Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 16
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ainsi, ce que j’appellerai la bande noire allait faire son office là, comme «aux Oiseaux», à «l’Abbaye aux Bois», et autres lieux. Là encore, tout était prêt, après entente étroite entre les grands profiteurs sémites de la liquidation des congrégations religieuses.
Je sais, messieurs, qu’à la suite de mon intervention, on a fait courir certaines légendes tendant à en diminuer l’opportunité, et l’une d’elles même me vint d’un côté où je ne l’attendais pas. On a cherché à faire croire--illusion douloureuse!--qu’au dernier moment se fût produite telle intervention quasi providentielle qui ramènerait les choses à leur état primitif.
C’était une illusion enfantine de plus, hélas!
Là, comme dans d’autres circonstances similaires, les positions étaient prises et les autorités ecclésiastiques auraient été jouées au «Sacré-Cœur» comme elles l’avaient été pour «les Oiseaux», «l’Abbaye aux Bois» et autres spoliations similaires. _(Très bien! très bien à droite.)_
Pour «les Oiseaux» et «l’Abbaye aux Bois» toute la bande des associés s’était effacée après accord, laissant le champ libre à M. Cahen, flanqué de son opérateur Lœve, et ainsi avaient été adjugés, pour une somme relativement minime, des immeubles d’une importance et d’une valeur infiniment plus considérables. C’était la première vague des «nouveaux riches», ceux du temps de paix. _(Sourires.)_
Le 18 décembre 1909, il devait en être de même: toute la bande s’effaçait devant M. Bernheim--sauf erreur!--qui, sans mon intervention à la tribune et la résistance du Sénat, aurait acquis l’immeuble du Sacré-Cœur, quelques jours après, pour 4 ou 5 millions, alors qu’au dire des experts les plus autorisés, la valeur de cet immeuble dépasse 15 millions. A l’heure actuelle, les Parisiens verraient, à, l’angle de la rue de Varenne et du boulevard des Invalides, un lot de constructions bizarres, d’une laideur ultra-moderne, comme celles qui déshonorent aujourd’hui le carrefour de la rue de Sèvres et du même boulevard des Invalides.
Mais le Sénat, et je l’en remercie encore une fois, en décida autrement le 14 décembre 1909. (_Mouvements divers._)
Cette séance du 14 décembre 1909, messieurs, fut à la fois pleine de surprises et d’imprévus par ses à-côtés, par son développement, par son dénouement.
Aussitôt ma demande d’interpellation déposée, sollicitant l’ajournement de la mise en vente de l’immeuble du Sacré-Cœur, avant même que notre honorable président en eût donné connaissance au Sénat, j’étais invité, par M. le garde des sceaux d’alors, à aller conférer avec lui, dans les couloirs du Sénat.
Là, tous les arguments pour me décider à renoncer à mon projet d’interpellation furent mis en œuvre: intimidation, séduction, séduction surtout! J’allais me compromettre ou tout au moins me diminuer dans un débat sans issue! Le gouvernement était dessaisi par le séquestre. Que pouvait-on répondre? Et pourtant, on voulait répondre, ne serait-ce que par déférence pour le Sénat et courtoisie envers moi! «Allons, il fallait écouter un bon conseil, tout de sympathie... mais oui, de sympathie réelle pour mon caractère, pour son indépendance, pour son inexpérience peut-être!» (_Sourires._)
Ah! l’honorable M. Briand s’y connaît en matière de séduction, son éloquence se fait si douce et si persuasive... Néanmoins, je maintins mon interpellation!
Ce fut à la fois épique et cocasse.
Par trois fois, M. le ministre et moi prîmes la parole, et à mesure que la discussion s’étendait, à notre étonnement commun, je constatai que la majorité du Sénat, que j’eusse supposée favorable à la thèse du Gouvernement, se faisait de plus en plus réservée, froide et même hostile devant l’insistance ministérielle. (_Mouvements divers._) Puis, ce furent, à droite, mes honorables collègues MM. Riou et Jénouvrier--ce dernier surtout--qui m’apportèrent le concours de leur talent et de leur science juridique. Enfin, à gauche, l’honorable M. Strauss, dont je n’eusse osé escompter l’intervention favorable à ma thèse, en plaidant la nécessité de conserver à ce quartier de Paris un vaste terrain libre, aéré et salubre, enlevait définitivement la décision du Sénat.
Le Gouvernement lâchait pied, malgré «l’ordre du jour» d’usage et de consolation l’assurant de la confiance de la haute assemblée.
Celle-ci avait nettement exprimé sa volonté:
1º Que la vente fût différée;
2º Que l’État étudiât les voies et moyens d’acquisition.
Et, il en fut ainsi (_Très bien! sur divers bancs._)
Alors on se demande, messieurs, après toutes ces résolutions d’hier, pourquoi aujourd’hui l’affaire Rodin revient, alors qu’on s’attendait à voir l’hôtel Biron transformé en un palais de passage et d’hospitalité digne de Paris pour les souverains et autres voyageurs illustres en villégiature parmi nous, tandis que tous les espaces libres ou libérés à l’entour formeraient pour le public parisien, un des plus beaux parcs de la capitale. J’en appelle, ici encore, aux souvenirs personnels de l’honorable M. Strauss... (_Très bien! très bien!_)
Oui, pourquoi cette fantaisie subite, connue excessive par tous les bons esprits, à quelque parti politique ou confessionnel qu’ils appartiennent? Ah! messieurs, c’est que certains appétits n’ont pas désarmé! et derrière le génie très discuté du maître Rodin ou derrière son originalité talentueuse si vous préférez, qui n’est, d’ailleurs, qu’un appât servi à d’aimables épicuriens comme M. Linthilac et ses collègues de la Commission... (_Sourires et mouvements divers._)
M. LE RAPPORTEUR.--Epicuriens mitigés.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--C’est bien ainsi que je l’entends, m’adressant à l’auteur du rapport... Derrière eux se profilent d’autres spéculateurs dont le Sénat, à, son insu, par le vote qu’on attend de lui, se ferait l’avocat, au détriment du pays, des contribuables et même au détriment du bon sens.
Le 14 décembre 1909, messieurs, j’ai fait perdre à M. Bernheim (l’ancien), c’est-à-dire à la bande noire, la première manche; mais il est d’autres spéculateurs, qui, sans être les parents du premier, sont peut-être ses cousins dans l’exploitation de la misère ou de la bêtise humaine, en travaillant dans cette peinture incohérente qui, aux environs de la Madeleine, exaspère l’œil du passant artiste. Certains de ces spéculateurs masqués n’auraient-ils pas eu la pensée de faire au sculpteur Rodin une réclame sensationnelle, et, en lui obtenant la consécration nationale, de donner à tous les «laissés pour compte» de l’artiste et, à leur profit, une plus-value énorme, faite de snobisme, d’ignorance artistique, de vanités en démence, auprès de certaines poires millionnaires ou milliardaires des deux mondes et, particulièrement, du Nouveau Monde? (_Rires._) La question Rodin est, en outre, un numéro de l’asservissement matériel, intellectuel et moral de ce pays, par une secte.
N’est-ce pas là, derrière la toile, tout le secret de la comédie qui en est ici, à son second acte... (_Mouvements divers._)
M. MURAT, _président de la Commission._--Vous n’allez pas dire qu’il est juif!
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Non, mon cher collègue, je ne débaptise jamais personne, sans son assentiment--il y a même de bons juifs et de mauvais catholiques. (_Rires._)
M. LE RAPPORTEUR.--Il ne faut pas les confondre avec celui d’Eugène Sue. (_Sourires._)
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Messieurs, bien renseigné--et je crois l’être--j’ai voulu simplement et au début de cette discussion, apporter ici une parole de bon sens et de vérité! Et comme dans la question des séquestres, dans la question de l’espionnage allemand, dans la question des métaux, dont je m’occupe aujourd’hui et qui n’est pas encore réglée (_Mouvements divers_), j’entends--s’il y a des dupes--ne pas accepter devant la nation, qui observe et qui nous juge, une place dans la galerie: ni dupe, ni complice; aujourd’hui, ni jamais! (_Très bien et applaudissements à droite._)
Messieurs, je comptais en rester là de mes observations--pour le moment du moins--mais l’absence de mon collègue et ami, M. Delahaye, m’incite, fidèle à sa pensée, à apporter ici un document et quelques citations de toute opportunité... document extrait du _Bulletin municipal officiel_ du lundi 6 avril 1914, nº 217.
Avant de descendre de la tribune, je ne résiste pas au plaisir d’apporter quelques citations et tout d’abord ce document:
(Nº 217).--_Ordre du jour sur une demande de souscription à un ouvrage de M. Rodin._
M. Lampué, au nom de la 4e Commission dit:
«Messieurs, l’univers jalouse la France, parce que nous possédons le plus prodigieux artiste que l’humanité ait jamais connu. Le Gouvernement de la République méconnaît l’honneur que les _Dieux_ nous ont fait en ne chantant pas, comme il convient, le plus grand sculpteur que la terre ait jamais porté.
«Dans sa mesquinerie, le ministère des Beaux-Arts n’a acquis que vingt-sept des œuvres de Rodin pour les exposer au musée du Luxembourg; le même ministère a aggravé sa chicherie en offrant à Rodin le magnifique hôtel Biron pour en faire son habitation personnelle, moyennant quoi le très grand Rodin fera à la République le grand honneur de lui léguer, en mourant, quelques baquets de terre glaise desséchée.
«Il faut que la ville de Paris efface toutes ces pauvretés et tente quelque chose digne de Rodin et digne aussi de la population parisienne; voilà donc le projet au nom de la 4e Commission que je soumets à vos sages délibérations:
«Le Conseil,
«Délibère:
«La basilique de Montmartre sera désaffectée et transformée en un prodigieux monument élevé à la gloire de l’illustre Rodin; ce monument sera surmonté d’une statue géante de Rodin dominant l’espace et le temps, et comme Rodin seul est capable de glorifier Rodin, c’est lui qui sera chargé de l’exécution du monument et de la statue. Le crédit pour la dépense sera illimité.
«Le Conseil désire seulement que ce grandiose monument soit décoré des statues de tous les grands artistes de tous les siècles et de toutes les civilisations et que tous les génies, qui ont remué les entrailles et le cerveau de l’humanité, soient groupés en des attitudes d’admiration et d’humilité devant le très grand Rodin, _symbole divin de l’art éternel_.
«En attendant que ce prodige s’accomplisse, nous devons faire des économies; la première que votre Commission vous propose consiste à ne pas souscrire à un très gros volume, _Les Cathédrales de France_ (50 francs l’exemplaire) que vient de publier M. Rodin. Je ne dirais rien du texte, mais la seule chose qui soit certainement de lui dans ce livre, ce sont les cent planches qui l’illustrent, si j’ose m’exprimer ainsi. L’élève le plus médiocre de nos petits cours de dessin rougirait de présenter de tels croquis.
«Mais quand on est l’auteur du _Pithécanthrope_ qui déshonore le portique du Panthéon, on n’hésite pas à duper encore le bon public.»
(L’ordre du jour est prononcé: 1914, page 594.)
Messieurs, on ne se moque pas plus aimablement, plus gauloisement de l’orgueil exaspéré d’un mortel, fût-il surhumain comme M. Rodin...
M. MURAT, _président de la Commission._--C’est du Lampué tout pur.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Je vous l’ai dit en commençant. (_Sourires._)
Mais voici encore deux mots du maître qui méritent d’être retenus:
Le premier prononcé il y a six ans au Pré-Catelan et rapporté par l’éditeur des photographies et gravures du maître:
M. Rodin disait: «Mes devanciers s’honorent tous d’avoir eu tel ou tel maître: Moi, je suis l’élève de Dieu!»--et le geste et l’attitude semblaient dire que l’élève dépassait le maître divin!
Le second a été prononcé à Rome en 1914 au banquet présidé par le juif Nathan (alors maire), et offert à Rodin par la municipalité romaine.
Piqué sans doute de ne pas avoir auprès de lui l’ambassadeur de France, M. Barrère (qui ne lui avait sans doute pas pardonné l’invasion du palais Farnèse, par un des produits du sculpteur: _L’homme qui marche_, sans tête ni bras, hélas!!) Rodin s’écrie dans son toast:
«A Rome, l’ambassadeur représente la France, moi je représente sa gloire!»
On comprend dès lors l’extraordinaire visage que (selon Camille Lemonnier analysant l’œuvre de Judith Cladel) «le maître glorieux!» s’est, à la longue, composé: «le visage d’un Pan!»
Mais, mon cher rapporteur, et selon votre verbe, gravissons ensemble «notre grand escalier qui prédispose si bien ceux qui le montent à la gravité de notre mandat!» (_Sourires._)
M. LE RAPPORTEUR.--Ce n’est pas moi qui ai dit cela. Il ne faut pas me rendre grotesque à plaisir.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Saluons, par quelques courtes citations, la _névrose_ de ces disciples de Rodin. Ecoutez:
«Il a le grand geste érotique et chaste de l’art, fait d’androgynisme mâle et féminin...
«Rodin règne, en effet, dans l’universel, il se dénonce un cycle d’art et d’humanité total;
«Il trace par le siècle un orbe de génie, d’héroïsme et de passion où est entraînée l’âme moderne...
«Sa cérébralité avec celle de Balzac, de Hugo et de Wagner commande tout un âge de la même densité formidable qui, aux épaules du penseur, câblées comme un contrefort, fait peser la bestialité hagarde des foules, le poids d’une tête où tient un monde...
«Il est mieux qu’une page de critique au sens rigide du mot, il est un rite d’admiration et de piété.» (_Mouvements divers._)
Je vous assure que je trouve ce style aussi original que décadent. Je n’en cherche pas les auteurs; mais c’est ce style qui m’a, aussi, un peu embarrassé dans l’analyse de certaines parties du rapport de l’honorable M. Lintilhac.
M. LE RAPPORTEUR.--Quand on critique le style de quelqu’un on le cite, sinon la critique ne saurait porter. D’ailleurs, vous m’ornez de l’épithète de talentueux, laquelle n’est pas française.
M. DE LAMARZELLE.--Ce barbarisme n’est pas fait pour vous déplaire.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Et encore:
«Considérez la petite faunesse à genoux, cep enchaîné et qui se délierait, fruit divin de nature, dardé des calices secrets du sexe», et ailleurs «cette faunesse encore, énigmatique et gainée de limon primitif»; et, plus loin «la petite femme animale, ondine ou singe, accroupie avec le geste familier et toujours féminin de faire jouer ses pieds entre ses doigts»... (_Sourires._)
«A mesure, de ses mains immenses et délicates, le grand animateur les accouche à la vie, au désir, à la beauté, au péché sacré qui transmet la substance...
«Son œuvre est orgiaque et religieuse comme les mystères de l’Inde et de la Grèce, selon le rituel même de la vie, qui associe la démence sexuelle à la fonction génésique.»
Messieurs, beaucoup d’entre nous connaissent la _Femme accroupie_, elle est sans doute destinée à orner ce qui fut la chapelle du Sacré-Cœur. J’estime qu’elle figurerait avec plus d’avantages dans le musée des «accroupis de Vendôme» si jamais il était constitué et ouvert au public. (_Mouvements divers._) Mais, pour en finir sur ce point, je terminerai par une pensée du maître empruntée à son livre: _Les Cathédrales._
«Cherchez la beauté.
«Elle existe pour les bêtes, elle les attire. Elle détermine leur choix dans la saison de l’amour. Elles savent que la beauté est un signe, une garantie de bonté et de santé. Mais les êtres qui pensent, qui croient penser, ignorent maintenant ce que les bêtes savent toujours.
«On nous forme pour le malheur. L’abominable éducation qu’on nous impose nous cache la lumière dès l’enfance.»
Messieurs, il est probable que, dans un avenir plus ou moins prochain, quand vous aurez déifié Rodin et ses œuvres, on débaptisera le collège Victor Duruy pour l’appeler le lycée Rodin, et ce sera le genre d’éducation que l’on donnera à nos filles. (_Exclamations à gauche._)
«On pourrait ainsi et indéfiniment se promener au travers du chaos des idées exprimées par les Rodinolâtres adorant un faux dieu, infernal peut-être, ridicule à coup sûr, au gré d’un snobisme artistique suraigu, qui n’a eu comme pendant que le wagnérisme...»
Ainsi s’exprime M. René Rozet dans son _Idole au socle d’argile_ qu’il faudrait tire en entier, pour donner toute sa physionomie à l’immense mystification qu’on entend imposer à l’opinion publique.
Je n’en retiendrai que deux passages, l’un pris au début de sa magistrale étude, l’autre à la fin...
«Or, puisqu’il n’est point le dieu que l’on prétend, qu’est-ce au fond que M. Rodin, et qu’est-ce que son art?
«Dément, halluciné, possédé, convulsif... ou mystificateur, M. Rodin affirme avoir enrichi et même rénové l’art. Cependant, l’œuvre du grrrrrrrrand sculpteur ne fait illusion d’abondance, que par le nombre des variantes et de simples répliques. Elle est doublement caractérisée par une débauche d’ébauches et par la production de ruines toutes neuves.
«Ce qui s’en dégage, c’est l’effort de faire exprimer à la sculpture des idées que ne comportent pas les limites de cet art, c’est l’insurrection contre la forme, contre l’ordre, contre l’équilibre, contre la saine raison, contre la tradition, contre le bon goût, contre le bon sens.»
Et voici la conclusion:
«Son œuvre est, dans son ensemble, une maladie de l’art; à quand la convalescence? à quand la guérison?
«Demain peut-être. Mais patience. Tôt ou tard, le bon sens outragé se vengera; circonvenue d’abord, l’opinion rendra un jugement équitable. Elle assignera à cet artiste une place importante, mais par contre, elle lui infligera une improbation sévère pour ses théories dissolvantes, pour son mercantilisme, pour son injustice envers ses confrères et sa risible adoration de lui-même.
«En dépit de la critique inféodée, qui fait pression sur le public et sur notre trop crédule gouvernement, le pseudo grand homme ne jouira pas de l’apothéose finale: ça aura été une longue vogue; ce ne sera pas la gloire! l’hôtel de Biron ne deviendra pas l’hôtel des Invalides!... Les œuvres systématiquement fragmentées de M. Rodin auront le sort qu’elles méritent. Différemment, mais comme le poète dont parle Horace, elles seront _disjecta membra sculpturæ_.»
Et sans vouloir rien dire de la question financière, pourtant si troublante sous des apparences de convention--car les 10.812 fr. 50 énumérés au rapport représentent exactement les frais d’entretien d’un trimestre--je laisse «le mot de la fin» à un grand ami de la France de l’autre côté des Pyrénées, le très lettré Francis Melgan:
«Quand l’âme nationale est complètement prise par le drame qui se déroule en Picardie... Quand l’envahisseur occupe encore une partie importante du territoire de la République il y a un groupe de parlementaires byzantins qui soulèvent la «question Rodin» et qui font perdre séance sur séance pour faire une réclame colossale en faveur d’un artiste égaré et décadent auquel on devrait faire au moins l’aumône du silence!» (_Mouvements divers._)
Cet écho, venu de loin, messieurs, est aussi la pensée du pays! (_Vifs applaudissements à droite._)
M. LE RAPPORTEUR.--C’est une erreur!
M. T. STEEG.--Je demande la parole.
M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. Steeg.
M. T. STEEG.--Messieurs, le projet de loi qui nous est soumis n’est pas nouveau; si j’interviens dans la discussion, c’est que, dès 1911, d’accord avec mon regretté ami Dujardin-Beaumetz, j’avais, comme ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, donné une adhésion de principe au projet de donation qui nous était soumis par M. Rodin.
Les pourparlers se sont prolongés, car les difficultés d’ordre juridique et d’ordre administratif étaient assez nombreuses: M. Bérard et M. Dalimier ont eu la bonne fortune de les résoudre.
Je voudrais vous dire, très rapidement, pourquoi je considère, aujourd’hui, comme il y a cinq ans, les raisons qui justifient, à mes yeux, l’acceptation, par l’État, de l’offre de Rodin.
Parmi les critiques soulevées contre le projet, il en est une qui, si elle était justifiée, ne manquerait ni de force, ni de portée. On nous disait: vous allez instituer une sorte d’orthodoxie d’État en matière d’art. En affectant un établissement public au profit d’un seul artiste, vous ne vous contentez pas de consacrer officiellement le talent de l’homme et la qualité de l’œuvre, vous décernez à cet artiste une sorte de brevet d’hégémonie et de supériorité.
Or, ce n’est pas là le rôle de l’État; il n’a pas à instituer des primautés, à organiser l’apothéose d’artistes encore vivants.
Ce grief, messieurs, ne saurait nous être adressé. Le régime actuel a rompu délibérément avec des traditions anciennes: il y avait, autrefois, des charges de peintre du roi; il subsista longtemps des artistes officiels.
Aujourd’hui, il n’en est plus ainsi: nous avons voulu et nous voulons que tout effort sincère puisse s’exprimer librement, en dehors de toute doctrine d’État; il n’y a pas, en matière d’art, de doctrine d’État.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Vous donnez un démenti à cette théorie.
M. T. STEEG.--Non, il n’y a pas de doctrine d’État.
Nous avons un institut d’État, dans lequel Rodin n’est pas entré, qui veille attentivement à ce que certains principes, qu’il a formulés comme les meilleurs, président à la création artistique; mais ces maîtres de l’Institut ne peuvent pas se plaindre d’avoir été délaissés, d’avoir été l’objet de dédains injustifiés au profit de Rodin.
Ce n’est pas à Rodin que l’on a demandé tant et tant de statues qui se trouvent dans nos rues, sur nos places et dans nos jardins et qui les ornent, sans toujours les embellir. (_Sourires approbatifs._) Ce n’est pas à Rodin que l’on a demandé ces monuments, que vous pouvez voir à Paris, monuments de Gambetta, de Waldeck-Rousseau, de Jules-Ferry, ou bien encore celui de Chappe, qui, près de nous, boulevard Saint-Germain, évoque sans aucun symbolisme le vieux télégraphe de nos ancêtres. (_Nouveaux sourires._)
Ce n’est pas pour Rodin que l’on a, tout près d’ici, avenue de l’Observatoire, relégué dans une ombre discrète, un des chefs-d’œuvre de Rude.
Non, messieurs, il n’y a pas là de privilège pour un homme, il n’y a pas de doctrine d’État.
Que s’est-il passé?
Le maître Rodin est venu nous dire: «Voici mon œuvre, avec les collections dont s’est nourrie ma pensée. Les voulez-vous? Je demande, en retour, que la maison qui les abrite soit leur asile après ma mort, non pas pour toujours, mais pendant vingt-cinq ans,--le temps de laisser tomber les partis pris systématiques, comme aussi les engouements factices et les admirations de commande, le temps de juger froidement ce que je fus, de mesurer exactement ce que j’ai fait.»
Qui donc a pu voir, dans cette démarche de haut désintéressement, la manifestation d’un orgueil hypertrophié se dresser à lui-même son propre piédestal. Il se soumet au contraire à l’épreuve la plus redoutable. Ce n’est pas à des familiers, ce n’est pas à un cercle d’admirateurs qu’il lègue son œuvre; il confie au temps toute son œuvre, toute sa passion, la vie de sa vie, le résultat d’un inlassable labeur, des trésors dont lui seul sait ce qu’ils lui ont demandé d’efforts douloureux et de méditations infinies.
Je sais! Il y a la condition à laquelle cette offre est subordonnée: l’affectation de l’hôtel Biron.
Rodin a demandé qu’on lui réserve ce joyau parfait, exemplaire exquis de la grâce du XVIIIe siècle.
La séduction de ce monument a été pour quelque chose dans la décision du vieux maître. L’effort architectural du siècle qui a porté l’art du décor à son élégance suprême y est résumé. Comment, épris de cette demeure, où tant de ses rêves se sont réalisés, n’aurait-il pas conçu la pensée de lui attribuer une destination en harmonie avec le charme qu’il y sentait?