Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 2
«A peine installées, nous dit M. F. d’Andigné, les dames du Sacré-Cœur reçurent des visites royales. Les duchesses de Berry et d’Angoulême se rendirent rue de Varenne, le 19 novembre, et le Conseil d’administration de 1820, qui avait duré deux mois, se dispersa en laissant à Mme Barat, seule, la direction de la maison de l’hôtel Biron.»
Ah! mes douces sœurs! la bienheureuse Marie Alacoque, votre Mère, n’avait certainement point rêvé pour vous un hôtel aussi somptueux et un parc aussi vaste! Elle pensait plutôt à une demeure très grise, perdue dans le fond d’une campagne triste. Mais grâce aux libéralités qui accablèrent votre supérieure, vous entrâtes tout naturellement dans cet hôtel de Biron, abandonné, et dont le parc, depuis bien des années, ne s’émaillait plus de ses fastueuses tulipes.
Et, après tout, vous n’y fûtes point, mes sœurs, si heureuses, que l’on doive vous faire grief de ce logis!
Combien de fois, en me retrouvant dans ce décor, j’ai songé à vous, chères sœurs de Miséricorde! Je vous revoyais éparses parmi les verdures, allant vers votre chapelle ou éduquant les filles de la noblesse de France, sombrées aujourd’hui dans la bauge des affaires ou dans le purin des vols!
Vous, si vous les avez cru heureuses, ces sœurs du Sacré-Cœur, lisez ce récit de M. F. d’Andigné:
«Le 28 juillet 1830, le canon se fit entendre et aussitôt les parents accoururent chercher leurs enfants; mais il restait encore quelques pensionnaires.
«Mme Barat, alors âgée de cinquante et un ans, et malade, prévenue de ce qui se passait dans Paris, laissa la direction des élèves à des surveillantes choisies et, sur les instances de ses collaboratrices, quitta Paris momentanément. Elle se laissa conduire à Conflans, maison de campagne des archevêques de Paris, où Mgr de Quélen mit à sa disposition une maison inoccupée depuis plus de vingt ans, située dans sa propriété, entre le parc du petit séminaire et son château.
«Le 29 juillet, trois cents jeunes gens, élèves de l’école d’Alfort, vinrent faire une manifestation devant le séminaire, menaçant d’y mettre le feu.
«Effrayées, Mme Barat, Mme de Gramont d’Aster, Mme de Constantin et sœur Rosalie, professe coadjutrice, adjointe à Mme Barat, durent quitter leur asile et chercher un refuge ailleurs.
«Après avoir vainement frappé à plusieurs portes à Charenton et subi des refus, quelquefois accompagnés de paroles désagréables, elles finirent par trouver une brave femme, qui voulut bien les accueillir et mettre le premier étage de sa maison à leur disposition. Elles étaient sauvées.
«Le 31 juillet, un jardinier, envoyé de l’hôtel Biron, venait leur apporter des nouvelles de Paris. On s’était battu dans le voisinage des jardins du couvent, dont les murs avaient été un instant escaladés par une vingtaine d’insurgés. La caserne des Suisses de la rue de Babylone avait dû livrer un combat suprême, mais tout était terminé; la route était libre.
«Mme Barat parvint à se procurer une mauvaise voiture de louage à Charenton, et, accompagnée de ses compagnes, elle se mit en route pour revenir rue de Varenne.
«Arrivées à la barrière, un ivrogne familier sauta sans façon sur le siège de la voiture, où il s’installa près du cocher et de la sœur Rosalie en criant à tue-tête: «Vive la charte!» Ce fut ce qui les sauva. On atteignit ainsi le boulevard des Invalides et on put pénétrer dans le couvent, où rien n’était changé, et reprendre la vie régulière de chaque jour, un instant suspendue par les événements politiques.
«Après la triste journée de 1831 (13 février), quand l’église et le presbytère de Saint-Germain-l’Auxerrois furent saccagés, le lendemain, 14 février, le peuple, surexcité, démolissait l’archevêché. L’archevêque se trouva quelque temps sans demeure et, pendant l’année 1832, il trouvait un asile au couvent du Sacré-Cœur. Mgr de Quélen habita le petit hôtel Biron, autrement dit l’annexe construite par la duchesse du Maine, en attendant un nouveau logis.
«En 1848 (continue M. F. d’Andigné), pendant la révolution de février, la tranquillité de la maison fut encore un moment troublée par l’arrivée soudaine d’une patrouille de quinze à vingt hommes qui pénétraient dans la cour en demandant du pain. C’était l’heure du goûter: on distribua à chaque homme deux pains et une bouteille de vin, et la patrouille s’éloigna.
«Le 25 mai 1865, Mme Barat mourait, âgée de quatre-vingt-cinq ans.»
Trente-neuf ans plus tard, la congrégation du Sacré-Cœur était dissoute, par arrêté ministériel du 10 juillet 1904, inséré au _Journal officiel_ du 11 juillet.
Le 1er octobre 1904, l’établissement était fermé.
Enfin, en avril 1907, un procès intenté au liquidateur judiciaire par les héritiers naturels de Mme la duchesse de Charost, était perdu par eux.
L’HOTEL BIRON DÉCHU.--UNE TRIBU DE LOCATAIRES. ART ET ESPIONNAGE.
Avec l’entrée d’un liquidateur, du coup l’hôtel Biron chut dans un exceptionnel bran. A grand tapage, une horde accourut pour installer ses poux dans tous les coins et recoins de l’hôtel. Il s’était agrandi. Les sœurs avaient bâti de nombreuses annexes. C’était d’un déplorable ensemble; mais il ne convenait pas de s’en prendre à elles, seulement aux maçonniers du règne de Louis-Philippe.
Pendant des jours et des jours, des ivrognes velus coltinèrent jusqu’à l’hôtel Biron le douteux amas des mobiliers sordides. Par la grande porte de la rue de Varenne, on vit passer des sommiers défoncés, des chaises cassées, des matelas qui perdaient leurs tripes, des pots égueulés, des cages d’oiseaux, des vases infâmes. C’était le peuple qui emménageait dans la première cour, dans l’annexe à locatis sise alors sur la gauche de la façade principale.
Le liquidateur avait fait le vide; il le remplissait avec des fonds de composts.
C’était, indubitablement, un sérieux appoint pour le fameux milliard!
Nous nous souvenons, nous, de ces aimables emménagements opérés à coups de gueule, avec des vociférations, avec des tombereaux d’insultes. Une marmaille geignait, des chiens hurlaient; à celle-là et à ceux-ci, pour se distraire, on leur caressait les reins.
C’est cela qui est pour nous gravé, quand nous nous reportons à ce bien louable moment. Jamais l’époque ne retrouvera un plus complet épanouissement! Ce fut, vraiment, une apothéose du «peuple souverain», un unique gala d’ivrognes! Les beaux temps de la Révolution revivaient par ces mégères qui s’invectivaient, par ces galope-chopines qui hoquetaient en poussant des charrettes. Pendant ces heures-là, le liquidateur, égayé, souriait.
Il ne loua que plus tard l’hôtel même, que protégeait alors une grille. C’était le «morceau» royal.
A ce moment, une autre horde se précipita. Tout ce que Paris recelait d’Autrichiens, de Turcs et d’Allemands s’abattit en trombe dans les chambres, heureusement dépouillées de tous ornements, de l’hôtel Biron.
Tout fut pris d’assaut, excepté la rotonde du rez-de-chaussée et la chapelle.
La douce France vécut alors d’enviables heures. Ces nouveaux hôtes, déclarés peintres ou sculpteurs, en réalité espions, travaillèrent avec un soin extrême pour le roi de Prusse. Ils s’efforcèrent bien de donner le change; ils exposèrent certes leurs basses-œuvres; et ils offrirent des «thés artistiques» à des Parlementaires et à des Français de cercles; mais, le plus clair de leur temps, ils le passaient dans leurs ambassades respectives; et, au sortir de ces profitables entretiens, ils pétaradaient, les bons sires; ils multipliaient les questions et les enquêtes; ils devenaient féroces dès qu’ils avaient avalé le mot d’ordre de leur empereur!
On les laissait si libres, il est vrai! Le soir, quand, leur belle journée accomplie, ils se délassaient de leurs travaux divers, quels ricanements explosaient sur le balcon, d’où l’on domine le jardin! Ce qu’elle était vilipendée, la benoîte France, si accueillante aux étrangers, à toute la clique des ostrogoths et des visigoths! Ce qu’on la bafouait, la terre hospitalière aux welches et aux détrousseurs de grandes routes! Le liquidateur, cette bonne âme, n’avait, du reste, de tendresse que pour ces espions, retenant de leurs doigts crochus et de leurs dents pourries la délicate proie; peintres et sculpteurs devisaient là-haut dans la majesté du dôme des Invalides; peintres et sculpteurs bassement médiocres, et tellement que, maintenant qu’ils sont balayés, l’hôtel Biron, parfois, sue encore leur ordure putride.
Et les jours s’écoulaient; et personne ne protestait contre cette affectation de l’hôtel Biron. Aussi bien, l’État ne savait que faire de cet hôtel, qu’on lui avait garanti intéressant, et qu’il n’avait acheté que parce que M. Aristide Briand l’avait voulu.
Car il faut que l’on sache (tant d’erreurs courent encore à ce sujet), que c’est à l’actuel président du Conseil que l’on doit l’achat de l’hôtel Biron, de ses dépendances et de son parc. Les affiches de vente étaient déjà apposées quand M. Briand survint, et, avec sa vigilante clairvoyance, fit acquérir par l’État, pour une somme singulièrement minime, un beau spécimen de l’architecture civile du XVIIIe siècle, un vaste parc, et une annexe si importante, au fond de ce parc, que, depuis, le lycée de jeunes filles Victor Duruy a pu s’y installer.
Les seuls devis relatifs à une telle installation faite ailleurs (achat de terrains et construction des bâtiments), eussent nécessité toute la somme consacrée à l’achat global de l’hôtel Biron (hôtel proprement dit, parc et annexe Victor-Duruy). On voit par là que tout véritable homme de gouvernement n’a pas forcément la tête à l’envers, comme tel turbulent rhéteur promu à la fonction de premier Ministre!
Mais, l’hôtel acheté, la comédie commença.
Qu’allait-on faire de cette acquisition?
Serait-elle dieu, table ou cuvette? Mystérieux et angoissant problème!
Pendant de longs mois, on le tourna et on le retourna dans tous les sens. Puis le problème chut de lui-même dans les cartons les plus hermétiques de l’Administration.
Tous les ans, un rapporteur du budget dit des Beaux-Arts l’en tirait, toutefois, pour ânonner d’insuffisantes rengaines; et, tour à tour, le bavard proposait d’installer dans l’hôtel Biron le ministère de la Justice, un music-hall ou... le palais des souverains (en oubliant, naturellement, que les rois catholiques ne mettraient jamais les pieds dans ce bien pris à l’Église).
Et les jours passaient; et l’on ne trouvait décidément rien, touchant cette encombrante acquisition.
La horde des locataires ne se plaignait naturellement pas de cet état de choses; et les espions, eux, se croyaient revenus au beau temps de Blücher.
C’est alors qu’un sculpteur se présenta et loua la rotonde du rez-de-chaussée.
Ce sculpteur, c’était Rodin.
L’HOTEL BIRON ENFIN RÉHABILITÉ.--ON EN EXPULSE LES LOCATAIRES.--DÉMOLITION DES ANNEXES.
Enfin, l’hôtel Biron, du fait de cette auguste présence, était réhabilité.
Bientôt, on ne répéta même que ceci: «Rodin s’est installé à l’hôtel Biron»;--et l’on oublia peu à peu les autres locataires.
Rodin était venu, lui, à son tour, rue de Varenne, parce que, depuis longtemps, il se trouvait très à l’étroit dans ses ateliers de la rue de l’Université, au dépôt dit des Marbres. Le formidable labeur que depuis tant d’années il s’imposait, avait accumulé tant de statues et tant de bustes, que lui et ses praticiens ne pouvaient plus bouger, surtout quand ils s’aventuraient dans l’atelier où se dresse la _Porte de l’Enfer_.
Dès son arrivée à l’hôtel Biron, Rodin fut conquis par les salles hautes, spacieuses, par le sauvage décor du parc; et, bien qu’il sût l’existence même de l’hôtel menacée, il se jeta de nouveau dans le travail, avec la frénésie qui est toute sa vie.
Bientôt, il occupa tout le rez-de-chaussée de l’hôtel. Mais la précarité de son installation était absolue; la vigilante Administration savait, à tout instant, rappeler que, du jour au lendemain, Rodin et les autres locataires pouvaient recevoir leur congé.
Un jour, même, tous les occupants, y compris Rodin, furent avisés qu’ils avaient à se chercher ailleurs un autre gîte. On récrimina: peine perdue. Un huissier vint et signifia la volonté de l’Administration. Un délai, toutefois, fut accordé à Rodin.
Un architecte du gouvernement avait, d’ailleurs, poussé les «bureaux» à agir dans ce sens, en démontrant que s’il convenait de conserver l’hôtel lui-même, il était vain de conserver toutes les annexes, et celle bâtie par la duchesse du Maine, et celles plus nombreuses élevées par la congrégation du Sacré-Cœur.
Le tout, il est vrai, ne se pouvait défendre. La banalité de ces bâtisses était manifeste. On eût dit des maçonneries élevées par un architecte de notre temps; mais surtout l’architecte du gouvernement ne songeait, lui, qu’à toucher sur la démolition quelques honoraires.
La pioche donc, et le pic, entamèrent ces vieux débris et, pour notre part, nous ne les regrettons point; car, dans quelques notes prises avant toute intervention des démolisseurs, nous avions indiqué ces impressions:
«Pour l’instant, l’hôtel, disions-nous, est singulièrement atteint. C’est un hôtel moribond; il faut au plus tôt le délivrer de ses annexes, de toute cette crasse et de toutes ces mousses que les eaux ont formées sur les toits, sur les corniches, sur les plus fins détails des sculptures.
«Nettement, il faut le parer, cet hôtel qui a tant de charme dolent, tant de grâce sobre et délicate!
«Mais surtout il faut démolir sans pitié les annexes, car cette fange de plâtras efface la fleur de l’architecture. Il faut que l’hôtel se dégage tout droit, tout isolé, dans sa fierté coquette de _garde-française de la pierre_.» Garde-française de la pierre! C’était Rodin qui avait ainsi joliment baptisé l’hôtel Biron; et c’était lui encore qui m’avait fait écouter ce joli couplet chanté par Edmond Beaurepaire: «Les gardes-françaises! C’était un corps privilégié que celui des gardes françaises; il n’en était pas moins populaire. Son uniforme séduisant, bleu de roi, agrémenté de blanc, à revers rouges, charmait les Parisiens, parmi lesquels il se recrutait principalement. Et quand il passait dans la rue avec sa moustache en croc, son tricorne crânement posé sur ses cheveux poudrés, l’air martial, éveillé, bon enfant, tous les cœurs volaient au beau garde-française. Il était le héros des bals de la Courtille et des Porcherons; et tous les Téniers et les Vadés du temps ne manquent jamais de le signaler, dans leurs peintures des guinguettes, comme un des éléments du tableau.»
«Oui, sauvons, exprimions-nous, ce garde-française de la pierre! On retrouverait ainsi le temps où le maréchal duc de Biron commandait à son régiment d’élite, et l’on ferait refleurir, revivre une époque disparue des fêtes galantes, dont il était le zélé ordonnateur.
«Certes, il y a fort à faire, ajoutions-nous. Pour l’instant, le garde-française traîne ses pieds dans la boue, et son habit est singulièrement fripé par les rudes saisons qui, depuis tant d’années, l’assaillent.
«Symbole d’un coquet soldat tombé dans l’ivrognerie, l’hôtel Biron a maintenant mauvais air avec sa cour bossuée d’herbes et toute sa saumure. Sur la rue de Varenne, pour un peu cependant, il pourrait se présenter au fond de ses deux cours, que sépare une grille. Oui, il semble vous accueillir parfois volontiers, quoiqu’il soit mal tenu. Il a une mine de parent pauvre, mais sa bonne éducation reparaît dans le joli dessin des fenêtres de son avant-corps. Quand on aura enlevé l’horloge qui troue le fronton, quand on aura bien dégagé les ailes, il aura une mine avenante, cet hôtel. Dégagez-le, nettoyez-le, et offrez son visage au doux repos d’une corbeille de gazon. M. de Biron, a-t-on répété, chérissait les tulipes; nous verrions volontiers alors ces fleurs parmi la fraîcheur veloutée des boulingrins; et si, du coup, l’on pouvait reconstituer le vestibule avec sa belle rampe d’escalier en fer forgé, tout serait assurément pour le mieux.»
Et nous terminions:
«Du côté du jardin, la façade a un air plus harmonieux, plus délicat, avec son balcon que supportent quatre consoles sculptées,--et aussi avec son fronton tout paré. Et les proportions (ici les ailes sont dégagées) se présentent plus gracieuses, plus admirables. En somme, il y a bien peu de choses à réaliser pour que ce témoin d’un style spirituel soit tout à fait charmant. Un peu de propreté sur la collerette, je veux dire sur le haut de la façade, une grille de balcon également remise en place, et tout serait dit, exquisement!»
A l’heure actuelle, comme il sommeille le dolent hôtel à l’ombre presque, pourrait-on dire, du dôme de l’hôtel des Invalides!
Quand le soleil le frappe de ses rayons, il semble très joyeux de sa grâce fanée, tandis que de délicates ombres se glissent dans les fossettes des clés de voûte, dans le galbe élancé des jambes de la déesse du fronton. Et la pierre dorée, verdie, frémit d’être ainsi caressée, encore.
L’hôtel n’est vraiment mélancolique que lorsque, par la brume, il regarde la sauvagerie du jardin à l’abandon; il n’est triste que lorsqu’il semble évoquer son passé de bosquets et de petits temples. Mais, l’été, les pierres, un peu disjointes, s’étirent toutes dans la chaleur bienfaisante et dans l’or du soleil. Elles ont retrouvé l’ardeur de vivre.
RODIN A L’HOTEL BIRON
Des plaisantins ont souvent répété que Rodin, à l’hôtel Biron, est un intrus.
L’histoire de l’hôtel de Biron que nous avons tenu à raconter prolixement suffira peut-être, maintenant, à bâillonner ces bavards. Si une demeure, en effet, a jamais été habitée par les gens les plus divers et les plus saugrenus, c’est bien cet hôtel Biron qui a été secoué jusque dans ses dessous. Après cela, s’obstiner à considérer Rodin comme un intrus dans l’hôtel Biron, c’est se décerner à soi-même un touchant brevet de sottise!
La situation est celle-ci: les sœurs du Sacré-Cœur chassées, Rodin a réhabilité un hôtel historique qui était tombé, par la grâce du liquidateur, dans les pires mains!
Aujourd’hui, l’hôtel est si bien réhabilité qu’il est même devenu, pour le monde entier, un phare, un phare de haute et vive lumière.
C’est vers lui que convergent maintenant tous les regards du monde artiste; c’est près de lui que s’entre-choquent les vomissements d’une basse presse française et les magnifiques éloges du reste de la terre. L’hôtel Biron est devenu un but de pèlerinage. C’est une des cathédrales de l’Art.
Rodin s’est installé là, modestement, humblement, comme il a toujours vécu. S’il y a des motifs d’admiration dans les hautes et spacieuses salles qu’il a trouvé nues à son arrivée, s’il y a maintenant de la beauté, ce sont ses seules œuvres qui ont fait ce miracle!
Oui, les hautes et spacieuses salles étaient nues, plus nues que le plus dénué envieux le peut imaginer; car je ne sache pas qu’il faille tenir pour ornementation des lézardes d’humidité, des suints de larmes, des traînées de pluies! Ah! les lambris dorés, les pures boiseries de style, quoi encore! Quelle plaisanterie! Quand Rodin est entré à l’hôtel Biron il n’a pensé qu’à y installer des ateliers; et, vraiment, aucune autre pensée n’y pouvait venir, quand on regardait cette détresse et ce vide.
Oui, des œuvres seules ont fleuri de grâce et de force ce désert; et le travail des praticiens seul l’anime; le courageux travail de l’outil qui projette les éclats du marbre.
Rodin a le culte du passé. Il est entré à l’hôtel Biron avec un profond respect, et il n’a jamais cessé d’honorer ces ateliers que le hasard lui a donnés.
Tout ce qu’on a pu dire, en dehors de cet hommage, n’est qu’un amas de sottises. Ni gaz, ni électricité n’éclairent même le soir les salles; de vacillantes lueurs de bougies, ça et là, ponctuent, d’insuffisantes clartés, les ténèbres.
La véritable joie de Rodin c’est d’accumuler encore ici des statues, des bustes, des statuettes, des colonnes de plâtre et de gracieuses figurines. Il vient de bonne heure de Meudon à l’hôtel de la rue de Varenne; et, tout de suite, dans la salle où il travaille plus assidûment, il s’enferme avec son modèle. Il a gardé le contentement profond, aussi vif qu’au premier jour, de modeler sur le papier, de pétrir la glaise ou de «reprendre» quelque statuette de plâtre. Il faut l’avoir vu, à ce moment-là, cet enchanteur de la forme, de l’expression surtout, pour comprendre un peu tout le bonheur que lui donne la vie de son travail!
Un jour que nous nous promenions dans les allées sauvages du jardin Biron, Rodin m’a dit:
«Oui, j’ai toujours aimé farouchement le travail. Dans mes débuts, j’étais malingre, d’une pâleur extrême, la pâleur de ma pauvreté; mais une ardente surexcitation nerveuse me poussait à travailler sans répit. Je n’ai jamais fumé, pour ne pas être surtout distrait, je crois, une seule minute; j’abattais mes quatorze heures quotidiennes, et je ne me reposais que le dimanche. Alors, ma femme et moi, nous allions dans quelque guinguette prendre un «gros» repas à trois francs pour nous deux, qui était toute notre récompense de la semaine!»
Aussi, aujourd’hui, tâchez d’établir un catalogue de l’œuvre complète de Rodin, vous n’y arriverez pas. Lui-même ne sait pas tout ce qu’il a créé, inspiré et fait exécuter. Il se perd dans ce dédale d’œuvres. Ah! cela égaya souvent ce peintre revêche et constipé que l’on connaît pour noter soigneusement (sujet, matière, dimensions, etc.), tout ce qui sort de ses pauvres mains!
Levé dès l’aube, Rodin vient chaque jour à l’hôtel Biron. On le conduit de sa villa des champs jusqu’à la gare de Meudon-Val-Fleury--oh! le plus souvent, une simple voiture que traîne un cheval pacifique!--puis il prend le train électrique pour descendre à la gare des Invalides, d’où il gagne à pied la rue de Varenne.
Il accomplit ce trajet sans ennui, sans lassitude. Ceci, déjà, est un étonnement, depuis si longtemps que ce trajet reste le même, à l’aller et au retour. Mais il faut se dire simplement que le travail seul passionne ce grave vieillard; qu’il ne pense qu’à ce travail, qu’à _son_ travail, et que, parfois, s’il s’en distrait un instant, c’est encore pour travailler _autrement_,--pour noter enfin ces «Pensées», dont quelques-unes sont dans ce livre, par faveur, réunies.
Même, maintenant, à bien dire, il ne s’écoule pas de jour sans que Rodin note une ou plusieurs de ses méditations conçues de souvenir ou en présence de la nature (paysages, figures, etc.). C’est ainsi qu’il a écrit de nombreux albums, dont la publication serait l’au jour le jour enfin expressif d’un merveilleux artiste. Car, si dans le «journal» du grand Delacroix il y a peu à glaner, les cahiers de Rodin contiennent d’éloquents enseignements et tout l’exposé d’une extraordinaire technique.
Ses «Pensées», Rodin les note, d’ailleurs, une à une, devant la vie, en plein air; il les tourne et il les retourne, en marchant, jusqu’à ce qu’il leur ait donné une forme satisfaisante. Mme Georgette Leblanc, qui perpètre quelques «Pensées», comme tant de femmes inassouvies, écrit d’abord, d’une grosse écriture, son effort cérébral, puis elle affiche ce papier dans une sorte de petit placard à grillage, comme on en voit à la porte de la mairie, dans les villages. Elle passe alors et repasse devant le papier ainsi épinglé; et c’est à la suite de cette sorte de mise au pilori qu’elle décide si elle gardera ou non la «Pensée»! Amusante manière d’examen!
Rodin, lui, plus simple, passe au crible ses «Pensées», tandis qu’il suit, lentement, les épaisses allées du jardin sauvage Biron, cet autre Paradou.
Les beaux jours venus, quelles heures émouvantes Rodin vit sous ces voûtes de feuilles, sous les pommiers et sous les cognassiers de cette incomparable petite forêt! Sa chienne Dora bondit près de lui, et il répond à voix basse à son interlocuteur, comme s’il craignait de troubler le sourire des fleurs sauvages, poussées là en gerbes, en panaches de gala!