Roland Furieux, tome 1

Part 19

Chapter 194,002 wordsPublic domain

Elle se disait: «--N’est-ce pas là Roger, que je vois toujours avec le cœur, et qu’aujourd’hui je vois avec mes yeux? Et si maintenant je ne le vois pas ou si je ne le reconnais pas, comment le verrai-je, comment le reconnaîtrai-je jamais? Pourquoi veux-je en croire plutôt à autrui qu’à mes propres yeux? A défaut de mes yeux, mon cœur me dit s’il est loin ou près.--»

Pendant qu’elle se parle ainsi, elle croit entendre la voix de Roger qui appelle à son secours. Elle le voit en même temps éperonner son cheval rapide et lui retenir le mors, tandis que ses deux féroces ennemis le suivent et le chassent à toute bride. La dame s’empresse de les suivre et arrive avec eux dans la demeure enchantée.

Elle n’en a pas plus tôt franchi les portes, qu’elle tombe dans l’erreur commune. Elle cherche en vain Roger de tous côtés, en haut, en bas, au dedans et au dehors. Elle ne s’arrête ni jour ni nuit; et l’enchantement était si fort, et l’enchanteur avait été si habile, qu’elle voit sans cesse Roger et lui parle sans qu’elle le reconnaisse, ou sans que Roger la reconnaisse elle-même.

Mais laissons Bradamante, et n’ayez pas de regret de la savoir en proie à cet enchantement. Quand il sera temps qu’elle en sorte, je l’en ferai sortir, et Roger aussi. De même que le changement de nourriture ranime l’appétit, ainsi il me semble que mon histoire risquera d’autant moins d’ennuyer qui l’entendra, qu’elle sera plus variée.

Il faut aussi que je me serve de beaucoup de fils pour tisser la grande toile à laquelle je travaille. Qu’il ne vous déplaise donc pas d’écouter comment, sortie de ses tentes, l’armée des Maures a pris les armes pour défiler devant le roi Agramant, lequel, fortement menacé par les lis d’or, l’a rassemblée pour une nouvelle revue, afin de savoir combien elle compte de combattants.

Outre que bon nombre de cavaliers et de fantassins avaient disparu, beaucoup de chefs manquaient, et des meilleurs, parmi les troupes d’Espagne, de Libye et d’Éthiopie. Les divers corps de nations erraient sans direction propre. Afin de leur donner un chef, et de remettre de l’ordre dans chacun d’eux, tout le camp était rassemblé pour la revue.

Pour remplacer les pertes subies dans les batailles et les conflits sanglants, le roi d’Espagne et le roi d’Afrique avaient envoyé des ordres chacun dans leur pays, pour en faire venir de nombreux renforts, et ils les avaient distribués sous les différents chefs. Avec votre agrément, seigneur, je remettrai à l’autre chant l’exposé de cette revue.

CHANT XIV.

ARGUMENT.--L’armée des païens s’étant rassemblée, on constate l’absence des deux troupes détruites par Roland. Mandricard, courant sur les traces du paladin, rencontre Doralice, fille du roi de Grenade, qui s’en va épouser Rodomont, roi de Sarze. Il tue le cortège, emmène Doralice avec lui et en fait sa femme. Les Maures donnent l’assaut à Paris.

Dans les nombreux assauts et les cruels conflits que l’Afrique et l’Espagne avaient eus avec la France, le nombre était immense des guerriers morts et abandonnés au loup, au corbeau, à l’aigle vorace. Et bien que les Français fussent plus maltraités, ayant perdu toute la campagne, les Sarrasins avaient à se plaindre plus encore, par suite de la perte d’un grand nombre de leurs princes et de leurs grands barons.

Leurs victoires avaient été si sanglantes, qu’ils n’avaient pas à s’en réjouir. Et s’il est permis, invincible Alphonse, de comparer les choses modernes aux choses antiques, la grande victoire dont la gloire est votre œuvre immortelle et dont Ravenne doit pleurer toujours, ressemble aux victoires des Sarrasins.

Les Morins et les Picards, ainsi que les forces normandes et d’Aquitaine pliaient déjà, lorsque vous vous jetâtes au milieu des étendards ennemis de l’Espagnol presque victorieux, ayant derrière vous ces vaillants jeunes hommes qui, par leur courage, méritèrent en ce jour de recevoir de vous les épées et les éperons d’or.

Ils vous secondèrent avec tant d’ardeur, vous suivant de près dans ce grand péril, que vous fîtes s’écrouler le gland d’or, et rompîtes le bâton jaune et vermeil. Un laurier triomphal vous est dû pour avoir empêché le lis d’être détruit ou défloré. Une autre couronne doit encore orner votre front, pour avoir conservé à Rome son Fabricius.

La grande Colonne du nom romain, que vous protégeâtes et sauvâtes d’une entière destruction, vous vaut plus d’honneur que si, sous votre main, était tombée toute la fière milice qui engraisse les champs de Ravenne, et toute celle qui s’enfuit, abandonnant les bannières d’Aragon, de Castille et de Navarre, après avoir éprouvé l’inutilité de ses épieux et de ses machines de guerre.

Cette victoire nous causa plus d’encouragement que d’allégresse; car notre joie fut trop troublée par la mort du capitaine français[67], général en chef de l’armée, et par celle de tant de chefs illustres qui étaient passés de ce côté des froides Alpes, pour voler à la défense des États de leurs confédérés.

Notre salut, notre vie furent assurés par cette victoire, chacun le reconnaît, car elle arrêta les progrès de la tempête que Jupiter irrité déchaînait sur nous. Mais nous ne pûmes nous en réjouir, ni nous livrer à la moindre fête, en entendant les gémissements, les pleurs d’angoisses que les veuves en robes sombres répandaient par toute la France.

Il faut que le roi Louis envoie, à la tête de ses troupes, de nouveaux capitaines, lesquels, pour l’honneur des fleurs de lis d’or, châtieront les pillards et les brigands qui ont pillé les moines blancs, noirs ou gris, violé les épouses, les filles et les mères, et jeté à terre le Christ enfermé dans l’hostie consacrée, pour voler les ciboires d’argent.

O malheureuse Ravenne, il eût mieux valu pour toi ne pas résister au vainqueur et prendre exemple sur Brescia, toi qui avais servi d’exemple à Rimini et à Faenza. Que Louis envoie le vieux et brave Trivulce, pour enseigner à ses soldats plus de retenue et leur faire voir que de semblables excès sont cause qu’un si grand nombre d’entre eux ont trouvé la mort par toute l’Italie.

De même qu’aujourd’hui le roi de France a besoin d’envoyer de nouveaux chefs à son armée, ainsi Marsile et Agramant, voulant remettre de l’ordre dans leurs troupes, les avaient alors convoquées dans la plaine, dès que l’hiver le leur avait permis, pour voir où il était urgent de nommer des chefs et de donner des instructions.

Marsile d’abord, puis Agramant, firent défiler devant eux leurs gens, troupe par troupe. Les Catalans marchent avant tous les autres sous la bannière de Doriphèbe. Après eux viennent les bataillons de Navarre privés de leur roi Fulvirant, qui avait reçu la mort de la main de Renaud. Le roi d’Espagne leur a donné Isolier pour capitaine.

Balugant conduit les gens de Léon, Grandanio ceux d’Algarve. Le frère de Marsile, Falsiron, commande les Castillans. Ceux qui sont venus de Malaga et de Séville suivent la bannière de Madarasse ainsi que ceux de la mer de Gades jusqu’à la fertile Cordoue, dont le Bétis arrose les vertes Campagnes.

Stordiland, Tesire et Baricond font défiler l’un après l’autre leurs soldats. Le premier commande aux gens de Grenade, le second à ceux de Lisbonne, le troisième à ceux de Majorque. Après la mort de Larbin, son parent Tesire fut nommé roi de Lisbonne. Puis viennent les Galiciens, dont Serpentin a été nommé chef, en remplacement de Maricolde.

Ceux de Tolède et ceux de Calatrava, dont Sinagon portait naguère l’étendard, ainsi que tous ceux qui boivent les eaux de la Guadiana, sont conduits par l’audacieux Mataliste. Bianzardin commande à ceux d’Astorga, réunis en une seule troupe à ceux de Salamanque, de Placencia, d’Avila, de Zamora et de Palencia.

Ferragus a la conduite de ceux de Saragosse et de la cour du roi Marsile. Tous ces gens sont bien armés et vaillants. Parmi eux sont Malgarin, Balinverne, Malzarise et Morgant qu’un même sort avait contraints à vivre sur une terre étrangère. Chassés de leurs royaumes, ils avaient été recueillis à la cour de Marsile.

Font aussi partie de cette troupe, le grand bâtard de Marsile, Follicon d’Alméria, Doricont, Bavarte, Lagarlife, Analard; Archidant comte de Sagonte, Lamirant, le vaillant Langhiran, Malagur fertile en ruses, et bon nombre d’autres dont je me propose, quand il sera temps, de montrer les exploits.

Après que l’armée d’Espagne a défilé en bon ordre devant le roi Agramant, le roi d’Oran, presque aussi grand qu’un géant, paraît dans la plaine à la tête de sa troupe. Celle qui vient après lui regrette la mort de Martasin qui fut tué par Bradamante. Les soldats s’indignent qu’une femme puisse se vanter d’avoir donné la mort au roi des Garamantes.

La troupe de Marmonde vient la troisième. Elle a laissé Argosto mort en Gascogne. A celle-ci, comme à la seconde, comme à la quatrième, il manque un chef, et, quoique le roi Agramant ait peu de capitaines, il songe cependant à leur en nommer. Il leur donne, pour les conduire, Burald, Ormide et Arganio.

Il confie à Arganio le commandement des guerriers de Libye qui pleuraient la mort du nègre Dudrinasse. Brunel conduit les gens de la Tintigane; il a le visage soucieux et les yeux baissés, car depuis que, dans la forêt voisine du château construit par Atlante à la cime d’un rocher, Bradamante lui avait enlevé l’anneau, il était tombé dans la disgrâce du roi Agramant.

Et si le frère de Ferragus, Isolier, qui l’avait trouvé lié à un arbre, n’avait pas raconté la vérité au roi, il aurait été pendu. Sur les prières d’un grand nombre de ses chevaliers, le roi changea de résolution, alors qu’il lui avait déjà fait mettre le lacet autour du cou. Il le lui fit enlever, mais en lui jurant qu’à la première faute il le ferait pendre.

C’était cela qui faisait marcher Brunel le visage triste et la tête basse. Farurant venait après lui, guidant les cavaliers et les fantassins de la Mauritanie. Immédiatement après, s’en venait le nouveau roi du Liban. Il avait avec lui les gens de Constantine, Agramant lui ayant donné la couronne et le sceptre d’or que possédait jadis Pinador.

Soridan marche à la tête des hommes d’armes de l’Hespérie, et Dorilon avec ceux de Ceuta. Pulian précède ceux de Nasamone; le roi Agricalte entraîne ceux d’Amonie, Malabuferce ceux de Fezzan. La troupe qui suit vient de Canarie et du Maroc; elle est commandée par Finadure. Balastre conduit ceux qui étaient auparavant sous les ordres du roi Tardoc.

Deux escadrons, l’un de Mulga, l’autre d’Arzilla, viennent ensuite. Le dernier a toujours son ancien chef; le premier l’a perdu, aussi le roi le confie à son fidèle ami Carinée. De même, Caïque reçoit le commandement des gens d’Almansilla qu’avait Taufirion. Celui des soldats de Gétulie est donné à Rimedont. Puis vient Balinfront, à la tête des gens de Cosca.

Cette autre troupe est formée des gens de Bolga; ils ont pour roi Clarinde qui a succédé à Mirabald. Vient ensuite Baliverse, que je veux que tu tiennes pour le plus grand ribaud de toute l’armée. Je ne crois pas en revanche, que dans tout le camp, se déploie une bannière qui rassemble une meilleure troupe que celle qui vient après avec le roi Sobrin, le plus prudent des chefs sarrasins.

Ceux de Bellamarina, que conduisait primitivement Gualciotto, ont maintenant pour chef le roi d’Alger, Rodomont de Sarse, qui venait de ramener de nouveaux fantassins et de nouveaux cavaliers. Pendant que le soleil se dérobait sous les nuées du grand Centaure, aux cornes horribles et cruelles, il avait été envoyé en Afrique par Agramant. Il en était revenu seulement depuis trois jours.

L’armée africaine n’avait pas de guerrier plus fort et plus audacieux que celui-là. Les défenseurs de Paris le redoutaient plus que Marsile, qu’Agramant et les chevaliers qui avaient suivi ces deux princes en France. Plus qu’aucun autre, il faisait parade de haïr notre Foi.

Puis viennent Prusion, roi des Alvaraches, et Dardinel, roi de Zumara. Je ne sais si des hiboux ou des corneilles, ou d’autres oiseaux de mauvais augure, perchés sur les toits ou croassant sur les branches, ont prédit à ces deux guerriers leur sort funeste, mais le ciel a fixé l’heure de leur mort à tous deux dans le combat qui doit se livrer le jour suivant.

Il ne restait plus à défiler que ceux de Trémisen et de Noricie, mais on n’apercevait pas leurs étendards, et l’on n’en avait pas de nouvelles. Agramant ne savait que dire, ni que penser de ce retard, lorsque fut enfin amené devant lui un écuyer du roi de Trémisen, qui lui raconta tout ce qui était arrivé.

Il lui raconta qu’Alzirde, Manilard et la plus grande partie de leurs soldats gisaient dans la poussière: «--Seigneur--lui dit-il--le vaillant chevalier qui a occis les nôtres, aurait tué toute la troupe, si j’avais tardé à m’enfuir; et encore ai-je eu grand’peine à m’échapper. Il fait des cavaliers et des piétons, ce que le loup fait des chèvres et des moutons.--»

Peu de jours auparavant, était arrivé à l’armée du roi d’Afrique un chevalier dont personne, dans le Ponant ou dans tout le Levant, n’égalait la force et le courage. Le roi Agramant l’avait accueilli avec de grands honneurs, car il était le fils et le successeur du vaillant roi de Tartarie, Agrican. Il se nommait le féroce Mandricard.

Il s’était rendu fameux par de nombreux hauts faits, et il remplissait de sa renommée le monde entier. Mais ce dont il s’enorgueillissait le plus, c’était d’avoir conquis, dans un château de la fée de Syrie, le resplendissant haubert que le troyen Hector avait porté mille ans auparavant. Il avait couru pour l’avoir une étrange et formidable aventure, dont le seul récit excite la peur.

Se trouvant présent lors du récit de l’écuyer du roi de Trémisen, il avait levé son front hardi, et avait pris sur-le-champ la résolution de suivre les traces du guerrier inconnu. Il garda soigneusement son projet pour lui, soit qu’il n’eût d’estime pour aucun de ses compagnons d’armes, soit qu’il craignît, en se dévoilant, qu’un autre tentât avant lui l’entreprise.

Il demanda à l’écuyer comment était la soubreveste du chevalier. Celui-ci répondit: «--Elle est toute noire; l’écu est noir aussi, et il ne porte aucun cimier.--» C’était la vérité, seigneur, car Roland, en quittant le quartier, avait voulu que, de même que son âme était en deuil, l’extérieur de sa mise fût de couleur sombre.

Marsile avait donné à Mandricard un destrier bai-châtain, avec les jambes et la crinière noires. Il était né d’une jument de Frise et d’un étalon d’Espagne. Mandricard saute sur lui tout armé et s’en va, galopant à travers la plaine. Il jure de ne point revenir parmi les escadrons sarrasins, avant d’avoir trouvé le champion aux armes noires.

Il rencontra bientôt plusieurs des gens échappés des mains de Roland, encore tout dolents de la perte, qui d’un fils, qui d’un frère immolés à leurs yeux. La tristesse et la lâcheté de leur âme se voyaient encore peintes sur leur figure blême; encore sous le coup de la peur qu’ils avaient eue, ils fuyaient, pâles, muets, affolés.

Après un court chemin, Mandricard arriva à un endroit où il eut sous les yeux un cruel et sanglant spectacle, mais un éclatant témoignage des merveilleuses prouesses racontées en présence du roi d’Afrique. Il voit de toutes parts des morts; il les retourne et mesure leurs blessures, mû par une étrange jalousie contre le chevalier qui avait mis tous ces gens à mort.

De même que le loup ou le mâtin, arrivés les derniers près du bœuf laissé mort par les paysans, ne trouvent plus que les cornes, les os et les pieds, le reste ayant été dévoré par les oiseaux et les chiens affamés, et considèrent avec dépit le crâne où rien ne peut se manger; ainsi faisait le cruel Barbare sur ce champ de carnage; il blasphémait de colère, et montrait un vif dépit d’être venu si tard à un si copieux festin.

Ce jour, et la moitié du suivant, il s’avança au hasard à la recherche du chevalier noir, dont il demandait sans cesse des nouvelles. Soudain il vit un pré couvert d’ombre, entouré d’un fleuve profond qui laissait à peine un petit espace libre d’où l’eau s’écoulait dans une autre direction. Ce lieu ressemblait à celui que le Tibre entoure sous les murs d’Otricoli.

Plusieurs chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient à l’endroit par où l’on pouvait entrer. Le païen demanda qui les avait rassemblés là en si grand nombre, et pour quelle cause. Le capitaine, frappé de l’air imposant de Mandricard, et jugeant à ses armes ornées d’or et de pierreries d’une grande valeur, qu’il avait affaire à un chevalier éminent, lui fit cette réponse:

«--Nous sommes envoyés par le roi de Grenade, notre maître, pour accompagner sa fille, qu’il a mariée au roi de Sarse, bien que le bruit n’en ait pas encore couru. Quand le soir sera venu, et que la cigale, qui seule se fait entendre à cette heure, se sera tue, nous conduirons la princesse à son père, au camp espagnol. Pour le moment, elle dort.--»

Mandricard, qui méprise le monde entier, veut voir si ces gens sauront bien ou mal défendre la dame qu’on leur a donnée à garder. Il dit: «--D’après ce que j’ai entendu, celle-ci est belle, et je serais aise de le savoir par moi-même. Conduis-moi vers elle, ou fais-la venir ici, car je suis pressé d’aller ailleurs.--»

«--Tu es certes un grand fou,--» répondit le Grenadin; mais il n’en dit pas davantage. Le Tartare fondit sur lui, la lance basse, et lui traversa la poitrine. La cuirasse ne put arrêter le coup, et le malheureux tomba mort. Le fils d’Agrican retire sa lance, car il n’a pas d’autre arme offensive.

Il ne porte ni épée ni masse; parce que, quand il conquit les armes ayant appartenu au troyen Hector, il se trouva que l’épée manquait. Il jura alors--et il ne jura pas en vain--que sa main ne toucherait à aucune épée avant qu’il eût enlevé celle de Roland. Roland portait Durandal, qu’Almonte eut en si grande estime, et qu’avait primitivement portée Hector.

Grande est l’audace du Tartare, qui, malgré un tel désavantage, attaque toute cette troupe, criant: «--Qui veut me barrer le passage?--» Et, la lance en arrêt, il se précipite au milieu d’eux. Les uns abaissent leur lance, les autres mettent l’épée hors du fourreau, et de toutes parts on l’assaille. Il en tue un grand nombre avant que sa lance ne se rompe.

Quand il la voit rompue, il prend à deux mains le tronçon qui est resté entier, et il en assomme tant d’adversaires, que jamais on ne vit semblable carnage. Pareil au juif Samson, qui exterminait les Philistins avec la mâchoire qu’il avait ramassée par terre, il fend les écus et brise les casques; parfois, du même coup, il tue le cavalier et le cheval.

Ces malheureux courent à l’envi à la mort; si l’un tombe, l’autre continue la lutte, et la façon ignoble dont ils sont tués leur paraît plus cruelle que la mort elle-même. Ils ne peuvent supporter de se voir enlever la vie qui leur est chère par un tronçon de lance, et de mourir sous d’étranges coups, comme des couleuvres ou des grenouilles.

Mais, quand ils se furent aperçus que de toute façon il est désagréable de mourir, et près des deux tiers d’entre eux étant déjà tués, les autres commencèrent à fuir. Comme s’il les considérait comme son propre bien, le cruel Sarrasin ne peut souffrir qu’un seul de cette troupe en déroute s’échappe de ses mains la vie sauve.

De même que les roseaux desséchés dans les marais, ou le chaume dans les champs dénudés, ne résistent pas longtemps au souffle de Borée attisant le feu allumé par le prudent agriculteur, alors que la flamme court par les sillons, crépite et crie, ainsi ces malheureux se défendent à peine contre la fureur dont Mandricard est enflammé.

Dès qu’il voit sans défenseur l’entrée qui a été si mal gardée, il s’avance par le sentier fraîchement tracé dans l’herbe, guidé par les lamentations qu’il entend, pour voir si la beauté de la dame de Grenade mérite les éloges qu’on en fait. Il passe sur les corps des serviteurs morts, et suit les contours du fleuve.

Il voit Doralice au milieu du pré--c’est ainsi que se nommait la donzelle--assise au pied d’un vieux frêne sauvage; elle se désolait. Les pleurs, comme un ruisseau qui coule d’une source vive, tombaient sur son beau sein, et l’on voyait sur son visage qu’elle se lamentait sur le sort de ses compagnons autant qu’elle craignait pour elle-même.

Sa terreur s’accrut, quand elle vit venir le chevalier souillé de sang, l’air farouche et sombre. Ses cris montent jusqu’au ciel; elle tremble pour elle et pour ceux qui sont avec elle; car, outre l’escorte de chevaliers, la belle infante avait, pour la conduire et la servir, des vieillards et un grand nombre de dames et de damoiselles, les plus belles du royaume de Grenade.

Dès que le Tartare voit ce beau visage qui n’a point son pareil dans toute l’Espagne, et qui peut dans les pleurs--que devait-ce être quand il souriait!--tendre les inextricables rets d’amour, il ne sait s’il est encore sur terre ou dans le paradis. Il n’a tiré d’autre gain de sa victoire que de devenir le captif de sa prisonnière, et il ne sait comment cela s’est fait.

Cependant il ne saurait consentir à abandonner le fruit de ses peines, bien que par ses pleurs elle montre, autant qu’une femme peut le montrer, sa douleur et sa répugnance. Mais lui, espérant changer ces pleurs en joie suprême, se décide à l’emmener. Il la fait monter sur une blanche haquenée, et reprend son chemin.

Il rend la liberté aux dames, aux damoiselles, aux vieillards et aux autres qui étaient venus avec la princesse de Grenade, et leur dit doucement: «--Elle sera suffisamment accompagnée par moi. Je lui servirai de majordome, de nourrice, d’écuyer; bref, je pourvoirai à tous ses besoins; adieu donc tous.--» Ceux-ci, ne pouvant faire de résistance, s’en furent en pleurant et en poussant des soupirs.

Ils disaient entre eux: «--Quelle sera la douleur de son père, quand il apprendra cette aventure! Quelle sera la colère, la rage de son époux, et quelle terrible vengeance il en tirera! Ah! pourquoi n’est-il pas ici, où il fait si faute, pour arracher à celui-ci l’illustre fille du roi Stordilan, avant qu’il l’ait emmenée plus loin?--»

Le Tartare, content de l’excellente proie que lui ont value sa fortune et sa vaillance, ne paraît plus aussi pressé qu’avant de retrouver le chevalier à l’armure noire. Naguère il s’en allait, courant; maintenant, il va tranquillement, lentement, et ne songe plus qu’à s’arrêter dans le premier endroit qu’il trouvera propice à assouvir sa flamme amoureuse.

Entre temps, il rassure Doralice, dont le visage et les yeux sont baignés de pleurs. Il invente une foule de choses; il lui dit que depuis longtemps il a entendu parler d’elle, et que s’il a quitté sa patrie et son royaume où il était heureux et qui l’emporte sur tous les autres en renommée et en étendue, ce n’est point pour voir l’Espagne ou la France, mais pour admirer son beau visage.

«--Si un homme doit être aimé pour l’amour qu’il éprouve lui-même, je mérite votre amour, car je vous aime; si c’est pour la naissance, qui est mieux né que moi? Le puissant Agricant fut mon père. Si c’est pour la richesse, qui possède plus d’États que moi? Je le cède en domaines à Dieu seul. Si c’est pour le courage, je crois vous avoir prouvé aujourd’hui que je suis digne d’être aimé aussi pour ma valeur.--»

Ces paroles, et beaucoup d’autres qu’Amour dicte à Mandricard, vont doucement consoler le cœur de la donzelle, encore tremblante de peur. Sa crainte se dissipe peu à peu, ainsi que la douleur dont elle avait eu l’âme transpercée. Elle commence à écouter avec plus de patience et de plaisir son nouvel amant.

Puis, par ses réponses de moins en moins farouches, elle se montre affable et courtoise envers lui; parfois même elle consent à lever sur son visage des yeux qui ne demandent qu’à s’attendrir. Le païen, qui d’autres fois déjà a été féru des flèches d’Amour, non seulement espère, mais a la certitude que la belle dame ne sera pas toujours rebelle à ses désirs.