Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon

Part 12

Chapter 123,717 wordsPublic domain

M. Rodin aura, sa vie durant, le droit d’occuper, à titre gratuit, la totalité de l’hôtel Biron, et spécialement la chapelle voisine désaffectée dans les conditions énoncées dans l’article premier, pour y exposer, non seulement les œuvres ci-dessus données à l’État, mais toutes celles qu’il pourra lui donner ou lui destiner par la suite.

Du fait de cette occupation, il ne sera tenu d’aucune charge quelconque d’entretien, ou autre, de quelque nature qu’elle soit; notamment aucun impôt quelconque ne pourra être mis à sa charge.

M. Rodin ne pourra pas faire de changement de distribution, ni percement de murs dans l’hôtel et ses dépendances, sans avoir obtenu l’avis du ministre des Beaux-Arts, sans l’assentiment duquel il ne pourra être procédé aux dites réparations ou modifications qui devront, en tous cas, être exécutées par les soins des architectes des bâtiments civils.

ART. 4.

Tous les travaux de mise en état des bâtiments concédés à M. Rodin, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, devront être effectués par les soins et aux frais de l’État.

Toutes les réparations à faire dans l’avenir, qu’elles soient, par leur nature, grosses réparations ou réparations d’entretien, resteront également à la charge de l’État, ainsi que le chauffage et l’éclairage et toutes charges quelconques.

L’État devra installer, à ses frais, un calorifère à chauffage central dans l’hôtel, dans le plus bref délai possible.

Il devra, de plus, faire faire de suite les travaux nécessaires pour améliorer l’éclairage de la chapelle.

Le jardin dépendant de l’hôtel Biron sera entretenu aux frais de l’État. Dans le cas où il serait ouvert au public, dans les conditions déterminées par les règlements concernant les parcs et jardins de l’État, M. Rodin aurait la faculté d’y pénétrer librement, en dehors des heures d’ouverture.

ART. 6.

_Droits de reproduction._

Nonobstant la cession de propriété artistique consentie à l’État par M. Rodin, celui-ci se réserve expressément la jouissance, sa vie durant, du droit de reproduction des œuvres par lui données, étant bien entendu que ledit droit de reproduction demeurera strictement personnel au donateur qui s’interdit de le céder, à un titre quelconque, à aucun tiers. Il aura, en conséquence, le droit de reproduire et éditer ses œuvres et de faire des empreintes ou moulages à l’usage qui lui conviendra.

Au cas où M. Rodin, usant du droit qu’il s’est ainsi réservé, traiterait avec un éditeur d’art, pour la reproduction en bronze d’une ou plusieurs œuvres comprises dans la présente donation, le traité d’édition ne pourra être fait pour une durée supérieure à cinq années, et le nombre de reproductions de chaque œuvre ne pourra pas être supérieur à dix.

Les moules ayant servi à faire ces reproductions, empreintes et moulages demeureront la propriété de l’État donataire.

ART. 7.

Une grande partie des objets compris dans la présente donation se trouvant encore dans les locaux autres que celui de l’hôtel Biron et notamment dans les ateliers de M. Rodin, au Dépôt des marbres, dans sa villa de Meudon, dans divers immeubles situés même commune et dont un forme musée, il est expressément convenu que les risques de conservation ainsi que ceux de transport de ces divers objets à l’hôtel Biron resteront à la charge exclusive du ministère des Beaux-Arts, quoique le transport doive en être effectué par les soins de M. Rodin et à ses frais.

En conséquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, être jamais rendu responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la détérioration de tout ou partie de ces objets.

_Entrée en jouissance._

L’État français entrera en possession et jouissance des biens donnés aussitôt qu’il aura été régulièrement autorisé à accepter la présente donation, mais les avantages conférés à M. Rodin prendront effet à dater de la signature du présent acte.

_Conditions résolutoires et révocatrices._

A défaut d’acceptation définitive par l’État français des biens donnés, dans un délai de six mois de ce jour, la présente donation sera résolue de plein droit, et M. Rodin reprendra l’entière disposition et propriété de ses biens.

Dans le cas d’inexécution dûment constatée de toutes les conditions ci-dessus, ou de l’une d’elles seulement, la présente donation sera révoquée purement et simplement, et M. Rodin reprendra la propriété des biens donnés.

_Déclaration d’état civil._

M. Rodin déclare:

Qu’il est célibataire et qu’il n’a aucun héritier ayant droit à une réserve dans sa succession.

_Acceptation provisoire._

Aux présentes est intervenu: M. Paul Painlevé, député, ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, demeurant à Paris, à l’hôtel du ministère, sis rue de Grenelle, nº 110.

Agissant en sa dite qualité, au nom de l’État français, lequel, connaissance prise de la donation et des conditions qui précèdent, a déclaré les accepter, à titre provisoire, au nom de l’État français.

Cette donation deviendra définitive après l’obtention d’un décret d’autorisation, dans le délai de six mois de ce jour.

M. Rodin déclare avoir cette acceptation provisoire pour agréable et se la tenir pour bien et dûment signifiée.

_Frais._

Les frais des présentes et des actes qui en seront la suite seront à la charge de l’État français.

_Dont acte:_

Fait et passé à Meudon-Val-Fleury (Seine-et-Oise), au domicile ci-dessus indiqué de M. Rodin, l’an mil neuf cent seize, le premier avril, en présence de:

M. Etienne Clémentel, député, ministre du Commerce, de l’Industrie et des Postes et Télégraphes;

M. Anatole de Monzie, avocat à la Cour d’appel de Paris, député, et

M. Henri Valentino, chef de division au sous-secrétariat d’État des Beaux-Arts, représentant M. Dalimier, sous-secrétaire d’État.

Et après lecture faite, les parties ont signé avec les personnes présentes et les notaires.

La lecture des présentes aux parties et la signature par celles-ci et les personnes présentes ont eu lieu en la présence réelle de Me Cottin, second notaire, conformément à la loi.

La minute est signée: René-Auguste Rodin, Paul Painlevé, Clémentel, de Monzie, Valentino, Cottin et Théret, ces deux derniers notaires.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

_Séance du 14 septembre 1916._

DISCUSSION DU PROJET DE LOI PORTANT ACCEPTATION DÉFINITIVE DE LA DONATION CONSENTIE A L’ÉTAT PAR M. AUGUSTE RODIN.

M. LE PRÉSIDENT.--L’ordre du jour appelle la discussion du projet de loi portant acceptation définitive de la donation consentie à l’État par M. Auguste Rodin.

La parole est à M. Breton, dans la discussion générale.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Messieurs, je ne voudrais pas, surtout en ce moment, soulever des controverses artistiques, mais je ne saurais, même par mon silence, sembler m’associer au projet de loi qui est actuellement soumis à nos délibérations.

M. ANDRÉ LEBEY.--Je demande la parole.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Que l’on place au musée du Luxembourg des œuvres choisies de Rodin, qu’on les transfère ensuite au musée du Louvre après sa mort, comme cela se fait pour tous les grands artistes, rien de mieux, et je n’aurais aucune protestation à formuler.

Mais ce qui me paraît inadmissible, c’est la mesure tout à fait exceptionnelle qu’on soumet à notre approbation, et dont n’ont encore été l’objet jusqu’alors aucun de nos plus puissants génies artistiques.

Les circonstances qui ont amené le Gouvernement à nous faire cette proposition sont, d’ailleurs, des plus singulières.

Je n’ai pas l’intention de faire à cette tribune l’historique de l’hôtel Biron depuis qu’il a été attribué à l’Administration des Beaux-Arts; il faut, pour cela, la fine, spirituelle et aimable éloquence de notre ami, M. Léon Bérard, et je suis convaincu qu’il se fera un devoir d’apporter à la Chambre les indications précises et intéressantes qu’il a déjà fournies à la Commission de l’Enseignement.

S’il fait ici un exposé aussi sévère, un grand nombre de nos collègues se refuseront à voter le projet qui nous est proposé et dont l’origine est plutôt singulière.

M. ANDRÉ LEBEY.--Pas du tout.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Il vous dira, en effet, qu’à son arrivée au sous-secrétariat des Beaux-Arts, l’hôtel Biron était occupé par plusieurs locataires et qu’il eut quelques difficultés à les faire déménager. En ce qui concerne M. Rodin, ce fut même chose tout à fait impossible. Et c’est parce qu’elle ne put le faire partir, que l’Administration des Beaux-Arts nous propose aujourd’hui de lui donner définitivement l’hôtel Biron.

Voilà, en deux mots, l’historique de la question qui se pose devant vous.

Il me paraît, en tous cas, extrêmement dangereux, pour nos belles traditions artistiques, pour notre action artistique dans le monde, que le Gouvernement et le Parlement français semblent donner, sans aucune réserve, leur approbation à l’œuvre d’un artiste qui, certes, a un grand talent, mais qui s’est livré trop souvent à des manifestations tapageuses...

M. ANDRÉ LEBEY.--Vous ne pouvez dire cela sérieusement.

M. JULES-LOUIS BRETON.--...et excessives, qui ont eu la plus déplorable influence sur l’orientation artistique de ces dernières années. (_Applaudissements_.)

M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. Jules Delahaye.

M. LÉON BÉRARD.--Voulez-vous, monsieur Delahaye, me permettre de répondre en quelques mots à M. Breton?

M. JULES DELAHAYE.--Volontiers.

M. LÉON BÉRARD.--J’ai été mis très courtoisement en cause par mon honorable ami M. Breton. Je demande la permission de lui répondre avec la même modération et la même courtoisie.

M. Breton a dit que si je rééditais ici les explications que j’ai eu l’honneur de fournir à la Commission de l’Enseignement sur les origines du projet d’affectation de l’hôtel Biron à un musée Rodin, cela suffirait à faire rejeter le projet de loi qui nous est aujourd’hui soumis par le Gouvernement. Il n’en est rien et c’est là-dessus que je voudrais m’expliquer.

Après les observations de M. Breton, deux questions vous sont en réalité soumises: celle de l’affectation d’un immeuble, propriété de l’État, à la conservation des œuvres qui lui sont données par M. Rodin, et celle de savoir quelles directions il convient que l’État donne à l’art français.

M. Breton estime que Rodin a engagé cet art dans des voies de perdition et que c’est une manière de scandale que de consacrer législativement son œuvre et son action en acceptant la donation qu’il veut bien nous faire.

Moi, messieurs, j’estime que Rodin est un très grand artiste. (_Très bien! très bien! sur plusieurs bancs._) Je le dis, veuillez le remarquer, sans aucune frénésie dithyrambique; je ne compare Rodin ni au Dieu de la Genèse, ni à Pascal, ni à Victor Hugo, car vous savez que toutes ces comparaisons ont cours dans une certaine critique d’art, lorsqu’il s’agit d’artistes discutés... Non, je dis simplement, avec une conviction profonde et tranquille, que Rodin est un grand artiste. (_Très bien! très bien!_)

M. Breton pense, sans doute, un peu différemment. Et il est clair que la Chambre n’est pas appelée à trancher aujourd’hui ce différend. Ce que j’en veux retenir, c’est que des conflits de même nature, et tout aussi irréductibles, surgiront chaque fois que nous nous mêlerons de régenter l’art dans les conditions où nous y invitent M. Breton et son allié d’un instant, l’honorable M. Jules Delahaye, que je m’excuse de faire attendre à la tribune.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Je demande, au contraire, que le Gouvernement et le Parlement n’interviennent pas dans cette question.

M. LÉON BÉRARD.--Monsieur Breton, vous avez indiqué très nettement que ce qui vous choquait dans le projet du Gouvernement, que j’appuie, c’est que Rodin avait donné, sinon de mauvais conseils, du moins de mauvais exemples à l’art français.

Eh bien! puisque vous avez abordé ce sujet des rapports de l’art et de l’État, je vais vous faire, monsieur Breton, une concession qui ne sera pas pour déplaire à M. Delahaye. Je conviens qu’il fut un temps, sous la monarchie, où l’art officiel a rendu de glorieux services à l’art tout court et qu’ils se sont confondus, en matière d’architecture et d’art décoratif, surtout aux plus grandes et aux plus brillantes époques. Cela a tenu beaucoup moins--monsieur Delahaye, ne vous hâtez pas de triompher--(_Sourires_) aux institutions politiques qu’à l’état des mœurs publiques et à la constitution de la société. Il y avait alors des corporations où les artistes apprenaient leur métier et une clientèle extrêmement restreinte qui était, d’ailleurs, une élite et aux besoins de laquelle il s’agissait, pour les artistes, de satisfaire.

Aujourd’hui et depuis cent ans, nous sommes en liberté, avec les bienfaits et les inconvénients que le régime comporte.

Il y a dispersion du goût et des tendances en matière d’art. Ce n’est plus l’affaire de l’État d’exercer en ce sujet le pouvoir spirituel. Et, voici ce qu’à ce propos je veux dire à M. Breton: si la République ne peut pas rendre, par l’art officiel, les mêmes services que la monarchie absolue, elle a, du moins, le devoir de se montrer aussi libérale que la monarchie constitutionnelle.

Jamais, à l’époque des grandes batailles entre classiques et romantiques, la Restauration ne s’est mêlée dans ce conflit. Sous Louis XVIII, à l’occasion du même salon de peinture, le Gouvernement a décoré M. Ingres et acheté à M. Eugène Delacroix son premier tableau. Louis-Philippe qui n’aimait pas beaucoup Eugène Delacroix et qui, malgré la finesse de son esprit, ne le comprenait peut-être pas très bien, Louis-Philippe n’a pas cessé d’encourager ce grand peintre, notamment en lui faisant la commande du magnifique plafond qui orne notre bibliothèque.

Je vous demande, monsieur Breton, d’être aussi libéral, en art, que Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe. (_Rires et applaudissements._)

M. JULES-LOUIS BRETON.--Je demande la parole.

M. LÉON BÉRARD.--Cela dit, et puisqu’on m’a rendu responsable des origines de l’affaire que je félicite amicalement M. Painlevé et M. Dalimier d’avoir si heureusement poursuivie et terminée, voici ce qui s’est passé.

L’hôtel Biron a été acquis par l’État en juillet 1911.

Si vous vous reportez aux travaux préparatoires de la loi par laquelle cette acquisition a été réalisée, vous y verrez qu’on s’est essentiellement proposé pour but de sauver un chef-d’œuvre d’architecture du XVIIIe siècle, en même temps que d’offrir au peuple de Paris de nouveaux espaces libres et un magnifique jardin.

Les projets d’affectation se sont aussitôt multipliés. Successivement ou simultanément, il a été question d’affecter l’hôtel Biron à un palais des souverains, au ministère de la Justice, au Service des retraites ouvrières, à la mairie du VIIe arrondissement et au sous-secrétariat d’État des Beaux-Arts. (_Rires_.)

Il faudrait n’avoir aucune expérience des affaires administratives pour ne pas se rendre compte qu’avec cette multiplicité de projets, ce qui serait inévitablement arrivé, c’est que nous aurions peut-être vu l’hôtel Biron tomber de vétusté avant qu’il lui eût été donné aucune destination utile.

Or, il se trouvait que, dès avant l’acquisition de cet immeuble par l’État et son affectation à l’Administration des Beaux-Arts, un certain nombre d’artistes, parmi lesquels M. Rodin, y avaient été installés, à titre plus ou moins précaire, par le mandataire de justice qui était chargé de la gestion du domaine. M. Rodin y avait transporté quelques-unes de ses œuvres, notamment celles en voie d’exécution, dont la commande lui avait été faite par l’État.

Depuis longtemps, on nous avait demandé, par une pétition signée d’écrivains, d’artistes, d’hommes politiques, de réunir dans un musée public les originaux de ses œuvres, dont M. Rodin se proposait dès lors de faire don à l’État.

Il nous a paru, à mon ami M. Klotz, alors ministre des Finances, et à moi-même, que puisque le Parlement avait voulu, en acquérant l’hôtel Biron, sauver un chef-d’œuvre d’architecture, il était tout naturel d’embellir encore le jardin, qui serait ouvert au public, par un musée où il pourrait voir dans son développement et dans son ensemble l’œuvre d’un grand artiste. Car, messieurs, si Rodin est discuté par M. Breton, il est, à l’étranger, en Angleterre, aux États-Unis et jusqu’au Japon l’un des noms les plus glorieux et les plus justement populaires de l’art français.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Malheureusement pour l’art français. (_Mouvements divers._)

M. LÉON BÉRARD.--Voilà ce que nous avons voulu faire et ce que nos successeurs ont réalisé, en menant à bonne fin des négociations engagées depuis trois ou quatre ans. Nous avons tout simplement voulu donner à un bel exemplaire d’architecture française, la destination artistique qui paraissait impliquée dans le vote même que la Chambre émettait en 1911. La renommée de Rodin est, dès à présent, assez sûre et son talent suffisamment consacré pour que nous risquions, en adoptant ce projet, de lui rendre un hommage que la postérité ne ratifierait pas. (_Vifs applaudissements._)

M. JULES-LOUIS BRETON.--Permettez-moi, monsieur Delahaye, de répondre quelques mots. Je ferai d’abord remarquer que, malheureusement pour la Chambre, notre collègue, M. Bérard, a enlevé, dans son discours, tout l’humour de l’historique de l’hôtel Biron qu’il avait apporté à la Commission de l’Enseignement.

M. CHARLES BENOIST.--Cela devait être autre chose, mais cela ne pouvait pas être plus joli.

M. JULES-LOUIS BRETON.--C’était en tout cas beaucoup plus savoureux. Notre collègue avait, en effet, indiqué qu’il s’était trouvé quelque peu embarrassé, en arrivant au sous-secrétariat des Beaux-Arts, devant les locataires qui occupaient à ce moment l’hôtel Biron. La liquidation avait concédé ces locaux à trois locataires jouissant tous à des degrés divers d’une certaine notoriété: M. Rodin, M. de Max et Mme Jeanne Bloch.

M. SIMYAN.--C’était le liquidateur qui les avait installés là.

M. JULES-LOUIS BRETON.--L’expulsion de Mme Bloch ne souffrit pas de trop grandes difficultés. Il paraît, en revanche, que l’expulsion de M. de Max fut déjà infiniment plus compliquée; mais quand il fallut s’attaquer à M. Rodin, ce fut, cette fois, matériellement impossible. L’Administration des Beaux-Arts n’ayant pu, malgré de longs et louables efforts, le faire consentir à déménager, trouva finalement, pour se tirer d’embarras, l’élégante solution que l’on vous demande aujourd’hui de ratifier.

C’est, en deux mots, l’historique vrai du projet de loi qui vous est soumis; la chose n’est pas contestable et nulle rectification, vous le verrez, ne sera apportée sur ce point précis.

Je reprends maintenant la partie artistique du discours de M. Bérard. M. Bérard paraît considérer que c’est moi qui soulève ce débat. C’est renverser singulièrement les rôles: ce n’est pas moi qui ai pris cette regrettable initiative et qui vous demande de prendre parti dans une polémique artistique, ce n’est pas moi qui viens faire ici l’apologie d’une thèse artistique quelconque, ce n’est pas moi qui viens vous demander de prendre une mesure absolument exceptionnelle pour un artiste discuté et discutable, quoi que vous disiez. Jamais je n’ai songé à demander une telle chose.

Si on avait réservé à M. Rodin le même traitement qui est accordé à tous les grands artistes, si on avait proposé de mettre certaines de ses œuvres au Luxembourg, puis au Louvre, je n’aurais jamais songé à apporter à cette tribune aucune protestation; mais ce n’est pas cela que vous voulez, vous nous demandez une mesure tout à fait exceptionnelle qui n’a jamais été proposée pour aucun artiste, à n’importe quelle époque et sous aucun régime. En aucune circonstance, on n’a jamais pris une mesure semblable à celle qui est demandée pour les œuvres de M. Rodin.

Par conséquent, ce n’est pas moi qui prends parti, en matière artistique, et qui vous demande de mêler le Gouvernement et la Chambre aux polémiques artistiques. Je vous demande exactement le contraire, et c’est le Gouvernement lui-même, en apportant d’une manière bien intempestive en un tel moment le projet qu’il soumet à nos suffrages, qui nous demande de prendre parti en ces matières qui devraient rester complètement en dehors de nos discussions politiques.

J’ai dit tout à l’heure, et je le répète volontiers, que M. Rodin est un artiste de talent; et c’est justement parce que je reconnais son talent que je déplore les fantaisies regrettables, les exagérations extravagantes auxquelles il s’est trop souvent livré dans ses manifestations artistiques. Je considère, par suite, qu’il y aurait danger, au point de vue des belles traditions artistiques de notre pays, à voter le projet qui nous est soumis.

C’est donc moi qui préconise la neutralité artistique du Parlement et de l’État, et c’est M. Bérard, ainsi que ceux qui ont déposé le projet qui veulent faire prendre parti à la Chambre pour une conception artistique qui est pour le moins discutable. (_Applaudissements._)

M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. Jules Delahaye.

M. JULES DELAHAYE.--Pour ne faire aucune peine à notre honorable rapporteur et ne pas offenser sa foi dans le «génie unique», comme il dit, de M. Rodin, je me garderai même de contester la sorte de dogme, auquel il s’est rallié. Je reconnais, d’ailleurs, qu’il ne fallait rien de moins que ses affirmations un peu osées pour justifier la convention vraiment «unique», qu’il soutient avec un lyrisme débordant. Mais il me permettra d’être assez libre penseur (_On rit_) pour lui expliquer les doutes qui ont inspiré ma proposition. Car, bien que surpris par le dépôt de son rapport à la première heure de notre rentrée et par la mise à l’ordre du jour dès le surlendemain, il ne m’a pas laissé le temps de venir le développer devant mes collègues de la Commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts. Si je suis bien informé--M. Symian voudra bien me le dire--la Commission n’a pas même été prévenue par son président que j’avais reçu sa convocation trop tard pour pouvoir y répondre et que j’avais déposé un amendement, ainsi que j’avais eu le soin et la déférence de l’en avertir télégraphiquement.

M. SYMIAN, _rapporteur_.--Permettez-moi une précision. Je n’ai reçu votre dépêche, par laquelle vous m’annonciez le dépôt d’un contre-projet, que vers quatre heures du soir. La Commission avait été réunie à une heure et demie et sa séance était levée depuis longtemps quand j’ai reçu votre dépêche. Je ne connaissais donc pas votre intention et encore moins votre contre-projet que je viens de recevoir il y a une demi-heure. Vous ne doutez pas un instant que si je les eusse connus, je me fusse empressé d’en saisir la Commission. Je l’ai indiqué aujourd’hui à la Commission et si vous aviez bien voulu vous rendre à cette réunion, vous n’auriez pas produit une affirmation qui n’est pas conforme à la vérité des faits.

M. JULES DELAHAYE.--Je n’ai pas affirmé, j’ai pris la précaution de vous demander si j’étais bien informé. Au reste, je ne vous fais pas grand grief de votre précipitation, car vous avez une excuse très plausible: M. Rodin, en effet, exige un débat et une solution électriques. Après le 1er octobre, si nous ne nous inclinions pas, c’en serait fait de la munificence et du musée de M. Rodin.

M. LE RAPPORTEUR.--Quand il y a une convention, il faut la respecter.

M. JULES DELAHAYE.--Au moment où nos minutes paraissent des années et où des projets bien plus urgents, semble-t-il, attendent encore nos délibérations, M. le rapporteur ne m’en voudra pas de trouver l’impatience de M. Rodin un peu excessive et même un peu familière à l’égard de la «souveraineté nationale».

Afin d’abréger mes observations, laissez-moi vous lire le texte de mon contre-projet et le sommaire d’usage qui l’accompagne. Il est arrivé trop tard aussi pour vous le faire distribuer, en temps convenable, comme l’a dit M. Simyan.

«Article premier.--Aucun musée nouveau, aucune collection d’art ne pourront être créés aux frais de l’État ou dans les édifices publics, du vivant des légataires ou des donateurs intéressés.» (_Interruption._)