Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 14
«Nous pouvons vendre le trop-plein de nos musées...» (_Nouvelles réclamations sur les bancs du parti socialiste_.)
M. LE PRÉSIDENT.--Je supplie encore une fois quelques interrupteurs de ne pas donner au pays ce spectacle. S’ils continuent à interrompre, je suspendrai la séance et ils en auront la responsabilité. (_Très bien!_ _très bien!_)
M. JULES DELAHAYE.--Voici, messieurs, des lignes qui n’ont rien de politique, et qui expriment un avis que bien d’autres avant M. Urbain Gohier ont exprimé:
«Nous pouvons vendre le trop-plein de nos musées, parce que nos musées sont réellement trop pleins. Ce ne sont plus des musées, mais des capharnaüms. Aucun morceau n’est en valeur. Que de travail et que d’argent pour aboutir au ridicule! On achète sans trêve pour consommer les crédits budgétaires, comme on rôtit les pauvres bureaucrates pour consommer la provision de bois. On emmagasine sans discernement les legs hétéroclites de tous les Chauchard qui veulent mériter post mortem les honneurs nationaux décernés à leur argent. Il en résulte un extraordinaire bric-à-brac, devant lequel l’étudiant artiste reste affolé et l’amateur dégoûté.
«Liquidons, éclaircissons: faisons un choix, faisons de la place pour demain.
«Les Américains payeront ce qu’on voudra les œuvres qui auront été authentifiées pour un séjour au Louvre ou au Luxembourg. Ils seront sûrs--enfin!--de n’être pas volés. Et le flot toujours montant de la peinture aura bientôt comblé les vides.»
M. ANDRÉ LEBEY.--Cela n’a aucun rapport avec le projet de loi en discussion!
M. JULES DELAHAYE.--Le rapport est évident, au contraire, puisque je vous démontre par une citation d’un de vos plus grands journaux qu’au moment où l’on vous demande de créer un nouveau musée, la voix publique vous dit: Il y en a déjà trop et les musées que vous avez sont trop pleins. Il faut les liquider, les vider, et non les remplir, les multiplier.
Messieurs, avant la guerre, M. le ministre des Finances qui, pourtant, a signé le projet que nous discutons, nous disait sagement: «Plus la moindre dépense de luxe! nous n’en avons plus les moyens. Depuis la guerre, nous avons prodigué les dizaines et les dizaines de milliards pour la Défense nationale.»
Le Gouvernement a dû interdire toutes les importations de luxe. Et pourtant, c’est encore une dépense de luxe que vous allez voter sans même consentir à la contrôler, à ne pas vous exposer à son aggravation. Vous affrontez le sentiment public. L’hôtel Biron vous embarrasse? Offrez-le aux plus glorieux sauveurs de la France, à ses plus glorieux mutilés, plutôt que d’y mettre l’atelier et le musée de l’opulent M. Rodin.
Et je vous assure qu’au lieu de vous siffler, la France vous applaudira. (_Applaudissements à droite._)
M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. de Monzie.
M. DE MONZIE.--Messieurs, je serai bref, parce que je ne veux pas, en allongeant ce débat, prolonger ce qui au regard de beaucoup aura demain figure de scandale.
Notre collègue M. Jules-Louis Breton me permettra de lui dire que son intervention et son opposition sont pour le moins inattendues. Il est, en effet, singulier que dans le moment présent la Chambre soit invitée à refuser à celui qui est incontestablement le sculpteur le plus illustre de ce temps ce qui doit être incontestablement aussi son avant-dernière demeure. Il est encore plus singulier que cette invitation nous soit faite par un orateur d’extrême-gauche qui, semble-t-il, devrait unir aux hardiesses de la pensée les hardiesses du goût. Sans doute, notre collègue M. Breton est président de la commission du règlement...
M. JULES-LOUIS BRETON.--Cela n’a rien à voir en la circonstance.
M. FERDINAND BOUGÈRE.--Il est également président de la Commission de l’assistance sociale.
M. DE MONZIE.--...Et peut-être en cette qualité a-t-il une préférence trop marquée pour l’art réglementaire, pour les artistes officiels, pour ceux qui ne sortent ni de la formule ni de l’ornière. Peut-être aussi se rappelle-t-il que sous la monarchie de Juillet les libéraux se flattaient d’être classiques et les ennemis du romantisme: comme eux, M. Breton se plaît à contredire ses opinions politiques par ses opinions artistiques; c’est son affaire. La nôtre est simplement d’apprécier le mérite d’une transaction qui nous est proposée par le Gouvernement. Je demande à la Chambre la permission de rappeler sur quoi elle discute. Il ne s’agit pas de faire à M. Rodin une donation, il s’agit d’en recevoir une. (_Très bien!_ _très bien!_)
M. JULES DELAHAYE.--Vous donnez plus que vous ne recevez.
M. DE MONZIE.--Il s’agit d’accepter une donation dont il est impossible à l’heure actuelle de mesurer l’importance en millions et d’affecter pour recevoir les trésors qui en font l’objet un immeuble charmant, certes, mais qui, jusqu’ici, a été constamment inutilisé au dire même de notre excellent collègue et ami, M. Léon Bérard.
Je comprends mieux la résistance de notre collègue, M. Jules Delahaye, encore qu’il n’ait insisté sur les motifs vrais et respectables de cette résistance. L’affectation de l’hôtel Biron lui paraît être un sacrilège parce que de 1820 à 1904 la communauté du Sacré-Cœur occupa ces lieux qui, désormais, seraient consacrés à la gloire d’un artiste profane, d’un sculpteur amoureux de la chair, de la ligne et du mouvement. Je rappellerai à M. Delahaye que la congrégation du Sacré-Cœur n’a pas été la seule propriétaire de l’hôtel Biron. (_Interruptions à droite_.)
M. LE PRÉSIDENT.--Ne rompez pas la ligne.
M. DE MONZIE.--Il eut comme propriétaire un certain Peyrenc de Moras, escroc de bourse heureux, suborneur de filles professionnel, ventre doré, un de ces nouveaux riches contre lesquels notre collègue exerce si volontiers sa verve, dont il dénonce si volontiers les exactions et l’insolence.
Ce Peyrenc de Moras céda au maréchal de Biron ce même hôtel qu’on vous sollicite aujourd’hui de refuser à Rodin et à ses œuvres. Cette histoire nous est contée par un conseiller municipal royaliste de Paris, M. d’Andigné. Je la dédie simplement en guise de réponse à notre collègue, M. Jules Delahaye. (_Applaudissements et rires à gauche_.)
Ma réponse à M. Breton sera plus simple encore. M. Auguste Rodin a soixante-seize ans. Il a connu tous les déboires et tous les triomphes. Il a été «retoqué» trois fois à l’examen d’entrée de l’école des Beaux-Arts. S’il vous plaît de le retoquer une quatrième fois, libre à vous. (_Applaudissements et rires_.) S’il vous plaît de refuser un logis à ses œuvres, ne soyez pas en peine, il trouvera un logis ailleurs. (_Applaudissements_.) Il y a déjà une salle Rodin au Musée Métropolitain de New-York. Si vous écoutez M. Breton et M. Delahaye conjugués, il y aura bientôt un musée Rodin à New-York.
M. MARCEL SEMBAT, _ministre des Travaux publics_.--Cela fera honneur au Parlement français!
M. DE MONZIE.--Enfin, messieurs, pendant que nous nous indignons contre la dévastation de nos cathédrales, tandis que nous stigmatisons les Allemands pour avoir brisé à Ypres et à Reims les belles images de France et de Flandre, il est inopportun et malséant de blasphémer telles de ces belles images qui, par-dessus la Renaissance, rattachent Rodin à la pure tradition gothique. (_Applaudissements_.)
En vérité, aucun mécompte, aucune déconvenue n’auront été épargnés à cette pauvre union sacrée! Que les hommes publics soient diffamés en temps de guerre comme en temps de paix, passe encore! Nous en prenons l’habitude.
M. CHARLES BERNARD.--C’est la monnaie courante!
M. DE MONZIE.--C’est peut-être plus dangereux que nous ne le pensons. Nous connaîtrons un jour le danger de ces mutuelles diffamations que nous continuons à couvrir de notre indifférence. Mais que nous allions plus loin, qu’en cette séance, quasi inaugurale, il soit possible de mettre en cause un artiste comme Rodin, et de nous instituer juges d’un homme consacré par une gloire devenue universelle, voilà, n’est-il pas vrai? une façon de propagande qui servira mal notre renom de grâce et de bonne grâce auprès de l’étranger déconcerté. (_Applaudissements._)
M. JULES-LOUIS BRETON.--Ce n’est tout de même pas nous qui avons soulevé ce débat!
M. DE MONZIE.--Vous consacrez des millions à propager ce renom. Mais vous saisissez la première occasion pour discréditer un de vos porteurs de flambeaux.
M. JULES-LOUIS BRETON.--C’est ce que l’on nous propose qui est de nature à discréditer la France.
M. DE MONZIE.--Ce n’est pas la première fois que s’institue, dans une assemblée élue, un débat sur Auguste Rodin. Permettez-moi de rappeler que vous avez, dans cet ordre d’idées tout au moins, un devancier: l’honorable M. Lampué, conseiller municipal de Paris. Rodin, qui a conquis le suffrage d’Anatole France, de Gustave Geoffroy, d’Octave Mirbeau et de tant d’autres, énumérés dans la pétition des artistes dont a parlé M. le rapporteur, n’a pas eu le suffrage de M. Lampué.
M. JULES-LOUIS BRETON.--Ni celui de quelques autres!
M. DE MONZIE.--En dépit de la clairvoyance courageuse de notre collègue, Paul Escudier, M. Lampué a jadis triomphé des admirateurs d’Auguste Rodin. Résultat! A la place d’une œuvre admirable qui figurerait aujourd’hui sur une des places de Paris, pour le châtiment des Béotiens, on a eu la statue de Balzac par Falguière. (_Mouvements divers._)
D’après cette aventure on peut juger de ce qu’il y a de fâcheux dans les discussions de cette sorte.
Tout à l’heure l’honorable M. Breton disait: «Nous n’avons pas à nous instituer juges d’art.»
M. JULES-LOUIS BRETON.--C’est ce que vous faites. Avoir institué ce débat en pleine guerre, c’est inadmissible. (_Interruption._) Pourquoi voulez-vous que nos idées artistiques plient devant les vôtres? Ce n’est vraiment pas le moment de soulever un pareil débat.
M. DE MONZIE.--Quand un artiste, au lieu de capitaliser son effort et sa gloire, veut offrir, en réunissant dans un même lieu celles de ses œuvres qu’il considère comme les meilleures, il est invraisemblable qu’il se dresse dans cette Chambre, quel que soit le sentiment artistique de ses membres, une opposition quelconque, bien mal motivée.
Pour justifier cette opposition, vous soutenez que le projet de loi dont nous discutons est intempestif et prématuré, prématuré après six ans de préparation administrative. Car, si je ne me trompe, depuis 1910, on discute pour établir les conditions de cette donation. Depuis six ans, M. Dujardin-Beaumetz, M. Léon Bérard, M. Painlevé, M. Dalimier ont négocié pour que cette donation ne comportât aucune espèce de charges.
En vérité, si c’est la récompense qu’une Chambre française accorde aux donateurs, vous en trouverez peu qui voudront priver leurs héritiers ou leurs amis du profit de leur travail et par surcroît s’offrir en pâture à des discussions comme celle d’aujourd’hui qui ne peuvent que décourager toutes les générosités. (_Applaudissements._)
Il n’y avait pas lieu à ouvrir un débat ni sur la personnalité de Rodin, ni sur l’affectation de l’hôtel Biron. Le grand sculpteur Rodin vous offre un trésor inestimable que tous les pays civilisés épris d’art vous envient.
La seule attitude à prendre était de tourner, vers l’homme qui nous a dotés de marbres impérissables, l’unanime gratitude de la nation et de ses représentants. (_Vifs applaudissements._)
M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. le sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts.
M. DALIMIER, _sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts_.--J’en demande pardon à mon collègue, M. Breton, mais je n’ai jamais pensé et nous n’avons jamais pensé que l’heure était mal choisie pour déposer sur le bureau de la Chambre le projet de loi qui est en discussion.
Notre collègue, M. Breton, disait que jamais on n’avait réservé en France à aucun artiste l’honneur, que l’on fait aujourd’hui à Rodin, de réunir ses œuvres dans un bâtiment appartenant à l’État pour constituer un musée qui portera son nom.
C’est sans doute parce que jamais, à aucune époque, aucun artiste ne fit à l’État une offre comme celle que Rodin nous fait aujourd’hui.
Depuis de longues années, Rodin qui aurait pu avec la plus grande facilité vendre à l’étranger toutes ses œuvres, n’a eu que ce souci, dont nous devons le louer, de les garder, de les grouper, d’avoir toujours sous la main celles qui lui paraissaient les meilleures et les plus pures, évaluées aujourd’hui, non pas comme on le prétendait à dire d’experts officiels, mais de la façon la plus stricte, à près de 3 millions. Ces œuvres, Rodin aurait pu les monnayer; il les a gardées pour son pays, pour qu’on puisse suivre l’ensemble de ses efforts depuis le jour où, comme le rappelait M. de Monzie, il était refusé à l’École des Beaux-Arts, depuis le jour où son premier envoi au Salon était refusé, luttant difficilement et arrivant enfin à réunir cette œuvre considérable devant laquelle tous les esprits non prévenus s’inclinent. Cet homme aurait pu vendre tout cela à l’étranger; il l’a gardé pour son pays. Aucun artiste, à aucune époque, n’a fait à l’État une offre semblable, et c’est pour cela peut-être que la question ne s’est jamais posée et qu’il n’y a pas de précédent.
Je dois indiquer à ceux de nos collègues qui ont apporté leur protestation que, depuis hier, nous avons singulièrement aggravé notre cas. Rodin, depuis la donation, s’est aperçu qu’il était resté dans ses ateliers un certain nombre d’œuvres qu’il n’avait pas encore données à l’État, et hier, M. le ministre de l’Instruction publique et moi, nous avons fait une fois de plus le pèlerinage de la petite maison de Meudon, cette petite maison dans laquelle Rodin a toujours vécu de la façon la plus humble et la plus modeste; et, hier, Rodin a donné à l’État, outre les œuvres indiquées dans la donation qui vous est soumise aujourd’hui, toutes les œuvres qu’il n’avait pas données jusqu’à ce jour et qui ont été chiffrées par les experts à 347.700 francs, ce qui porte l’ensemble de la donation à près de trois millions.
Dans ces conditions, nous pensons que nous avions le devoir d’apporter immédiatement le projet devant la Chambre et que la Chambre a le devoir, dans un vote quasi-unanime, d’exprimer à ce grand artiste toute sa reconnaissance et tous ses remerciements.
Il y a, on l’a rappelé, des salles Rodin. On a groupé les œuvres de Rodin au musée Kensington de Londres; il y a des salles dans lesquelles on a groupé ses œuvres au Métropolitain de New-York; on a créé à San-Francisco un musée Rodin, et la France, qui peut revendiquer Rodin comme un de ses plus grands artistes, serait seule à ne pas avoir de musée Rodin! La Chambre ne refusera pas le cadeau qu’on lui apporte. (_Applaudissements_.)
M. LE PRÉSIDENT.--Monsieur Delahaye, maintenez-vous votre proposition de renvoi à la Commission?
M. JULES DELAHAYE.--Je demande simplement le renvoi de mon contre-projet à la Commission de l’Enseignement, devant laquelle je n’ai pas pu développer mes raisons.
M. LE RAPPORTEUR.--Nous repousserons le renvoi.
M. LE PRÉSIDENT.--Personne ne demande plus la parole sur la discussion générale?...
Je consulte la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer à la discussion des articles.
(La Chambre, consultée, décide qu’elle passe à la discussion des articles.)
M. LE PRÉSIDENT.--_Article unique_: Est acceptée définitivement, aux charges et conditions y stipulées, la donation consentie à l’État par M. Auguste Rodin, statuaire, grand-officier de la Légion d’honneur, suivant acte notarié du 1er avril 1916 dont une copie est annexée à la présente loi.»
Ici se place le contre-projet présenté par M. Delahaye.
Je donne lecture de l’article premier de ce contre-projet:
«Article premier.--Aucun musée nouveau, aucune collection d’art ne pourront être créés aux frais de l’État ou dans les édifices publics, du vivant des légataires ou des donateurs intéressés.»
Vous avez déposé, si je ne me trompe, sur cet article, une demande de scrutin public?
M. JULES DELAHAYE.--Sur l’ensemble, pas sur cet article.
M. LE PRÉSIDENT.--Alors, je mets aux voix l’article premier du contre-projet de M. Delahaye.
(L’article premier, mis aux voix, n’est pas adopté.)
La parole est à M. Lefas sur l’article unique du projet de loi.
M. LEFAS.--Je voudrais, messieurs, expliquer en quelques mots pourquoi, mes amis et moi, nous votons contre le projet qui vous est soumis.
Nous avons pour cela des raisons d’ordre général qui ont été développées. Cette absence de législation des fondations, spéciale à notre pays, qui fait qu’arbitrairement l’État peut prendre à des collectivités charitables les biens qui leur appartenaient et les détourner de leur destination pour les concéder à des particuliers constitue un régime insupportable que nous ne pouvons pas sanctionner.
Mais il y a d’autres raisons, et puisqu’on a parlé d’union au nom de la guerre, c’est au nom de cette union que je voterai contre le projet.
Depuis deux ans nous avons le scandale, dans ce quartier des Invalides, où l’Administration de la guerre est si à l’étroit qu’elle a dû s’installer dans des immeubles réservés aux services publics, le lycée de jeunes filles Duruy, dans des hôtels mêmes appartenant à des particuliers, nous avons, dis-je, la douloureuse surprise de voir l’Administration des Beaux-Arts, qui possède deux immeubles: l’hôtel Biron, acheté 3 millions, et le séminaire de Saint-Sulpice, n’avoir qu’un but: empêcher l’autorité militaire d’y mettre les pieds... (_Bruit_), peut-être parce qu’elle pressent que si l’Administration de la guerre entrait dans ces immeubles, ils lui conviendraient si bien, comme aménagement et comme situation, qu’elle aurait des chances d’y rester.
De ce chef, des sommes énormes ont été dépensées en constructions, en locations, dans le quartier, à côté et en face de l’hôtel Biron; des enfants ont été privés d’enseignement pendant deux ans. Aujourd’hui encore nous ne savons même pas comment nous logerons demain les invalides de la guerre, ou comment nous installerons les services établis dans l’hôtel des Invalides.
Nous serions fondés à demander que des cloisons moins étanches, puisqu’on a parlé d’union, existent entre les diverses Administrations, et que les futurs directeurs de musées pensent un peu plus, pendant la guerre, à l’intérêt général et un peu moins à celui de leur musée particulier.
Et cependant, à quelque pas de l’hôtel Biron, un de nos collègues n’avait pas craint, lui, de donner l’exemple d’ouvrir son propre hôtel et de l’affecter à des services d’ambulances; et, non content d’avoir ainsi donné de son confort et de ses biens, il a donné sa vie. J’ai nommé notre regretté collègue, le duc de Rohan. (_Applaudissements_.)
Est-ce que son exemple ne s’imposait pas à suivre? Peut-être, me dira-t-on, qu’il n’était que duc et de Rohan: M. Rodin est un prince de l’art, je ne lui conteste pas ce titre...
M. DALIMIER, _sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts_.--Le duc de Rohan a signé le projet en faveur du musée Rodin.
M. LEFAS.--...Et l’Administration des Beaux-Arts est reine irresponsable en matière de dépenses. Ainsi, après nous avoir fait dépenser inutilement pendant la guerre, faute d’avoir affecté ses immeubles vacants aux services de la Guerre, elle vous redemandera demain des millions pour l’aménagement des musées en question. Je les eusse votés volontiers, demain, si on nous avait permis de les économiser aujourd’hui. Comme on ne l’a pas fait, je ne voterai pas le projet. Notre bulletin de vote est le seul moyen que nous ayons de protester contre ces agissements, au nom des contribuables. Nous serions responsables nous-mêmes si nous ne nous en servions pas. (_Applaudissements sur divers bancs_.)
M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. le sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts.
M. DALIMIER, _sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts_.--Je ne peux pas laisser sans réponse l’allégation inexacte de M. Lefas. Il affirme que l’Administration des Beaux-Arts s’est refusée à mettre des locaux à la disposition des services de la Guerre.
L’hôtel Biron, que l’on a cité d’abord, est, vous ne l’ignorez pas, loué à M. Rodin; le ministère de la Guerre ne pouvait donc l’avoir que par voie de réquisition, et il n’était pas en mon pouvoir de le mettre à sa disposition.
M. LEFAS.--C’est donc M. Rodin qui n’a pas compris ce qu’il devait faire.
M. DALIMIER, _sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts_.--Quant au séminaire de Saint-Sulpice, vous devriez savoir que j’ai fait évacuer l’une après l’autre toutes les pièces occupées par mes services, pour les mettre à la disposition du Secours de guerre. J’en ai fait retirer les décors de l’Odéon et des tableaux et statues appartenant au musée du Luxembourg, pour y installer des réfugiés et orphelins des régions envahies. (_Très bien! très bien!_)
Quant aux autres bâtiments dépendant de l’Administration des Beaux-Arts, ils ont tous, sans exception--un grand nombre de nos collègues le savent--été mis à la disposition du ministère de la Guerre ou des œuvres. Dans mon souci de donner satisfaction à tous ceux qui pouvaient avoir besoin des bâtiments de l’État, j’ai été jusqu’à installer le Secours national à l’École des Beaux-Arts, dans la salle Melpomène; je ne pouvais vraiment pas aller plus loin.
Je tenais à rectifier, pour l’honneur de l’Administration que je dirige, des renseignements inexacts. (_Applaudissements sur les bancs du parti socialiste et du parti républicain radical et radical socialiste._)
M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. de Gailhard-Bancel.
M. DE GAILHARD-BANCEL.--Au nom d’un certain nombre de mes collègues et au mien, je demande la permission d’expliquer notre vote et de dire que nous voterons contre le projet soumis à la Chambre, pour empêcher la prescription, celle de l’oubli tout au moins, de courir contre la congrégation qui a été dépossédée de l’immeuble... (_Exclamations sur les bancs du parti socialiste et du parti républicain radical et radical socialiste.--Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre_) de l’immeuble dont dispose le projet de loi.
Je tiens à rappeler ce que j’ai dit autrefois à cette tribune: c’est qu’avant d’être expulsée de France la congrégation des religieuses du Sacré-Cœur avait été expulsée d’Alsace-Lorraine, pour son trop grand attachement à la France. Ce sont les termes mêmes du décret rendu contre elle par l’empereur d’Allemagne. (_Applaudissements à droite._)
M. JULES-LOUIS BRETON.--M. le sous-secrétaire d’État a dit que l’hôtel Biron était loué. Quel est le chiffre de la location?
M. DALIMIER, _sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts_.--5.900 francs par an.
M. JULES-LOUIS BRETON.--Je croyais que le chiffre de la location était de 1 franc.
M. DALIMIER, _sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts_.--Nous aurons, en tout cas, toujours fait payer trop cher à un homme qui nous apporte aujourd’hui des millions.
M. LEFAS.--Je constate, d’après les déclarations mêmes de M. le sous-secrétaire d’État, que l’hôtel Biron n’a pas été mis à la disposition des services de la Guerre. M. le sous-secrétaire d’État a ajouté que M. Rodin seul aurait pu le faire...
M. DALIMIER, _sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts_.--Tous les locataires.
M. LEFAS.--En apportant cette précision, vous avez porté contre le futur usager de l’immeuble une accusation plus formelle que celles que je m’étais permises. (_Très bien! très bien! sur divers bancs.--Mouvements divers._)
M. LE PRÉSIDENT.--Je mets aux voix l’article unique du projet de loi.
Il y a une demande de scrutin, signée de MM. Jules Delahaye, de Gailhard-Bancel, Lefas, de Pomereu, le baron Gérard, de Hercé, Ginoux-Defermon, l’amiral Bienaimé, Ballande, Lerolle, Piou, Ferdinand Bougère, etc.
Le scrutin est ouvert.
(Les votes sont recueillis.--MM. les secrétaires en font le dépouillement.)
M. LE PRÉSIDENT.--Voici le résultat du dépouillement du scrutin:
Nombre des votants 435 Majorité absolue 218 Pour l’adoption 379 Contre 56
La Chambre des députés a adopté.
ADOPTION D’UN PROJET DE LOI PORTANT OUVERTURE, SUR L’EXERCICE 1916, D’UN CRÉDIT DE 10.813 FRANCS EN VUE DE LA CRÉATION D’UN MUSÉE RODIN.