Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon

Part 19

Chapter 193,950 wordsPublic domain

Pour mon compte, je n’essaierai pas de m’élever aux hauteurs atteintes par notre honorable rapporteur. Cependant, malgré toutes les critiques que l’on peut nous adresser, nous ne pouvons pas, je ne peux pas, quant à moi, voter ainsi, à la muette, en n’écoutant que les admirateurs passionnés de M. Rodin et en ne tenant aucun compte des détracteurs de son art, aussi passionnés de leur côté.

Ce n’est pas surtout une question d’art que je voudrais discuter ici, car ce n’est pas notre affaire; je voudrais me borner à montrer au Sénat qu’il ne nous appartient pas d’intervenir dans la mêlée entre deux groupes d’artistes passionnés--vous venez d’en avoir une preuve éloquente--_genus irritabile vatum_, a-t-on dit. Pour ma part, je n’irai pas me mettre entre les deux camps, car je sais ce qui m’attendrait. (_Sourires._)

Je veux seulement vous démontrer que nous n’avons pas à intervenir dans cette querelle; que, de plus, nous n’avons pas à faire ici une loi de privilège, une loi d’exception en faveur d’un artiste quelconque et surtout d’un artiste vivant.

Il me sera bien facile de vous démontrer que c’est une loi de privilège. On a reproché au projet d’admettre que Rodin fût logé aux frais de l’État jusqu’à la fin de sa vie, qu’il eût tel ou tel avantage pour ses œuvres durant son existence. De cela je n’aurais pas à m’étonner: il y a des précédents dans notre histoire.

La monarchie a logé des artistes. L’École du Louvre prenait des artistes sous sa protection, et cela a parfaitement réussi. Mais ce que je ne puis absolument admettre et ce qui est exorbitant, ce qui ne s’est jamais vu en France sous aucun régime, c’est que M. Auguste Rodin ait un musée d’État à lui, un musée constitué pour ses œuvres _in æternum_.

M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--Non, pour vingt-cinq ans!

M. DE LAMARZELLE.--Je vais vous prouver le contraire, monsieur le président de la Commission, et c’est justement ce sur quoi on n’a pas encore assez appuyé.

Voici, en effet, ce que dit la donation: «Ces œuvres devront être réunies dans un même immeuble de manière à former un ensemble complet constituant la collection Rodin.»

Comme vous le dites fort bien, pendant vingt-cinq ans après sa mort, l’hospitalité est assurée aux œuvres du sculpteur Rodin dans l’hôtel Biron; mais, si l’État reprend l’hôtel, il est obligé de construire un autre musée pour y mettre ses œuvres.

Donc, je ne me trompe pas lorsque je dis que c’est un musée consacré aux œuvres de M. Rodin, _in æternum_, pour toujours.

L’État s’est réservé le droit, à toute époque, de reprendre l’hôtel Biron, mais dans ce cas, il devra mettre préalablement à la disposition de M. Rodin un local d’une superficie égale, aménagé à sa convenance, pour y placer ses œuvres, et ce local sera édifié, aux frais de l’État, dans les limites du jardin entourant l’hôtel Biron.

Je n’ai donc rien exagéré en disant que c’est bien un musée _in æternum_ que l’État constitue de son vivant pour les œuvres du sculpteur Rodin.

Voilà la question telle qu’elle se présente. J’ai dit que c’était un privilège: il s’agit de se demander quel est le droit commun.

Ici, nous touchons à la seule question en litige: le droit commun, qui est fondé sur cette vérité incontestable, que c’est le temps seul qui donne la consécration aux œuvres du génie, quel que soit ce génie. Alors, conformément à cette vérité, qui est de tous les temps, de toutes les époques, nous avons le musée du Luxembourg où l’on met les œuvres des artistes vivants, non pas pour les couronner encore, mais pour mettre le public à même de les juger.

Dans ce musée, je le reconnais, l’État doit donner l’hospitalité à toutes les écoles, à tous les artistes qui se sont affirmés d’une façon ou d’une autre. Puis, nous avons le musée du Louvre, où les œuvres des artistes n’entrent qu’après leur mort, c’est-à-dire lorsque le temps, le seul juge, est venu consacrer leur talent.

Tous les artistes contemporains ont passé par là: Carpeaux, Chapu, Barye, Dubois, Guillaume, Dalou, qui est regardé, non par l’école que j’aime le plus, mais par vous tous, messieurs, comme le véritable maître, le grand maître de la sculpture contemporaine.

A-t-on fait une exception de ce genre pour Dalou, pour Rude ou pour les autres? Vraiment, je ne crois pas rabaisser M. Rodin en disant que tous ces artistes, et particulièrement Dalou, le valaient.

Vous allez me dire: «Il n’est pas question de mettre Rodin au Louvre.» Mais ce que vous demandez est bien pis que cela! Lorsque l’État, après la mort des artistes, consent à placer leurs œuvres au Louvre, il ne s’engage pas à les maintenir là in æternum, il conserve toujours le droit de les déplacer, et vous savez qu’actuellement il y a, dans les journaux artistiques et même dans les grands journaux de Paris, toute une campagne pour demander que certaines œuvres disparaissent du Louvre, parce que le goût a changé.

Dans l’espèce qui nous occupe, l’État s’engage, en vertu de la donation qui a été faite et que nous allons accepter, à laisser à perpétuité les œuvres de M. Rodin dans l’hôtel Biron ou dans celui qui sera élevé à sa place.

Voici l’article 3 de la deuxième donation:

«M. Rodin aura, sa vie durant, etc., pour y exposer ses œuvres à perpétuité...» Le mot y est. Voilà donc un privilège que nous constituons à M. Rodin, en vertu de ce projet.

Mais il y a un autre privilège sur lequel je veux insister, qui est peut-être plus exorbitant encore que celui-là.

Quand il s’agit de mettre une œuvre au Luxembourg ou au Louvre, il y a une Commission qui juge si l’œuvre est véritablement digne d’entrer dans l’un ou l’autre de ces musées.

Ici, pas de Commission. M. Rodin est seul juge de ce qu’il fera entrer dans le musée Rodin.

M. Rodin est un génie, soit. Je ne contesterai pas ici, parce que je ne tiens pas à me rendre ridicule, le talent de Rodin. Mais ne savez-vous pas, comme tout le monde, qu’un génie commet quelquefois des œuvres médiocres, parfois même au-dessous du médiocre? Nos plus grands génies ne nous en ont-ils pas donné la preuve? Ne savez-vous pas que notre grand Corneille a fait l’_Attila_?

M. HERRIOT.--Il reste le grand Corneille! (_Très bien! à gauche_.)

M. DE LAMARZELLE.--Je ne dis pas le contraire, mon cher collègue. Mais le bon Horace n’a-t-il pas dit lui-même au sujet d’Homère: «_Quandoque bonus dormitat Homerus?_»

Il y a une chose non moins incontestable, c’est qu’une faiblesse des plus grands génies consiste à aimer parfois ces œuvres-là plus que les autres, et M. Rodin ne doit pas y échapper. Il doit avoir, lui aussi, une prédilection pour ses œuvres moins bonnes; par suite, l’État va être victime de cette prédilection pour ses enfants bossus. (_Sourires_.)

Remarquez, du reste, que ses partisans les plus passionnés eux-mêmes admettent très bien qu’il a des faiblesses. Je vous avoue que, dans mon admiration pour cet artiste, je n’ai pas eu de chance! Je me rappelle, il n’y a pas longtemps de cela, que, au moment où le projet a été déposé, je suis allé revoir ses œuvres, et, devant un de nos collègues, qui est un partisan absolu et sans réserve du projet, j’ai dit: «Il y a là des œuvres que je crois contestables, mais il y en a une au moins pour laquelle j’ai l’admiration la plus profonde: c’est la statue du bourgeois de Calais.» Je suis horriblement mal tombé! L’admirateur passionné de Rodin m’a répondu, en effet: «Avez-vous été voir le groupe à Calais?» J’ai dit: «Moi, je n’ai vu que la statue qui est là tout près de nous.» Il m’a répliqué alors: «Mon cher collègue, il ne faut pas juger Rodin par le groupe des _Bourgeois de Calais_ vu à Calais: il fait un effet épouvantable!» (_Rires à droite_.)

M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--Parce qu’on l’a mal placé.

M. LE RAPPORTEUR.--Il fallait le mettre au ras du sol, comme il l’avait voulu.

M. HERRIOT.--Laissez-nous croire que vous avez eu raison! (_Sourires_.)

M. DE LAMARZELLE.--Je vous ai dit et je répète encore que je ne nie pas le talent de Rodin; je m’en garde bien!

L’honorable M. Lintilhac nous a avoué lui-même, dans son rapport, qu’il y avait des œuvres de Rodin qui étaient au-dessous de certaines autres; il nous a dit surtout--et c’est le passage de son rapport qui m’a le plus frappé--qu’il y avait des œuvres absolument incompréhensibles. Voici, en effet, l’anecdote qu’il nous a racontée:

«C’est ainsi qu’un jour nous cherchions à nous définir celle qui avait inspiré certaines formes suaves, inachevées, comme ondoyant au creux d’un bloc de marbre, quand une voix murmura derrière nous: «Des ombres vues au fond de l’eau.»

Je ne sais pas ce que c’est, mais, pour moi, ce mot lapidaire--je crois que l’expression est juste--me rappelle cette vieille charge d’atelier, où l’on vous montre un tableau noir en disant que cela représente un combat de nègres dans une nuit sans lune.

M. LE RAPPORTEUR.--Les ombres au bord de l’eau, voici ce que cela signifie.

La _Porte de l’Enfer_, de Rodin, présente la pluie des ombres dont parle Dante au VIIIe chant de la _Divine comédie_ et, comme ces ombres incarnent toutes les passions humaines, il en a fait des symboles de douce pathétique. Ces figures au creux du marbre dont je ne cherchais pas la beauté--elle est visible--mais dont je cherchais l’idée, puisqu’il en existe toujours une derrière chaque coup de ciseau de Rodin, c’est la mer glacée que, dans les bréviaires, dans les livres de notre religion on représente constamment, la mer glacée des damnés.

M. DE LAMARZELLE.--Bref, c’est très obscur.

M. LE RAPPORTEUR.--Non pas; comme cela c’est très clair.

M. DE LAMARZELLE.--C’est au-dessus de ma faculté de compréhension, et je crois que je ne suis pas le seul de cet avis.

Je disais donc que l’avis est venu tout naturellement à certains membres de la Chambre--et je déposerai un amendement dans ce sens--de donner mandat à une Commission, nommée par l’État, de choisir, parmi les œuvres de M. Rodin, celles qui vraiment sont dignes d’être conservées à perpétuité, comme le commande la donation. Ce serait naturellement une Commission de l’académie des Beaux-Arts. Mais quand on parle de celle-ci aux partisans de M. Rodin, ils protestent: «Faire juger Rodin par l’Institut ou par qui que ce soit, mais ce serait un sacrilège, une abomination. Rodin est seul! Rodin est unique!»

M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--Nous pouvons vous donner les noms de beaucoup de membres de l’académie des Beaux-Arts qui proclament leur admiration pour Rodin.

M. DE LAMARZELLE.--Je les connais; mais il n’en est pas moins vrai que les partisans de M. Rodin insultent l’Institut; je vais le montrer. Je ne prétends pas qu’il n’y a pas de membres de l’Institut qui l’admirent...

M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION..--C’est la majorité.

M. DE LAMARZELLE.--Moi aussi j’admire certaines de ses œuvres, mais ce n’est pas une raison pour donner à leur auteur un musée _in perpetuum_, avant que le temps ait consacré sa gloire et pour faire en sa faveur une loi d’exception, une loi de privilège.

J’aborde la thèse de M. Lintilhac, ou plutôt l’exagération de cette thèse. Voici ce que disent les partisans de Rodin quand on leur parle de soumettre le maître au droit commun de tous les citoyens français et de tous les artistes français: «On veut obliger le maître à prendre rang dans la file des autres artistes, on ne reconnaît pas le droit du génie à un traitement exceptionnel.»

L’objection vient tout de suite à l’esprit: il y a eu d’autres génies en France que celui de Rodin: on les a fait attendre à la porte du Louvre, il n’a jamais été question de leur donner un musée _in æternum_ de leur vivant. Mais les génies n’existent pas devant la gloire de Rodin; devant ce soleil les génies sont des lunes qui doivent s’effacer complètement. Ecoutez le rapporteur lui-même de la Chambre des députés:

«Il est bien vrai que l’État qui accueille au Luxembourg les plus belles œuvres des artistes vivants et qui offre la glorieuse hospitalité du Louvre à celles que le temps a consacrées ne saurait concéder une partie du domaine public à chacun des grands artistes qui sont l’ornement de ce pays...»--c’est ma thèse--«...mais ils peuvent accorder cette faveur à un génie unique, en retour d’un don unique».

Je ne veux pas multiplier les citations. M. Rodin est un génie, comme il n’y en a jamais eu, un génie devant lequel tous les autres s’effacent. Il faut faire une loi spéciale pour lui, parce qu’il n’y a jamais eu de Rodin dans le monde et qu’il n’y en aura jamais d’autres.

Messieurs, on a cité, en me le reprochant, un article que j’ai publié dans la presse, où j’ai traité de la «Rodinolâtrie».

M. LE RAPPORTEUR.--On ne vous l’a pas reproché, car vous êtes le plus courtois des adversaires.

M. DE LAMARZELLE.--Pour montrer que je n’ai rien exagéré, je veux répéter ici une seule phrase d’un vœu présenté au Conseil municipal de Paris, et que je trouve dans le _Bulletin municipal officiel_ du 6 avril 1914. M. Lampué, au nom de la 4e Commission s’exprime ainsi:

«Messieurs, l’univers jalouse la France, parce que nous possédons le plus prodigieux artiste que l’humanité ait jamais connu. Le Gouvernement de la République méconnaît l’honneur que les dieux nous ont fait, en ne chantant pas, comme il convient, le plus grand sculpteur que la terre ait jamais produit.»

M. HERRIOT.--Soyez bon: ne lisez pas cela! Cela fait un tel contraste avec votre raisonnement!

M. LE RAPPORTEUR.--M. Gaudin de Villaine a déjà lu ce passage.

M. DE LAMARZELLE.--Vous trouvez que c’est accablant?

M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--Non, c’est trop ridicule.

M. HERRIOT.--C’est trop indigent!

M. DE LAMARZELLE.--Si nous sommes du même avis, j’épargne cette lecture au Sénat. Je n’ai rien exagéré en employant ce néologisme «Rodinolâtrie»: lorsque ses partisans vous parlent des œuvres de Rodin ils vous disent que ce n’est pas seulement de l’admiration qu’on doit avoir pour elles, mais de la dévotion. Et je lis dans le rapport de la Chambre:

«Ses marbres échouant chez d’opulents barbares des deux mondes...» Monsieur Lintilhac, on est bien dur pour ces Américains dont vous parliez tout à l’heure, qui se disputent à prix d’or les œuvres de Rodin, où ils ne seraient pas entourés de la dévotion qu’ils méritent.»

M. LE RAPPORTEUR.--Je n’ai pas à défendre le rapport de la Chambre, mettez-moi hors de cause.

M. DE LAMARZELLE.--Je cite le rapport de la Chambre.

M. LE RAPPORTEUR.--Il est très bien, mais ce n’est pas le mien.

M. DE LAMARZELLE.--Tous les mots du culte se retrouvent sur les lèvres des adorateurs de M. Rodin; M. Dalimier, l’honorable sous-secrétaire d’État que je vois à son banc, lorsqu’il va à Meudon, ne parlera pas d’un «voyage», mais d’un «pèlerinage».

M. LE RAPPORTEUR.--On le dit pour Bayreuth, on le dit pour la maison de Victor Hugo, pour la maison de Gœthe.

M. DE LAMARZELLE.--Nous ne sommes donc pas complètement laïcisés, contrairement à ce que vous disiez tout à l’heure.

M. LE RAPPORTEUR.--C’est que les adorateurs du beau peuvent avoir un culte de latrie pour les créateurs du beau.

M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Cela prouve notre respect pour les grands artistes.

M. DE LAMARZELLE.--L’honorable rapporteur de la Chambre dit encore: «Il a vaincu toutes les résistances, il a soumis le public à son goût, qui est le bon.»

Répondant à une interruption, il ajoute: «Je parle de ses débuts. Mais depuis, tout le monde s’est incliné devant le génie de Rodin... Il suffit de voir la pétition de tous les artistes et de tous les littérateurs en faveur du musée Rodin.»

Il n’y avait aucune opposition des artistes ou des littérateurs à ce moment, cela se conçoit: le rapport avait été déposé, imprimé, distribué et discuté en quarante-huit heures.

Et puis, je dois le dire, il est dangereux de s’attaquer à M. Rodin: on est bafoué, injurié, lorsqu’on fait la moindre critique, lorsqu’on ne fait pas la génuflexion obligée devant le génie de M. Rodin. Les artistes ne sont pas habitués, comme nous, à recevoir les injures des journaux. Pour nous cela ne compte pas, cela n’existe pas, nous savons ce qu’en vaut l’aune, mais les artistes n’ont pas l’habitude de nos luttes.

Je ne m’étonnais pas, d’ailleurs, que lors de la discussion du projet de loi par la Chambre des députés, on n’opposât pas de protestations aux éloges dithyrambiques de la pétition présentée à la Commission. Voici comment l’on est traité lorsqu’on s’attaque à M. Rodin, ce sont des échantillons pris dans le rapport de la Chambre des députés: «amateur de poncif», «confrère médiocre», «sot». «Il néglige les sottises de ceux qui ont des yeux pour ne point voir»; «Béotien de Paris et d’ailleurs», «homme incapable d’une émotion», l’art académique, ajoute-t-on, ne produit que des fantômes».

Enfin, quand le temps lui a permis de se faire jour, la protestation est venue et elle est signée de noms d’artistes qui ont fait leurs preuves.

Ce sont MM. Luc-Olivier Merson, Antonin Mercié, Marqueste, Laloux, Denys Puech, Verlet, Dr Richet, Guiffrey, Babelon, Girault, Théodore Dubois, Jules Coutan, auxquels s’ajoutent, en dehors de l’Académie, ceux de MM. Lecomte du Nouy, Biard d’Aunet, Stanislas Meunier, Lionel Boyer, etc.

Et voici encore quelques échantillons des injures qu’on continue d’entendre:

«Tous les «pompiers» de l’Institut, gâcheurs de plâtre, forçats de l’obscurité, bagnards de la médiocrité...»

«Mais ce blème troupeau que ronge l’envie et que la jalousie dévore, n’est là que par surcroît.»

Dans un autre article, on appelle tous ces éminents artistes des zéros néant; et l’on dit:

«Sous le nom imagé de «M. Zéronéant», j’ai tracé, l’autre jour, le portrait idéal de ces bonzes, confits dans leur médiocrité et reluisants de jalousie, que nous voyons se liguer contre Rodin dont la gloire lumineuse et l’éclatant génie les aveuglent.»

Enfin, le même journal nous transporte chez les jeunes, et voici comment on y traite ces artistes dont les noms sont honorés et appréciés du public, comme vous savez.

Le Rembrandt du nouvel art--ce ne doit pas être le premier venu--s’insurge et tempête «contre la bêtise bornée, l’incompréhension volontaire--ce qui est le dernier mot de l’injure--des curés de l’art officiel». Tous ces gens crient très haut leur mépris, leur colère contre la campagne abjecte menée par les mercantis de l’Institut--vous voyez qu’on ne distingue pas--par les pompiers du Grand-Palais contre l’art français en la personne de son génie le plus intense.

«Alors que les agrandissements photographiques de M. Bonnat, les chromos de M. Luc-Olivier Merson, dit-on encore, seront relégués depuis longtemps dans les combles municipaux, les divagations des modernes et ultra-modernes resteront comme les tablettes où s’inscrit l’histoire de la prime jeunesse d’un siècle.

«Impressionnistes, cubistes et futuristes composent l’extrême-gauche de l’art, en face des eunuques de l’Institut, ils sont jeunes, débordants de vie et du désir de vivre cette vie selon leurs conceptions artistiques.»

Et enfin, quelle est la sanction? Elle est bien simple:

«Il faut qu’à l’avenir des titres pareils ne puissent plus donner à des êtres manifestement nuls le droit de parler et d’agir comme s’ils étaient des hommes.

«C’est pourquoi, à tous les artistes qui ont eu à souffrir du contact de ces Pharisiens de l’art, je propose une campagne pour la suppression de l’Institut, et en particulier de l’Académie des Beaux-Arts, et le retour à la nation des dons et legs dont ils ont bénéficié jusqu’à ce jour. Prenons date.»

M. LE RAPPORTEUR.--C’est la jeunesse!

M. DE LAMARZELLE.--On voit donc, par ce que je viens de dire, par l’opposition que j’ai faite entre les partisans passionnés de Rodin et les adversaires passionnés de ce grand sculpteur, que l’honorable M. Jules-Louis Breton, qui porte un nom célèbre dans l’art français, n’a rien exagéré quand il a dit:

«Les manifestations artistiques de M. Rodin, tapageuses et excessives, ont eu la plus déplorable influence sur l’orientation artistique de ces dernières années.

«Malheureusement pour l’art français, il était populaire à l’étranger.

«Je considère, par suite, qu’il y aurait danger, au point de vue des belles traditions artistiques de notre pays, à voter le projet.»

Donc, messieurs, comme vous le voyez, il est absolument faux de dire ce que vous n’avez pas dit, mais ce qu’a dit l’honorable M. Simyan, avant, d’ailleurs, que la protestation se fût élevée, à savoir que Rodin, à l’heure actuelle, n’est plus contesté. Ici, je conviens qu’il faut s’entendre: il faut éviter une équivoque qu’on est toujours prêt à faire. Ce n’est pas le talent de M. Rodin qui est contesté. Je serais tout prêt, pour mon compte, à traiter de béotien celui qui contesterait le talent de Rodin.

M. LE RAPPORTEUR.--Eh bien, nous voilà d’accord!

M. DE LAMARZELLE.--Vous allez voir que non! Ce n’est pas là la question...

M. LE RAPPORTEUR.--Pour la Commission, c’est toute la question?

M. DE LAMARZELLE.--Ce qui est en question, c’est l’usage que M. Rodin a fait de son talent en le mettant au service d’une conception d’art qui est contestée et qui n’a pas eu la consécration du temps. Il n’y a pas d’autre point en discussion. Ce n’est pas parce que Rodin a du talent que se fait ce concert d’éloges autour de lui; il se fait autour de la conception d’art au service de laquelle Rodin a mis son réel et incontestable talent. C’est là toute la question.

Dans cette discussion passionnée des deux côtés qui existe dans cette affaire et où il n’y a rien que cette question, je vous demande si l’État doit prendre parti. Il ne l’a jamais fait dans des discussions de ce genre. C’est M. Léon Bérard qui, à la Chambre des députés, dans un spirituel discours, a montré à quel point Delacroix avait été contesté de son temps; il vous a montré Louis-Philippe achetant des Delacroix et les faisant mettre au Luxembourg pour que le temps pût les faire juger.

Dans cette discussion, j’ai le regret de vous dire, non pas en mon nom personnel, ce que l’on pense de vous--et ce n’est certes pas à l’honorable M. Lintilhac que je m’adresse. Je vous lirai un article, non d’un journal passionné, mais d’un des journaux les plus graves, du journal grave par excellence, _Le Temps_, qui est l’organe des parlementaires.

Dans cet article très spirituel sur les «parlementaires», le rédacteur évoque l’ombre de Baudelaire. C’est une espèce de dialogue des morts entre Baudelaire et lui. Baudelaire arrive à mettre la question sur le projet de la donation Rodin, et voici ce qu’il dit:

«Il y a trente ans, vingt ans même, les députés eussent répliqué à la proposition qu’on vient de leur faire et qu’ils ont votée: «la postérité jugera: pour nous, ce n’est pas notre affaire.» A cette heure, au contraire, ils se sont dit: «la postérité nous jugera.» C’est peut-être très beau, les machines de ce M. Rodin; on ne sait jamais!

Et alors, d’une façon plutôt méchante, mais que je crois vraie, Baudelaire ajoute: «Sur les cinq cents élus qui ont attribué l’hôtel Biron aux œuvres de M. Rodin, il n’en est pas cinquante qui puissent se souvenir avoir vu une statue de cet éminent sculpteur; il n’en est certainement pas dix qui aient une opinion personnelle sur son talent.»

Je crois, messieurs, que c’est la moralité de ce débat.

Dans ces dix, monsieur Lintilhac, je vous comprends, je n’ai pas besoin de le dire.

M. LE RAPPORTEUR.--Il y a bien quelques députés qui ont traversé le Palais-Royal et regardé le Panthéon!

M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--D’autres ont pu aller aussi au musée du Luxembourg.

M. DE LAMARZELLE.--J’arrive à un point que je n’aurais pas traité, mon cher collègue, si vous ne l’aviez pas introduit dans le débat.

Vous avez dit: «Cette opposition ne se ferait pas à ce projet si l’on n’avait pas installé les œuvres de M. Rodin dans un ancien couvent.

M. LE RAPPORTEUR.--C’est vrai. Du moins elle ne se ferait pas ici.