, cette splendeur découvrait les nombreuses beautés sculptées et peintes dont, tout autour, le vénérable lieu était orné.
A peine Bradamante a-t-elle mis le pied sur le seuil de la demeure secrète que, du sein de la dépouille mortelle, l’esprit vivant lui parle d’une voix très distincte: «--Que la fortune favorise tous tes désirs, ô chaste et très noble damoiselle, du ventre de laquelle sortira la semence féconde qui doit honorer l’Italie et le monde entier!
«L’antique sang issu de Troie[35], en toi mêlé par ses deux meilleures sources, produira l’ornement, la fleur, la joie de la plus éclatante lignée qu’ait jamais vu le soleil entre l’Inde et le Tage, le Nil et le Danube, entre le pôle antarctique et l’Ours. Parmi ta postérité parvenue aux honneurs suprêmes, on comptera des marquis, des ducs et des empereurs.
«Les capitaines et les chevaliers robustes qui en sortiront, feront, par le fer ou le génie, recouvrer à leur chère Italie l’antique honneur de ses armes invincibles. De là aussi tireront leur sceptre, les justes princes qui, comme le sage Auguste et Numa, sous leur bon et doux règne feront revenir le primitif âge d’or.
«C’est donc pour cela que la volonté du ciel, qui t’a dès le principe choisie pour être la femme de Roger, t’ordonne de suivre courageusement ton chemin; car nulle chose ne pourra t’arrêter ni te détourner de cette pensée que tu dois terrasser à la première rencontre ce larron maudit qui te détient tout ton bien.--»
Merlin se tut, ayant ainsi parlé, et laissa agir la magicienne qui se préparait à montrer à Bradamante l’aspect de chacun de ses descendants. Elle avait évoqué un grand nombre d’esprits--je ne sais si c’était de l’enfer ou de quel autre séjour--et tous étaient rassemblés en un seul lieu, sous des vêtements variés et des physionomies diverses.
Puis elle ramène avec elle la damoiselle dans la chapelle où elle avait tout d’abord tracé un cercle, qui pouvait la contenir tout entière et la dépassait encore d’une palme. Et pour qu’elle ne soit pas maltraitée par les esprits, elle la recouvre d’un grand pentacule[36] et lui dit de se taire et de se contenter de regarder. Ensuite elle prend son livre et parle avec les démons.
Voici, hors de la première caverne, qu’une foule d’esprits s’accroît autour du cercle magique. Mais dès qu’ils veulent y entrer, la voie leur est interdite, comme si un mur et un fossé l’entouraient. Dans la cavité où le beau mausolée renferme les ossements du grand prophète, les ombres rentraient, après avoir trois fois tourné autour du cercle.
«--Si je voulais--dit l’enchanteuse à Bradamante--te dire les noms et les actes de tous les esprits qui, avant d’être nés, viennent d’être évoqués par les incantations, je ne saurais quand je pourrais te rendre la liberté, car une seule nuit ne suffirait pas à une telle besogne. C’est pourquoi je vais en choisir quelques-uns, selon l’époque et selon qu’il sera opportun.
«Vois ce premier qui te ressemble par sa belle physionomie et son air aimable: il sera en Italie le chef de ta famille, et en toi conçu de la semence de Roger. Je vois, par ses mains, la terre rougie du sang des Poitiers[37]; ainsi de leur trahison et du tort qu’ils lui auront fait, il se vengera contre ceux qui lui auront tué son père.
«La chute du roi des Lombards, Didier, sera son ouvrage. Pour ce fait méritoire, il obtiendra du souverain empire le beau domaine d’Este et de Calaon. Celui qui vient derrière lui est ton petit-fils Uberto, honneur des armes et des pays occidentaux. Par celui-ci, la sainte Église sera plus d’une fois défendue contre les Barbares.
«Vois ici Alberto, capitaine invaincu, qui de trophées ornera tant de temples; son fils Ugo est avec lui, qui de Milan fera l’acquisition et déploiera les couleuvres. Cet autre est Azzo, auquel, après son frère, restera en mains le royaume des Insubriens. Voici Albertazzo, dont la sage politique chassera d’Italie Béranger et son fils.
«Et il méritera que l’empereur Othon l’unisse en mariage avec sa fille Alda. Vois un autre Ugo. O belle succession, en qui la valeur paternelle ne s’amoindrit pas! Celui-ci, avec juste raison, aux Romains superbes rabat l’orgueil; il leur enlève des mains le troisième Othon et le pontife, et leur fait lever le dur siège.
«Vois Folco qui, après avoir donné à son frère tout ce qu’il avait en Italie, s’en va bien loin de là, au milieu des États allemands, prendre possession d’un grand-duché. Il donne la main à la maison de Saxe, qui, d’un côté, sera complètement éteinte. Il en hérite du chef de sa mère, et par sa postérité il la remettra sur pied.
«Celui qui maintenant vient à nous est le second Azzo, de paix plus que de guerre ami; il s’avance entre ses deux fils Bertoldo et Albertazzo. Par l’un, Henri II sera vaincu, et du sang tudesque Parme verra un horrible cloaque sur toute sa campagne découverte. Par l’autre sera épousée la glorieuse, sage et chaste comtesse Mathilde.
«Sa vertu le fera digne d’un tel hymen; car à cette époque j’estime que ce n’est pas une petite gloire que d’avoir presque la moitié de l’Italie en dot et la nièce d’Henri II. Voici de ce Bertoldo le cher fils, ton Renaud, qui aura l’honneur insigne d’arracher l’Église des mains de l’impie Frédéric Barberousse.
«Voici un autre Azzo, et c’est celui qui aura en son pouvoir Vérone et son beau territoire; et il sera appelé marquis d’Ancône par Othon IV et Honoré II. Il serait trop long de te montrer toutes les personnes de ton sang qui auront le gonfalon du consistoire, et de te raconter toutes les entreprises surmontées par eux pour l’Église romaine.
«Vois Obizzo et Folco, d’autres Azzo, d’autres Ugo, les deux Henri, le fils à côté du père; tous deux guelfes, dont l’un subjugue l’Ombrie et revêt le manteau ducal de Spolète. Voici celui qui essuie le sang et les grandes plaies de l’Italie affligée, et change sa plainte en rire; je parle de celui--et elle lui montre Azzo V--par lequel Ezelin sera vaincu, pris, anéanti.
«Ezelin, tyran très inhumain, qui sera réputé fils du démon, fera, égorgeant ses sujets et détruisant le beau pays d’Ausonie, un tel ravage, qu’auprès de lui passeront pour accessibles à la pitié, Marius, Sylla, Néron, Caius et Antoine. Et l’empereur Frédéric second sera, par cet Azzo, vaincu et mis à bas.
«Celui-ci, sous le règne le plus heureux, tiendra la belle terre qui est assise sur le fleuve où Phébus[38], de sa lyre plaintive, appelait le fils qui avait mal dirigé le char de la lumière, alors que fut pleuré l’ambre dont parle la fable, et que le Cygne se revêtit de plumes blanches. Et elle lui sera donnée par le Siège apostolique en récompense de mille services.
«Dois-je passer sous silence son frère Aldobrandino? Voulant venir au secours du Pontife contre Othon IV et le camp gibelin,--qui étaient parvenus presque au Capitole et s’étaient emparés de tout le pays voisin, portant leurs ravages chez les Ombriens et les Pisantins,--et ne pouvant lui donner son aide sans avoir beaucoup d’argent, il en demandera à Florence.
«Et, n’ayant pas de bijoux ou d’autre gage précieux, il lui donnera son frère en garantie. Il déploiera ses étendards victorieux, et taillera en pièces l’armée allemande. Il replacera l’Église sur son siège, et livrera à de justes supplices les comtes de Celano. Et, au service du souverain Pasteur, il terminera ses jours dans leur plus belle fleur.
«Et il laissera son frère Azzo héritier du domaine d’Ancône et de Pise, de toutes les villes situées entre le Tronto, la mer et l’Apennin, jusqu’à l’Isauro, en même temps que de sa grandeur d’âme, de sa foi et de sa vertu, préférables à la pierre précieuse et à l’or; car la fortune, qui donne et enlève tous les autres biens, sur la vertu seule n’a pas de pouvoir.
«Vois Renaud, dont la valeur ne brillera pas d’un moindre rayon. En présence d’une telle grandeur acquise par cette race, comment la Mort ou la Fortune n’en aurait-elle pas été jalouse et ennemie? La douleur causée par la fin malheureuse de Renaud sera ressentie jusqu’à Naples, où son père est retenu comme otage. Voici maintenant venir Obizzo, qui, tout jeune, sera élu pour succéder à son aïeul.
«A ce beau domaine, il ajoutera celui de Reggio, la joyeuse, et de Modène, la sauvage. Telle sera sa valeur, que, d’une voix unanime, les peuples le demanderont pour seigneur. Vois Azzo VI, un de ses fils, gonfalonier de la croix chrétienne; il aura le duché d’Andria, avec la fille du roi Charles II de Sicile.
«Vois, dans un beau et aimable groupe, la fleur des princes illustres, Obizzo, Aldobrandino, Nicolas le Boiteux, Alberto rempli d’amour et de clémence. Je tairai, pour ne pas trop te retenir, comment, au beau royaume, ils ajouteront Faïence et, par une énergie plus grande encore, Adria, qui a l’honneur de donner son nom à la mer aux eaux indomptées.
«De même qu’en Grèce, la terre qui produit des roses[39] en a reçu un nom plaisant, ainsi a été nommée la cité qui, au milieu des marais poissonneux, tremble entre les deux embouchures du Pô, et dont les habitants sont sans cesse désireux de voir la mer se troubler, et souffler les vents furieux. Je ne parle pas d’Argenta, de Lugo et de mille autres châteaux et villes populeuses.