Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon

Part 9

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Rodin peut vendre ses _Bourgeois de Calais_, son _Balzac_, son _Buste de Dalou_, son _Appel aux armes_, etc...., etc., à l’Amérique, à l’Angleterre, à l’Italie, à la Colombie, à la Chine, aux îles de la Sonde, aux Canaques et aux habitants de la Terre de Feu,--mais pas à la France! La France-État ne veut pas _acheter_ des œuvres de Rodin!

Elle en possède, cependant, quelques-unes! Oui, parce que Dujardin-Beaumetz les a obtenues pour rien, _au prix du bronze_. Evaluez, au contraire, toute la carrière de plâtras et de marbre, tout le dépôt de bronzes que l’État, pendant ce temps, a acheté aux députés et aux sénateurs, rongés par les sculptiers!

Aussi, visiteurs à Meudon, écoutez ce salutaire conseil: «Devant Rodin, ne le comparez jamais à Michel-Ange. Pourquoi? Pour ceci, uniment: outre que toute comparaison d’homme à homme est le plus souvent absurde, Michel-Ange a eu, lui, des commandes. Les papes avaient senti sa force, son génie; tandis que la France et ses ministres ont toujours ignoré Rodin.»

Sur six cents députés (combien sont-ils, exactement?), il n’y en a pas dix, parmi les moins ignares, qui soient capables de dire les noms de cinq œuvres capitales de Rodin. Alors pourquoi se mêlent-ils encore, ceux-là, de vouloir diriger les Beaux-Arts? Qu’ils se cultivent donc, d’abord!

* * * * *

Heureuse diversion à toutes ces misères, Rodin a son travail--puis ses voyages.

Il a déjà cheminé à travers la France; il fut maintes fois en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Espagne, en Italie. Il n’a jamais été le notoire passager de l’Atlantique, et, cependant, il n’ignore point quelle triomphale réception lui serait offerte aux États-Unis, où toutes ses principales œuvres pavoisent les musées, où des salles entières lui sont consacrées au musée métropolitain, à New-York.

En Angleterre,--où l’on vient d’inaugurer, à Londres, une réplique de ses _Bourgeois de Calais_, Rodin, qui est membre de nombreux clubs artistiques anglais (du reste, il est reçu par toutes les Académies d’art d’Europe),--en Angleterre, Rodin rencontra Whistler et Alphonse Legros, le peintre graveur français. Par ce dernier, il grava à la pointe sèche, et d’une telle manière, qu’il surclassa tout de suite tous les graveurs. Legros, le premier, en conçut quelque jalousie; car, ayant été, lui, contraint par la misère de s’expatrier, il ne pardonnait pas à un autre artiste de réussir, et surtout de s’imposer à Paris, seule ville, répétait-il, qui pouvait distribuer de la gloire. Et puis Rodin était décoré, et lui, Legros, il attendait vainement cette «remarque-là», à épingler, cette fois, non plus sur la planche de cuivre, mais sur le revers de son veston. Il mourut de cette faiblesse, aigri, enragé contre les Anglais qui, pourtant, lui avaient assuré un enviable sort.

Quant à Whistler, il était trop haut seigneur pour accorder plus qu’une parcelle de son amitié; et, dans les chambres bizarrement décorées de sa demeure, il vivait comme une idole enfumée par tous les encens. Ce n’était pas là attitude au goût de Rodin, et Whistler, lui, ne resserra point des relations qui flattaient si peu son orgueil.

A Prague, Rodin monta au Capitole des étudiants. Banquets, concerts, fêtes, rien ne fut réservé. On le privait seulement de dîner, parce qu’il devait, pendant tout le banquet, signer des centaines de photographies, jusqu’à des reproductions de ses œuvres, humbles hommages des journaux illustrés.

La Belgique, elle, demeure le fervent souvenir de ses premières années d’âpre labeur. Souvent, il vous a revu, pays qu’il ne cesse point d’exalter; et vous, Bruges, Anvers, Gand, Malines,--et vous aussi toutes les forêts qui bâtirent en sa jeunesse défaillante, surmenée, un organisme de solide compagnon.

L’Espagne est une plus mystérieuse séductrice d’âmes; Rodin en subit l’envoûtement en la compagnie du peintre Zuloaga, pendant un voyage en automobile à travers la Castille et l’Andalousie; avec cet émoi des danses de gitanes et ce regret aussi qu’elles ne fussent point nues, comme de belles fleurs de chair tournoyantes.

Aussi, aux bords de la Méditerranée, flambe l’Italie, terre préférée, éternelle convoitée.

Cet ardent amour de Rodin, l’Italie de ses paysages, l’Italie de ses musées! Des Alpes à la baie de Naples, Rodin a crié partout son admiration, exhalé sa joie. Il a chanté Turin, Milan, Gênes, les lacs italiens, Vérone, Venise, Bologne; il a, pèlerin passionné, parcouru la Ligurie, la Toscane, l’Ombrie; il a dévotieusement aimé Livourne, Pise, Florence, Terontola, Sienne, Pérouse, Orvieto et Foligno; il a nourri dans Rome ses plus amères douleurs; il s’est livré à la turbulente gaieté de Naples et aux odorantes joies de Caserte et de Pouzzoles, d’Ischia et de Capri.

Mais quel hôte surtout des musées! De quels regards furieusement interrogateurs Rodin dévore les œuvres de Giotto et de Cimabuë, les sculptures de Jacopo della Quercia, de Donatello, de Ghiberti, de Giovanni Pisano, les fresques de Masaccio, de Fra Angelico!

Il va, il brûle sa route, enfiévré, avide de tout voir. Il s’arrête devant vous, della Robbia, Desiderio da Settignano, Antonio Rossellino, Mino da Fiesole. Les cyprès et les pins, dans la campagne, il les contemple ainsi que des bornes de repos; il a les yeux brûlés de tout ce qu’il a vu et retenu. Tant de beauté l’oppresse. Il respire lentement du haut des collines.

Mais il faut admirer encore, s’enivrer toujours. Voici Ghirlandajo, Sandro Botticelli, Piero della Francesca, Signorelli, Benozzo Gozzoli, Paolo Uccello, Filippo Lippi, Agostino di Duccio, Verrocchio, puis les architectes Benedetto de Majano, Palladio,--et encore Léonard de Vinci, Benvenuto Cellini, Jean Bologne. Comme un autre Isaac Laquedem, le pèlerin passionné court maintenant vers d’autres maîtres: Giorgione, Titien (une idole!), Raphaël, Michel-Ange, Bramante, Brunelleschi, Gentile da Fabriano, Pérugin, Pinturrichio, Sodoma, Corrège, Pisanello, Mantegna, Jacopo Bellini, Carpaccio, Tiepolo, Tintoret, Véronèse et cette autre idole: le Bernin.

Et il y a tant encore de musées d’antiques; une autre forte passion. Aussi, Rodin vit d’inégalables heures dans la collection du Vatican, l’incomparable. Il regarde, il contemple; il emportera au plus profond de sa mémoire les chefs-d’œuvre si désirés dans le musée Pio-Clementino, dans le musée égyptien, dans la salle du Bige, dans la galerie des Candélabres, dans le musée étrusque, dans la salle ronde, dans la galerie des statues, dans la salle des bustes, dans le cabinet des masques, dans la cour du belvédère, dans le musée Chiaramonti et dans le Braccio Nuovo; et, quand Rodin quittera le divin musée, il se dirigera, de lui-même, vers la place de Saint-Pierre in Montorio, d’où apparaît, en une splendeur enchantée, la Ville, la Ville des Villes: Rome.

Voici pêle-mêle de l’eau, du ciel et des formes de pierres, de coupoles, de dômes et de tours!

Des yeux ardemment contemplatifs se posent sur le Tibre, sur Saint-Paul hors les murs, et, en avant du mur d’enceinte, sur le mont Testaccio, la pyramide de Cestius et la porte Saint-Paul. Puis, ces yeux considèrent l’Aventin, où s’élèvent les églises Sainte-Marie-Aventine, Saint-Alexis, Sainte-Sabine et Saint-Anselme. Puis s’érigent des monts, des villas et encore des églises, avec, dans le lointain, les Abruzzes. Voici le Palatin, puis le Colisée, les trois arcades de la basilique de Constantin, le Capitole avec le palais Caffarelli et l’église d’Aracœli. Majestueux, les deux dômes et la tour de Sainte-Marie-Majeure s’imposent maintenant, puis, le palais royal du Quirinal, la colonne Trajane et l’église du Gesu, avec son dôme, qui surgissent de ce chaos tantôt comme voilé, tantôt comme poudré de lumière. Sur le Pincio, les yeux ardemment contemplatifs découvrent la villa Médicis, si hostile, et, là-bas, non loin du Tibre, le palais Farnèse qui n’est pas plus hospitalier. Et les yeux regardent encore des croupes de monts, et le château Saint-Ange, et Saint-Jean-des-Florentins, et le mont Mario, et la villa Mellini, jusqu’au moment où ils arrêtent leur méditation extasiée sur le dôme de Saint-Pierre!

Que de souvenirs! Que de fois Rodin est venu là, en songeant à une installation possible dans Rome; de longues années de travail en paix, en ignorant tout si aisément du monde, puisque les dieux: Titien, Michel-Ange, les Antiques seraient là, toujours, à ses côtés!... Il eût pu être, lui aussi, directeur de l’Académie de France à Rome, sans la pesante hostilité de son génie! Il eût exécuté, alors, sans doute, cette statue équestre qu’on ne lui demanda jamais, et qui fut un de ses rêves tenaces!... Mais aussi il le sentait, Paris et la France ne se peuvent oublier ainsi.

La France! tout son charme, toute sa puissance, toute sa beauté! Rodin ne vient-il pas de célébrer tout cela dans son livre consacré aux églises françaises.

Ce livre qu’il a conçu avec la plus durable joie, avec un culte enthousiaste, nous n’ignorons pas qu’il fut longtemps en préparation, qu’il fut amené à terme, après avoir été choyé et caressé pendant de lentes rêveries. Et, sans souci de sa fatigue, de ses lourdes années glorieuses, nous avons vu Rodin toujours prêt à partir à l’improviste pour visiter une église ou revoir quelque détail encore imprécis dans sa mémoire. Il a été, lui, le véritable pèlerin, l’auguste visiteur tout chargé d’admiration et de reconnaissance. Ah! historiens, commentateurs, découvreurs de bribes, coupeurs en quatre de graines architecturales, vous n’avez jamais retrouvé «l’âme errante» des cathédrales! A Rodin qui l’a tant aimée, c’est seulement à lui qu’elle s’est donnée. Aussi, quel que soit votre sort de demain, majestueuses nefs, superbes fleurs d’oraisons, et votre destinée à vous, chères églises dolentes, penchées si bas vers la terre, pauvres vieilles que ne soutiennent plus les prières, vous vivrez toujours dans le livre de cet homme, qui vous aima plus--et mieux que nous tous,--et qui vous chanta avec des épithètes et des mots de brûlant amour!

Des chambres d’auberge, d’hôtel humble, le recevaient au cours de ses voyages; c’est là qu’il oubliait sa richesse, les vanités de la gloire, pour vous chérir mieux, plus près de votre cœur, douces églises de Chartres, d’Amiens, de Reims, de Champeaux, de Limay, d’Etampes, de Beaugency, de Noyon, d’Ussé, de Loudun, de Montrésor, de Vétheuil, d’Ancy-le-Franc et de Quimperlé! Celles-ci et beaucoup d’autres encore; toutes les pastoures du pays de France.

* * * * *

Rodin, lui qui a chéri tellement le mouvement! Il convenait de donner, parmi quelques-uns de ses dessins dans ce livre reproduits, une de ces petites gazelles cambodgiennes, danseuses du roi Sisowath, qui l’émerveillèrent, au cours de l’année 1906, et qui furent gratifiées par lui de cette couronne d’hommages (_Rodin, les cathédrales de France_):

«Entre deux pèlerinages à Chartres, j’avais vu les danseuses cambodgiennes; je les avais assidûment étudiées, à Paris (au Pré Catelan), à Marseille (à la villa des Glycines), le papier sur les genoux et le crayon à la main, émerveillé de leur beauté singulière et du grand caractère de leur danse. Ce qui surtout m’étonnait et me ravissait, c’était de retrouver dans cet art d’Extrême-Orient, inconnu de moi jusqu’alors, les principes mêmes de l’art antique. Devant des fragments de sculpture très anciens, si anciens qu’on ne saurait leur assigner une date, la pensée recule en tâtonnant à des milliers d’années vers les origines: et, tout à coup, la nature vivante apparaît, et c’est comme si ces vieilles pierres venaient de se ranimer! Tout ce que j’admirais dans les marbres antiques, ces Cambodgiennes me le donnaient, en y ajoutant l’inconnu et la souplesse de l’Extrême-Orient. Quel enchantement de constater l’humanité si fidèle à elle-même à travers l’espace et le temps! Mais à cette constance il y a une condition essentielle: le sentiment traditionnel et religieux. J’ai toujours confondu l’art religieux et l’art: quand la religion se perd, l’art est perdu aussi; tous les chefs-d’œuvre grecs, romains, tous les nôtres, sont religieux. En effet, ces danses sont religieuses parce qu’elles sont artistiques; leur rythme est un rite, et c’est la pureté du rite qui leur assure la pureté du rythme. C’est parce que Sisowath et sa fille Samphondry, directrice du corps de ballet royal, prennent un soin jaloux de conserver à ces danses la plus rigoureuse orthodoxie, qu’elles sont restées belles. La même pensée avait donc sauvegardé l’art à Athènes, à Chartres, au Cambodge, partout, variant seulement par la formule du dogme; encore ces variations, elles-mêmes, s’atténuaient-elles, grâce à la parenté de la forme et des gestes humains sous toutes les latitudes.

«Comme j’avais reconnu la beauté antique dans les danses du Cambodge, peu de temps après mon séjour à Marseille, je reconnus la beauté cambodgienne à Chartres, dans l’attitude du Grand Ange, laquelle n’est pas, en effet, très éloignée d’une attitude de danse. L’analogie entre toutes les belles expressions humaines de tous les temps justifie et exalte, chez l’artiste, sa profonde croyance en l’unité de la nature. Les différentes religions, d’accord sur ce point, étaient comme les gardiennes des grandes mimiques harmonieuses, par lesquelles la nature humaine exprime ses joies, ses angoisses, ses certitudes. L’Extrême-Occident et l’Extrême-Orient, dans leurs productions supérieures, qui sont celles où l’artiste exprima l’homme en ce qu’il a d’essentiel, devaient ici se rapprocher.»

Ces petites danseuses cambodgiennes! Rodin, sa joie prise à dessiner ces charmants animaux, graciles créatures à la souplesse de chattes et parées d’une grâce tout à fait inimitable! Rappelons-nous leurs jolis gestes si tourbillonnants de caresses! Leurs bras, leurs cuisses gonflés de toute une vie débordante!

Minces gazelles, Rodin a fixé souvent votre image; quelques-unes d’entre vous, en vous rehaussant d’aquarelle, telles qu’on vous voit sur les enluminures des vieux manuscrits de l’Orient; minces gazelles nullement gênées par la haute orfèvrerie de votre coiffure,--vos bras levés et arrondis ou vos mains joliment retombantes comme des palmes. Et, nouvelle ivresse encore venue du complexe ajustement doré de vos costumes, de vos pieds si finement recourbés, de vos petites narines battantes, de vos yeux si brillants, de vos mains s’écartant et se posant à plat dans l’air, tandis que l’orchestre rythmait les salutations et les séductions des amoureuses épopées.

Rodin les a-t-il recherchés ces mouvements où il y a tant de grâce féline et de voluptueux amour!

Cet Amoureux des danses! Ses admirateurs familiers connaissent les chefs-d’œuvre inspirés encore par le masque de la danseuse Hanako. Rodin a reculé jusqu’aux dernières limites de la sensation, le mystère, l’angoisse, la douloureuse volupté de cette face. Il l’a animée si harmonieusement, si musicalement, que certains se sont mépris, et ont cru se trouver devant un masque de Beethoven. Méprise acceptée: voyez, à Meudon, un buste agrandi d’Hanako, douleur tragique et mutisme farouche!

A miss Loïe Fuller, Rodin apporta également l’offrande de toute sa joie ressentie. Il écrivit: «Toutes les villes où elle a passé et Paris lui sont redevables des émotions les plus pures, elle a réveillé la superbe antiquité. Son talent sera toujours imité maintenant et sa création sera reprise toujours, car elle a semé et des effets et de la lumière et de la mise en scène, toutes choses qui seront étudiées éternellement.»

Nul jugement n’apparaît plus équitable. Que d’enchantements, en effet, ne nous garde pas encore miss Loïe Fuller, et son école de danse! Tous les ballets les plus merveilleux, dans la plus complète variété, avec de constantes recherches de lumière, elle qui fut l’inoubliable danseuse du Feu!

Isadora Duncan, autre fleur dansante, soumit également Rodin. Il lui offrit une corbeille de nombreux dessins qui sont d’harmonieuses et rythmiques arabesques, du plus sûr effet décoratif. Les plus rares dessins gravés sur les vases antiques, seuls témoignent de cette joie de mouvement; mouvement bondissant et toujours équilibré, retenu, discipliné par la grâce la plus parfaite.

Ah! de la terre, Rodin aura choisi, avec l’expression la plus vive de la douleur, avec l’inquiétude la plus angoissée devant le mystère, tout ce qu’il y a ainsi, par la danse, de bonheur léger et ingénu. Il aura tout pris de la terre, ce frénétique amoureux de la vie!

Du ciel, il en aura, au contraire, toujours redouté l’inexplicable, et c’est cette inquiétude qui le poussa souvent à écarter, devant nous, avec un geste vif, tous les livres et toutes les brochures qui parlent d’astronomie.

Et, pourtant, il regarde le ciel; mais il ne le veut voir que comme la suprême splendeur des décors terrestres; ou encore comme le domaine des hommes-oiseaux qu’il admire si complètement. Oui! Wilbur Wright, Latham, Garros, les héroïques aviateurs morts ou vivants, il vous a déjà préparé un monument qu’on ne vous accordera, sans doute, jamais, car il ne se présente aucune raison pour qu’on se décide maintenant à honorer Rodin.

APPENDICE

QUELQUES MOTS

Le texte qui précède devait être édité au mois de novembre 1914. De tragiques raisons en retardèrent jusqu’à ce jour sa publication. Mais, malgré la guerre, la question du «musée Rodin» est venue en discussion devant la Chambre et devant le Sénat. Il m’a paru alors opportun, après tous mes plus anciens plaidoyers, d’imprimer ce qui fut encore écrit par moi, il y a plus de deux ans, en faveur de ce «musée Rodin», qui est, je le revendique nettement, tout mon ouvrage: car c’est moi qui ai fait venir Rodin à l’hôtel Biron, qui l’ai déterminé à y rester et qui ai fait naître dans son esprit l’idée de léguer à la France toute son œuvre et toutes ses collections.

Aujourd’hui, la suite à ce texte, ce sont--avec les articles de la _donation Rodin_--les comptes rendus de la Chambre et du Sénat. Sans commentaires, les voici publiés ci-après _in-extenso_. Cette publication s’imposait, car voilà ainsi réunies toutes les pièces du procès.

Au lecteur de conclure!

G. C.

RAPPORT

FAIT

AU NOM DE LA COMMISSION DE L’ENSEIGNEMENT ET DES BEAUX-ARTS[D], CHARGÉE D’EXAMINER LE PROJET DE LOI PORTANT ACCEPTATION DÉFINITIVE DE LA DONATION CONSENTIE A L’ÉTAT PAR M. AUGUSTE RODIN.

PAR M. SIMYAN

Député

MESSIEURS,

Je prie la Chambre, au nom de la Commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts, de vouloir bien consacrer un instant au vote du projet de loi qui permettra au gouvernement d’accepter la donation magnifique d’un grand artiste. Le souci de la défense nationale, qui assiège tous les esprits, ne l’empêchera pas de saisir l’occasion d’assurer à l’État la possession de l’œuvre, considérable par sa richesse et par sa beauté, que M. Rodin offre à son pays.

Après un demi-siècle de labeur fécond, le maître songe à l’avenir. Il ne lui suffit pas d’avoir ouvert les yeux des plus aveugles et de connaître la gloire, de s’être fait un nom qui vivra tant qu’il y aura des hommes pour aimer le beau; il veut grouper son œuvre, et la présenter lui-même. Insensible au sourire des marchands et à la séduction des dollars, il en a gardé autour de lui une partie importante qu’il aime d’une affection paternelle, coulant une vieillesse heureuse parmi ces enfants de sa pensée. Il a dû souvent avoir la vision pénible de toutes ces belles choses dispersées après lui au hasard des enchères, où le plus offrant peut être parvenu à la fortune sans être parvenu à sentir le charme de l’art, et souvent cherche un placement avantageux plutôt que le plaisir supérieur de vivre parmi des chefs-d’œuvre. Il s’est sans doute représenté ses marbres, amoureusement modelés, échouant chez d’opulents barbares des deux mondes, où ils ne seraient pas entourés de la dévotion qu’ils méritent. Mais aussi, sans doute, le noble artiste pénétré de l’idée que l’art a un rôle social éminent, qu’il contribue pour une large part à l’éducation des hommes et embellit leur existence, ne veut pas que même des admirateurs sincères enferment chez eux, pour eux seuls, ce qui peut être utile à tous et faire la joie de tous.

C’est pourquoi, à la suite de négociations entamées dès 1912 par MM. L.-L. Klotz et Léon Bérard et heureusement poursuivies par MM. Painlevé et Dalimier, l’illustre maître, par le contrat qui vous est soumis, donne à l’État toutes les statues et tous les dessins qui emplissent ses trois ateliers de Meudon, de l’hôtel Biron et du dépôt des marbres. Il y ajoute sa collection d’antiques et les tableaux modernes qu’il possède. Mais il désire que le tout soit réuni en un musée où les amateurs puissent étudier les différents aspects de son talent, juger son œuvre d’ensemble, connaître aussi son goût pour toutes les formes du beau. Et il souhaite pour son œuvre un cadre qui ne la dépare pas. Le délicieux hôtel Biron, chef-d’œuvre de grâce élégante, est le domicile qu’il a rêvé pour ses marbres et ses bronzes. Aussi bien beaucoup d’entre eux l’occupent-ils déjà depuis plusieurs années que le maître en est le locataire; quelques-uns y ont été conçus et exécutés.

En retour de sa donation, il demande pour le musée Rodin la jouissance de cet immeuble et de la chapelle désaffectée qui est voisine, pendant sa vie et vingt-cinq ans encore à dater de son décès. En outre, s’il renonce en faveur de l’État à la propriété de ses œuvres et de ses collections, il ne songe pas à s’en séparer. Il veut achever sa vie au milieu des statues qu’il a jalousement conservées jusqu’ici, organiser et administrer son musée, dont il sera le conservateur bénévole.

S’il ne se fût agi que d’accepter un don précieux et de confier au donateur le soin de le présenter au public, il enrichirait depuis longtemps les collections nationales. Mais, pour disposer d’un monument de l’État, le ministre avait besoin d’une loi. D’autre part, le ministre des Finances, économe de nos deniers, hésitait devant les frais qu’entraîne l’installation d’un musée et l’entretien de tout son personnel pendant de longues années. Il songeait que demain le Luxembourg, plus à l’aise dans l’ancien séminaire de Saint-Sulpice, et ensuite le Louvre, s’empresseraient de faire une place d’honneur à la donation Rodin sans qu’il soit besoin d’augmenter les dépenses publiques. Le maître, avec son désintéressement ordinaire, leva la difficulté. Il proposa de prendre à sa charge les frais de transport et la mise en place de ses œuvres et de ses collections, de rétribuer aussi lui-même le personnel, à condition d’être autorisé à prélever sur les visiteurs un droit d’entrée de 1 franc, sauf un jour par semaine où ils seraient admis gratuitement. Ainsi le musée se suffirait à lui-même.