Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 8
«La ville de Calais refuse de prendre possession de mes six statues. Pourtant, très justement, je supporte, seul, en m’endettant, la fonte des six personnages. Mais voilà, on ne les comprend pas; il paraît qu’ils sont très «divertissants», alors que j’ai voulu réaliser, moi, un groupe tragique. Oui, mes statues font rire! Le Conseil municipal de Calais ne veut rien entendre, malgré tous ceux qui prennent, à Paris, ma défense. Il paraît que je suis un humoriste; vraiment, je ne m’en doutais pas! Pendant des mois et des mois, on tergiverse, on bataille, on accepte mes statues, puis on les refuse de nouveau. Je suis résigné: je vais les faire rentrer dans mon atelier; elles rejoindront beaucoup d’autres choses incomprises ou inconnues, et tout sera dit. C’est alors qu’une intervention décisive les impose à Calais; et l’on va même jusqu’à me demander comment je désire placer mon groupe. Je suis un doux entêté, c’est vrai; mais, tout de même, je suis si surpris de ce revirement que je ne me décide pas tout d’abord; ou plutôt, je vois deux manières de disposer mes six statues. Je les fais connaître. Pour la première je demande qu’on place les six héros à même sur le sol, comme s’ils sortaient de l’Hôtel de Ville pour se rendre sur le lieu du supplice. Je me doute bien que cette proposition doit causer de nombreux rires parmi toute la population, y compris l’Assemblée communale. Et pourtant!... Pour la seconde manière, je demande un piédestal très haut, comme celui du Colleone, à Venise, ou du général Gattamelata, à Padoue. Ces deux propositions devaient causer ma perte. On crut que je me moquais de ceux qui avaient tant ricané de mon groupe; et l’on confia à un architecte local le soin d’édifier un piédestal très bas, sans caractère, qui, tenant par sa hauteur le milieu entre le sol même et le haut piédestal que je demandais, devait contenter tout le monde, moi compris. Maintenant, quant à l’emplacement désirable, j’avais toujours protesté contre le choix d’un square ou jardin, estimant que les œuvres purement décoratives, allégoriques ou mythologiques, sont seules là à leur vraie place. On ne tint aucun compte de ce dernier désir; et, très spirituellement, on infligea à mon propre groupe, ainsi que vous le savez, le voisinage d’un chalet de nécessité.
--La façon, dis-je, dont vous fîtes le buste de Victor Hugo vous avait préparé à ces touchantes manières d’honorer la sculpture.
--Ah! certes! j’y tenais, à ce buste! et je me souviens que pour me donner du courage, quand je devais approcher un grand homme, un Victor Hugo ou un Eugène Delacroix, je buvais un bon coup de vin de Champagne. Ah! ce buste de Victor Hugo! Dans quelles mauvaises conditions je l’ai exécuté! Sans l’aide de sa maîtresse, Juliette Drouet, je crois bien que je n’aurais jamais pu obtenir de Hugo même la demi-heure de pose qu’il m’accorda en tout et pour tout. Il me tolérait dans la véranda de son hôtel à la seule condition de ne rien réclamer, de me contenter de l’apercevoir un moment et de noter aussitôt quelques traits essentiels. Heureusement, j’étais déjà fort capable de travailler de mémoire; mon maître, Lecoq de Boisbaudran, m’avait en ce sens fortement discipliné; et je puis bien dire que c’est de mémoire, après avoir aussi confronté bien des croquis, bien des profils notés par moi, que je pus exécuter ce buste, qui, d’ailleurs, je dois le déclarer, ne plut nullement au poète et à tout son entourage. Mais il est vrai que plaire à un jury est chose encore plus difficile!
--Vous faites allusion à votre concours pour le _monument de la Défense_, à Courbevoie?
--Oui! nous étions là une bonne soixantaine de sculpteurs à concourir; mais, malgré tous mes efforts, malgré la vie qui anime, je crois, mon groupe: _L’Appel aux armes_, je ne fus même pas retenu. Aussi, moi, qui ai pour Delacroix une admiration si profonde et qui connaissais par conséquent par cœur sa fameuse lettre sur les concours, je me demande bien encore souvent ce que j’étais allé faire dans cette galère. Vraiment, je ne pouvais lutter contre Barrias et Mercié. Mon groupe dut paraître trop violent, trop vibrant. On a fait si peu de chemin depuis la _Marseillaise_, de Rude, qui, elle aussi, crie de toutes ses forces. Ce fut Barrias, vous le savez, qui obtint le prix.
--Son _Monument à Victor Hugo_ est bien une autre honteuse chose!
--Et dire que cette leçon ne me corrigea point!
J’ai accepté plus tard un autre jury!
--Celui du _Balzac_!
--Oui! et cette fois un jury de gens de lettres!
--Heureusement, cette statue vous donna une fastueuse renommée.
--Jamais statue ne me causa plus de soucis et de travail, ne mit davantage ma patience à l’épreuve. Que de voyages j’ai faits en Touraine pour _comprendre_ le grand romancier! avec quelle activité j’ai couru après les textes, les images, tous les documents utiles! J’avais encore une fois accepté un délai pour la remise de la statue au Comité; et cette nouvelle faute, je l’ai lourdement expiée. Comme s’il était possible, _dès qu’on cherche_, d’être prêt à une date fixée! A Azay-le-Rideau, j’ai poussé la conscience--pour m’approcher de mon modèle!--jusqu’à exécuter un buste de voiturier, parce qu’il me rappelait Balzac jeune, tel que je me le figurais d’après des dessins et des lithographies. Et, cependant, ai-je été calomnié, injurié! Mais toutes mes esquisses préparatoires répondaient, au contraire, de ma probité, de mon grand désir d’exécuter une statue «honnête!» On a ricané autour de mon œuvre, copieusement. C’est l’éternelle histoire, quand on ne veut pas faire comme tout le monde! Ce fameux sac, comme on disait, ce qu’il y avait d’études dessous, de modelé patient, personne ne le pouvait deviner. Il faut être du métier! On n’a pas voulu voir mon désir de monter cette statue comme un Memnon, comme un colosse égyptien. Tenez, un jour, un Américain l’a photographiée, cette statue, contre le clair de lune; elle prend ainsi toute sa signification; elle ne saurait vivre par le détail. Et puis enfin, comment ces gens du Comité, qui m’ont refusé ma statue, pouvaient-ils parler au nom de l’Art puisqu’ils l’ignorent, totalement?
--En tout cas, vous êtes bien vengé! Le _Balzac_, de l’avenue de Friedland, qu’accepta le Comité, est bien la divertissante image d’un gros monsieur qui se repose après le bain!
--La foule ne comprend rien à la sculpture; je n’avais qu’à ne pas accepter cette commande. Au Panthéon, mon ami Dujardin-Beaumetz, qui fut pour moi si affectueusement dévoué, attira également sur moi bien des injures à propos du _Penseur_.
--Le fait est qu’on ne vous a pas gâté dans ce Panthéon qui devrait être le musée de vos œuvres.
--J’ai contre moi toutes les hostilités de l’Institut, qui ne désarme pas. Je sais bien, il y avait un moyen radical pour tout pacifier: faire partie moi-même de cette maison-là; mais alors j’aurais dû protéger, à mon tour, des choses que j’exècre, et cela, non, jamais! J’aime mieux mon indépendance et les haines qu’elle m’attire. Je descends de rouliers normands; je suis un entêté comme ceux de ma race; je ne souffre pas outre mesure des sournoises embûches que l’on me tend. Je me défends, en faisant bloc. J’ai, à moi seul, exécuté plus d’œuvres que tout l’Institut par tous ses sculpteurs!
--Certes, dis-je, on peut s’égayer en pensant aux quelques statues râpées et poncées par ces messieurs. En voilà qui n’ont pas d’excédents d’imagination. Ah! il y a plutôt en notre temps disette d’œuvres!
--Oui! quelle différence quand on songe, par exemple, à cet extraordinaire XVIIIe siècle, qui a produit tant de hauts artistes, avec des chefs comme Pigalle et Houdon!... Pour nous, c’est le règne de Louis-Philippe qui nous accable encore; les bourgeois sont plus sots et plus puissants que jamais; ils sont arrivés jusqu’à tuer l’architecture qui pourrit maintenant dans l’impuissance et le plagiat. On ne sait même plus admirer; nous nous ruons sur ce qu’on appelle des «curiosités», et nous faisons de nos logis des boutiques d’antiquaires, des bouibouis de brocanteurs.
--Et nous laissons mourir Versailles et Fontainebleau!
* * * * *
Le jardin de Meudon est en fleurs. Il est tout parfumé et tout noyé de soleil. Toute la campagne s’étire et hérisse ses panaches d’arbres, là-bas, sur les collines. Les maisons ont leurs yeux grands ouverts. Tout chante, tout reluit, tout est plein de couleurs. Il y des jaunes, des verts, des rouges, des bleus,--et des violets pour le Mont-Valérien qui se donne des airs de Temple; pendant que les cheminées des usines d’Issy vomissent de lourdes boules. Quel bonheur! Des coqs s’attardent à claironner; un train roule sur le viaduc; sa belle plume Louis XIII caresse et s’effiloche. Voilà le décor. Je l’ai brossé sommairement, car j’ai hâte d’écouter Rodin parler. Je l’ai mis sur le chapitre de ses contemporains.
--Mon premier ami, me dit-il, ce fut Dalou. Un grand artiste qui avait la belle tradition des maîtres du XVIIIe. Il était né décorateur. Nous nous connûmes très jeunes chez un ornemaniste, qui oubliait souvent de nous payer, de sorte que nous fûmes obligés de nous séparer, Dalou et moi; lui, pour entrer chez un empailleur-naturaliste, et moi chez un autre patron, plus ponctuel que le premier. Plus tard, je revis Dalou, après l’amnistie; oui, la Politique l’avait entraîné loin; mais il sut en profiter et prendre tout de suite une place prépondérante à l’Hôtel de Ville. C’était un beau parleur que Dalou! Ah! là-dessus, il me rendait aisément des points. Il parlait avec une éloquence entraînante, et qui, certes, n’était pas inutile pour amener les conseillers à comprendre quelques bribes des questions artistiques. Il rêvait d’être le grand surintendant des Beaux-Arts; il est mort avant d’avoir pu réaliser ce beau rêve. La commande du _Monument à Victor Hugo_, qui me fut faite, éloigna de moi cet ami de jeunesse; j’en ressentis une vraie peine.
--Et Rochefort?
--Je le connus de bonne heure, lui aussi. Je garde son souvenir. Il avait une verve étonnante, un esprit à l’emporte-pièce, qui souvent me déconcertait. Je n’ai jamais, à bien dire, goûté les mots dont il abusait, véritablement. Mais je le sentais honnête, loyal, tout vif, et cela me plaisait;--et puis, et puis, il répétait qu’il aimait tellement l’art du XVIIIe siècle!
--Plus que l’art de son époque!
--Ah! certes! Là, il choppait rudement, maladroitement. Pour tout dire, lui qui connut tous les artistes de son temps, il n’en aima aucun. L’histoire de ses portraits en est, cela seulement, une preuve décisive. Il fut peint par Courbet, par Manet, par cent autres; eh bien! toujours, une fois son portrait achevé, il le montait dans son grenier ou... il le vendait. Mais le peintre avait sa revanche, quelquefois. Je me souviens ainsi de son portrait par Manet, qu’il me demanda de lui «retrouver», parce que Manet était, entre temps, devenu célèbre. Je lui dis où se trouvait ce portrait, dont on demandait maintenant vingt mille francs. Cela le fit reculer. Il se consola, du reste, aisément, de cette aventure, en continuant de mépriser l’art de son temps. Pour le buste que je fis de lui, de même il le laissa bien des années dans son grenier. Malgré tout, on ne pouvait pas lui en vouloir; il était si ardent, si spirituel, si entraînant!
--Mais vous savez que dans les dernières années de sa vie, son plus grand peintre, c’était Luc-Olivier Merson.
--Cela ne m’étonne pas! Je n’ai même jamais su, à vrai dire, si ses enthousiasmes n’étaient pas des boutades, et s’il n’avait pas pris en adoration le XVIIIe siècle, au hasard, pour paraître admirer quelque chose, comme tout le monde! Au fond, allez, il n’entendait absolument rien à l’Art; mais on pouvait parler de tant d’autres choses avec lui!
--Je sais que vous aimez certains tableaux de Meissonier; celui-là, c’était un autre autoritaire, comme Dalou.
--Oui, j’aime sa _Rixe_, sa _Barricade_, quelques autres tableaux encore. Je ne rougis pas de cette admiration-là. Mais l’homme était insupportable par son orgueil, par cette sorte d’hypertrophie de la vanité qui le poussait aux plus puériles sottises. Un jour, après avoir visité une église, en Italie, le cicerone me donne le registre des visiteurs à signer. Je trouve cette manie un peu ridicule; mais ça leur fait tant plaisir. Je signe; puis, machinalement, je lis des noms. Je tombe sur celui de Meissonier. Je le prononce à haute voix. Alors, avec emphase, le cicerone me jette: «C’est le nom du plus grand peintre de tous les temps anciens et modernes!» Cela me divertit. Je demande: «Mais qui vous a dit cela?» Et le cicerone de me répondre: «M. Meissonier lui-même!»
--Edmond de Goncourt était un autre orgueilleux de carrière!
--Certes! et c’est pourquoi je me trouvais quelquefois mal à l’aise chez lui. Puis il avait des bouderies de vieille fille; il était attendri, quand on parlait de lui, complaisamment; sec, quand on citait seulement les œuvres d’un autre. Il s’entendait fort mal avec Zola, un autre vaniteux, mais fort bien avec Daudet, qui, fin, subtil, savait le prendre même par le mauvais bout. Il savait, en un mot, briser d’une répartie ses colères, ses rancœurs; et Goncourt, tout penaud, était bien forcé d’être bon convive.
--Goncourt, aussi, n’avait pas toujours eu des opinions bien attachantes sur l’Art. L’encombrant «journal», continué, révèle beaucoup de sottises notoires.
--Oui! peut-être!
--C’est Goncourt qui, en 1885, précisément, déclarait qu’il se moquait également du génie d’Ingres et de celui de Delacroix. Il déniait à ce dernier tout tempérament de coloriste, et il se servait, pour expliquer son dégoût, de termes vraiment inattendus. Il est vrai qu’il avoue lui-même qu’il avait, à ce moment-là, si je me souviens bien, de la «fatigue cérébrale!»
--Ah! tout cela est bien explicable! Les peintres et les sculpteurs, entre eux, sont souvent plus bornés que les bourgeois! Avant l’estime, combien de jalousies, de dénigrements et de haines!
--L’histoire, par exemple, d’Eugène Guillaume, le sacro-membre de l’Institut, avec vous-même!
--Oui! tout d’abord ce sculpteur ne fut point tendre pour moi. Trouvant un jour chez un de ses amis mon masque de l’_Homme au nez cassé_, il exigea que cette œuvre fût jetée aux gravats, simplement! Et pendant tout le temps qu’il présida aux destinées de l’école des Beaux-Arts, puis de l’Académie de France à Rome, je vous assure que nos rapports ne s’améliorèrent pas. Certainement, je n’avais pas un pire ennemi! Puis le temps passa; et si l’on peut vieillir, on a bien des consolations! car, pour moi, j’eus celle de voir ce même Guillaume me faire un beau jour des avances, et même me visiter à Paris et à Meudon. Alors, j’étais devenu un noble artiste pour lui; je ne sais pas trop pourquoi, à bien dire; et Dieu sait tous les éloges dont il me gratifia, et toutes les confidences qu’il me fit. Ah! ce n’était pas un «caractère»!
--Vous avez dû trouver un homme d’une meilleure trempe en Henry Becque?
--Ah! celui-là était un rude homme, incisif et orgueilleux de sa pauvreté. Il la portait comme un panache. Il était plein d’amertume, sans doute, mais il réservait son fiel pour les gens et les choses médiocres de son époque. Nul n’admirait avec plus d’enthousiasme ce qui était admirable! Quand j’ai gravé son portrait, j’ai eu une joie profonde en cherchant à rendre ce masque résolu, entêté et tout empreint d’une coléreuse franchise!
--Et Puvis de Chavannes?
--C’était un homme du monde accompli. Un régal, aux réunions du Comité de la Société Nationale, que de rester pendant des heures avec lui. Dans ce temps-là, à cause de lui, je ne manquais pas une des séances de notre Comité. J’étais heureux à la pensée que j’allais retrouver l’artiste que j’admirais le plus et un homme d’une telle parfaite distinction. On ne lui a pas encore rendu tout l’hommage auquel il a droit, avant tous les autres peintres de son temps. A Lyon même, sa ville natale, on lui a trop manqué d’égards, on l’a traité indignement; peut-être parce que Paris avait commencé; Paris, qui, sans les vigoureuses batailles de Dalou, n’aurait peut-être possédé aucune décoration de cet illustre maître!
--Mais vous avez aimé beaucoup d’autres artistes de votre temps?
--Sans doute! Vous avez vu chez moi des toiles de Corot, de Claude Monet, de Carrière, de Renoir, de Raffaëlli, et de quelques autres. Et si je n’ai pas des Cézanne, j’ai des Van Gogh, dont le _Portrait du père Tanguy_, l’ancien marchand de couleurs de la rue Clauzel: c’est Mirbeau qui me l’a fait acheter.
--C’est une belle opération!
--C’est surtout parce que le tableau me plaisait que je l’ai acquis. Je suis collectionneur; mais je n’entends goutte au métier de spéculateur. Sans quoi, aussi clairvoyant que les autres, j’aurais, maintenant, _en cave_, des Degas, des Cézanne, des Lautrec et bien d’autres artistes cotés, qui, pour moi, également, n’étaient pas inaperçus!
--Bracquemond, n’est-ce pas? et Fantin, furent de vos amis?
--Oui! et Falguière aussi et bien d’autres encore! Mais autant Bracquemond et Falguière aimaient à plaisanter, autant Fantin se tenait toujours dans un mutisme grave. Il est mort, celui-ci, très découragé, très écœuré de son époque. Encore une mémoire qui n’a pas tous les fidèles qu’elle mérite!... Il a fini, comme nous finirons tous, d’ailleurs, comme un isolé, et un peu trop bousculé, peut-être, par la génération qui le suivait. Bah! chacun son temps!
--Vous avez fait aussi de la peinture, à vos débuts?
--Oui! à Paris, d’abord, chez un vieux peintre qui consentait à accueillir dès les premières heures du matin l’adolescent que j’étais alors. Je travaillais ainsi avant d’aller prendre mon gagne-pain chez un ornemaniste. Un peu plus tard, pendant mon séjour à Bruxelles, après la guerre, je me remis à faire de la peinture. Je fis des paysages du bois de la Cambre, notamment,--et aussi des tableaux, vus au musée, que je m’exerçais à reproduire chez moi, de mémoire. Ça allait tant bien que mal! Quand mes souvenirs me faisaient par trop défaut, je courais au musée, et je revenais avec de nouvelles notes. Mais ce ne fut tout cela en somme qu’un passe-temps. La sculpture me tenait bien autrement!
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Le vent s’était élevé. Des fleurs s’envolèrent des arbres. Et le soleil dorait, sous le péristyle, la poitrine d’_Adam_, le premier homme, que Rodin a, lui aussi, recréé dans la force éphémère de la vie...
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Nous eûmes beaucoup d’autres entretiens avec Rodin, à Meudon. Mais nous confessons ingénument que rien n’égala en pittoresque l’histoire de ses rapports avec la Ville de Paris.
Car on sait que la Ville se targue d’être, elle aussi, comme l’État, la protectrice des arts et des artistes. Par la voix, non du canon d’alarme, mais simplement des membres de la quatrième commission, elle régente l’Art; elle commande; elle achète; et qu’est-ce qu’elle commande? et qu’est-ce qu’elle achète?
Du reste, comment pourrait-elle commander? comment pourrait-elle acheter? Certes, je ne veux pas injurier ici les honorables membres qui composèrent hier et ceux qui composent aujourd’hui l’illustre _quatrième_. Je veux bien croire que, le président compris, elle fut et elle est composée de gens fort bien intentionnés; mais quel crédit, vraisemblablement, peut-on accorder à des braves gens qui, sortis à peine de fabriques de guano, de boyauderies et d’ateliers de chapellerie, veulent, conjointement avec un chef de bureau des Beaux-Arts, attribuer des hiérarchies artistiques, supputer le véritable apport d’un Rodin ou d’un Renoir? Comment s’intéresser aux touchantes niaiseries édictées par ces édiles? C’est fort impossible! Ce serait même tout à fait déraisonnable que de l’essayer! Egouts, tinettes volantes ou stables, je n’en disconviens pas, voilà leur raison d’être! Là, et en cela, ils s’y connaissent!
Voyez, en effet, ce qu’ils font pour les fêtes officielles. Ils sont tellement sûrs de leur incapacité, qu’ils confient une fois et pour toutes à un entrepreneur le soin d’élever des mâts et des écussons. Alors, n’est-ce pas? pourquoi veulent-ils, quand même, «s’occuper d’art», comme ils disent. Et ils s’en occupent, et avec emphase, et avec un viril acharnement!
Présentement, l’honorable Lampué fait rire aux larmes avec sa lettre annuelle, macérée dans l’extrait d’esprit le plus subtil et le plus joyeux? N’est-il pas un extraordinaire boute-en-train. Et quelle jeunesse! et quelle foi! Et, pourtant, le sieur Lampué ne nous rajeunit pas, hélas! Nous le voyons encore, pour notre compte, tandis que, très cacochyme déjà, il venait à l’école des Beaux-Arts pour essayer de nous vendre, ponctuel colporteur du pseudo-classique, de vaines et désobligeantes photographies!
Il fut un temps où Rodin se trouva aux prises avec cette immortelle _quatrième_. Il rêvait alors de donner tout son génie à la Ville; de la gratifier d’admirables statues! Mais, en ce temps-là, la _quatrième_ était présidée par un ex-cordonnier, dont je veux taire le nom, qui entraînait les artistes tambour battant.
Il est vrai que si on ne leur donnait que des prix de famine, on n’exigeait d’eux que des besognes vaines. Rodin ne pouvait vraiment, dans ces conditions-là, plaire!
Tout de même, un jour, il se trouva en présence du cordonnier-président, qui lui tint à peu près ce langage:
«Monsieur, on vient de me dire que vous avez du talent! Çà, je le verrai bientôt, car je suis un connaisseur, moi! Eh bien! il faudrait, à essai, nous fabriquer quelque chose dans les... un mètre, un mètre cinquante! Les esquisses, moi, je ne m’en soucie pas! J’aime une chose fignolée, finie, poussée à fond! Tenez, je reçois tous les mardis; venez chez moi un matin, je vous montrerai ma galerie. J’ai tous les maîtres; j’ai une peinture de M. Cabanel et une autre de M. Cormon. Il faut que vous connaissiez cela! Mais, auparavant, exécutez votre «œuvre». Tenez, apportez-la ici, dans un mois!»
Et le président-cordonnier se leva.
Rodin modela pour la façade de l’Hôtel de Ville une statue perdue au milieu de toutes les autres; et il s’en tint là. Il ne put jamais trouver le courage de visiter la galerie du bouif municipal. Ce fut le motif de son exclusion à vie de toutes les commandes aussi municipales qu’officielles.
Cette histoire, je dirais à la Boquillon, si un génie n’y était pas mêlé,--et que j’ai écourtée,--je la donne comme rigoureusement authentique. Elle montre pleinement dans quelle irréfrénable imbécillité culbute la Ville, quand, par ses représentants, elle se veut mêler d’une autre chose que de sa voirie ou de ses promenades et plantations.
D’ailleurs, songez que les bureaux artistiques de l’Administration préfectorale n’étaient pas moins ahurissants! Bouvard en était le Pape Jules II, et un sieur Maillard, le divin Bramante! A eux deux, Paris, sous leurs lois et décrets, fétidait dans la laideur la plus dévorante. Le préfet, lui, les regardait, l’œil languissant, et il ne se demandait qu’une chose: à savoir pourquoi on lui avait réservé, à lui, dans son appartement particulier, les tristes fresques de Puvis de Chavannes, un peintre qui n’était pas drôle, assurément! tandis que, là-bas, dans la salle des fêtes, collé au plafond, un attelage de bœufs, grandeur nature, évoquait, par sa terreuse couleur et par son fumier, la bonne odeur des champs et le repos au milieu de la nature!
Mais Rodin n’avait pas été traité par l’État d’une façon plus décente. J’espère bien qu’un jour il sera possible, sur ce sujet, de raconter d’incroyables anecdotes.