Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 20
M. DE LAMARZELLE.--C’est un peu étrange en vérité d’entendre de telles paroles quand c’est M. Jules-Louis Breton, député radical-socialiste, qui a mené toute la campagne à la Chambre. Et, certes, cet honorable député radical-socialiste ne peut pas être accusé de cléricalisme, ni d’amour profond pour les religieux expulsés.
Quant à moi, vous avez lu ici un article que je suis loin de renier--je n’ai jamais caché ma façon de penser--je n’aurais pas voulu faire entrer cette question dans le débat, parce qu’elle est de celles qui ne doivent pas être traitées en ce moment.
M. LE RAPPORTEUR.--M. de Gailhard-Bancel n’a pas hésité à mettre, dans le débat, la question des dames du Sacré-Cœur.
M. FABIEN CESBRON.--Ces scrupules n’ont rien que d’honorable.
M. LE RAPPORTEUR.--Je rends hommage à votre loyauté.
M. DE LAMARZELLE.--Si je soulève ce débat, c’est que vous m’y avez convié et je vous réponds. Involontairement, je me suis tout particulièrement souvenu de ces femmes admirables qui sont restées là pendant tant d’années, y ont élevé des jeunes filles des meilleures familles françaises et étrangères et qui ont été expulsées, alors que pas un seul fait ne pouvait être relevé contre ces Françaises.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Et qui ont été remplacées par quoi!
M. DE LAMARZELLE.--Mais puisque vous m’en offrez l’occasion, je suis heureux de la saisir une fois de plus pour protester. Je me suis souvenu de ces femmes qui ont été privées des moyens d’accomplir leur mission et qu’on a ainsi forcées à s’en aller dans la terre d’exil pour y trouver celles qui, exilées aussi d’Alsace-Lorraine, de cette vieille terre d’Alsace-Lorraine qui va redevenir française, avaient été expulsées par nos ennemis--c’est mon ami M. de Gailhard-Bancel qui l’a dit à la tribune et je suis heureux de le répéter ici--en vertu d’un décret prussien disant qu’elles ne pouvaient être tolérées sur une terre d’Allemagne à cause de leur trop grand amour pour la France.
Je vous remercie de m’avoir fourni l’occasion de répéter ceci à la tribune.
Il est une autre question que je ne voulais pas non plus traiter ici, je dois vous le dire.
J’ai été particulièrement ému du dépôt de ce projet de loi parce qu’il s’agissait d’un ancien couvent où entreront à perpétuité ou du moins pendant les vingt-cinq ans qui suivront la mort de Rodin, des œuvres d’un certain caractère que vous savez.
M. LE RAPPORTEUR.--Lesquelles?
M. DE LAMARZELLE.--J’aurais bien voulu le savoir par mon honorable ami M. Delahaye qui a voulu visiter par lui-même le musée et auquel l’entrée a été refusée; mais ces œuvres je les connais par ce qu’en a dit M. le rapporteur de la Chambre.
M. LE RAPPORTEUR.--Par la légende!
Le rapporteur de la Chambre n’a pas dit que c’était un musée secret.
M. DE LAMARZELLE.--Il ne s’agit pas de musée secret!
M. LE RAPPORTEUR.--C’est pourtant ce qu’a dit M. Delahaye à cette tribune, quand il a demandé la nomination d’une commission spéciale.
M. DE LAMARZELLE.--C’est malheureusement l’expression dont s’est servi M. Auguste Rodin dans une interview. Il a dit: «Qui n’a pas son musée secret?» Mais, secret ou non, cela m’est indifférent.
M. LE RAPPORTEUR.--Constituons-nous en comité secret pour en juger!
M. DE LAMARZELLE.--Voilà le caractère de cette œuvre, d’après une autorité que vous n’allez pas récuser, d’après l’honorable M. Simyan. Écoutez!
«Et voici l’expression la plus réaliste du désir et de l’amour dans des œuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M. Rodin pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions et des attitudes humaines il pense qu’aucune ne doit être exclue de l’art, pourvu qu’elles soient vraies et qu’elles soient belles. En art, il n’y a, pour lui, d’immoral que le faux et le laid. L’amour physique, la passion la plus universelle, source de volupté, source de vie, chantée par Lucrèce en des vers immortels, est digne d’inspirer le sculpteur comme le poète. Il comporte une beauté plastique qu’il est légitime de reproduire à condition d’éliminer le détail vulgaire. De cette condition est né tout un monde d’amants et d’amantes. Une toute jeune femme assise sur ses talons, les deux mains appuyées à terre, tend son minois de Japonaise avec des airs de chatte, et creuse ses reins frémissants de vie. Des couples se cherchent avec fureur, d’autres s’étreignent; un autre, séparé, est anéanti dans le sommeil. Certains groupes font penser à la brûlante Sapho;... certains semblent des illustrations de Baudelaire.»
Voilà les œuvres qui vont aller dans cet ancien couvent!
M. BEPMALE.--Le nom de l’hôtel Biron n’évoque-t-il pas également des souvenirs légers, en raison de ce qui s’y est passé avant que ce couvent y fût installé?
M. DE LAMARZELLE.--Je ne vous dis pas le contraire, mais ces souvenirs légers remontent, comme vous le constatez, avant l’époque des religieuses.
Je ne vous demande pas de partager l’émotion que j’éprouve, que j’ai ressentie; mais vous comprendrez que moi, qui ai vu sortir les religieuses de cet immeuble où elles ont fait le bien, où elles ont prié pendant tant d’années, où elles ont défendu et enseigné la religion que je sers, j’ai été ému à la pensée de voir de pareilles œuvres les remplacer; cette émotion bien légitime sera partagée, j’en suis convaincu, par un grand nombre de nos collègues. _(Très bien! à droite.)_
Du reste, ce n’est pas seulement le rapporteur de la Chambre qui parle ainsi. Voici ce que dit M. Lintilhac lui-même qui célèbre avec enthousiasme «les _Faunes_ et les _Faunesses_ de Rodin, insolemment espiègles et amoureux; ses impétueux _Centaures_; ses haletantes _Centauresses_, en qui se combattent, avec un symbolisme si expressif, l’idéalisme de la femme et l’instinct de la bête».
Cela choque de voir installer de telles œuvres dans un ancien couvent, et cela doit choquer, non seulement les catholiques qui sont avec vous de cœur en ce moment pour la patrie, mais encore, je vous l’affirme, tous ceux qui, en France, ont une certaine noblesse et une certaine délicatesse de cœur! _(Approbation sur les mêmes bancs.)_
M. LE RAPPORTEUR.--Oui, si c’était vrai! mais je proteste contre cette description!
M. DE LAMARZELLE.--Alors?
M. LE RAPPORTEUR.--Quand M. Delahaye sera ici, il aura à cœur de s’expliquer sur la légende du musée secret. J’y ai mené beaucoup de nos collègues et je vous affirme que, musée secret pour musée secret, si M. Delahaye apportait ici son musée du XVIIIe siècle, il pourrait en faire un fameux avec les œuvres destinées à l’alcôve de la Pompadour, les Clodion, les Beaudouin et les Boucher!
M. DE LAMARZELLE.--Je n’ai pas signé le contre-projet en question; mais l’État, je crois, pourrait choisir et ne pas y mettre des inconvenances semblables à celles que signale M. le rapporteur lui-même.
M. LE RAPPORTEUR.--Venez avec moi chez Rodin et vous verrez si l’on ne s’est pas trompé!
M. DE LAMARZELLE.--Il ne s’agit pas de musée secret ou non secret.
M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--Et les gargouilles de nos cathédrales, qu’en pensez-vous?
M. DE LAMARZELLE.--Je discuterai la question des cathédrales, quand vous voudrez.
M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--Je parle des gargouilles.
M. DE LAMARZELLE.--Je parle en ce moment du musée Rodin; or, ce n’est pas moi qui le qualifie, c’est le rapporteur lui-même de la Chambre. Est-ce vrai ou non? Je ne le connais, ce musée, que par ce qu’en a dit l’honorable M. Simyan, qui doit être édifié sur ce point, et je soutiens qu’il y a là de quoi blesser les catholiques qui, pendant tant d’années, ont vu, dans ce couvent, des religieuses élever leurs filles.
M. LE RAPPORTEUR.--Je vous assure que, dans l’œuvre de Rodin que vous interprétez comme diabolique...
M. DE LAMARZELLE.--Ne me faites pas parler...
M. LE RAPPORTEUR.--Elle n’a rien de satanique, je vous assure.
M. DE LAMARZELLE.--C’est là un mot que je n’ai jamais prononcé.
M. LE RAPPORTEUR.--On l’a insinué. Si Rodin demande une chapelle désaffectée et vide, c’est parce qu’elle est là, qu’elle s’offre pour y mettre des chefs-d’œuvre. Je vous assure que, lorsque vous les aurez vus, vous reconnaîtrez que ces réticences font plus de tort à Rodin que la vérité.
M. DE LAMARZELLE.--Je prends acte de votre déclaration et je déléguerai M. Delahaye à ma place pour voir le musée Rodin.
M. LE RAPPORTEUR.--Après ce pèlerinage, il sera converti.
M. DE LAMARZELLE.--J’ajoute que, même en dehors de ce sentiment pénible que j’éprouve dans mon cœur, j’aurais combattu le projet, en effet, quoique vous puissiez en penser, certains des artistes qui défendent Rodin ne le font pas seulement par amour de son talent, mais surtout contre la tradition de l’art français. _(Dénégations sur divers bancs.) _ Or, vous savez que, sans qu’il soit besoin même d’invoquer mes convictions religieuses, j’ai toujours protesté et je protesterai toujours à cette tribune contre toute attaque, quelle qu’elle soit, qui pourra être dirigée contre nos traditions françaises.
Je le fais pour l’art, comme je l’ai fait pour l’enseignement; je le ferai toujours, dans toute la mesure de mes forces. _(Très bien! très bien! à droite.)_
M. LE RAPPORTEUR.--Je livre ma conclusion à la vôtre.
REPRISE DE LA DISCUSSION DU PROJET DE LOI PORTANT ACCEPTATION DÉFINITIVE DE LA DONATION DE M. AUGUSTE RODIN.
M. LE PRÉSIDENT.--Nous reprenons, messieurs, la discussion du projet de loi concernant la donation de M. Auguste Rodin.
La parole est à M. le sous-secrétaire d’État.
M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Messieurs, au point où est parvenue la discussion et après que, de part et d’autre, les arguments ont été échangés, que partisans et adversaires du projet de loi ont apporté leur sentiment, le Sénat entend bien que je n’ai que de très courtes observations à lui présenter. Mais, puisqu’on a dirigé de ce côté du Sénat _(la droite)_ contre l’œuvre et la personnalité de M. Auguste Rodin, auquel le Gouvernement a décidé de faire ce qu’on a appelé l’honneur exceptionnel d’un musée, même de son vivant, j’ai le devoir d’indiquer dans quelles conditions le Gouvernement à été amené à déposer sur le bureau des Chambres le projet qui est actuellement en discussion.
En 1912, au moment où on voulut essayer de chasser Rodin de l’hôtel Biron, une campagne de presse commença, très active et très vive, pour qu’on ne démolît pas l’hôtel Biron et qu’on y créât le musée Rodin.
Quels sont les hommes qui, sans pression et sans parti-pris, furent les premiers à solliciter du gouvernement le commencement de conversation auquel M. Steeg faisait allusion tout à l’heure?
Ce sont, pris au hasard: M. Louis Barthou qui écrivait: «Admirateur du génie de Rodin, je donne très volontiers mon adhésion au projet de la création d’un musée de son œuvre»; M. Jules Lemaître: «J’envoie de tout mon cœur mon adhésion au projet de création du musée Rodin»; M. Jean Richepin, de l’Académie française: «Je suis avec vous pleinement et de tout cœur pour le musée Rodin à Paris»; M. Maurice Barrès, député de Paris, membre de l’Académie française: «Un projet présenté par vous, qui avez si bien parlé du génie de Rodin, a toute mon approbation»; MM. Henri de Régnier, Edmond Rostand, Claude Debussy, Jules Claretie, notre ancien collègue le duc de Rohan, tombé glorieusement, il y a quelques semaines, dans la Somme: «Un pays s’honore en honorant le talent. La France doit créer le musée Rodin.»
On a apporté tout à l’heure le sentiment d’un membre du Conseil municipal de Paris. J’ajouterai que M. Adrien Mithouard, actuellement président du Conseil municipal de Paris, dont tout le monde connaît ici la compétence en matière d’art, était alors l’un des premiers signataires de la demande de création du musée Rodin.
Les discussions traînèrent. Tour à tour, M. Steeg, M. Klotz, ministre des Finances, MM. Léon Bérard et Jacquier, mes prédécesseurs, mirent sur pied des projets de contrats, d’accord avec M. Rodin, et enfin la donation fut faite.
Quelle est-elle? Il faut bien tout de même que j’indique au Sénat son importance.
On essayait de faire croire, tout à l’heure, que Rodin ne donnait que quelques-unes de ses dernières œuvres; on voulait bien concéder qu’autrefois il en aurait fait de tout à fait belles, mais que, depuis, il aurait fait des œuvres de second ordre, celles qu’il voudrait céder à l’État.
L’importance et la valeur de cette donation se traduisent par ces chiffres:
77 marbres, 50 bronzes, 300 terres cuites, 1.200 modèles originaux, 2.000 dessins ou aquarelles, 60 toiles d’artistes contemporains qui sont signées: Claude Bonet, Renoir, Raffaelli, Cottet, Zuloaga, etc., des eaux-fortes originales de Legros; des antiques: 562 pièces d’art égyptien; 1.094 pièces de céramique antique; 398 pièces de sculpture grecque et romaine; des objets d’art d’Orient et d’Extrême-Orient; 2.000 volumes; les droits d’auteur sur les manuscrits ou imprimés inédits ou non; droits d’auteur sur toutes les reproductions de ses œuvres et, avec réserve d’usufruit, les droits de reproduction par moulage, estampage ou bronze. En outre, par sa dernière donation, car je résume ici les trois donations, celle dont vous êtes saisis aujourd’hui et celles dont vous serez saisis demain, M. Rodin cède tout son domaine de Meudon, meubles et immeubles.
La valeur de ces donations a pu être discutée; elle a été estimée par des experts qui n’ont pas eu intérêt--le Sénat comprend pourquoi--à majorer les prix, à 2 millions et demi. Vous voudrez bien me permettre d’indiquer par un exemple combien cette valeur est plus considérable. Les 2.000 dessins ont été cotés 50 francs pièce par les experts. Or, à la dernière vente, à la vente de M. Roger Marx, un dessin de Rodin a atteint le prix de 700 francs. Il y a quelques mois, avant les donations de Rodin, un amateur, dont je puis dire le nom au Sénat, M. Zubanof, payait 60 de ces dessins 60.000 francs. On peut donc affirmer que la valeur de la donation Rodin est d’au moins du double du chiffre des experts. _(Très bien! très bien! à gauche.)_ Elle représente une valeur de 4 ou 5 millions donnée par ce grand artiste de son vivant.
M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--Au moins.
M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--J’avais employé, à la Chambre, le mot de pèlerinage: ceux d’entre vous qui ont fait le voyage de Meudon, l’ont fait, j’en suis convaincu, pleins de respect pour l’homme qui, là-bas, humblement, modestement, dans une petite maison, continue à vivre comme un ouvrier. Il a écrit: «J’ai vécu toute ma vie comme un ouvrier.» Il a vécu dans l’humble et modeste maison de travail de Meudon comme un de ces grands ouvriers--votre rapporteur le rappelait tout à l’heure--auxquels on ne pardonne pas d’avoir du talent. _(Applaudissements à gauche.)_
Sur ce point, en effet, se réunissent et se rejoignent les hommes politiques et les artistes. Ceux qui sont à la tête des partis ou qui, dans leur pays, occupent des situations importantes et éclatantes ont toujours trouvé des ennemis dressés contre eux. Rodin les a trouvés lorsqu’il voulait se présenter à l’École des Beaux-Arts, au moment de son premier envoi au Salon. Lorsqu’on veut abattre l’ennemi, il faut l’accuser de tous les forfaits. On l’a accusé d’avoir moulé son _Age d’airain_.
Il a eu cependant la bonne fortune de trouver aussi toute sa vie des hommes qui se sont dressés contre cette accusation de ceux, peut-être, qui, plus âgés que lui, ne pardonnaient pas à sa gloire! _(Applaudissements sur les mêmes bancs.)_ Voici les noms de ceux qui sont venus apporter à l’Administration des Beaux-Arts leur protestation indignée parce qu’on voulait déshonorer l’homme auquel on ne pardonne pas d’avoir du talent: c’est Falguière, membre de l’Institut, car il y a aussi à l’Institut des hommes qui sont pleins de respect et d’admiration pour le génie de Rodin; Delaplanche, ancien grand prix de Rome, médaillé d’honneur du Salon; Paul Dubois, membre de l’Institut, directeur de l’École des Beaux-Arts; Boucher, médaillé d’honneur du Salon, commandeur de la Légion d’honneur, qui se dressaient indignés pour empêcher qu’on déshonore cet homme et qu’on l’arrête dans sa route et dans son travail. _(Applaudissements.)_
D’aucuns se sont élevés contre le projet de loi acceptant la donation d’Auguste Rodin; parmi ceux-là, il y a des hommes pour le talent desquels j’ai le plus grand respect. J’aurais préféré que les sculpteurs dont les noms figurent au bas de la protestation aient laissé ce soin à d’autres et soient restés hors de cause.
On nous a dit qu’ils ne sont que dix, parce qu’il ne faut pas toucher à Rodin, qu’aussitôt les articles de journaux abondent. Ce n’est pas cette considération qui aurait empêché les artistes de faire entendre leur voix.
Ces protestataires ont apporté un certain nombre d’arguments que je n’ai pas retrouvé dans cette discussion.
Ils ont dit: «Vous allez faire à Rodin un honneur tout à fait exceptionnel, que l’on n’a jamais accordé à aucun artiste.» Il y a à cela une raison bien simple: jamais, de mémoire d’homme, un artiste n’a fait un tel cadeau à son pays. Les artistes ont vendu leurs œuvres; ils ont eu raison.
Rodin, lui, qui a des œuvres dans tous les musées et dont la gloire est consacrée par le monde entier, a toujours été hanté par cette idée de garder pour son pays le meilleur de son effort et de son travail, de le grouper, afin qu’il ne soit pas dispersé à tous les vents et de réserver à la France le bénéfice moral de l’effort accompli par lui. (_Applaudissements à gauche._)
On a dit que l’hôtel Biron aurait pu servir pour constituer un musée du XVIIIe siècle. Mais les œuvres de ce siècle sont actuellement déposées au Louvre, à Cluny, à Versailles, à Compiègne, et la plupart des donations, surtout celles qui sont au Louvre, ont été faites avec une affectation déterminée au musée. Il est impossible de les reprendre aujourd’hui; au surplus, je suis convaincu que vous ne voteriez pas un crédit ayant pour but de créer un musée du XVIIIe siècle à l’hôtel Biron.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--On aurait dû en faire un musée de la guerre, consacré aux mutilés.
M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Quand on voudra créer un musée de la guerre, je serai le premier à vous prêter mon concours et mon modeste appui. Mais ce n’est pas cette question que nous discutons en ce moment.
Messieurs, je l’ai déjà dit à la Chambre des députés au moment de la discussion de ce projet de loi, il n’est pas question pour moi de créer un art officiel, dans mon cabinet, et de décréter que tel artiste a du talent, au surplus je n’en ai pas la volonté. Mais quand un homme comme Rodin se présente avec la donation dont j’ai indiqué la valeur, escorté non seulement par les témoignages de ceux dont j’ai donné les noms, mais par les témoignages nouveaux que je vous apporte, je n’ai pas le droit, au nom de l’État, de ne pas accepter cette donation, de ne pas demander au Parlement de la ratifier. (_Applaudissements à gauche._)
On a vu, dans un journal, un soir, dix signatures de protestation: ce sont des centaines de signatures qui, spontanément, nous sont parvenues en faveur du musée Rodin, et non pas de Paris seulement.
Un argument a été invoqué qui consiste à dire à des représentants des départements: «Vous allez créer un musée à Paris: en quoi cela peut-il intéresser les départements?» Or, la France est solidaire dans les beautés artistiques, comme elle est solidaire dans toutes les nobles causes qui se défendent. Nombre de maires de province ont aussi envoyé leur adhésion.
Je ne parle pas de celui de Lyon qui est acquis à la cause de Rodin, mais ceux de Marseille, Bordeaux, Toulouse, Nice, Cannes; sur tous les points du territoire, nombreux sont ceux qui se sont étonnés des résistances que rencontrait la création du musée Rodin.
Citerai-je encore une société qui ne passe pas pour révolutionnaire en art, je suppose, la société nationale des Beaux-Arts, que préside M. Roll, qui a comme vice-présidents MM. Jean Béraud et Bartholomé, sculpteur? Voici la lettre qu’au nom de cette Société M. Roll a adressée à Rodin; elle vaut plus que toutes les opinions que nous pourrions formuler:
_Paris, le 6 octobre 1916._
«_A Auguste Rodin._
«Le Comité de la Société nationale des Beaux-Arts adresse à l’illustre président de sa section de sculpture, Auguste Rodin, ses plus chaleureuses félicitations pour le don splendide qu’il fait à la France, de la totalité de son œuvre et de ses collections. Il saisit cette occasion pour exprimer une fois de plus l’admiration qu’il professe pour le grand artiste qui a contribué si glorieusement au succès des expositions de la Société nationale. Tous ses confrères du Comité estiment que les pouvoirs publics rendront un magnifique et juste hommage à l’art français tout entier en acceptant le don du grand sculpteur.
«Pour le Comité:
«ROLL, «_président de la Société nationale des Beaux-Arts._»
Voici la lettre adressée de Rome--cette ville est loin des passions, des intrigues--par un homme dont vous ne suspecterez pas le témoignage, Albert Besnard, directeur de l’Académie de France à Rome: il n’est pas révolutionnaire celui-là!
17 octobre 1916.
«Mon cher Rodin,
«J’étais persuadé que l’offre généreuse que vous fîtes au pays de l’ensemble de votre œuvre était définitivement acceptée. Or, j’apprends, à mon arrivée à Paris, que tout n’est pas officiellement conclu encore et qu’en outre quelques objections isolées se sont élevées contre ce projet.
«Je tiens, mon cher ami, à vous appuyer de toute l’autorité que peut avoir un artiste vis-à-vis de l’opinion et des pouvoirs publics. Je tiens, surtout, à vous dire combien je suis heureux de penser que les générations à venir pourront admirer l’ensemble d’une œuvre admirable qui fut un tel enseignement pour celle-ci et qui porta le renom de notre statuaire française au delà de toutes les frontières, et par delà les mers.
«Toujours bien à vous de cœur.
«A. BESNARD.»
Voici une lettre de M. Frantz Jourdain, président du Salon d’automne. Voilà l’adresse de l’Association de l’«art français», signée de son président M. Rosenthal. Voici la Société des peintres et graveurs. Voici le président de la Société des peintres orientalistes français.
Et alors voici des noms--je ne les lis pas tous au Sénat. Ce sont de longues listes d’artistes qui viennent en cortège accompagner ici cette gloire nationale qu’est Rodin; ce sont, entre autres, MM. Elemir Bourgès et Paul Margueritte, membres de l’Académie des Goncourt; Gabriel Seailles, professeur à la Sorbonne; Le Dantec; Raymond Kœchlin, président des amis du Louvre; Gabriel Mourey, conservateur du musée de Compiègne; Armand Dayot, inspecteur général des Beaux-Arts; Couyba, président de la Société de l’«Art à l’école»; c’est le Comité des artistes français.
A cette liste, je pourrais ajouter des centaines d’autres noms. Je ne veux pas faire perdre son temps au Sénat. Il n’y a pas jusqu’au nom du grand poète Verhaeren qui ne soit sur cette liste.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Il y en a autant de l’autre côté de la barricade.
M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Je ne sais pas s’il y en a autant de l’autre côté de la barricade. Je n’en ai vu que dix-sept ou dix-huit. J’attendais une seconde liste, je ne l’ai jamais vue paraître. Mais ce que je dis, en réponse à M. Gaudin de Villaine, c’est que Rodin n’est pas l’homme d’un parti, puisque depuis M. Barrès jusqu’aux hommes les plus avancés en politique comme en art, tout le monde a signé et demande au Sénat d’adopter le projet.