Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon
Part 13
M. LE PRÉSIDENT.--Nous sommes dans la région de l’art, messieurs.
M. JULES DELAHAYE.--Si je ne peux pas parler d’art sans exciter vos passions...
M. ANDRÉ LEBEY.--Cela excite bien les vôtres.
M. JULES DELAHAYE.--Qu’en savez-vous?
M. ANDRÉ LEBEY.--Je vous écoute et je m’en rends compte.
M. JULES DELAHAYE.--Laissez-moi au moins continuer ma lecture, pour savoir si je suis aussi passionné que vous le prétendez:
«Art. 2.--La valeur artistique des donations ou legs, ainsi que leurs conditions financières ou immobilières, devront être soumises à l’avis préalable et motivé d’une commission de douze membres, élue, pour moitié, par les classes compétentes de l’Institut...» (_Interruptions sur les bancs du parti socialiste._)
Attendez la fin de la phrase.
M. LE PRÉSIDENT.--Monsieur Delahaye, voulez-vous me dire si cette nomination d’une commission formée de membres de l’Institut est dans le texte?
M. JULES DELAHAYE.--Je le relis: «Art. 2.--La valeur artistique des donations ou legs, ainsi que leurs conditions financières ou immobilières, devront être soumises à l’avis préalable et motivé d’une commission de douze membres, élue, pour moitié, par les classes compétentes de l’Institut, et pour moitié en dehors de l’Institut.» (_Interruptions sur les bancs du parti socialiste._)
M. LE PRÉSIDENT.--Messieurs, ne laissez pas dire qu’on ne peut pas parler quand on n’est pas de votre avis.
M. JULES DELAHAYE.--Pour abréger le plus possible mes observations,--car je suis fatigué d’un voyage nocturne,--je vous demande la permission de lire aussi mon exposé sommaire, ce qui me permettra d’éviter tout développement: «Aux engouements passagers ou aux prétentions excessives des coteries d’art ou des artistes trop enclins à se soustraire aux sages traditions de nos musées nationaux, qui, jusqu’à ce jour, imposaient à toute consécration du «génie» la sanction du temps,--il s’agit d’imposer, par le contre-projet ci-contre, au moins le contrôle et l’appréciation motivée d’une élite de compétences indépendantes de toute influence étrangère à l’art.
«Il s’agit aussi d’empêcher la conséquence évidente d’un précédent sans pareil dans l’histoire ancienne et moderne des artistes français.»
M. JULES-LOUIS BRETON.--Très bien!
M. DELAROCHE-VERNET.--C’est une erreur absolue.
M. JULES DELAHAYE.--«Car il est facile de prévoir que, dans l’avenir, beaucoup d’autres que M. Rodin seront tentés, moyennant de riches donations, de faire proclamer, de leur vivant, une supériorité contestée par l’élite de leurs pairs.
«Il s’agit encore de relever d’autant plus haut, aux yeux des contemporains, l’exception proposée pour M. Rodin et de justifier autrement que par une convention avec l’État, intéressée de part et d’autre, «la faveur unique, accordée à un génie unique, en retour d’un don unique».
«Il s’agit surtout de maintenir contre tout particularisme l’abnégation artistique, qui n’a jamais cessé d’être le plus grand orgueil des artistes français et de proclamer une fois de plus que la plus grande gloire pour ceux-ci est, non pas d’obtenir d’une assemblée politique un atelier et un musée isolés, personnels, dans un édifice public, mais d’être admis dans nos musées nationaux à côté des illustrations nationales.»
En résumé, comme vous le voyez, je ménage l’opinion qu’a de son œuvre M. Rodin et qu’ont avec lui le Gouvernement et deux Commissions de la Chambre. Je la ménage assez pour ne pas écarter d’emblée ses propositions pour le moins insolites, j’allais dire son caprice «unique», dans le passé, dans le présent, et, vraisemblablement dans l’avenir, au dire de M. le rapporteur lui-même. Je craindrais d’être confondu dans le mépris qu’il professe pour le vulgaire, qui s’obstine dans l’incompréhension du miracle «d’œuvres si vivantes», écrit-il, «qu’elles rappellent tantôt les grâces de la statuaire grecque, tantôt la puissance de Michel-Ange». (_Très bien! très bien! sur divers bancs._)
Jugez si j’ai raison d’être circonspect par ces quelques lignes, dont tout le rapport de M. Simyan n’est que le développement.
«Le troupeau des confrères médiocres mêle ses railleries à celle de la foule. L’artiste, qu’on accusait de mouler la nature, est maintenant accusé de la violenter.
«Il néglige les sottises de tous ceux qui ont des yeux pour ne point voir.» (_Très bien! très bien! sur les bancs du parti socialiste._)
M. ANDRÉ LEBEY.--Il y en a beaucoup.
M. JULES DELAHAYE.--«Soutenu par une petite élite d’admirateurs clairvoyants: statuaires, peintres, critiques, amateurs, il poursuit sa tâche les yeux fixés sur la nature. A chaque salon il scandalise les Béotiens de Paris et d’ailleurs.»
La phillipique est audacieuse, j’en conviens. Mais treize pages sur ce ton d’amertume et de défi ne sont pas sans suggérer une remarque inquiétante pour des législateurs à qui l’on demande de prendre parti pour un maître qui n’a encore, pour l’exalter, ni la grande foule, ni la grande élite de ses confrères.
M. LE RAPPORTEUR.--Je parle là de ses débuts, mais, depuis, tout le monde s’est incliné devant le génie de Rodin. (_Très bien! très bien! sur les bancs du parti socialiste._)
M. JULES DELAHAYE.--Vous exagérez. Plus les législateurs, à qui l’on demande, en somme, une décision à laquelle ils sont si mal préparés par leurs occupations et, pour le plus grand nombre, par leur compétence, plus ces législateurs seront modestes dans leur jugement, plus ils paraîtront excusables de douter qu’ils soient vraiment qualifiés pour accorder à M. Rodin la compensation exorbitante qu’il sollicite en faveur de ses vieux jours, plus ils seront excusés de ne pas vouloir se prononcer entre un public récalcitrant, une démocratie ainsi dédaignée, des contribuables traités de troupeau aveugle, imbécile, et un artiste qui s’est donné la tâche de scandaliser tout le monde. (_Exclamations sur les bancs du parti socialiste._)
J’entends bien que l’honorable M. Simyan ne doute de rien. Il a réponse à tout. Il affirme que «la vérité fait son chemin», que peu à peu la foule et l’élite finissent par comprendre, que peu à peu «tout homme capable d’une émotion esthétique est conquis», que toutes les résistances sont vaincues et que M. Rodin a fait, entre autres «miracles», le miracle de «soumettre le public à son jugement, qui est le bon». C’est toute la question et c’est là que j’attendais l’honorable M. Simyan. (_Murmures et interruptions sur les bancs du parti socialiste._)
Je ne dis et ne dirai rien qui puisse vous froisser. Outre que tant de «peu à peu» me paraissent bien contradictoires avec les résistances soi-disant vaincues, j’aimerais bien savoir à quels signes l’honorable M. Simyan a reconnu que M. Rodin avait vraiment soumis le public à son goût, et que son goût était le meilleur.
M. LE RAPPORTEUR.--Il suffit de voir la pétition de tous les artistes et littérateurs en faveur du musée Rodin; elle contient les plus grands noms de la littérature et de l’art à l’heure actuelle et de tendances les plus opposées.
M. JULES DELAHAYE.--Je pourrais vous en citer beaucoup plus d’autres encore qui ne partagent pas leur sentiment.
Le malheur, c’est que nous sommes obligés de trancher le débat. J’ai cherché le précieux indice des résistances enfin vaincues par le génie de M. Rodin. Avec la meilleure volonté, je n’ai pu le trouver dans tout le rapport de notre honorable collègue qu’à la treizième page. Encore paraît-il tiré de bien loin: «M. Rodin est épris de gloire, le plus noble but de l’ambition», s’écrie l’honorable M. Simyan.
Très bien, mais c’est en quoi le génie de M. Rodin n’est pas «unique». S’il fallait donner à tous les artistes épris de gloire un hôtel historique, un couvent, une chapelle, un jardin public, il ne vous resterait bientôt plus rien du fameux milliard des congrégations.
M. LE RAPPORTEUR.--Voilà le bout de l’oreille!
M. JULES DELAHAYE.--L’oreille et l’âme tout entières.
M. ANDRÉ LEBEY.--Eh bien! vous n’êtes pas devenu libre penseur. Vous l’avez dit, mais ce n’est pas exact.
M. DELAROCHE-VERNET.--Parlez-nous de l’immeuble et non de l’artiste.
M. JULES DELAHAYE.--M. Simyan n’en conclut pas moins avec bravoure que vous ne pouvez pas, messieurs, hésiter à réaliser le rêve caressé depuis plusieurs années par M. Rodin, que vous lui permettrez d’installer son musée dans le cadre qu’il a choisi et que, ce faisant, vous serez ses obligés. «Ce sera, dit-il, le remerciement de la Chambre.»
Pourquoi le remerciement de la Chambre?
L’honorable M. Simyan vous le dit dans une formule que je vous prie de retenir, messieurs, car elle est rare dans l’histoire de l’art. Depuis qu’il y a des rois, des républiques et des sculpteurs, je ne crois pas que jamais artiste ait reçu un pareil coup sur sa couronne de lauriers. C’est du 420. Tout autre que M. Rodin en paraîtrait écrasé. L’honorable rapporteur a un trait commun avec M. Rodin: il ne lui déplaît pas «de scandaliser les Béotiens de Paris et d’ailleurs».
Veuillez écouter ce morceau: «Il est bien vrai que l’État, qui accueille au Luxembourg les plus belles œuvres des artistes vivants, et qui offre la glorieuse hospitalité du Louvre à celles que le temps a consacrées, ne saurait concéder une partie du domaine public à chacun des grands artistes qui sont l’ornement de ce pays; mais il peut accorder cette faveur unique à un génie unique en retour d’un don unique. Si c’est un précédent, il est à craindre qu’il ne se renouvelle pas de longtemps.»
Ne vous semble-t-il pas, messieurs, que voilà des raisons bien hardies pour créer un précédent extraordinaire, inouï, mais bien fragiles et bien peu cohérentes pour édifier un nouveau musée et une loi d’exception?
N’hésiterez-vous pas à les faire vôtres, comme vous y invite l’honorable M. Simyan et ne craindrez-vous pas, en comblant tous les vœux de M. Rodin, de paraître tenir la gageure d’une poignée de frondeurs, d’une petite élite d’amateurs qui ont juré de venger les injures du plus fameux des mécontents?
Dans sa foi religieuse en M. Rodin, l’honorable M. Simyan me rappelle un moine (_Exclamations et rires_) encore plus célèbre que M. Rodin.
M. LE RAPPORTEUR.--J’aime mieux cette foi que l’autre.
M. JULES DELAHAYE.--Le P. Lacordaire, qui bravait volontiers, lui aussi, les critiques et les railleries de son temps, a prononcé, un jour, ce mot sublime sur les lèvres d’un aussi grand orateur, d’un artiste aussi rare: «Sachez que je n’ai pas le sentiment du ridicule.»
_Un membre à gauche_.--Il pouvait se permettre cela.
M. JULES DELAHAYE.--Comme le P. Lacordaire, comme M. Rodin, l’honorable M. Simyan ne me paraît pas non plus avoir le sentiment du ridicule.
M. LE RAPPORTEUR.--Je ne l’ai pas le moins du monde.
M. JULES DELAHAYE.--Mais il n’en saurait être de même pour un Gouvernement d’opinion, pour une Chambre de députés.
Au moment de ressusciter la vieille institution des peintres du roi, des sculpteurs de la reine, au moment de leur réserver, non seulement les principales commandes de l’État, comme au temps de la monarchie, mais de leur donner encore des monuments historiques pour installer leur atelier, leur musée, une sorte d’hymne à leur génie ne saurait leur suffire.
Il faut aussi un peu d’esprit critique, un contrôle moins superficiel et surtout moins partial pour les convaincre d’engager les deniers de l’État, d’aliéner le domaine public, de désigner les peintres et les sculpteurs de la République.
L’esprit critique et le contrôle sévère, c’est ce qui pouvait manquer, sinon à l’honorable M. Simyan, du moins à son rapport, sur l’acceptation définitive de la donation de M. Rodin.
Il n’est pas difficile à des ministres de trouver des fonctionnaires, fussent-ils conservateurs des musées nationaux et architectes du Gouvernement, pour présenter des évaluations d’actif de 2.086.505 francs en face d’évaluations de 13.150 francs. On n’a qu’à leur dire préalablement que les richesses ainsi inventoriées sont «inestimables». Mais il n’est besoin que de percevoir les articles de semblables devis, de pareils bilans, pour en apercevoir les omissions volontaires, les complaisances ordonnées et les futures surprises. Il n’est besoin que de lire, en particulier, les conditions résolutives et révocatrices du contrat, pour en pressentir l’éventuel danger. Jugez-en par ces seules dispositions:
«ART. 2.--M. Rodin recrutera, nommera et révoquera, à son gré, le personnel chargé de la garde et de l’entretien du musée.
«ART. 7.--Il est expressément convenu que les risques de la conservation, ainsi que ceux de transport de ces divers objets à l’hôtel Biron... resteront à la charge exclusive du ministère des Beaux-Arts, quoique le transport doive en être effectué par les soins de M. Rodin et à ses frais.
«En conséquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, être jamais rendu responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la détérioration, de tout ou partie de ces objets.
«Dans le cas d’inexécution dûment constatée de toutes les conditions ci-dessus ou de l’une d’elles seulement, la présente donation sera révoquée purement et simplement, et M. Rodin reprendra la propriété des biens donnés.»
Ainsi, aucune responsabilité pour M. Rodin, et la faculté de révocation pure et simple, dans le cas d’inexécution d’une seule clause du contrat, comme le vol, la perte et la disparition des pièces nombreuses du musée.
Les artistes sont mobiles et changeants. Quelle tentation pour un homme âgé et entouré peut-être de bien des gens intéressés à ressaisir après lui une propriété qui leur échappe, pour un donateur qui semble avoir la vocation du mécontentement esthétique, de transformer la fantaisie de munificence en une fantaisie de révocation!
Je n’insiste pas sur les inconvénients d’une convention préconisée par l’honorable M. Simyan. Quoi qu’il en dise, il saute aux yeux que M. Rodin en a les principaux avantages, de son vivant, et que l’État peut en avoir, plus tard, les plus grands risques. Au reste, la nature des critiques que j’ai l’honneur de vous exposer dans le sommaire de mon contre-projet étant surtout d’ordre public, il serait superflu de m’étendre sur les motifs d’ordre privé qui vous engagent à examiner de plus près la valeur «inestimable», mais estimée par des experts qui vous sont inconnus, de ce que l’État donne et de ce que M. Rodin reçoit.
Je glisse aussi sur la convenance du futur musée, établi dans un couvent et une chapelle par un artiste dont on nous dit qu’il a toujours eu la prétention de soumettre le public à son goût, qui est le bon, et je me contente, à cet égard, de reproduire sans commentaire le passage suivant du rapport de M. Simyan:
«Et voici l’expression la plus réaliste du désir et de l’amour, dans des œuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M. Rodin pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions et des attitudes humaines, il pense qu’aucune ne doit être exclue de l’art, pourvu qu’elles soient vraies et qu’elles soient belles. En art, il n’y a, pour lui, d’immoral que le faux et le laid. L’amour physique, la passion la plus universelle, source de volupté, source de vie, chantée par Lucrèce en des vers immortels, est digne d’inspirer le sculpteur comme le poète. Il comporte une beauté plastique qu’il est légitime de reproduire à condition d’éliminer le détail vulgaire. De cette conception est né tout un monde d’amants et d’amantes. Une toute jeune femme assise sur ses talons, les deux mains appuyées à terre, tend son minois de Japonaise avec des airs de chatte, et creuse ses reins frémissants de vie. Des couples se cherchent avec fureur, d’autres s’étreignent; un autre, séparé, est anéanti dans le sommeil. Certains groupes font penser à la brûlante Sapho; certains semblent des illustrations de Baudelaire.»
Il n’est pas bon qu’un musée qui, jadis, devait demeurer secret, soit ouvert au public, pour y contempler des spectacles dont l’immoralité est indifférente à l’artiste.
Il n’est pas bon, il n’est pas prudent, de dispenser de la sanction du temps, reconnu nécessaire par l’expérience de tous les pays et de tous les siècles, la consécration des talents et même des génies les plus populaires, et à plus forte raison des talents et des génies les plus contestés.
Il n’est pas bon, il n’est pas prudent de proclamer solennellement que ces talents, ces génies pourront, désormais, si vous votez le projet du Gouvernement, préférer les jouissances immédiates d’un atelier d’État, d’un musée personnel, à la gloire posthume et désintéressée d’un musée national.
Il convient mieux à une commission d’hommes de l’art, choisis consciencieusement et en toute indépendance par des hommes de l’art, qu’à une assemblée politique de prendre la responsabilité de décider qu’il en sera autrement pour M. Rodin que pour les autres artistes français.
La renommée de M. Rodin ne peut que gagner à l’arbitrage de ses pairs, les plus illustres et les plus compétents. Une moitié par les membres de l’Institut qui ne passent pas pour les plus médiocres et une moitié par la grande ou la petite élite, à l’estime de laquelle il doit tenir par-dessus tout.
S’il est vrai, comme on nous l’assure, que M. Rodin a vaincu toutes les résistances, qu’il a réussi enfin à soumettre le public à son goût, s’il a forcé l’admiration de tous, quelle revanche pour son génie méconnu jusqu’ici, que cette constatation par experts indiscutables, indiscutés, jointe à celle du Gouvernement et de la Chambre des députés. Quelle revanche même pour la petite élite de ses admirateurs clairvoyants mais solitaires.
Constatation d’autant plus opportune et nécessaire que, à l’heure où nous sommes, les résistances ne semblent pas aussi réduites que vous le prétendez. Voyez ce qui se passe autour de vous. Vous sollicitez une sorte de réhabilitation d’un génie incompris, une manifestation de remerciement qui ne s’est jamais vue.
Et les journaux d’art, aussi bien que les journaux politiques, se taisent presque unanimement. On disait, jadis, que le silence des peuples était la leçon des rois. Il devrait aussi être la leçon des Parlements souverains, la leçon de la «République des arts» et de la «République des camarades». (_Mouvements divers._)
M. MARROU.--Il y a autre chose à dire et à faire en ce moment que le discours que vous prononcez.
M. JULES DELAHAYE.--Alors, vous seriez seul à avoir le droit de parler et d’exprimer vos opinions?
M. MARROU.--Non, mais vous parlez à tort en ce moment.
M. LE PRÉSIDENT.--Pardon! il y a un projet de loi à l’ordre du jour; et l’orateur est parfaitement en droit de le discuter. Veuillez l’écouter. Vous aurez le droit de prendre la parole sur le projet. D’autres orateurs l’ont fait.
M. JULES-LOUIS BRETON.--Nous sommes tous d’accord sur ce point que ce n’était pas le moment de discuter un tel projet.
_Sur les bancs du parti socialiste._--Pas tous!
M. JULES DELAHAYE.--Je croyais que le régime parlementaire était celui de la contradiction. Et toutes les fois qu’on élève une contradiction ici on est interrompu et maltraité.
M. MARROU.--Avouez que le moment est mal choisi.
M. JULES DELAHAYE.--...Pour déposer ce projet. Oui; c’est ce que j’ai dit. Et vous me reprochez d’être d’accord avec vous.
Un seul journal à ma connaissance, un journal républicain, que vous lisez et applaudissez tous les jours, celui qui a fait la campagne si heureuse «des canons et des munitions», a chargé un écrivain, estimé de tous pour son talent et son indépendance courageuse, de placer sous vos yeux des réflexions bien appropriées aux circonstances que nous traversons. Permettez-moi de vous les lire pour terminer. (_Interruptions et bruit sur les bancs du parti socialiste._)
_Sur divers bancs du parti socialiste._--Non! non! Nous n’estimons pas Gohier.
M. JULES DELAHAYE.--Tant pis pour vous, si vous ne l’estimez pas.
M. LE PRÉSIDENT.--Messieurs, veuillez laisser l’orateur s’expliquer.
M. JULES DELAHAYE.--Le _Journal_, dis-je, a chargé cet écrivain de mérite de placer sous vos yeux des réflexions bien appropriées aux circonstances que nous traversons; permettez-moi de les recommander à votre attention, pour terminer.
M. JEAN LONGUET.--Il y a des noms qu’on ne doit pas prononcer ici...
M. JULES DELAHAYE.--Voici ce qu’écrivait, hier, M. Urbain Gohier... (_Vives exclamations sur les bancs du parti socialiste._)
M. JEAN LONGUET.--Il faut avoir la pudeur de ne pas parler de lui ici. (_Bruit._)
M. JULES DELAHAYE.--Ne parlez donc pas de pudeur.
RAFFIN-DUGENS.--C’est un assassin, et la justice l’a pris sous sa protection. (_Vives exclamations et bruit sur un grand nombre de bancs..._)
M. LE PRÉSIDENT.--C’est intolérable! Voulez-vous, oui ou non, écouter l’orateur?
RAFFIN-DUGENS.--L’orateur n’a pas le droit d’apporter ici cette protestation. (_Bruit._) Il devrait être à l’ombre, cet homme-là. (_Bruit._)
M. le président.--Vous allez m’obliger à vous rappeler à l’ordre, si vous continuez.
RAFFIN-DUGENS.--Vous pouvez me rappeler à l’ordre. Je dis qu’Urbain Gohier est l’assassin de Jaurès, et s’il y avait une justice...
M. LE PRÉSIDENT.--Je vous prie de cesser ces interruptions continuelles.
RAFFIN-DUGENS.--Nous ne voulons pas entendre ces paroles!
M. LE PRÉSIDENT.--Je vous rappelle à l’ordre pour votre persistance à interrompre.
RAFFIN-DUGENS.--Portez cela au cabinet! (_Vives exclamations et bruits_.)
M. LE PRÉSIDENT.--Je vous rappelle à l’ordre avec inscription au procès-verbal.
_Sur les bancs du parti socialiste._--Tous!... tous!
M. JEAN LONGUET.--Nous sommes solidaires.
M. LE PRÉSIDENT.--Non! Vous ne pouvez prendre à votre compte des expressions aussi antiparlementaires que celle-là!
M. Jules Delahaye a la parole et il la gardera. (_Très bien! très bien!_)
Je fais appel à tous mes collègues: je les prie de respecter la liberté de la tribune. (_Applaudissements._)
M. MARIUS MOUTET.--Nous ne laisserons pas lire la prose d’un homme qui a poussé à l’assassinat d’un de nos camarades. (_Bruit._)
_A droite._--Lisez! lisez!
_Sur les bancs du parti socialiste._--Non! Non! (_Bruit._)
M. PAUL PONCET.--Elle ne sera pas lue.
M. JULES DELAHAYE.--Quoi que vous disiez, elle sera lue.
M. LE PRÉSIDENT.--Un jour peut-être viendra où quelqu’un des vôtres voudra lire un article qui déplaira à une autre partie de l’assemblée. Ce jour-là, je croirai de mon devoir d’assurer la liberté de la tribune pour vous comme je le fais en ce moment pour M. Jules Delahaye. Puis-je procéder autrement? (_Applaudissements._)
M. JULES DELAHAYE.--Messieurs, voici des lignes qui ne sont pas faites pour exciter vos colères. Je vous répète que je les lirai.
M. JEAN LONGUET.--Non! non! Nous oublierions la mémoire de Jaurès.
M. JULES DELAHAYE.--Si! si! Car elles traitent d’une question d’art, de quelque part qu’elles viennent--et je proteste contre tout ce que vous venez de dire de M. Urbain Gohier. Vous pouvez les entendre, et les entendre avec calme. Je reprends.
«Nous pouvons vendre le trop-plein de nos musées...» (_Vives réclamations sur les bancs du parti socialiste._)
M. DEGUISE.--Vous ne ferez pas cette lecture: nous ne vous le permettrons jamais. (_Bruit._)
M. JULES DELAHAYE.--Je la ferai, que vous le permettiez ou non.
M. LE PRÉSIDENT.--Je n’ai pas besoin de vous rappeler les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Laissez-moi vous dire que peut-être vous soulignez à l’excès, en lui attachant trop d’importance, un incident qui, dans les événements que nous traversons (_Applaudissements_), devrait compter pour peu de chose à vos yeux.
Maintenant, messieurs, vous savez à quel sentiment de liberté j’ai toujours fait appel ici...
_Plusieurs membres_.--C’est exact.
M. LE PRÉSIDENT.--...Vous savez que je me suis toujours efforcé, avec vous tous, de défendre la liberté de la tribune, qui est notre bien commun; je vous supplie de ne pas prolonger cet incident. (_Applaudissements._)
M. VALIÈRE.--Eh bien! que M. Delahaye le termine! (Bruit.)
M. LE PRÉSIDENT.--Voulez-vous, messieurs, m’obliger à suspendre la séance? Est-ce cela que vous voulez?
M. JULES DELAHAYE.--Je reprends ma lecture: