Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 6
«Les «Extrême-Orient» font de l’effet avec peu de moyens peu apparents, car un grand artiste s’y est trompé. Il a cru longtemps que c’était exotique ou barbare.»
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_Architecture_:
«La cathédrale, lit mystique où les âmes se couchent.»
_Pensées_:
«Il y a une douleur de savoir que le temps de travail nous est rationné.»
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«Ne regardez les musées que si vous êtes un forgeron.»
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«La souffrance, c’est le sacrement de la vie.»
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_Paysage_:
«La lune, sans bruit, éclaire...»
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_Architecture_:
«Ce sont elles, les cathédrales, qui voient le premier rayon de soleil.»
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«L’âme a besoin d’être derrière l’architecte pour le faire modeler, pour le forcer à garder la proportion jusqu’à la dernière nuance.»
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«Comme ce qui est supérieur reste dans les villes de province qui ne sont pas encore internationales!»
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«La cathédrale de Chartres est dans mon esprit en ce moment comme cette messe de Mozart où les sons divins viennent de toutes parts.»
_Pensées_:
«Souvenirs de ma jeunesse où n’ayant pu entrer ici et là que gratuitement, j’ai emporté néanmoins des millions de pensées.»
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«L’intelligence dessine, mais c’est le cœur qui modèle.»
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«Je désire aller à Rome pour entendre sonner les cloches.»
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_Architecture_:
«Les immenses toitures des cathédrales sont des repos.»
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«O Rome, comme tu es encore vivante de ta beauté!»
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_Sculpture_:
«L’antique! Je sens qu’il faut que je vive dans cet éternel amour que j’ai pour lui!»
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_Architecture_:
«Jeune, je ne voyais que la dentelle gothique; maintenant j’aperçois le rôle et la puissance de cette dentelle. Vue de loin, elle gonfle les profils et les emplit de sève.»
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_Pensée_:
«Pendant que l’on cherche à protéger une chose, on complote d’en dévaster une autre.»
_Sculpture_:
«Le modelé est l’émotion que la main éprouve dans la caresse.»
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_Pensée_:
«Dans l’église, à genoux ou debout,--pas assis.»
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_Sculpture_:
«Notre Puget qui se réclame fort de Bernini.»
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_Pensée_:
«Quelle tragédie que la vie du plus simple et quelle angoisse de vivre sa tragédie sans s’occuper des autres!»
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_En regardant des danseurs_:
«Ah! jeunesse que rien ne remplace, ni l’argent ni les dignités!»
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_Art_:
«Ne pensez pas que nous puissions corriger la Nature; ne craignons pas d’être copistes, ne mettons que ce que nous voyons, mais que cette copie passe par notre cœur avant notre main; il y aura toujours assez d’originalité à notre insu même.»
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«Le dessin de tous côtés est en sculpture l’incantation qui enferme l’âme dans la pierre; le résultat en est merveilleux; cela donne tous les profils de l’âme même, en même temps. Celui qui a essayé de ce système est à part des autres. Ce dessin, cette conjuration mystique des lignes captent la vie.»
_Architecture_:
«L’ornement que l’on méprise à tort, c’est la synthèse, l’architecture même!»
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_Sculpture_:
«Le modelé, c’est une manière de politesse; on passe sans heurt d’une dureté à une autre.»
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«Cette tête voluptueuse qui est là, devant moi, elle n’est plus mortelle sous cette forme.»
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«Une musculature mal faite peut être bien et valoir mieux qu’une musculature bien faite, si elle a les plans qu’il faut.»
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«Quand l’âme déserte la forme, elle n’est plus l’immortalité qui se réfugie autre part.»
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«La correction d’un corps est une faute, s’il n’a que cette qualité-là, alors qu’on lui demande des effets d’architecture admirable.»
_Pensées_:
«L’esprit doit être sur un fond d’intelligence, comme un ornement sur de l’architecture.»
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«La peur de se tromper est telle que l’on simule l’indifférence pour ne pas juger.»
_Sculpture_:
«Bien masser, c’est là qu’on peut juger si l’œuvre est d’un sculpteur habile.»
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«La sculpture n’a pas besoin d’originalité, mais de vie.»
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«La vie est dans le modelé, l’âme de la sculpture est dans le morceau; toute la sculpture est là.»
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«Je suis absolument méprisé pour des méplats, des modelés, des lignes, parce qu’ils sont vrais.»
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_Paysage_:
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«Le vent qui se lève annonce la tristesse et le froid. Il fait du bruit maintenant et flotte comme un étendard.»
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_Peinture_:
«On fait le ciel comme un émail dur; c’est, au contraire, un modelé léger et profond.»
FRESQUE EN CINQ PARTIES
(SOUVENIR DE VOYAGE)
LA DANSEUSE.
I
«Elle part. Elle prend en elle-même ce moment d’orgueil qu’elle déploie, qui est sa marque.
«Comme un cimeterre agité dans l’air jette des éclairs, elle va. La draperie la suit, l’enveloppe, la seconde!
II
«Ces redoublements, ces appels du pied, ce balancement et cette provocation, c’est une égide lancée en avant, superbe de plis parallèles.
«La ligne du dos ondule et s’efface comme un serpent irrité.
«Elle se précipite la tête baissée, mais souvent la tête flotte sur les épaules quand elle est fatiguée.
«Cette danse projette des étincelles comme le silex.
III
«C’est un holocauste; elle offre son courage.
«Pendant qu’elle danse, elle est inondée de lumière.
«Comme le corps parle plus loin que l’esprit!
«Comme cette danse donne à cette prodigieuse petite danseuse une tête étrangement belle, d’une nouvelle beauté devenue mystérieuse et lointaine!
«Oui, cette beauté vient d’autrefois! Quelle danseuse de génie a créé cette danse?
«Comme dans une fresque, cette danseuse en est l’âme active, l’ondulation.
«Ah! quel ravissement renouvelé toujours par le caractère de cette danse antique!
IV
«La prodigieuse petite danseuse lance sa draperie, la déploie, la projette en avant; son dos se profile en perfection.
«Elle se balance, son orgueil recule, elle est presque vaincue.
«Elle reprend position en tournant sur elle-même, se redresse.
«Elle présente un profil, puis l’autre. Elle s’est entourée de son écharpe, son coude en avant.
«Son écharpe l’enveloppe; la main sur la hanche, elle laisse pendre l’écharpe.
«Les deux mains maintenant à son chapeau, le sourire vainqueur, c’est une cariatide orgueilleuse.
«Ces retours sur elle-même, ce chapeau incliné, cette draperie en croix, elle met enfin toutes ces charmantes choses comme en bataille!
V
«Elle déroule à présent son écharpe et la laisse tomber.
«Puis les bras et l’écharpe passent rapidement, éperdument devant son cœur.
«Les gestes rapides ravissent par leurs redites perpétuelles, incessantes.
«Les gestes en se répétant font des flammes.
«Elle danse!...»
RODIN A MEUDON
Avant le séjour à Meudon, ce qui amena Rodin à la campagne, à Sèvres, précisément, ce fut le souci de gagner un bon état physique.
Il s’était surmené, en effet, dans tous ses ateliers successifs, depuis le premier, si inconfortable qu’il en garde toujours le rude souvenir. C’est lui qui raconte:
«Mes ressources ne me permettant pas de trouver mieux, je louai près des Gobelins, rue Lebrun, pour 120 francs par an, une écurie, qui me parut suffisamment éclairée, et où j’avais le recul nécessaire pour comparer la nature avec ma terre, ce qui a toujours été pour moi un principe essentiel dont je ne me suis jamais départi.
«L’air y filtrait de toutes parts, par les fenêtres mal closes, par la porte dont le bois avait joué; les ardoises de la toiture, usées par la vétusté ou dérangées par le vent, y établissaient un courant d’air permanent. Il y faisait un froid glacial; un puits creusé dans l’un des angles du mur, et dont l’eau était proche de la margelle, y entretenait en toutes saisons une humidité pénétrante.»
C’est là que Rodin modela la _Jeunesse_, le travail d’une année, une superbe figure d’ensemble qui gela, et fut perdue, Rodin n’ayant pas plus d’argent pour la mouler que pour entretenir du feu. «Je n’ai jamais rien fait de mieux que cette _Jeunesse_!» nous a-t-il dit maintes fois.
Il connut ensuite des ateliers presque aussi rudes: ce ne fut que peu à peu, après beaucoup d’efforts, qu’il put s’installer rue des Fourneaux, puis boulevard de Vaugirard et au Clos-Payen, l’ancien hôtel de Corvisart, sis boulevard d’Italie. Là, dans ce dernier logis qui offrait tant de charme, bien qu’il tombât chaque jour quelque partie de plafond ou de mur, Rodin retarda de toutes ses forces la venue des démolisseurs. Son vif regret, c’est de n’avoir pu acheter alors cette charmante «folie» qu’avait édifiée M. de Neufbourg. Rodin ne se console pas de cette demeure détruite.
Mais, déjà, il s’était logé à Sèvres, dans une maison perchée sur une hauteur; et tous les soirs, et tous les matins, il était là, regardant avidement l’espace par les nombreuses fenêtres de sa maison. Il l’aimait; et cela, naturellement, lui avait fait--pour s’en éloigner le moins possible--solliciter des travaux à la manufacture de Sèvres, bien qu’elle fût alors dirigée par feu Lauth, un chimiste qui était un tenace ennemi des artistes. Rodin y exécuta quelques vases que l’on peut voir encore dans le musée; mais d’autres, les plus beaux, furent cassés par les employés du sieur Lauth, qui jugeait tout bonnement ces vases comme de honteuses œuvres! On croit rêver! Mais c’est Rodin lui-même qui nous a dit que ses vases étaient souvent placés à terre, pour qu’en passant chacun pût leur décocher une ruade! Sainte Administration!
Rodin ne donnait, heureusement, que quelques heures par semaine à une aussi clairvoyante manufacture; il vivait la plus grande partie de ses jours à Paris, dans ses ateliers déjà encombrés d’œuvres, déjà si nombreuses qu’il n’en «connaissait» vraiment que les principales. En exemple, c’est là que son ancien collaborateur à l’Exposition de 1878, Jules Desbois, avait trouvé, tournée contre le mur, dans une remise du faubourg Saint-Jacques, la grande figure: _Eve_, tant de fois reproduite depuis, bien qu’inachevée, à cause du brusque départ du modèle.
Des œuvres nombreuses! C’est que Rodin l’a bien souvent répété, il posséda tout de suite une prodigieuse facilité à modeler. Chez Carrier-Belleuse, son habileté déconcertait tout le monde; et Carrier n’y était pour rien, quoi qu’en ait dit un aimable et peu renseigné critique qui a parlé quelque part des «enthousiastes leçons» de Carrier-Belleuse. Enthousiastes leçons, non pas! Ce patron, gentilhomme de belle allure, sorte de Rubens du bibelot et de la statuette, était trop féru de plaisirs pour gâcher son temps à enseigner quoi que ce soit aux nombreux ouvriers qu’il avait cantonnés dans ses ateliers de la rue de la Tour-d’Auvergne. On produisait vaille que vaille; et, comme Rodin était le plus habile de tous les collaborateurs de Carrier, il avait obtenu, seul, d’avoir modèle vivant pour les nus et pour les draperies. Ah! les draperies! Rodin en exécuta tellement à ce moment de sa vie que cela le détourna à tout jamais de la sculpture religieuse, où la draperie s’impose. Il avait, en sortant de chez Carrier, positivement, si l’on peut ainsi dire, «soif de nu!»
Et pourtant, que d’obstacles avant de le satisfaire, ce passionné désir.
Rodin raconte encore: «La nécessité de vivre m’a fait apprendre toutes les parties de mon métier. J’ai fait la mise au point, dégrossi des marbres, des pierres, des ornements, des bijoux chez un orfèvre, certainement trop longtemps. Je regrette d’avoir perdu tant de temps, car tout ce que j’ai fait alors dans tant d’efforts dispersés pouvait être rassemblé vers une belle œuvre. Mais cela m’a servi. J’ai donc beaucoup travaillé chez les autres. Ceux qui ont été pauvres comme moi, n’ayant ni secours d’État, ni pension, ont travaillé chez tout le monde.
«Cela m’a fait un apprentissage déguisé; j’ai fait, successivement, tantôt des boucles d’oreilles chez un orfèvre, tantôt des figures décoratives aux torses de trois mètres.
«On s’attachait alors à des minuties qui ne signifiaient rien; on avait le soi-disant respect du travail sans valeur. On travaillait à rebrousse-poil et à contre-sens.
«Les pontifes de l’Art, de par leur situation, entendaient imposer le respect. Il y avait comme une hiérarchie défendue.
«Ces gens qui se disaient les dévots de l’art n’y comprenaient rien.
«J’ai souffert pour ma sculpture. Si je n’avais pas été un entêté, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait. Les artistes ont toujours un côté féminin. Carrier-Belleuse avait quelque chose du beau sang du XVIIIe siècle; il y avait du Clodion en lui; ses esquisses étaient admirables; à l’exécution, cela se refroidissait; mais l’artiste avait une grande valeur réelle.»
«J’ai souffert pour ma sculpture!» Oui, ce mot est exact, dit par Rodin. Il nous a raconté, maintes fois, dans quel état de dépression il était arrivé à Sèvres, ayant certainement produit déjà une œuvre qui eût illustré un autre sculpteur; et l’exemple de l’indifférence et même du mépris fastueusement accordés naguère à ses maîtres Carpeaux et Barye, n’était pas pour l’encourager à la bataille. Mais sa ténacité à lui aussi était déjà obstinée, volontaire, farouche. Il se souciait bien de ce qu’on lui réservait. Il travaillait; et cela c’était tout.
D’ailleurs, il n’avait vu que du travail autour de lui. Carpeaux, méprisé par l’impératrice Eugénie, qu’éduquait le «souteneur» surintendant des Beaux-Arts, de Nieuverkerke, Carpeaux rencontrait tout de même dans l’empereur un aimable tyran qui lui commandait, entre autres travaux, la décoration de l’une des faces du Pavillon de Flore. Mais, par contre, Barye, et «c’est une honte!» nous jeta souvent Rodin; Barye, lui, ne connut durant toute sa vie que la plus tenace injustice; et quel souvenir Rodin garde de ce maître, qui avait l’air, avec sa redingote fanée, usée, d’un misérable maître d’études!
Certes, à présent, Rodin est riche, chargé de la plus lourde renommée que l’on puisse accorder à un homme; mais si l’on savait ce que tout cela, richesse, honneurs, compte peu pour lui, dès qu’il peut se jeter sur son travail!
Il y a longtemps qu’il nourrit en lui le goût de la création. Et comme il l’a développé à Meudon!... Un jour, au hasard d’une promenade, il découvre une sorte de pavillon Louis XIII, pierre et briques, perché et redressant son toit. On renseigne Rodin: cette propriété de Mme Delphine de Cols, une artiste peintre, est à vendre. Cette femme s’inquiète de l’isolement du pavillon et des maraudeurs qui passent par là au moment de la belle saison.
Voilà Rodin décidé. Il achète le pavillon;--et il s’y installe. C’est la villa des Brillants, sise avenue Paul-Bert, à Meudon-Val-Fleury.
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Quand, pour cette destination, vous avez pris le train électrique à la gare des Invalides, laissez-vous conduire sans inquiétude, le train ne vous emmènera pas plus loin qu’il ne faut, après vous avoir promené à travers les gadoues, les usines et les carrières de la banlieue. Vous aurez eu tout le temps de songer à la visite que vous projetez,--en vous disant, sans doute, qu’après tout Rodin ne peut qu’être sensible à la peine que vous avez prise d’un déplacement.
De la route que suit le train,--quelques minutes avant la station Val-Fleury, vous apercevez déjà la villa des Brillants, signalée par la façade reconstituée de l’ancien château d’Issy,--et signalée surtout par la hideuse et vaste réclame en planches qu’un mercanti de l’apéritif a osé installer précisément devant cette villa déjà, nous pouvons l’affirmer, historique.
A la gare, tout le monde vous indiquera la maison de «M. Rodin». Nul n’est plus populaire que lui à Meudon-Val-Fleury. C’est que, depuis bien des années, on voit, quotidiennement, devant la station, au départ et à l’arrivée, sa voiture.
Ne demandez pas votre chemin, c’est inutile; tournez à gauche, et montez droit devant vous.
Vous êtes en pleine banlieue parisienne, toutefois pas une banlieue triste. Raffaëlli, depuis longtemps évadé des sites qui constituent sa gloire, ne les retrouverait pas ici. C’est une banlieue qui veut vivre, qui vit,--et qui vit même trop bien!
Car déjà les humoristes y affluent. Certes, cela a du bon! Je comprends fort bien qu’un roquentin, ex-gaudissart ou ex-rond-de-cuir, ahuri par les hebdomadaires facéties d’un journal à gros tirage, se livre--en tant que possesseur d’un terrain--à d’ingénieuses et abracadabrantes fantaisies! Je comprends fort bien qu’il édifie quelque chose d’extravagant et d’hurluberlu; et que cette chose soit ensuite parée des plus cocasses chimères, dragons et autres turqueries! Mais,--quoique l’intérêt d’une telle bâtisse ne soit pas niable!--cela pousse peut-être trop à se divertir dans un site bocager, à peine sorti de rusticité, comme celui qu’offre au regard la campagne de Meudon-Val-Fleury.
Et une maison de rapport, voisine de la villa des dragons, chimères et autres turqueries, aggrave ce malentendu. Car, vraiment, que vient-elle faire ici, celle-là? A la campagne, dans tant de terrain perdu, pourquoi ces cellules parisiennes, qu’on appelle avec emphase appartements? Pourquoi ce salmigondis de locataires, alors qu’une petite maison s’impose à chacun d’eux? Il est vrai que nulle espèce d’animal ne se met en tas comme les Parisiens; expliquons-nous donc ainsi la haute maison de rapport qui est non loin de la gare, comme pour encourager à la location!
Après cela, c’est la campagne qui commence. Sans doute, il y a encore des villas; mais elles sont modestes, tapissées de lierre, avec des contrevents peints en vert,--ce vert aigre qui réjouit les peintres qui entendent mal Cézanne.
Et elles sont si cocasses, cubiques, avec un amas de petites choses ridicules: minuscule bow-window, étroite terrasse, niche à chien et boîte aux lettres, par quoi se satisfait tout individu qui pleure avec Virgile sur les «faux plaisirs» des citadins.
Marchons encore, et voici quelques guinguettes, où l’on déjeune le dimanche, où l’on déjeune mal, malgré des titres alléchants, qui s’annoncent au commencement du sentier: tel ce _Restaurant Damour_, sur une pancarte.
Des jardinets, des champs, des arbres; on traverse un pont; et voici, là-bas, la demeure de Rodin. Elle a un bel air, certes! presque d’un petit palais de Fontainebleau, peut-on dire, si l’on regarde d’ensemble la descente vers le creux de la vallée de tous les bâtiments que Rodin a édifiés.
L’entrée sur la route est une entrée de château avec sa barrière blanche qui s’ouvre, large; et voici l’allée, bordée d’iris et voûtée de marronniers. Partout des pierres, des blocs de pierre; au moins, on est, tout de suite, semble-t-il, chez un tailleur de pierre; et l’on passe devant un premier atelier de praticien, et voici la barrière du pavillon.
On entre; car, sortis de leurs niches, deux gros chiens velus n’intimident pas. Ils savent pourquoi l’on vient chez leur maître: pour l’admirer; alors, comme deux bons serviteurs avisés, ils se contentent de pousser, au coup de sonnette, des petits grognements, vite apaisés, un salut de bienvenue.
Assurément,--si on ne les doit voir qu’une fois,--il faut considérer le pavillon et ses annexes, le jardin et ses antiques, dans la plénitude du printemps, alors que tout est en fleurs, et si adorable ici que cette demeure est enchantée.
Mais, avant de vous y attarder, descendez tout au bout du jardin, et regardez devant vous, à gauche et à droite, pour vous rendre compte de la pleine atmosphère de bonheur dans laquelle plonge la villa des Brillants.
En face, sous un ciel de Paradis, voici la Seine, et, là-bas, le vieux pont de Sèvres. Tout autour, les collines montent, boisées, et hérissées des maisons aux toits rouges; c’est Meudon; c’est Sèvres; c’est Garches; c’est là-bas, moderne Acropole, le Mont-Valérien, doré dans la brume de joie. Quelle magnificence! Dans le pli de la vallée, voici le train qui passe, et, sur la gauche, un viaduc enjambe qui porte des fumées dans les touffes tendres des arbres. On songe obstinément à Renoir, à ce moment de l’année. On revoit ses arbres frêles, un peu cotonneux, un peu ivres de tout le désordre de leurs couleurs toutes retrouvées. C’est la même confusion tendre et étourdie et il vient tant de chaleur de ce paysage que l’on ressent nettement l’engourdissement de la terre, gonflée et pâmée.
A droite, près du château d’Issy-les-Moulineaux, qui revit, chez Rodin, par sa façade redressée, par ses colonnes, par sa grille de fer forgé, par ses marches de temple découpé sur l’azur; à droite, des cheminées vomissent de lourdes fumées, usines d’Issy et choses amères de la vie. Après les coteaux sacrés et parfumés de la Grèce, l’enfer des chocs et des douleurs. La tour Eiffel que l’on aperçoit est-elle un phare ou une borne?
Un terrain vague, bossué, creusé, piqueté d’arbustes, descend du pied même de la villa Rodin, jusqu’à la ligne du chemin de fer. C’est le printemps aussi pour cette butte, car des marmailles, des essaims de gosses y tapagent, en compagnie de chiens aboyeurs. C’est l’élan sportif tant réclamé par les gazettes qui vivent d’icelui. Voici des bonds qui promettent le record du saut en hauteur; de furibondes courses qui annoncent un impressionnant «quatre cents mètres»; et des yeux pochés, des nez saignants, préparent, n’en doutez point! le champion du monde de la boxe. Heureux gosses! Laids, mal venus, morveux, petits voyous, grands affamés! Le dimanche, Jean Veber devrait venir s’installer ici et observer cette liesse, à laquelle participent--et de quelle manière!--les pères, les mères, les grands frères et les grandes sœurs de cette intéressante progéniture. C’est un lâcher d’ivrognes, de gourgandins, de filliasses, de filles et de turbulents voyous, assurément plaisant, qui sacrifie à Vénus et au dieu Crépitus. Nous n’en connaissons point un préférable! Et puis--contraste symbolique!--le jardin de la villa des Brillants le domine ici de toute sa beauté.
Rodin en a fait un jardin antique. Il l’a pavoisé d’un vaste hall et de petits pavillons à usage d’atelier ou de musée. Dans la neige des arbres en fleurs, ce jardin est préparé à l’image de ces «jardins pour la conversation» que les Grecs affectionnaient, et où ils plaçaient leurs œuvres. A Meudon, Rodin, également, a placé, ici et là, au milieu d’une allée, au détour d’un sentier ou au creux d’un arbuste, un fragment de statue antique. Ce fragment repose tout imprégné du bonheur que Rodin lui apporte, chaque jour, dans ses pieuses mains. Nous admirons, nous; nous demeurons profondément heureux devant ces torses et ces bustes; mais Rodin, seul, sait leur offrir le meilleur hommage: sa gratitude.