Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon

Part 18

Chapter 183,752 wordsPublic domain

Je déclare d’abord que, loin de déplorer ces sortes de querelles, je les crois fécondes,--du moins quand on n’en fait pas des arguments politiques,--car c’est «pour les envieux excités» que nombre d’artistes ou d’écrivains sont montés au comble de leur art. Elles sont vieilles, d’ailleurs, comme les arts et métiers; il y a trois mille ans qu’on disait: «Le potier est jaloux du potier, le menuisier du menuisier; et tout n’en va que mieux à l’atelier.» Phidias avait des détracteurs acharnés, et le fronton du Parthénon reste incomparable. Ghibert et Donatello se poursuivaient de critiques réciproques et acérées et ce sont les deux créateurs de la sculpture moderne. Autour de Raphaël, on cabalait contre Michel-Ange, ce qui ne l’empêchait pas de peindre la Sixtine. Nous avons eu, en musique, la querelle des Gluckistes et des Piccinistes qui, selon le mot de Jean-Jacques, «déboucha les oreilles françaises», comme nous avions eu, en littérature, celle des Cornéliens et des Raciniens, qui se renouvela en celle des romantiques et des classiques, puis des naturalistes, laquelle dure encore, et tant mieux! Quand il n’y aura plus de libre querelle d’art et de littérature, c’est qu’il n’y aura plus de création artistique ou littéraire. Les chefs-d’œuvre seront devenus des modèles incompris que copieront mécaniquement, en figures stylisées, des élèves bien sages et bien stériles, et dans les écoles mornes régneront, montant la garde autour des poncifs, ces pions du beau. (_Applaudissements répétés._)

Mais nous n’en sommes pas là. Nous avons des sculpteurs, comme Falguière et Mercié et dix autres, dont les noms sont parmi les gloires de la France, dont les œuvres sont l’orgueil de nos musées et de nos places publiques, et la suprême parure de nos monuments. Mais ces maîtres ont derrière eux le troupeau servile des copistes, le chœur intransigeant des thuriféraires, et qui s’intitulent l’école. Là, l’inspiration des maîtres originaux est érigée en dogme par les uns, et leur technique est tournée en recette par les autres. (_Sourires approbatifs._) Dans cette langue du geste qu’est la sculpture, l’école fait un choix, et on compose un vocabulaire en dehors duquel elle décrète que ne saurait s’exprimer l’éloquence du corps, sans patoiser. Elle prétend que les titres de noblesse de cette langue châtiée par leur goût étroit sont dans l’antiquité même, et pour le prouver, elle fait un tri dans les antiques. Elle traite de décadents ou d’archaïques ceux qui donnent trop évidemment tort à sa théorie de la sculpture canonique, statique, et qui montrent qu’il y a aussi de l’eurythmie dans la sculpture en mouvement, traduisant le dynamisme des sentiments et des passions, tels que le _Laocoon_, les _Lutteurs_, le _Gladiateur_, le _Discobole_ de Myrhon.

La découverte du fronton occidental du temple d’Olympie, où se voit la bataille des Lapithes et des Centaures, si dramatique et si réaliste en son classicisme incontestable, la jeta dans un étonnement dont elle n’est pas encore revenue. (_Sourires._) Mais elle ne s’en tint que plus obstinément à son répertoire conventionnel de postures, à son vocabulaire de gestes châtié, académisé! Certes, quand un vrai maître parle cette langue, elle peut être fort éloquente--il y a les Racines de la sculpture--mais elle a l’inconvénient de pouvoir être vite apprise par la médiocrité et de prêter déplorablement au pastiche, et alors «sur le Racine mort, le Campistron pullule». (_Très bien! très bien!_)

De là, dans nos musées et sur nos places, tant d’œuvres froides, aux gestes convenus, répétés en cadence et à satiété par les figures de bronze ou de marbre, comme par les figurants d’un ballet, aux attitudes apprises, aux hanchements prétentieux, aux gestes arrondis et où le sujet «fait le beau», théâtralement.

Leurs auteurs à la douzaine en tirent honneur et profit, sans trop de peine. De là leur colère contre qui vient les troubler dans la tranquille possession de ce monopole. Cette école a pour devise le beau vers du poète:

Je hais le mouvement qui déplace les lignes.

Et ceux qui en sculptent de tels, ajoute-t-elle in petto. (_Applaudissements._)

Vienne un artiste que son tempérament porte vers une statuaire autrement et plus pathétique, qui soit de la lignée des auteurs du _Milon de Crotone_, de la _Marseillaise_, de la _Danse_, qui ose trouver trop étroite la convention stylisée, qui, par l’observation directe du modèle et de la vie et de tous les maîtres classiques ou gothiques, ose puiser au trésor des gestes libres, d’après nature, quel émoi chez les doctrinaires de l’école, quelle clameur de haro chez les pasticheurs à la douzaine et qui forcent quelques maîtres à faire chorus! Sus au prétendu révolutionnaire! Et voilà justement le cas de Rodin.

Ses œuvres apparurent à l’école comme un défi d’une insolence croissante, depuis la première, l’_Homme au nez cassé_, jusqu’aux _Bourgeois de Calais_, en attendant le _Balzac_ que ne leur fit pas pardonner le _Baiser_ exposé au même Salon.

Entre les deux conceptions de l’art, le conflit éclata aussitôt. Le buste dit l’_Homme au nez cassé_ dont tous les grands musées tiennent aujourd’hui à honneur d’avoir un exemplaire, est refusé au Salon, comme son auteur l’avait été, et par trois fois, à l’école des Beaux-Arts. Et pourtant, par la largeur de la facture tout antique, par la force expressive, ce buste est l’aîné authentique de tant d’autres qui suffiraient seuls à la gloire de Rodin, où la personnalité des modèles est si évidente, si puissamment concentrée, caractérisée et rendue, qu’en les rapprochant des originaux, qui les a connus vivants sent monter à ses lèvres, à l’adresse de leur auteur, pour traduire son admiration, l’hyperbole laudative de l’inscription antique: «De toi ou de la vie, qui a imité l’autre?» (_Applaudissements._)

Cependant, l’artiste pauvre a modelé l’_Homme au nez cassé_ dans une écurie humide, ouverte à tous les vents, et vit de son métier de décorateur, dans une gêne qui durera jusqu’à la cinquantaine, ne se décourage pas. Cela seul mériterait le respect. (_Vifs applaudissements._)

Il présente au Salon l’_Age d’airain_, sa première statue. On l’admet, mais c’est pour crier: «Au voleur!»

M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--_L’Age d’airain est un chef-d’œuvre._

M. LE RAPPORTEUR.--Le chœur des écolâtres déclare que l’auteur a triché au jeu et que le torse est moulé sur nature, comme si jamais moulage pouvait traduire la sève, le frémissement de vie qui monte des pieds à la tête de cet éphèbe s’éveillant à la nature. Pour se disculper, l’artiste envoie un moulage du torse du soldat belge qui lui a servi de modèle et donne à comparer.

D’ailleurs, avant cette démonstration par l’absurde, les vrais artistes, Falguière et Guillaume en tête, ne s’y étaient pas trompés et avaient défendu le loyal sculpteur contre cette accusation aussi sotte que perfide. En fait, du premier coup et avec la nature pour seul guide, la nature dont il a dit qu’elle est la «source de toute beauté et que l’artiste qui s’est approché d’elle ne transmet que ce qu’elle lui a révélé», il avait créé un de ces _bronzes respirants_, à la grecque, dont Virgile parle avec envie. J’ai vu l’_Hermès_ de Praxitèle, sous le ciel d’Olympie, et la vivante poitrine de ce chef-d’œuvre de l’éphébie antique ne respire pas mieux que celle de l’_Age d’airain_. (_Vifs applaudissements._)

Là encore, le coup d’essai était un coup de maître: la maîtrise de Rodin s’y affirmait déjà tout entière.

Je ne passerai pas à cette tribune une revue de l’œuvre de Rodin. Je l’ai esquissée dans mon rapport, pour motiver la décision de votre Commission et selon le mandat exprès qu’elle m’en avait donné.

M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--Vous vous en êtes très bien acquitté.

M. LE RAPPORTEUR.--Mais si de pareils commentaires peuvent s’écrire, parce que le lecteur sérieux en soutient la lecture en se reportant à la vue des œuvres qui les dictèrent, ils risquent d’ennuyer ceux qui les entendent formuler, en l’absence des œuvres, surtout quand leur esprit est assiégé et leur temps pris par des préoccupations aussi graves que les nôtres. (_Parlez! parlez!_) J’ai même à vous remercier de l’attention que vous m’avez accordée dans de pareilles circonstances et je m’efforcerai de n’en pas abuser dans ce qui me reste à dire sur la donation Rodin et son auteur.

Je me bornerai à faire sur les mérites de l’œuvre à laquelle est destiné le futur musée, une remarque générale que je motiverai sommairement et qui vient d’être indiquée éloquemment par M. Steeg. La voici: ce prétendu révolutionnaire est, au fond, un traditionnaliste, et des plus fervents.

Un des principaux attraits de son œuvre est justement d’y voir l’émulation constante de son originalité avec les chefs-d’œuvre du passé--classiques, renaissants ou gothiques--pour apprendre de l’art même à franchir ses limites.

Quelle œuvre de sculpture moderne est, en effet, dans l’inspiration et dans l’exécution, plus voisine des antiques que le groupe de la _Mort d’Alceste_? C’est le pathétique même d’Euripide. Y a-t-il, dans nos musées, rien de plus classique par la largeur des plans, l’équilibre des masses, la franchise du modelé et la force contenue, la foi du sentiment, que _Le Baiser_? Qui donc a, de nos jours, plus élégamment et plus puissamment interprété les vieux mythes que l’auteur de l’_Orphée suppliant les Dieux_, de l’_Apollon vainqueur_, de l’_Amour et Psyché_, des _Danaïdes_ au supplice et de cette Centauresse symbolique, fouillant le sol de son rude sabot, tandis que son buste délicat et haletant se tend éperdument vers la chimère et que se combattent si pathétiquement en elle l’instinct de la bête et l’idéalisme de la femme? (_Applaudissements._)

Et les maîtres de la Renaissance, après ceux de l’antiquité--dont il s’entourait pieusement en travaillant--ont-ils eu un plus authentique successeur que ce même Rodin? Son _Saint Jean-Baptiste_ n’est-il pas le frère, en rusticité expressive, de ces paysans en qui les délicats reprochaient à Donatello d’incarner ses apôtres? Et qui donc a mieux regardé Michel-Ange? Revenez voir, après une visite aux _Esclaves_ du Louvres, celui de Rodin, l’_Adam naissant_ qui hanche de même et déjà si douloureusement sous le poids de la vie qu’il vient de recevoir? Et son _Ariane_ ne dort-elle pas le même et vivant sommeil que _La Nuit_?

Mais, pour mesurer l’originalité de Rodin dans l’émulation avec «le sublime Michel-Ange», disciple du «grand Donatello», comme on disait alors, comparez le _Penseur_ du Panthéon--oui, celui-là même qu’on appelait tout à l’heure à cette tribune, un _pithécanthrope_, tout comme fait certain interlocuteur d’un dialogue de Guiglielmo Fennero, auquel un autre répond que derrière toute œuvre de Rodin il y a une idée et qu’il faut avoir des nerfs différents pour chaque artiste--comparez-le à celui du tombeau de Laurent de Médicis.

Dans l’un la carrure puissante, la curiosité réfléchie de la pensée renaissante devant la résurrection de la vie en beauté et de la science, pleine de promesses; dans l’autre, l’idée faisant effort pour se dégager du corps d’athlète qu’elle habite et tourmente, l’anxiété crispée qui convient à la pensée contemporaine, se penchant sur des énigmes plus poignantes--par exemple le problème politique et social du bonheur toujours à l’état aigu, la complicité monstrueuse de la science et de la barbarie contre le droit et la civilisation. (_Applaudissements répétés._)

Quelle force suggestive, là et ailleurs, dans le symbolisme des formes, dans toute cette sculpture intellectuelle! N’est-ce pas là créer au sens le plus élevé du mot? Rodin est le poète du marbre. (_Applaudissements._)

Son originalité dans l’émulation n’est pas moindre, quand il s’inspire des maîtres gothiques, mais elle est moins facile à entendre et à goûter; elle a même donné naissance à d’orageux malentendus. Mais la beauté de certaines œuvres de cette troisième inspiration n’en est pas moins certaine et moins durable; par exemple, dans ces _Bourgeois de Calais_ où il a fait, en sculpture, avec la convention une rupture aussi éclatante et qui sera aussi féconde que celle de son ami Puvis de Chavannes, en peinture, à l’école du Giotto.

Aux groupes pyramidants, en cadence de ballet, il a osé substituer une bande de figures comme on en voit aux parvis de ces cathédrales dont il a si bien parlé, où chacun des personnages, acteur sincère du drame commun qui les étreint et les unit tous, fait pathétiquement son geste individuel--«chacun à son enseigne», comme disent les rubriques des metteurs en scène de ces _mystères_ dramatiques qui ont fidèlement inspiré le réalisme expressif des anonymes _imagiers_ de notre art gothique. Est-ce que ce pathétique ne prend pas aux entrailles qui s’y laisse aller de bonne foi, comme voulait Molière? (_Marques d’approbation._)

Quelque divers, d’ailleurs, que soient les sentiments qu’on éprouve au spectacle de l’œuvre énorme et mêlé de Rodin, comment nier qu’il apparaît, dans vingt chefs-d’œuvre, une puissante et admirable synthèse, toute moderne, au confluent de l’art classique et de l’art gothique dont elle s’inspire tour à tour, sans quitter jamais la nature d’un pays?

Or, la confidence curieuse et suggestive des efforts d’où est sortie une si vaste production, sera faite aux visiteurs du musée Rodin par les ébauches, maquettes et moulages légués aussi par lui à l’État. En offrant le spectacle complet de la laborieuse évolution du maître de céans, ce musée apparaîtra, aux artistes et aux amateurs, riche en formules et en émotions esthétiques. (_Applaudissements._)

Le grand public lui-même, qui a l’intuition profonde des passions, s’initiera peu à peu à cet art, grâce à sa sincérité et à son pathétique: il y goûtera de plus en plus ces émotions de la forme expressive, ce frisson du beau que les législateurs de toutes les civilisations, y compris la chrétienne...

M. DE LAMARZELLE.--Surtout la civilisation chrétienne.

M. LE RAPPORTEUR.--Oui... ce frisson du beau qu’elles ont considéré comme un stimulant nécessaire et un précieux auxiliaire de l’éducation du peuple. (_Très bien!_)

M. GAUDIN DE VILLAINE.--L’hospitalisation d’un artiste vivant n’a pas de rapport avec ce que vous exposez!

M. LE RAPPORTEUR.--Vous voulez que tout ce qu’on dit ait du rapport avec les seules choses que vous dites. On peut en penser d’autres, sur le sujet en discussion, et les développer. J’use de mon droit, en restant maître de l’ordre de ma discussion. Mais, dès qu’on sort de votre chemin, on se jette dans les chemins de traverse, à votre compte; et on est aussi un révolutionnaire!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Mais non!

M. LE RAPPORTEUR.--Je continue donc mon chemin, ne vous en déplaise, et j’arrive, d’ailleurs, au bout.

Mais, objecte-t-on, ce n’était pas le moment de vous occuper de la création d’un musée Rodin. D’abord, en ce moment, ce n’est pas nous qui l’avons choisi: c’est l’échéance du contrat qui nous l’a imposé. Ce n’est pas le moment, dites-vous: mais est-ce le moment de diminuer nos gloires en les discutant, ou de les exalter? (_Très bien! très bien!_)

Comment! nous avons un artiste dont la célébrité rayonne dans les deux mondes, dont l’œuvre est commentée par des études dans toutes les langues civilisées,--j’en ai vu une en japonais,--dont les productions, alors que certaines en marchandent le cadeau, sont guettées par l’or de l’étranger,--hier, on lui offrait, pour un buste de Shakespeare, 160.000 francs,--qui a, dans les villes capitales, des monuments à son nom, tout un musée à San-Francisco, une salle au _Kensington_ de Londres, trois salles au _Metropolitan_ de New-York, dont la personne, quand elle passe la frontière, est l’objet d’ovations inouïes,--à son dernier voyage à Londres, on dételait les chevaux de sa voiture, pour la traîner en triomphe, et on le proclamait docteur de l’Université d’Oxford,--et certains disent que ce n’est pas le moment de rappeler au monde que la France sait aussi admirer ses artistes? Si, c’est bien le moment, monsieur, d’exulter, d’arborer et d’exposer nos gloires, ne fût-ce que pour rappeler aux nations civilisées ce qu’elles doivent au génie de l’Athènes moderne.

Ah! messieurs, défions-nous, plus que jamais, de cette manie nationale, redoutable, envers de nos qualités critiques, qui nous pousse, comme par une suprême élégance, à nous dénigrer nous-mêmes (_Vive approbation_), à nous dénigrer aux yeux du reste du monde, où nous n’avons pas que des amis et où certains, peut-être même parmi les neutres, ne demandent pas mieux que de nous prendre au mot (_Assentiment_), ainsi que j’avais l’honneur de vous le rappeler à cette tribune, dans la querelle contre la Sorbonne, à la veille même de la guerre et ne croyant pas si bien dire, hélas! (_Applaudissements._)

Si l’on avait un Rodin, de l’autre côté du Rhin, ce n’est pas en ce moment, ni jamais, qu’on mettrait les écrans de la critique devant les rayons de sa gloire. Autour de lui, quel chœur retentirait du barbare «au-dessus de tout!» (_Nouveaux applaudissements._) N’en ayant pas, on y fait quand même, par bluff, des gestes de kultur artistique: n’est-ce pas hier, en pleine guerre, qu’on affectait d’y payer 900.000 marks, 1.275.000 francs, un antique enlevé à notre séquestre? Et ce ne serait pas pour nous le moment de faire un geste aussi sincère qu’élégant, un de ces gestes bien français--comme celui qui datait de l’angoisse de Moscou le décret de réorganisation de la Comédie-Française--en donnant à une gloire du pays de France l’hospitalité nationale qu’elle demande et paye en une si belle monnaie? (_Très bien! très bien!_) Votre Commission, qui vous propose de le faire, peut adresser à ses contradicteurs la réponse même des Athéniens à leurs détracteurs, au cœur même d’une guerre à mort, malgré laquelle ils ne désertaient pas le culte de la beauté: «Oui, nous avons l’amour du beau, riposte le président du Conseil d’alors, qui avait nom Périclès.» (_Rires approbatifs._) Mais un amour où le bon goût et le budget trouvent leur compte. J’espère, messieurs, que c’est aussi ce que vous allez dire par votre vote, pour l’honneur de la République qui, ici comme en tout et pour tout, entend bien rester laïque et athénienne. (_Double salve d’applaudissements._--_L’orateur, en regagnant sa place, reçoit les félicitations d’un grand nombre de ses collègues._)

M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. de Lamarzelle.

M. DE LAMARZELLE.--Messieurs, avant de répondre aux arguments de l’honorable rapporteur, je voudrais vous résumer l’histoire du projet que nous discutons, histoire incroyable, absolument invraisemblable, je le reconnais, mais authentiquée par la discussion même de la Chambre des députés. Elle a été racontée par M. Léon Bérard à la Commission de l’Enseignement de la Chambre des députés. M. Jules-Louis Breton l’a reprise devant l’autre Assemblée; M. Bérard ne l’a pas niée; M. Jules-Louis Breton l’a même mis au défi d’en contester une seule partie et le défi n’a pas été relevé.

Telles sont les autorités sur lesquelles je vais m’appuyer pour exposer, à mon tour, cette histoire du projet Rodin. Voici les faits:

Ainsi que mon excellent ami Gaudin de Villaine vous l’a expliqué, c’est en 1911 que fut votée une loi permettant à l’État d’acquérir l’hôtel Biron.

Le but de cette loi, c’était d’abord de nous conserver, comme on l’a dit tout à l’heure, le chef-d’œuvre de Gabriel et de mettre le public en possession d’un parc magnifique. Depuis cette époque 1911, rien n’a été fait; et, lorsqu’on passe boulevard des Invalides, devant ces murs éventrés, on aperçoit cet admirable hôtel que l’on décrivait si bien tout à l’heure, dans un état lamentable de délabrement. Le parc est livré aux mauvaises herbes, à tel point que je pourrais citer ici des hommes qui y ont chassé le lapin, il n’y a pas longtemps encore!

Enfin, quand on contemple ce domaine, on a la sensation qu’il appartient à un propriétaire en train de se ruiner; spectacle d’autant plus lamentable que l’on constate que le domaine était magnifique.

Une autre remarque a été faite: sur cet immeuble, on n’a jamais vu flotter, pendant l’horrible guerre que nous traversons, le drapeau d’une ambulance; tandis que nos écoles publiques et privées, au détriment des enfants qu’elles enseignent, ont recueilli chez elles des blessés, dans cet hôtel il n’y a rien!

M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT DES BEAUX-ARTS.--Je vous demande pardon!

_Un sénateur à gauche._--Il y a l’œuvre de l’hôtel Biron.

M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Il y a un ouvroir, une garderie d’enfants, une école de préapprentissage depuis le mois d’août 1914.

M. DE LAMARZELLE.--Dans tous les cas, il n’y a pas de blessés.

M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--On ne peut pas tout y mettre à la fois!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Il y avait aussi d’autres locataires, moins recommandables.

M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Pas depuis la guerre.

M. DE LAMARZELLE.--Que s’est-il passé? Puisque l’immeuble a été laissé dans cet état de délabrement, l’État a voulu donner à l’hôtel Biron sa destination légale; il s’est alors trouvé en présence des locataires admis par le liquidateur de la Congrégation, à savoir: une actrice, Mlle Jeanne Bloch; un acteur, M. de Max; enfin, M. Auguste Rodin, le sculpteur illustre que l’on a célébré tout à l’heure. Il ne fut pas difficile à l’État d’expulser Mlle Jeanne Bloch; M. de Max fit plus de difficultés; quant à M. Rodin, je cite ici M. Jules-Louis Breton:

«Quand il fallut s’attaquer à M. Rodin, ce fut, cette fois, matériellement impossible, l’Administration des Beaux-Arts n’ayant pu, malgré ses longs et louables efforts, arriver à le faire consentir à déménager.»

L’État fit donc de louables efforts, comme vous le voyez, pour exécuter la loi; mais Rodin est un homme au-dessus des lois. Si, au lieu d’un locataire, il s’était agi d’expulser un propriétaire et si ce propriétaire avait été de ceux dont il était question tout à l’heure et dont je ne voulais pas parler, oh! alors, on aurait trouvé moyen d’exécuter la volonté du législateur et d’invoquer «les justes lois». M. Rodin est une puissance, un dieu que vous avez entendu éloquemment célébrer tout à l’heure par l’honorable M. Lintilhac!

On ne l’a pas expulsé, cependant, et cette situation a duré cinq ans; en sorte que le projet de loi en ce moment soumis à votre examen constitue ce que M. Jules-Louis Breton a appelé très bien: la solution élégante de cette question très épineuse. (_Très bien! à droite._)

La solution élégante, vous la voyez: Rodin se dresse contre la loi; il ne veut pas obéir à une loi en vertu de laquelle l’État fait les plus louables efforts pour le chasser d’un immeuble appartenant à l’État. La solution est toute simple: Rodin désobéit à la loi? eh bien, nous allons faire une autre loi, en vertu de laquelle Rodin, dorénavant, sera chez lui!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--C’est l’inverse du moratorium!

M. DE LAMARZELLE.--C’est ce que j’allais dire. Si donc on avait obéi à la loi, ce n’est pas ce critique d’art fin et délicat que vous venez d’entendre que l’on aurait envoyé chez M. Rodin, ce serait,--et c’eût été plus logique,--un commissaire ou rapporteur de la Commission du moratorium des loyers de la Chambre ou du Sénat. Mais on a élevé cette question et nous en sommes arrivés aujourd’hui, au Sénat et à la Chambre, à discuter sur l’œuvre de M. Rodin.

Nous venons d’entendre un homme extrêmement compétent, un critique d’art de premier ordre, dont le rapport est beaucoup plus d’un artiste que d’un homme politique; mais, en fait, nous sommes parfaitement incompétents pour discuter une pareille question et pour en juger, et je vous montrerai tout à l’heure que, dans la presse, on a dit avec raison que ce n’était pas l’affaire du Parlement de décider pour ou contre dans une question qui est purement d’art.