Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 7
Croyons que les professeurs bâtés en Sorbonne peuvent comprendre l’Art antique; mais soyons, certes, mieux assurés que l’hommage de Rodin est plus attentif, plus aigu et plus recevable. Dans des matinées, qui resteront pour nous inoubliables et chères, nous avons entendu Rodin parler de l’Art antique, comme personne ne le fit jamais, et comme personne ne le fera. Ce n’étaient pas des discours, encore moins des explications ampoulées de docteur «versé» dans la critique; c’étaient des mots lucides, appuyés d’éloquentes épithètes, c’étaient de merveilleuses images. Et les matinées se passaient si absolument enchantées, qu’il n’était pas possible qu’on pût croire à ce don magnifique d’une haute leçon de Rodin; oui, la vérité peu à peu s’apercevait: il avait parlé pour son propre plaisir, pour «s’entendre» lui-même, pour rechercher--dans l’effort des mots prononcés à haute voix--une ou plusieurs raisons nouvelles d’admirer encore avec plus de ferveur.
Et c’est comme cela, seulement, que l’on peut ne plus s’étonner de tous ces visiteurs, pour lesquels il recommence, sans ennui apparent, ses «leçons». Oui, nous tous, soyons modestes! Quand Rodin confronte son âme avec celle des sculpteurs païens, croyons que nous sommes loin de lui, très loin de lui! Taisons-nous; laissons-le parler. Gardons-nous du ridicule!
* * * * *
Le hall-musée est la plus importante construction édifiée dans le jardin. C’est le hall tel qu’on le vit à la place de l’Alma, lors de la dernière exposition universelle. Il a été transporté ici et réédifié avec seulement l’adjonction d’un «pont», comme celui qu’emploient les peintres de décors de théâtre, pour se ménager une retraite au-dessus de la vaste superficie, dont on ne peut rien enlever, de leur atelier.
Ce hall-musée, que d’histoires il enfanta! Extraordinaires concessions en faveur de Rodin, de l’État et de la Ville! Ces deux pouvoirs s’étaient mis d’accord pour lui dresser ce musée; par déférence envers le génie, tous les ministres, tous les bureaux, toute la nation enfin s’était sacrifiée, dépouillée! Hommage sans précédent, hommage sublime!...
La vérité nous oblige à dire que Rodin, au contraire, assuma tous les frais de son hall. «Il veut montrer ses œuvres, lui à part, tout seul! Qu’il paye!» déclarèrent les gens de l’Administration; et Rodin paya, après avoir difficilement obtenu la location du terrain.
Quelles aventures, ensuite! Ah! cette «inauguration» d’un ministre, tout de même venu, lui, mais sans le moindre cortège! «L’affaire du Balzac» pesait encore sur la tête de Rodin; il la supporta pendant toute la durée de l’exposition.
Alors, en effet, que l’on se ruait sur les sottises les plus décisives de ce vaste bazar; alors que Paris et la province, décagés, étaient ahuris par les Arabes, les Samoyèdes, les Zoulous et les Cafres; alors que les baraques de danses du ventre et de tableaux vivants se gonflaient de spectateurs, le pavillon Rodin, lui, demeurait obstinément solitaire. Le désert Rodin!
Et pourtant, quel choix unique d’œuvres! Tout le meilleur d’une magnifique production, tout ce que l’intelligence, l’imagination la plus féconde avait pu conseiller, était réuni là. Suprême sélection de tout ce que Rodin avait créé; sévère «triage» de tout ce qui est encore épars maintenant à Paris: rue de l’Université et à l’hôtel Biron; à Meudon: en sa villa des Brillants et dans les annexes de la rue de l’Orphelinat et de la Goulette; à Issy, dans l’annexe de la rue du Château.
Aujourd’hui, à Meudon, le pavillon se dresse enfin dans la sérénité qu’il a bien conquise. Il s’offre, comme un temple, le flanc à la splendeur de la vallée; et, face à son péristyle, le soleil se couche. Par les beaux jours, c’est un coin tout gonflé de lumière; et, majestueux, des paons s’y promènent, au milieu des fragments de statues antiques et des plâtres du maître, qui débordent ici du hall-musée.
Ce hall-musée! Il nous explique toute la vie amère de Rodin, toutes les injustices et toutes les haines dont il fut assailli. Considérez chacune de ses hautes œuvres, et chacune vous racontera une mauvaise histoire. Nous noterons plus loin quelques-uns de ces souvenirs. Pour le moment, contemplez seulement dans ce hall-musée tous les projets d’œuvres qui demeurèrent projets; car combien de temps faut-il pour qu’on ait confiance, pour qu’on accorde à l’artiste un loyal espoir?
Un de ces projets, le plus cher, peut-être, c’est cette _Tour du travail_, dont Gabriel Mourey parla, à son moment, en des termes si émouvants; cette _Tour_, qui, vraisemblablement, ne sera jamais rien de plus que l’esquisse en plâtre que l’on voit à Meudon. Oui, un projet jamais réalisé? car, comment obtenir des sculpteurs actuels, je parle des meilleurs, qu’ils collaborent avec Rodin? Sa grande ombre étend trop de nuit au-dessus d’eux; et tous, ils redoutent trop l’anonymat; ils sont plus orgueilleux que Rodin. Et, pourtant, quel projet porte plus de joie magnifique que cette _Tour!_ Nous, nous doutons de la voir réalisée; mais lui, Rodin, il espère toujours; et ne nous contait-il pas un jour cet espoir, à la nouvelle qu’une société de sculpteurs anglais pensait à composer une élite des sculpteurs du monde entier, présidée par lui, Rodin: «Si je pouvais trouver des collaborateurs, nous disait-il, cette _Tour_, je la modifierais bien certainement; mais il me semble qu’elle constituerait même telle qu’elle est un Hommage au Travail. Avec une dizaine de bons sculpteurs, le projet serait aisément réalisé.»
Une dizaine de bons sculpteurs! Mais jamais Desbois, Bourdelle, Carabin, Despiau--en choisissant les meilleurs--ne voudraient collaborer à cette œuvre. Rodin doit savoir mieux que quiconque que le temps des grandes écoles est déchu, passé, fini. Avec cette furie d’expositions mille fois renouvelées, comment résister, en effet, au désir de se créer une popularité, un nom, même de plusieurs crans au-dessous du génie? Et puis, pourquoi chacun de ces artistes épouserait-il la pensée du maître? Tous, ils ne sont pas loin de dire: «Rodin a des idées; eh bien! qu’il les réalise! Nous, nous nous contentons de statues, de bustes; de sculptures, en un mot, aisément possibles!»
Oui, Rodin s’illusionne; il croit être aux temps héroïques, à l’âge d’or de la Renaissance. Les génies sont des esprits égarés.
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A Meudon, Rodin vit simplement. Tous les chefs de bureaux, chefs de rayons et autres chefs de contentieux parisiens, se traitent avec un plus vaniteux souci de confort.
Il a dit, lui-même: «J’ai eu, jusqu’à cinquante ans, tous les ennuis de la pauvreté; mais le bonheur de travailler m’a tout fait supporter. D’ailleurs, aussitôt que je ne travaille pas, je m’ennuie; il me serait odieux de ne pas produire.»
Et c’est justement ce forcené travail qui l’empêcha toujours de songer à une vie matérielle meilleure, quand la Fortune enfin sauta de sa roue à sa porte.
«Evidemment, je n’attends plus comme autrefois l’omnibus, nous disait-il un jour; mais pour le reste, je n’ai rien changé à ma vie. L’argent vient trop tard; et nous, du moins quelques artistes comme moi, nous ne savons pas alors nous habituer à sa puissance.»
Rodin vit donc dans une maison, en somme étroite; et, tout autour, les ateliers, le jardin, ne révèlent pas autre chose que la vie modeste d’un artiste, nullement touché par le goût du luxe. Si l’hiver est rude, Rodin lutte plus contre lui en endossant un par-dessus que par un système de chauffage perfectionné. Sa sobriété ne l’attarde point, également, aux prouesses d’un cordon bleu notoire. Pour descendre à la gare, un cheval pacifique, nous l’avons dit, l’y conduit dans une humble voiture; et toutes les automobiles du monde ne l’ont jamais tenté[B].
Il tient aussi en haine les «palaces» modernes, «où il y a, dit-il, une chaleur constante partout, et où l’on est traité comme un colis!»
Cet homme, qui peut moissonner des centaines de mille francs par année, ne l’avez-vous pas vu aussi déjeuner, maintes fois, chez un marchand de vins sans renommée. Autour de lui, des employés, des cochers. Nulle affectation de modestie ou d’orgueil. Le plus souvent, pas de rosette à sa boutonnière. Il vient de travailler; il est un simple «compagnon» comme hier; il parle, il vous répond; mais surtout il a hâte de «reprendre son collier», sur lequel il «tire» depuis plus de cinquante ans.
Couché de bonne heure, levé dès l’aube, il déjeune d’un bol de lait; il a deux vaches à lui dans un pré, des canards, des poules; il aime cette vie campagnarde; mais, s’il le faut, son urbanité est exquise et sa délicatesse infinie. Et tout cela, en lui, est fort naturel.
On peut attaquer, injurier cet homme; sa malice et sa force le défendent. On peut le traiter familièrement; il ne s’en effarouche pas; il se contente d’en sourire. Un jour, nous lui répétâmes ce mot d’un «attaché» de Bérard, ancien sous-ministre aux Beaux-Arts: «Rodin! mais c’est un ami de la maison!» avait jeté ce galantin,--comme cet autre cuistre, qui, en parlant de Shakespeare, avait dit: «Ce bon Will!» Rodin hocha doucement la tête.
Le matin, avant de venir à l’hôtel Biron, il visite l’atelier de son mouleur,--et cet autre atelier également où un ouvrier japonais le ravit par sa dextérité à réparer les objets d’art qu’il lui confie. Puis, il reçoit son fondeur, ou l’artisan qui lui prépare ses «agrandissements», ou celui qui fait ses patines; car, à soixante-quatorze ans[C], Rodin est aussi amoureux de la vie et du travail qu’au moment où il présentait sa première œuvre publique: l’_Homme au nez cassé_.
On sera vraiment frappé de stupeur quand on fera l’inventaire de son formidable legs. On se dira qu’il y eut d’autres maîtres, assurément,--et des œuvres diverses! mais, jamais, nous le croyons, un seul artiste n’aura entassé une pareille moisson. Nous avons cité les annexes que Rodin possède pour le dépôt de ses œuvres. Il faut se certifier que chacune de ces annexes constitue un musée magnifique; il faut se répéter qu’il est impossible d’établir exactement un catalogue des œuvres de ce sculpteur;--et cela surtout nous fait nous divertir de ces misérables artistes, qui ont le temps, eux, de tenir au jour le jour l’historique de leurs productions; nous entendons: le sujet, ses dimensions, et le nom du ou des modèles qui ont posé.
A vrai dire, Rodin n’a jamais rien sacrifié à son travail. Quand sonnait, par exemple, à tous les échos le nom prestigieux de Carolus Duran, beau cavalier et médiocre peintre, Rodin, embusqué dans son atelier, était tel qu’une sorte de fou furieux acharné sur la glaise.
Il n’était au courant des «nouvelles du dehors» que par des bribes que rapportaient les uns ou les autres,--ou par ces si utiles «manchettes» des journaux, qu’il pouvait lire d’un œil distrait.
Que lui importaient les changements de ministères puisqu’il n’avait rien à attendre d’eux! Que lui importait, en particulier, la nomination de tel ou tel sous-ministre aux Beaux-Arts, puis-qu’il restait pour chacun de ces préposés un inconnu! Et puis, à quoi bon s’occuper de tout cela, quand le véritable artiste est destiné--historiquement et traditionnellement--à inventer des œuvres au plein de l’indifférence des uns et de la jalouse imbécillité des autres!
* * * * *
Certes, il est malaisé de faire parler Rodin sur ses œuvres! Avec lui, on n’a aucune chance d’obtenir quelques mots seulement de ces «confidences», que déversent, au contraire, à la moindre occasion et en tous lieux, les autres peintres ou sculpteurs. C’est en unissant des tronçons d’entretiens que l’on arrive à savoir à peu près dans quelles conditions, non les principales œuvres toujours, mais les plus fameuses de Rodin, furent exécutées. Il juge, lui, que tout cela n’a aucune importance: et, pourtant, quelle surprise pour ceux qui croient que sa vie fut une heureuse suite de commandes officielles!
La _Porte de l’Enfer_, quelle complication, par exemple!
Rodin venait d’exposer l’_Age d’airain_; et Dieu seul avait pu faire le compte des criailleries, des injures et des calomnies, tombées comme grêle sur cette statue. De quelle façon n’avait-on pas assailli Rodin? La principale calomnie l’accusait d’avoir fait un moulage sur nature; et cette calomnie fut si tenace, que des gens de l’Institut, retournés à l’état d’enfance, la colportent encore présentement.
--Ah! cette sotte accusation! nous dit un jour Rodin. Cette chose-là, parce que j’avais longuement modelé cette statue. Je voulais d’abord en faire un soldat blessé, s’appuyant sur une lance; et cela, d’après le soldat belge qui me servait de modèle. Et quelle patience je n’avais pas eue, malgré mon habileté! Je suis resté des mois et des mois sur cette œuvre; je me souviens encore, entre temps, de mes visites au musée de Naples, où je cherchais dans une statue d’Apollon la plus belle manière de placer l’appui de la jambe qui porte presque tout le poids du corps. Un moulage sur nature! Mais ils ne savent donc pas ce que cela donne, toujours! Mais il ne faut pas savoir pour se tromper si grossièrement! Le meilleur moyen de témoigner de ma loyauté professionnelle, je l’obtins en fournissant des photographies de mon modèle, dans la pose. Il y eut alors une sorte de consultation; quelques membres de l’Institut eux-mêmes soutinrent ma bonne foi; je fus renvoyé, comme on dit, des fins de l’accusation; on me gratifia même d’une troisième médaille. Mais je n’ai plus eu, par exemple, d’autre récompense. C’était fini: l’État, les sculpteurs et moi, nous ne devions plus nous entendre!
--Oui. Mais quelle revanche! dis-je. Cette statue, elle est partout, maintenant, dans tous les grands musées.
--Même à Lyon, où, exposée longtemps sur la place Bellecour, on se divertissait à la recouvrir d’ordures, jusqu’au jour récent où elle fut enfin placée--à l’abri!--dans le jardin du musée.
--Et ensuite vint votre _Porte de l’Enfer_?
--Oui. L’_Age d’airain_ ayant attiré sur moi l’attention d’Antonin Proust et, par suite, de son sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, Turquet, ils songèrent tous deux à me «commander quelque chose»; ils ne savaient pas trop quoi, à bien dire. Et Turquet était méfiant. L’histoire du prétendu moulage sur nature de l’_Age d’airain_ l’avait, malgré tout, désagréablement impressionné. Ce sous-secrétaire d’État, on ne pouvait, certes, lui en vouloir; il tenait à savoir où il allait, à ne pas «commander à l’aveuglette». S’il se trompait, son ministre resterait en dehors, de toutes façons. Mais lui, il aventurait sa place. Alors, comme on prend des renseignements sur une bonne qu’on désire engager, Turquet prit des renseignements sur moi. Il s’entoura de nombreux avis, se fit donner des conseils. Que risquait-il? que ne risquait-il pas? J’étais au courant de ces terribles perplexités; et je m’en divertissais beaucoup. Mais comme tout doit avoir une fin, je me décidai à venir au secours de cet homme politique. Il ne savait pas quoi me commander! Eh bien! me lançant dans une aventure que je devinais, moi, interminable, je lui proposai--pour quelle somme dérisoire et bien loin de celle qu’on suppose encore maintenant!--de modeler une porte gigantesque, qui serait la _Porte de l’Enfer_; c’est-à-dire tout le détail le plus pathétique du grand poème dantesque. Mon interlocuteur me crut fou. Il y avait de quoi! Des centaines de personnages, alors qu’on s’en tient généralement dans une commande à beaucoup moins, n’est-ce pas? Il m’exprima son étonnement, sa stupeur. Il devait bien regretter maintenant d’être entré en pourparlers avec moi; et il maudissait assurément, intérieurement, les renseignements incomplets qu’il avait sur moi, et qui ne me représentaient pas, avant tout, comme une sorte d’artiste étrange, bizarre, à coup sûr halluciné, dont on ne pouvait rien tirer de raisonnable. Je m’amusai un instant de son émoi; puis, doucement, lentement, je lui dis que mon idée de cette _Porte de l’Enfer_, c’était son salut! Mais, assurément! repris-je; car, si l’on a pu m’accuser d’avoir moulé sur nature une statue grandeur nature, l’_Age d’airain_, il ne viendra à la pensée de personne, même pas du plus obtus de mes ennemis, de croire que j’ai moulé sur nature des centaines de statues pour les réduire ensuite aux dimensions qu’ils doivent avoir dans l’ensemble de ma porte! Je ne quittai pas des yeux Turquet. Il écouta, réfléchit, puis, bien entendu, sans faire allusion à la formidable entreprise que j’allais assumer, pour une somme relativement minime, il voulut bien se déclarer satisfait. Voilà la vraie histoire de ma première commande.
--Mais l’on s’étonne toujours que vous ne l’ayez pas livrée?
--Cela ne me surprend pas! Personne ne peut même supputer quelle somme d’argent il eût fallu pour terminer ce lourd travail! Je vous affirme, quant à moi, que je ne suis pas en reste avec l’État. J’ai travaillé bien au delà des acomptes qui me furent versés; car je n’ai jamais mesuré mon travail à l’argent reçu. Mais, c’est toujours la même chose: on devait s’impatienter, trouver que je n’allais pas assez vite, malgré toute ma vie consacrée alors à cette œuvre. Alors on ne m’a plus rien donné. Ah! les délais! tout est là! Il ne faut pas _chercher_, reprendre son travail, détruire des choses que l’on trouve mauvaises, en parfaire d’autres qui paraissent pour le commun absolument achevées. Cette histoire-là, c’est, du reste, l’histoire de toute ma vie. On a trouvé toujours que je n’arrivais pas à temps. On a longtemps répété que j’étais lent au travail. Lent! Pendant les travaux de l’Exposition de 1878, alors que j’étais employé par l’ornemaniste Legrain, il m’est arrivé souvent de modeler une figure grandeur naturelle en quelques heures! Mais voilà, oui, j’ai toujours été brouillé avec les dates; je n’ai jamais eu la notion du temps en exécutant mon œuvre.
La terminerai-je, un jour, cette _Porte_? C’est bien improbable! Et pourtant, il ne me faudrait que quelques mois, peut-être, deux ou trois au plus, pour l’achever. Vous savez que tous les moulages sont prêts, étiquetés, pour le jour qu’il plairait d’en demander le complet achèvement. Mais ce jour viendra-t-il jamais? Ce seraient de nouvelles sommes d’argent que devraient me verser les bureaux, et elles leur sont fort nécessaires pour tous les sculpteurs qui attendent des commandes... Bah! J’ai dispersé un peu partout les détails de ma _Porte_; cela est peut-être aussi bien, ainsi! Songez, qu’achevée, elle devrait être fondue en bronze; et la centaine de mille francs nécessaire, vous pensez bien que les bureaux ne me l’accorderaient jamais! En tous cas, je lègue à l’État mon œuvre; je suis donc largement quitte avec eux.
--Et pour les _Bourgeois de Calais_, autres ennuis, n’est-ce pas?
--Naturellement!... Je ne me souviens pas, d’ailleurs, d’une œuvre faite pour un concours, pour un particulier, ou pour l’État qui ne m’ait causé des difficultés. Il semble que cela soit une atténuation obligée du plaisir que l’on pourrait avoir. Est-ce par un décret providentiel ou simplement humain? Je ne sais! mais ce que je sais bien, c’est que jusqu’à la fin de ma vie, je connaîtrai maintenant ces ennuis-là! Pour les _Bourgeois de Calais_, néanmoins, ils dépassèrent, je crois, la mesure.
«Si vous en voulez l’histoire, la voici: un jour, je reçois une lettre d’un sieur Léon Gauchez, aux gages de feu le baron Alphonse de Rothschild, qui me mande à son bureau. Ce Gauchez, belge d’origine, marchand de tableaux, commanditaire du journal _L’Art_, en était aussi le critique d’art le plus médiocre et le plus encombrant sous divers pseudonymes: Paul Leroi, Noël Gehuzac, etc. Il faisait, je le savais, beaucoup de commandes au nom de son riche patron; et cela, à cette époque, était bien pour me tenter. Je vais donc chez l’homme en question; et, de haut, voici qu’il me commande un _Eustache de Saint-Pierre_, pour une somme de quinze mille francs. Il ajoute: «Je sais que vous n’êtes pas riche; aussi j’ai forcé la somme qu’on accorde habituellement à une statue grandeur nature.» Je remercie et je rentre chez moi, me demandant déjà comment je vais me tirer de cette commande. J’avais à exécuter un _Eustache de Saint-Pierre_! Je lis une brève notice à ce sujet; mais comme je ne me trouve pas satisfait de cette lecture, on me recommande les _Chroniques de Froissart_. J’y dévore le chapitre intitulé: «_Comment le roi Philippe de France ne put délivrer la ville de Calais, et comment le roi Edouard d’Angleterre la prit_!» et j’arrive à ceci:--Rodin va chercher un album, et il lit: «_Le roi Edouard consent à épargner la population, à la condition qu’il parte de Calais six des plus notables bourgeois, nu-tête et les pieds nus, la corde au cou et les clefs de la ville et du château dans leurs mains. Il fera de ceux-là à son bon plaisir_!» Comment! dit Rodin, Eustache de Saint-Pierre ne se dévoua point seul! Il s’agit, au contraire, de six bourgeois, tous héros au même degré! Tenez, écoutez la suite: «_Quand le plus riche bourgeois de la ville se fut levé et eut consenti à mourir pour ses concitoyens, chacun alla l’adorer de pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds, pleurant tendrement, et c’était grand’pitié d’être là pour les entendre et regarder. Puis c’est un second qui s’offre, très honnête bourgeois et de grande fortune, qui avait deux belles demoiselles pour filles, puis un troisième, qui était riche en meubles et en héritages, et ainsi les autres. Tous se déshabillent, ne gardent que leurs chemises et leurs braies, et se mettent en marche, la corde au cou; ils s’appellent: Eustache de Saint-Pierre, Jean d’Aire, Jacques et Pierre de Wissant... On ne sait pas les noms des deux autres_.» Je m’enflamme à ce récit, continue Rodin. Alors, mon parti est vite pris: je ne ferai pas un bourgeois, mais six, et pour le même prix, s’il le faut! Le lendemain, j’avertis de ma résolution le sieur Gauchez. Il ricane, et me jure qu’il ne «s’occupera plus de me tirer de la misère!» Je me soucie bien de ses paroles! Je me mets à l’œuvre; et, furieusement, dans mon atelier du boulevard de Vaugirard, seul, je modèle les six héros calaisiens. Puis je les fais mouler;--et c’est alors que mes ennuis commencent!