Roi de Camargue

Part 2

Chapter 23,905 wordsPublic domain

A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’autre rive du Rhône, les gardians poussent les manades vers le fleuve. Arrivées au bord, on les presse, on les précipite. Le fleuve roule ses eaux couleur de terre en bouillonnant. Les bêtes hésitent. Quelques-unes penchant leur tête avec lenteur, boivent, sans savoir ce qu’on leur demande. D’autres, «au ramage» de l’eau, s’animent tout à coup, tendent le col, aspirent l’air bruyamment, puis meuglent et hennissent. Un cheval, que fouette un gardian, se défend, rue, puis se cabre et retombe dans l’eau, qui rejaillit sous le poids de tout son ventre... mais il s’est élancé, il nage et tout suit. Mufles et naseaux, crinières et cornes, s’agitent sur le fleuve grouillant de têtes. Tous soufflent l’écume, l’air et l’eau. Plus d’un, mis en gaîté, mord une croupe voisine. Des pieds se lèvent sur des dos qui les secouent d’une torsion brusque et les rejettent dans les vagues. Parfois, une bête affolée, étourdie de quelque ruade, veut retourner à la rive, et, chassée à nouveau par les gardians, perd la tête, suit le courant, vogue à la mer, se sent faiblir, boit, lutte, tournoie sur elle-même, plonge et boit encore, chavire enfin comme une barque, et disparaît.

Enfin, le gros du troupeau a gagné la rive opposée, se secoue au soleil, s’ébroue de joie et bondit. Les queues fouettent les flancs et les croupes. De jeunes chevaux que le bain affole, détalent et, côte à côte, s’enfuient vers l’horizon, se mordant, l’un l’autre, les longs crins de leur crinière envolée.

Alors, c’est le tour des «gardians». Les uns s’élancent à cheval dans le fleuve. D’autres, au milieu de l’arrière-garde de la manade, dirigent, à l’aviron, une barque plate qu’un coup de pied démonterait, et leurs chevaux, tenus par la bride, suivent le sillage en nageant.

En d’autres temps, les «gardians» conduisent aux ferrades de la Camargue, des plaines de Meyran ou d’Arles, d’Avignon, de Nîmes, d’Aigues-Mortes, les taureaux destinés aux jeux.

Ces taureaux quelquefois voyagent captifs dans une sorte de haute clôture sans plancher établie sur des roues, traînée par des chevaux, et dans laquelle ils marchent, heurtant des cornes le mur de bois qui résonne.

Le plus souvent, les taureaux vont aux jeux, libres, sous la surveillance des gardians à cheval, la pique au poing.

Ces voyages ont lieu la nuit. On traverse les bourgs où les gens se mettent aux fenêtres. Les jeunes hommes attendent «les bœufs», essayant de les faire échapper hors du cercle des gardians qui s’irritent, grondent et frappent, et ce jeu s’appelle l’abrivade. En Arles, si l’arrivée des taureaux a lieu en plein jour, les gardians ont fort à faire, car tous les jeunes hommes de la ville s’acharnent à rompre la ligne des cavaliers, pour faire échapper un taureau, plusieurs, s’il est possible, qu’on lance à travers la ville. La ville se défend. Des chariots renversés barricadent l’entrée des rues. Des boutiques se ferment. Le taureau, fou, bondit çà et là, rêve aux carrefours, se décide à prendre une direction, se rue sur un passant, le renverse, et choisit le plus souvent la boutique d’un marchand de faïences et de verroteries pour s’y ébattre aux cris d’une populace ameutée.

Les gardians sont une race libre, intrépide, sauvage, un peu dédaigneuse des villes, amoureuse de son désert.

Un gardian vit au soleil, à la pluie, au vent terral, au vent de mer.

Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien son temps, il le «tombe» à coup sûr.

Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite; et il l’arrête.

On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau» et qui, furieuse, semble inévitable,--se retourner, et,--le bras tendu, comme s’il tenait la pique,--présenter à l’animal trois doigts écartés, figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte de l’homme, elle s’est enfuie.

Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres, s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là, courant, la corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà l’a saisi, à pleins poings, par les cornes. L’homme, debout aussitôt, s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment, se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance, tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la brute, pour vaincre.

C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au fer rouge les bouvillons.

Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru; rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté, panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que jeux d’enfant.

Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci, assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et renouer sa taïole.

Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes qualités.

IV

Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves gardians de la Camargue.

Il savait, comme pas un, poursuivre, prendre et dompter un cheval sauvage, attaquer un taureau rebelle et s’en rendre maître; il était le Roi de la lande.

Pour les réjouissances publiques, on l’appelait à Nîmes, à Arles, lorsqu’on voulait, dans les arènes, une course vraiment belle. Et si souvent il avait fait dire dans toutes les arènes provençales: «Oh! celui-là, c’est _le roi_!» que le surnom lui en était resté. Et lui-même avait donné à son plus fier étalon le nom de Leprince.

Tous les tours d’adresse et de force que d’autres faisaient, il les faisait mieux.

Avec cela, il était beau, pas trop grand ni petit, la tête fine, à peau bistrée et mate, les cheveux en broussaille, noirs, courts, tordus sur eux-mêmes, la moustache bien peinte, du même noir du diable que les cheveux, et la barbe toujours rasée, car, dans les sacs de cuir attachés à l’arçon de sa selle, il avait toujours, ce sauvage, un couteau affilé en rasoir, une pierre pour l’aiguiser, et un petit miroir rond dans un étui de peau de mouton.

Et lorsque, sa forte jambe bien prise dans la botte pesante, ses pieds dans les étriers fermés, bien droit sur la selle à haut dossier, la longue pique appuyée à la botte, il se dressait, immobile, grandi par l’effet de réfraction du désert, au milieu de son peuple de cavales et de taures sauvages, oui, vraiment, sous le chapeau rond dont les bords étroits le couronnaient de paille dorée et luisante, il avait l’air d’un roi bizarre et barbare, le gardian!

Et ce n’est cependant pas un jour de ferrade et pour ses hauts faits de dompteur que la douce blondinette s’était mise à l’aimer.

D’abord, elle était habituée à en voir beaucoup, de ces pasteurs; et puis, fille de riche intendant, elle eût été plutôt prête à les mépriser un peu, comme valets de troupeaux. Son père, et sa grand’mère même, n’avaient pas consenti tout de suite à la promettre à Renaud qui, lui, était pauvre et n’avait plus aucuns parents; mais Livette était fille unique, et tant avait pleuré et prié la mignonne, qu’à la fin ils avaient dit: oui.

Et voici comme le gardian Renaud, qui avait l’habitude d’être recherché des belles filles, avait pris dans sa main lourde le petit cœur tremblant de Livette.

C’était un matin où il faisait, pour son cheval qui, la veille en se baignant au Rhône, avait perdu le sien, un autre «séden».

C’est un licol, le séden de Camargue, mais un licol tressé en poils de cavales, l’usage étant de laisser toujours aux étalons crinières et queues longues et vierges, en signe de force et de fierté. Le séden, le plus souvent, est blanc et noir. C’est après tout une longue corde qu’on enroule sur elle-même en paquet pour la suspendre au cou du cheval et qui, licol la plupart du temps, _lasso_ quelquefois, peut servir, selon l’occasion, à bien des usages.

Seulement le séden, chose essentiellement camarguaise, ne doit pas sortir du pays. Il en sort plus d’un, à coup sûr, mais c’est par la méprisable vénalité de tels ou tels gardians qui se moquent des vieilles coutumes, bonnes pour les gens d’autrefois.

Donc, Renaud faisait un «séden». C’était devant une des fermes dépendantes du Château d’Avignon, maisonnette basse et longue, logis à gardian plutôt que ferme, perdue dans la lande, si écrasée qu’elle avait l’air de vouloir ne pas être vue, comme un animal qui se tapit.

On était en octobre. Les alouettes chantaient. A cheval sur Blanquet (ou Blanchet), son favori, la petite, d’après l’ordre de son père, arrivait chercher Renaud et, de bien loin, elle l’aperçut qui, marchant à reculons, faisait le cordier. Dans une toile attachée autour de ses reins et gonflée devant lui, comme un tablier retroussé en grande poche, il prenait à pincées les touffes de poil blanches, puis noires, qu’il entre-mêlait, et qui se tordaient en une corde à vue d’œil toujours plus allongée. Un enfant tournait l’épaisse roue de bois, creuse, d’où partait le séden déjà long, et Renaud,--au rythme de la roue, qui à chaque tour frappait, ne sais comme, un coup sourd,--chantait une chanson qui vers Livette arrivait, portée par une petite brise, comme un appel doux et fort de l’amour qu’elle ignorait encore.

_N’use pas sur les routes_ _Tes souliers:_ _Descends plutôt le Rhône_ _En bateau._

_Laisse Lyon, Valence,_ _De côté;_ _Salue-les de la tête_ _Sous les ponts._

Il avait une belle voix, unie et souple, puissante sans effort, étendue.

_Avignon est la reine..._ _Passe encor:_ _Tu ne verras qu’en Arles_ _Tes amours..._

_La plaine est belle et grande,_ _Compagnon..._ _Prends tes amours en croupe,_ _En avant!_

Livette avait arrêté son cheval, pour mieux entendre. C’était le matin. Il y avait dans la lumière cette jeunesse du jour qui fait bondir l’espérance dans les cœurs de seize ans, et qui met une espérance encore au cœur des vieux.

Vague espoir qui n’est que le désir d’aimer et dont la perte, pire que la mort, rend consolante l’idée de mourir!

_Prends tes amours en croupe..._ _En avant!_

répéta le chanteur, et la petite, d’un mouvement vers la chanson qui l’appelait, lança, sans le vouloir, son cheval.

--Tiens! dit Renaud qui s’arrêta de travailler, tiens, demoiselette! vous voilà de bon matin!... avec un cheval blanc qui sera tout rouge bientôt!

--Oui, dit-elle en riant, d’œstres et de mouïssales, il y en a beaucoup! et même trop, ma foi de Dieu!

--Vous en êtes couverte, demoiselette, comme un rayon de miel est couvert d’abeilles, ou comme une touffe de genêt fleuri!... Mais qui vous amène?

--J’arrive de la part du père. Il faut avec moi vous en venir tout de suite.

--...C’est que mon cheval, tout à l’heure, le camarade Rampal me l’a demandé pour aller jusqu’aux Saintes. Ils sont partis l’un sur l’autre.

--Prenez-donc le mien, dit Livette.

--Et vous, demoiselette?

Elle eut honte de l’étourderie et devint toute rouge.

--Moi? dit-elle,--et la chanson lui sonnait au cœur:

_Prends tes amours en croupe,_ _En avant!_

--A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en croupe!

--On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain.

--Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne prête jamais.

Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour d’elle. La croupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales, s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était habitué à cette peine-là.

Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden.

La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier.

--C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous chantiez tout à l’heure!

--Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon--et l’ai ensuite redescendu....

--Et c’est beau, tout ce pays jusque là-bas? fit-elle.

--Oui, dit-il, c’est beau!

Et il n’ajouta rien.

--Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle?

Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de la roue.

--Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un nuage froid!--Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend.

Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire: «Pourquoi cela?»

Il répondit à son regard:

--Quand un des nôtres va vers là-bas, comprenez-vous, demoiselette, il quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin, qu’à repartir pour le retour!...--Quand il vient de là-bas vers ici, au contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route, il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,--et c’est là seulement que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....--Assez, petit! ajouta-t-il en élevant la voix.

La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement noire et blanche, était achevée.

--C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.

Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de Livette.... Et alors, il leur sembla à tous deux--si jeunes!--que leurs cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!

Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là, il n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la «coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête. Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la tête, un peu sur le côté.

Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés de deux ou trois floques d’un or plus sombre--bien noués sur la tête, ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés, mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de lumière.

Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme une herbe ardente si frêle, si fine! et si longue et si vivace! Et la tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de Camargue habitué aux pâturages mouillés.

Elle se sentit trop regardée.

--Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez au plus vite.

Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la bête que les moustiques à la fin impatientaient.

En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête, aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent «appareillées» sur le cheval de leur promis.

Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant toujours entre les touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre, changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse d’être laissée à elle-même.

Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse, l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à l’heure:

_Prends tes amours en croupe!_ _En avant!_

Et il leur semblait que l’horizon était à eux.

Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,--ils ne s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes.

Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire. Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus jolies.

Un jour, enfin, il avait dit à Livette:

--Votre père ne voudra jamais!

C’étaient ses premières paroles d’amour.

--Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le veut toujours!

--Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques.

Et, en effet, comme elle l’avait dit,--cela était arrivé.... Maintenant, depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis.

Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,--et c’était que, à ne pas s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette.

V

Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!»

* * * * *

A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts, d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant. Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir peut-être pour une de ses pareilles.

Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers, aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa puissance et de son expérience d’homme.

Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui, qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras, de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée. Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade, dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point.

Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire, pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans le flamboiement de midi, quand il traversait, sur son cheval qui baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain. Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue, les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé, gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les peupliers,--dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme l’eau, comme les cœurs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre et meurt.

Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus.

Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne lui venait pas», et cependant elle était à lui, Livette, la fille des intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa future femme!

Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer, avec des souliers lourds de boue.

Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime.

Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé.

* * * * *