Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 17
Nous avons eu--et l’honorable M. Gaudin de Villaine avait raison tout à l’heure de rappeler le grand service qu’il rendit alors--la même préoccupation. Des spéculateurs aux aguets méditaient le dépècement de ce domaine et en préparaient l’horrible lotissement; nous avons été d’accord, à la Commission du budget de la Chambre, dont je faisais alors partie, avec notre collègue, pour que l’État fît l’acquisition de ce chef-d’œuvre d’un des maîtres de l’architecture française. Pour le dire, en passant, il faut reconnaître qu’à notre époque démocratique, le culte des belles choses n’a pas périclité autant qu’on le prétend parfois. Ce n’est pas aujourd’hui, c’est en des temps moins plébéiens, moins détachés des vénérations anciennes, que l’on a accepté qu’une merveille comme le palais des Papes d’Avignon, fût transformé en une caserne d’artillerie, et l’oratoire aux fresques délicates, dans lequel un prêtre s’agenouillait devant son Dieu, converti en cuisine régimentaire!
M. DE LAMARZELLE.--Nous sommes d’accord avec vous sur ce point.
M. STEEG.--J’ajoute que, depuis quelques années, c’est grâce aux efforts et du Parlement et des sous-secrétaires d’État aux Beaux-Arts, que l’on s’est efforcé de restituer le palais des Papes dans son antique splendeur.
M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--On l’a bien abîmé en le restaurant!
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Mais vous n’avez pas réussi.
M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Il est en pleine restauration!
M. T. STEEG.--Nous n’aurions pas eu à le restaurer si d’autres, avant nous, ne l’avaient pas laissé dégrader.
Messieurs, telle est la donation qui nous a été faite, telle est l’offre qui nous a été apportée par le maître Rodin. Je dis qu’il convient de l’accepter avec gratitude et surtout avec empressement.
Eh oui! avec empressement. Pensez-vous qu’au point où l’a porté l’ascension de sa renommée, Rodin eût été embarrassé pour bâtir son propre musée? N’eût-il pas trouvé, s’il l’eût fallu, dans le concours de ses fidèles innombrables, les ressources nécessaires à l’édification du palais de sa gloire?
On a parlé, ici et ailleurs, du culte dont, aux États-Unis et dans les pays scandinaves, son œuvre est l’objet.
Certes, il faut ici faire leur part et au snobisme et à la mode. Il est possible aussi que quelques-uns se détournent de ces thuriféraires d’outre-mer ou de ces fanatiques de tous pays, qui, se pâmant aujourd’hui d’extase, fussent, il y a trente ans de cela, demeurés indifférents ou ironiques devant les chefs-d’œuvre de leur idole. Il est possible aussi que quelques-uns se détournent de lui le jour où le vote de la Chambre et celui du Sénat leur auront montré que ce n’est pas seulement une élite exceptionnelle ou un cénacle compliqué et raffiné qui goûte et admire l’œuvre de Rodin.
Tenons, messieurs, ces manifestations lointaines pour non avenues. En France, nous entendons la voix de toute une génération d’artistes...
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ah! non. Je possède de nombreuses lettres d’artistes qui protestent.
M. T. STEEG.--En face de la protestation des uns, vous trouverez l’adhésion des autres.
Il y a quelques années, les plus grands noms de la littérature et de l’art signaient une pétition demandant la création du musée Rodin. Tout récemment, les membres de la Société nationale des Beaux-Arts apportaient au projet de convention qui vous est soumis une adhésion éloquente et reconnaissante. (_Très bien! très bien!_)
Mais pourquoi chercher des autorités? Aurions-nous des yeux pour ne point voir? Lisez le rapport de M. Lintilhac, et, sous la conduite de ce guide précis, averti et éloquent, allez voir l’œuvre de Rodin. L’auteur des bustes les plus beaux que l’on ait faits depuis Donatello, l’artiste qui a animé des formes exquises ou superbes, palpitantes de vie charnelle ou frémissantes de pensée, le poète épique des _Bourgeois de Calais_ et du _Monument de Victor Hugo_ est un maître dont Athènes et Florence auraient revendiqué la gloire, comme nous le faisons aujourd’hui. (Vives _approbations à gauche._)
J’entends bien l’objection que l’on nous a sans cesse répétée: «Vous allez créer un précédent redoutable.» Cette perspective n’est pas pour m’effrayer. Que d’autres artistes nous apportent des dons semblables et nous ne rebuterons pas leur bonne volonté.
Mais combien sont-ils ceux qui pourraient nous faire une offre pareille? Combien sentent qu’ils gagnent plus qu’ils ne perdent à la dispersion des produits de leur infatigable talent, d’autant plus infatigable qu’il ne connaît pas ou ne connaît plus l’effort vers une perfection toujours plus haute?
Réunir, juxtaposer dans un même local les diverses créations d’un même artiste, quelle épreuve périlleuse pour sa renommée!
M. GAUDIN DE VILLAINE.--C’est une revanche contre l’indifférence de ses contemporains. Ceux dont on acquiert les œuvres voient celles-ci dispersées, tandis que ceux dont les œuvres ne sont pas recherchées peuvent être mises dans un seul musée.
M. T. STEEG.--Combien de talents s’immobilisent au moment où la réputation obtenue paraît définitivement installée! Une fois découverte la formule qui captiva le public, les amateurs ou les marchands, ils se contentent de reproduire le tableau, la sculpture ou le livre qui leur valut le succès.
Par l’application d’une recette plus fructueuse que féconde, ils arrivent à ce résultat qu’une œuvre cependant nouvelle donne l’impression du déjà vu. (_Très bien! très bien!_)
Il n’en sera pas de même pour Rodin. Non seulement ses œuvres supportent d’être rapprochées les unes des autres, mais je dirai volontiers qu’elles en ont besoin; elles se complètent, s’expliquent, s’éclairent réciproquement.
Dans chacune il cherche à se dépasser, à serrer la vie de plus près, à emprisonner dans le marbre ou dans le bronze quelque attitude, quelque émotion, quelque idée qui, jusque-là, s’étaient dérobées à son étreinte.
Dira-t-on que Rodin n’a pas toujours réussi dans ses tentatives? Certes, le souci de perfection qu’il porte toujours, l’expression de ce qu’il y a d’essentiel dans ses idées, l’a conduit à laisser tomber des travaux dont il n’était pas satisfait. Il se peut même que, dans sa fièvre de création, il se soit contenté de fixer son rêve dans une ébauche.
Mais, ébauches ou réalisations, peu importe: ce musée Rodin que l’on va créer et dans lequel vous verrez se juxtaposer des réussites, des essais, peut-être même des erreurs--ceci mettant en lumière le sens profond de cela--apporte le témoignage d’une activité prodigieuse, d’une volonté impatiente et passionnée, mais souverainement puissante. Nul, quand il y pénètre, ne peut ne pas ressentir la domination de la force créatrice qui s’y révèle. (_Vive approbation._)
En rendant hommage à Rodin, je pense aussi que nous apportons un encouragement à ces jeunes sculpteurs qui poursuivent avec un entêtement sublime leur labeur sans compensation. Pauvres inconnus, méconnus, ils s’obstinent à ne rien attendre que d’eux-mêmes, à ne pas abaisser leur art à ce que, dans leur juvénile intransigeance, ils appellent de méprisables compromissions. L’exemple de Rodin, sa gloire tardive, leur est un réconfort, leur apporte une espérance. (_Très bien! très bien!_)
Ne l’oubliez pas, messieurs, Rodin aurait pu, comme beaucoup d’autres, réussir de bonne heure. L’auteur du _Printemps_ et de la _Pensée_ avait une connaissance profonde de la technique et des ressources du marbre; pendant des années de luttes, il a vu les salons se fermer devant lui et les grands critiques hausser les épaules devant ses créations. Il aurait pu abdiquer entre les mains de quelque entrepreneur de renommée, il ne l’a pas voulu. La célébrité lui est venue en coup de foudre, lors de l’Exposition de 1900. Il avait, à ce moment-là, soixante ans.
Comment s’étonner qu’il goûte ingénument le murmure de gloire qui monte jusqu’à lui et comment ne pas comprendre qu’il a quelque mérite à avoir attendu si longtemps la récompense de tant d’années d’une volonté et, si vous le voulez, d’une orgueilleuse obscurité?
La jeune génération artistique s’incline avec respect et admiration devant son caractère et son génie.
Elle sait ce qu’elle doit à Rodin, ce dont il a enrichi la sculpture française, elle sait aussi ce qu’il a ajouté à ses traditions séculaires. Car--et, sur ce point, je me trouve aussi en plein accord avec l’honorable M. Lintilhac--c’est une erreur singulière que de considérer Rodin comme un iconoclaste ou comme un contempteur du passé: les collections dont vous trouverez, aux annexes du rapport, le riche inventaire et où figurent en majorité des pièces appartenant à l’art de l’Égypte, de la Grèce et de Rome, sont, à cet égard, très instructives.
Dans des entretiens qui nous ont été conservés, nul plus que Rodin ne se réclame des principes classiques et des origines nationales. Mêlé jadis aux équipes anonymes d’ouvriers géniaux, il eût peuplé de ses rêves et de ses chimères la façade des cathédrales. (_Très bien! très bien!_)
Messieurs, si je suis monté à cette tribune, c’est parce que je suis convaincu que le projet qui vous est soumis pose une question d’intérêt national immédiat et profond. Aussi, j’avoue ma surprise, lorsque j’entends déclarer que le moment est mal choisi pour discuter la convention actuelle.
«Byzance», disait un des auteurs cités par l’honorable M. Gaudin de Villaine. Mais, messieurs, Byzance se perdait en controverses stériles et en débats futiles. Ici, c’est du patrimoine moral de la France qu’il s’agit. C’est ce patrimoine que nous voulons conserver et accroître.
En ce moment, beaucoup de ceux qui auraient été les peintres, les poètes ou les savants de demain sont tombés. Ceux qui survivent leur doivent de ne laisser déchoir aucune des aspirations supérieures dont la France a toujours eu la fierté.
Demain il y aura une œuvre économique importante à accomplir, effort de relèvement matériel, de renaissance nationale. Il faut, demain, que la France sorte de l’épreuve mieux trempée pour les luttes pacifiques qui suivront la victoire. Mais il ne faut pas que cet effort absorbe toute la vigueur d’une jeunesse prématurément réduite.
Il faut assurer dans notre pays le culte désintéressé de la beauté et de la vérité. C’est la parure resplendissante de la démocratie française. Cet ornement n’est pas un luxe vain et vaniteux. Il fait rayonner au loin l’esprit de notre peuple.
Restons constants avec nous-mêmes, affirmons-nous tels que nous sommes dans l’épreuve d’aujourd’hui, dans nos préoccupations pour demain. En votant le projet, vous ne ferez qu’ajouter à la vénération grandissante qui, de toutes parts, monte vers la France; vous affirmerez au regard du monde, à cette heure d’héroïsme et de sacrifice, qu’elle maintient sans fléchir cette tradition d’idéalisme qui, dans l’ordre de la beauté comme dans l’ordre de la justice, restera son titre éternel à la reconnaissance des hommes. (_Vifs applaudissements._)
M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. le rapporteur.
M. LE RAPPORTEUR.--Messieurs, le projet de loi relatif à la donation Rodin pose devant vous une question d’argent et une question d’art. Il y a, à la surface de ces débats une affaire et, au fond, une manifestation soi-disant artistique.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--C’est bien vrai.
M. LE RAPPORTEUR.--...Et qui, en fait, a pour complice une querelle d’école. (_Mouvement._)
M. CHARLES RIOU.--A cette heure-ci, grand Dieu! C’est bien peu de chose en présence de ce qui se passe!
M. LE RAPPORTEUR.--Que voilà un argument nouveau dans la question, mon cher collègue!
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Non, je l’ai fait valoir déjà.
M. LE RAPPORTEUR.--J’ai dit «querelle d’école». J’ai le droit de le dire, parce que je ne l’ai pas dit dans mon rapport. Je me suis appliqué à ne parler que de l’intérêt du mérite artistique de l’œuvre de Rodin, suivant le mandat que m’en avait donné la Commission, parce que son motif d’acceptation n’était pas autre que l’admiration.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--C’était le travail d’Hercule!
M. LE RAPPORTEUR.--Voyons d’abord l’affaire.
Pour vous montrer qu’elle est excellente, je n’aurai pas besoin de longs développements. Voici le fait et les chiffres: M. Auguste Rodin, statuaire, grand officier de la Légion d’honneur, consent à l’État une donation dont la valeur marchande, à dire d’experts, est, au bas mot, de 2 millions et demi. Il y joint celle d’une partie de ses droits de propriété artistique et littéraire, d’un revenu annuel de 20.000 francs environ, et le legs d’une autre partie de ses droits évaluée à 150.000 francs par an.
En échange, le donateur, qui est septuagénaire, demande à l’État donataire d’exposer ses œuvres, sa vie durant et vingt-cinq ans après sa mort, dans l’hôtel Biron et la chapelle désaffectée voisine.
Certains trouvent que ce contrat est léonin de la part du donateur. Ils objectent que le loyer de l’hôtel vaut plus de 2 millions et demi, en capital, de 20.000 francs de revenu immédiat et de 150.000 francs de revenu après décès, car cet hôtel aurait coûté 6 millions à l’État. C’est inexact.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--C’est le rapport de M. Doumer.
M. LE RAPPORTEUR.--Attendez! Que votre arithmétique est impatiente. L’État a payé de ce prix l’hôtel et environ 37.000 mètres de terrain, dont les deux cinquièmes, à peu près, ont été occupés par le lycée Duruy. Il a donc payé trois millions et demi les 23.000 mètres de l’enclos Biron, ce qui les met à 150 francs le mètre--lequel vaut 500 francs dans le quartier--et il a eu par-dessus le marché l’hôtel et la chapelle. Pour l’hôtel, n’exagérons rien; sans doute, il a deux façades élégantes, surtout celle du jardin, mais sa construction a été l’objet de vives critiques de la part de l’historien de l’architecture, Jacques Blondel, qui y signale les vices d’une construction hâtive, notamment les porte-à-faux. Et puis, il n’y a plus guère que les murs, car peintures, boiseries, et jusqu’aux rampes des escaliers, ont été mises au pillage. Quant à la chapelle, toute moderne, elle est quelconque.
Or, ce sont ces deux immeubles seuls qu’occupera le futur musée Rodin; le jardin sera ouvert au public, et M. Rodin n’aura que le privilège de s’y promener en dehors des heures ordinaires d’ouverture. Dans l’hôtel lui-même, il n’aura qu’une chambre, car ce n’est pas lui que l’État logera, c’est son œuvre. Tel est ce contrat, qui est bien de l’espèce _do ut des_, mais je souhaite, pour nos finances, que l’État soit invité à en signer beaucoup de pareils.
La générosité du donateur est évidente à vos yeux, je pense, comme elle l’a été à ceux de votre Commission des Finances, qui vient de conclure au vote d’un crédit de 10.813 francs pour l’installation du futur musée.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ce n’est pas l’avis de M. Aimond: il y a quelque temps, dans les couloirs, il m’a dit tout le contraire.
M. LE RAPPORTEUR.--Généralement, les bruits de couloirs s’éteignent au pied de cette tribune. Mais, moi, je dois y faire entendre l’opinion de la Commission des Finances, puisque j’en ai été également le rapporteur; or, au sein de la Commission, le rapport financier, que j’ai lu du premier au dernier mot, a été approuvé à l’unanimité des membres présents.
Voilà, messieurs, la question d’affaire, elle vous apparaît--je n’insiste pas--aussi bonne que possible...
_Un sénateur à gauche._--Très bonne!
M. LE RAPPORTEUR.--Mais pourquoi le donateur fait-il un geste si magnifique? Par orgueil, disent ses détracteurs. Est-ce le mot juste?
Après un si vaste effort, où chacune de ses œuvres a partagé le public en détracteurs acharnés et en admirateurs enthousiastes, après des querelles d’école où, ni d’un côté ni de l’autre, on ne s’est piqué de parler d’avance le langage de la postérité, le vieux maître, sentant cette postérité toute proche, a été d’avis d’avoir un avant-goût moins tumultueux de son jugement, en offrant au public des connaisseurs, et même au grand public, la vue de l’ensemble de son œuvre, groupé en un musée.
Plus heureux que l’écrivain, qui doit en appeler à une longue patience des lecteurs, plus heureux que le musicien dont la composition exige de coûteux interprètes, le sculpteur, comme le peintre, n’a besoin que du regard qui fait justice et recrute vite les admirateurs pour soulever l’équitable avenir contre les cabales éphémères. Rodin a voulu profiter de cet avantage de son art. Il est avide de voir se poser sur ses chefs-d’œuvre le regard admiratif du visiteur où luit un reflet de gloire. C’est sa manière à lui de répéter le cri du vieux Corneille à ses rivaux obscurcis et autour de lui croassant:
«Je sais ce que je vaux et crois ce qu’on m’en dit.»
Voilà pourquoi ce septuagénaire, devenu, d’humble artisan, grand artiste, par la force du talent immanent et un demi-siècle de labeur orageux et si longtemps misérable, vient, conduit par l’État, frapper à la porte d’un petit temple de mémoire et dont il fait les frais.
Messieurs, c’est une gloire mondiale, née au pays de France, un vieillard désireux avant de fermer les yeux où ont lui tant de visions d’art, de les emplir d’une aube visible d’immortalité. Ouvrons-lui et saluons. (_Vifs applaudissements à gauche et au centre._)
Tout le monde n’en est pas d’avis, vous venez de le voir. On craint, dit-on, de créer un précédent encombrant. Vraiment? On craint de rencontrer trop souvent, au bout de la carrière d’un artiste, l’accord d’une pareille générosité et d’un pareil talent? Ah! messieurs, c’est prévoir de bien loin l’embarras des richesses: en l’espèce, l’encombrement n’est pas plus à craindre que la ruine. (_Sourires et applaudissements._)
L’argument est-il bien sérieux et faut-il s’y arrêter davantage? Votre attitude indique que non et j’arrive à un autre encore moins dépouillé d’artifice.
Parlons net. Si le musée projeté ne devait pas occuper un ancien établissement congréganiste, est-ce que sa création soulèverait ici les objections que vous venez d’entendre?
M. DE LAMARZELLE.--Je veux bien accepter ce débat, mais il ne devrait pas s’ouvrir quand l’ennemi est encore à Noyon. Je ne le crains pas. Si vous l’engagez je vous suivrai.
M. LE RAPPORTEUR.--C’est vous-même qui avez dit que vous ne laisseriez pas échapper cette occasion de porter la question des congrégations à la tribune. J’ai, dans mon dossier, l’article.
M. DE LAMARZELLE.--Si vous le voulez! Vous pouvez lire mon article.
_Voix nombreuses._--Lisez! Lisez!
M. LE RAPPORTEUR.--Voici l’article:
«...L’on n’a pas manqué de prétendre, dit M. de Lamarzelle, que si le projet d’un musée Rodin rencontrait si vive opposition, c’est parce qu’on voulait l’installer dans le couvent enlevé aux religieuses du Sacré-Cœur. C’est, en vérité, assez difficile à soutenir, etc., etc...»
Et voici votre déclaration...
M. DE LAMARZELLE.--Non, lisez tout!
M. LE RAPPORTEUR.--Vous voulez que je lise tout?...
M. DE LAMARZELLE.--Oui, puisque vous y êtes. Ce que vous venez de lire, c’est l’objection que je pose...
M. LE RAPPORTEUR.--L’article est si long que je ne puis le lire entièrement, mais voici la citation:
«C’est en vérité assez difficile à soutenir lorsqu’il s’agit du député radical-socialiste, M. Jules-Louis Breton et de tant d’autres qui l’ont aidé dans sa vigoureuse campagne; quant à moi, je n’essayerai certes pas de le dissimuler, je n’ai pas l’intention de manquer de dresser la protestation du droit contre une spoliation...» (_Exclamations à gauche._)
M. DE LAMARZELLE.--Eh bien?...
M. LE RAPPORTEUR.--Eh bien, au moment du moins où vous avez écrit cela, vous aviez l’intention de porter le débat sur le terrain où vous dites que je vous entraîne. C’est évident, par le passage même que je viens de lire.
M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION.--M. de Lamarzelle avait oublié Noyon à ce moment.
M. DE LAMARZELLE.--Je m’expliquerai à la tribune.
M. LE RAPPORTEUR.--Ce n’est pas une querelle que je vous cherche. Je prends texte d’une déclaration écrite par vous, ayant trait directement à une interruption lancée par vous. N’est-ce pas de bonne et courtoise guerre? D’ailleurs, constatez que je me laisse interrompre à loisir et par qui veut, et que je réponds. N’est-ce pas de franc jeu? (_Marques d’approbation._)
M. DE LAMARZELLE.--Je vous ai dit que je n’avais pas l’intention de porter le débat sur les congrégations ni sur l’abrogation de la loi de 1901 à la tribune. Je voulais écarter d’une discussion parlementaire tout ce qui pouvait nous diviser; mais puisque, en ce moment, vous ouvrez ce chapitre, je vous y suivrai et j’apporterai la protestation dont j’ai parlé dans mon article.
M. LE RAPPORTEUR.--Je ferai remarquer au Sénat que je ne fais qu’y suivre M. de Lamarzelle; et, comme disait le «talentueux» Montaigne, dont on ne discute pas le style ici et que je cite, en tout cas, je ne fais que le «clouer à ses propos». (_Sourires._)
M. DE LAMARZELLE.--Vous êtes dur!
M. LE RAPPORTEUR.--Clouer ne veut pas dire crucifier.
M. DE LAMARZELLE.--J’avoue que je me trouve très bien portant, même après votre spirituelle raillerie!
M. LE RAPPORTEUR.--Je ne vous raille pas, mon cher collègue, vous savez, au contraire, combien j’estime votre caractère, comme votre talent. Je pousse donc mon argument et vous y répondrez avec votre éloquence coutumière.
C’est, selon le mot franchement proféré à la tribune de la Chambre par M. de Gailhard-Bancel, pour défendre contre la prescription de l’oubli l’ancienne demeure des Dames du Sacré-Cœur qu’on s’attaque si bruyamment au musée Rodin. Voilà ce qui fait trouver le projet de loi condamnable et même damnable, et l’œuvre de l’artiste trop peu mûre pour la gloire et même un peu diabolique. Voilà pourquoi on soulève ici le vieux problème de la moralité dans l’art, cette quadrature du cercle de l’éthique et de l’esthétique, comme si ce qui est vraiment beau n’était pas moral en soi, n’étant que la splendeur du vrai.
«Le vrai, le beau, le bien, disait Diderot, ce grand critique d’art, voilà ma trinité.» (_Applaudissements répétés à gauche._) Pour être laïque, ce credo n’en est pas moins gros de sens et d’un beau sens. En tout cas, Rodin n’en peut mais. Ce n’est pas pour profaner sataniquement une chapelle, d’ailleurs désaffectée, qu’il jette son dévolu sur elle et en paye le loyer si magnifiquement.
Les mérites de son œuvre n’en sauraient être diminués et le mobile, plus ou moins avoué des adversaires de la donation, tel que je viens de le désigner, émousse bien les critiques qu’ils décochent au donateur, de face ou de biais.
Mais envisageons un moment ces critiques. Je vous ferai remarquer, messieurs, que dans mon rapport, je me suis tenu à l’écart des querelles d’école. L’intérêt et la beauté du futur musée avaient seuls dicté la décision de votre Commission spéciale. Elle m’avait chargé de faire ressortir l’un et l’autre. En toute sincérité, sans fracas verbal, j’y ai tâché de mon mieux. Mais la tournure que prend la discussion m’oblige à n’y pas garder une attitude si platonique à cette tribune. J’en viens donc à la querelle d’école dont on s’y est fait l’écho pour les besoins d’une autre cause.