Robur-le-conquérant

Part 3

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Ce que Robur disait là, c’était ce qu’avaient dit avant lui tous les partisans de l’aviation, dont les travaux devaient, lentement mais Sûrement, conduire à la solution du problème. A MM. de Ponton d’Amécourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrié, Liais, Béléguic, Moreau, aux frères Richard, à Babinet, Jobert, du Temple, Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup, Edison, Planavergne, à tant d’autres enfin, l’honneur d’avoir répandu ces idées si simples! Abandonnées et reprises plusieurs fois, elles ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l’aviation, qui prétendaient que l’oiseau ne se soutient que parce qu’il échauffe l’air dont il se gonfle, leur réponse s’était-elle donc fait attendre? N’avaient-ils pas prouvé qu’un aigle, pesant cinq kilogrammes, aurait dû s’emplir de cinquante mètres cubes de ce fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l’espace?

C’est ce que Robur démontra avec une indéniable logique, au milieu du brouhaha qui s’élevait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici les phrases qu’il jeta à la face de ces ballonistes :

« Avec vos aérostats, vous ne pouvez rien, vous n’arriverez à rien, vous n’oserez rien! Le plus intrépide de vos aéronautes, John Wise, bien qu’il ait déjà fait une traversée aérienne de douze cents milles au-dessus du continent américain, a dû renoncer à son projet de traverser l’Atlantique! Et, depuis, vous n’avez pas avancé d’un pas, d’un seul, dans cette voie!

Monsieur, dit alors le président, qui s’efforçait vainement d’être calme, vous oubliez ce qu’a dit notre immortel Franklin, lors de l’apparition de la première montgolfière, au moment où le ballon allait naître :

« Ce n’est qu’un enfant, mais il grandira! » Et il a grandi...

- Non, président, non! Il n’a pas grandi!... Il a grossi seulement... ce qui n’est pas la même chose! »

C’était une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui avait décrété, soutenu, subventionné, la confection d’un aérostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu rassurantes, se croisèrent-elles bientôt dans la salle :

« A bas l’intrus!

- Jetez-le hors de la tribune!...

- Pour lui prouver qu’il est plus lourd que l’air! »

Et bien d’autres.

Mais on n’en était qu’aux paroles, non aux voies de fait. Robur, impassible, put donc encore s’écrier :

« Le progrès n’est point aux aérostats, citoyens ballonistes, il est aux appareils volants. L’oiseau vole, et ce n’est point un ballon, c’est une mécanique!...

- Oui! il vole, s’écria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre toutes les règles de la mécanique!

- Vraiment! » répondit Robur en haussant les épaules.

Puis il reprit :

« Depuis qu’on a étudié le vol des grands et des petits volateurs, cette idée si simple a prévalu : c’est qu’il n’y a qu’à imiter la nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l’albatros qui donne à peine dix coups d’aile par minute, entre le pélican qui en donne soixante-dix...

- Soixante et onze! dit une voix narquoise.

- Et l’abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde...

- Cent quatre-vingt-treize!... s’écria-t-on par moquerie.

- Et la mouche commune qui en donne trois cent trente...

- Trois cent trente et demi!

- Et le moustique qui en donne des millions...

- Non!... des milliards! »

Mais Robur, l’interrompu, n’interrompit pas sa démonstration.

« Entre ces divers écarts..., reprit-il.

- Il y a le grand! répliqua une voix.

- ... il y a la possibilité de trouver une solution pratique. Le jour où M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant, cet insecte qui ne pèse que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre cents grammes, soit deux cents fois ce qu’il pèse, le problème de l’aviation était résolu. En outre, il était démontré que la surface de l’aile décroît relativement à mesure qu’augmentent la dimension et le poids de l’animal. Dès lors, on est arrivé à imaginer ou construire plus de Soixante appareils...

- Qui n’ont jamais pu voler! s’écria le secrétaire Phil Evans.

- Qui ont volé ou qui voleront, répondit Rohur, sans se déconcerter. Et, soit qu’on les appelle des stréophores, des hélicoptères, des orthopthères, ou, à l’imitation du mot nef qui vient de navis, qu’on les fasse venir de avis pour les nommer des « efs... » on arrive à l’appareil dont la création doit rendre l’homme maître de l’espace.

- Ah! l’hélice! repartit Phil Evans. Mais l’oiseau n’a pas d’hélice... que nous sachions!

- Si, répondit Robur. Comme l’a démontré M. Penaud, en réalité l’oiseau se fait hélice, et son vol est hélicoptère. Aussi, le moteur de l’avenir est-il l’hélice...

- « D’un pareil maléfice,

_Sainte-Hélice,_ préservez-nous!... »

chantonna un des assistants qui, par hasard, avait retenu ce motif du Zampa d’Hérold.

Et tous de reprendre ce refrain en chœur, avec des intonations à faire frémir le compositeur français dans sa tombe.

Puis, lorsque les dernières notes se furent noyées dans un épouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d’une accalmie momentanée, crut devoir dire :

« Citoyen étranger, jusqu’ici on vous a laissé parler sans vous interrompre... »

Il paraît que, pour le président du Weldon-Institute, ces reparties, ces cris, ces coq-à-l’âne, n’étaient même pas des interruptions, mais un simple échange d’arguments.

Toutefois, continua-t-il, je vous rappellerai que la théorie de l’aviation est condamnée d’avance et repoussée par la plupart des ingénieurs américains ou étrangers. Un système qui a dans son passif la mort du Sarrasin Volant, à Constantinople, celle du moine Voador, à Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans compter les victimes que j’oublie, ne fût-ce que le mythologique Icare...

- Ce système, riposta Robur, n’est pas plus condamnable que celui dont le martyrologe contient les noms de Pilâtre de Rozier, à Calais, de Mme Blanchard, à Paris, de Donaldson et Grimwood, tombés dans le lac Michigan, de Sivel et de Crocé-Spinelli, d’Eloy et de tant d’autres que l’on se gardera bien d’oublier! »

C’était une riposte « du tac au tac », comme on dit en escrime.

« D’ailleurs, reprit Robur, avec vos ballons, si perfectionnés qu’ils soient, vous ne pourriez jamais obtenir une vitesse véritablement pratique. Vous mettriez dix ans à faire le tour du monde - ce qu’une machine volante pourra faire en huit jours! »

Nouveaux cris de protestation et de dénégation qui durèrent trois grandes minutes, jusqu’au moment où Phil Evans put prendre la parole.

« Monsieur l’aviateur, dit-il, vous qui venez nous vanter les bienfaits de l’aviation, avez-vous jamais « avié » ?

- Parfaitement!

- Et fait la conquête de l’air?

- Peut-être, monsieur!

- Hurrah pour Robur-le-Conquérant! s’écria une voix ironique.

- Eh bien, oui! Robur-le-Conquérant, et ce nom, je l’accepte, et je le porterai, car j’y ai droit!

- Nous nous permettons d’en douter! s’écria Jem Cip.

- Messieurs, reprit Robur, dont les sourcils se froncèrent, quand je viens sérieusement discuter une chose sérieuse, je n’admets pas qu’on me réponde par des démentis, et je serais heureux de connaître le nom de l’interlocuteur...

- Je me nomme Jem Cip... et suis légumiste...

- Citoyen Jem Cip, répondit Robur, je savais que les légumistes ont généralement les intestins plus longs que ceux des autres hommes - d’un bon pied au moins. C’est déjà beaucoup... et ne m’obligez pas à vous les allonger encore en commençant par vos oreilles...

- A la porte!

- A la rue!

- Qu’on le démembre!

- La loi de Lynch!

- Qu’on le torde en hélice!...

La fureur des ballonistes était arrivée à son comble. Ils venaient de se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissait au milieu d’une gerbe de bras qui s’agitaient comme au souffle de la tempête. En vain la trompe à vapeur lançait-elle des volées de fanfares sur l’assemblée! Ce soir-là, Philadelphie dut croire que le feu dévorait un de ses quartiers et que toute l’eau de la Schuylkill-river ne suffirait pas à l’éteindre.

Soudain, un mouvement de recul se produisit dans le tumulte, Robur, après avoir retiré ses mains de ses poches, les tendait vers les premiers rangs de ces acharnés.

A ces deux mains étaient passés deux de ces coups-de-poing à l’américaine, qui forment en même temps revolvers, et que la pression des doigts suffit à faire partir. - de petites mitrailleuses de poche.

Et alors, profitant non seulement du recul des assaillants, mais aussi du silence qui avait accompagné ce recul :

Décidément, dit-il, ce n’est pas Améric Vespuce qui a découvert le Nouveau Monde, c’est Sébastien Cabot! Vous n’êtes pas des Américains, citoyens ballonistes! Vous n’êtes que des cabo... »

A ce moment, quatre ou cinq coups de feu éclatèrent, tirés dans le vide. Ils ne blessèrent personne. Au milieu de la fumée, l’ingénieur disparut, et, quand elle se fut dissipée, on ne trouva plus sa trace. Robur-le-Conquérant s’était envolé, comme si quelque appareil d’aviation l’eût emporté dans les airs.

IV

Dans lequel, à propos du valet Frycollin, l’auteur essaie de réhabiliter la lune.

Certes, et plus d’une fois déjà, à la suite de discussions orageuses, au sortir de leurs séances, les membres du Weldon-Institute avaient rempli de clameurs Walnut-Street et les rues adjacentes. Plus d’une fois, les habitants de ce quartier s’étaient justement plaints de ces bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs domiciles. Plus d’une fois, enfin, les policemen avaient dû intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart très indifférents à cette question de la navigation aérienne. Mais, avant cette soirée, jamais ce tumulte n’avait pris de telles proportions, jamais les plaintes n’eussent été plus fondées, jamais l’intervention des policemen plus nécessaire.

Toutefois les membres du Weldon-Institute étaient quelque peu excusables. On n’avait pas craint de venir les attaquer jusque chez eux. A ces enragés du « Plus léger que l’air » un non moins enragé du « Plus lourd » avait dit des choses absolument désagréables. Puis, au moment où on allait le traiter comme il le méritait, il s’était éclipsé.

Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies, il ne faudrait pas avoir du sang américain dans les veines! Des fils d’Améric traités de fils de Cabot! N’était-ce pas une insulte, d’autant plus impardonnable qu’elle tombait juste, - historiquement?

Les membres du club se jetèrent donc par groupes divers dans Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis à travers tout le quartier. Ils réveillèrent les habitants. Ils les obligèrent à laisser fouiller leurs maisons, quitte à les indemniser, plus tard, du tort fait à la vie privée de chacun, laquelle est particulièrement respectée chez les peuples d’origine anglo-saxonne. Vain déploiement de tracasseries et de recherches. Robur ne fut aperçu nulle part. Aucune trace de lui. Il serait parti dans le _Go a head_, le ballon du Weldon-Institute, qu’il n’aurait pas été plus introuvable. Après une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les collègues se séparèrent, non sans s’être juré d’étendre leurs recherches à tout le territoire de cette double Amérique qui forme le Nouveau Continent.

Vers onze heures, le calme était à peu près rétabli dans le quartier. Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont les cités, qui ont le bonheur de n’être point industrielles, ont l’enviable privilège. Les divers membres du club ne songèrent plus qu’à regagner chacun son chez-soi. Pour n’en nommer que quelques-uns des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du côté de sa grande chiffonnière à sucre, où Miss Doll et Miss Mat lui avaient préparé le thé du soir, sucré avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin de sa fabrique, dont la pompe à feu haletait jour et nuit dans le plus reculé des faubourgs. Le trésorier Jem Cip, publiquement accusé d’avoir un pied de plus d’intestins que n’en comporte la machine humaine, regagna la salle à manger où l’attendait son souper végétal.

Deux des plus importants ballonistes - deux seulement - ne paraissaient pas songer à réintégrer de sitôt leur domicile. Ils avaient profité de l’occasion pour causer avec plus d’acrimonie encore. C’étaient les irréconciliables Uncle Prudent et Phil Evans, le président et le secrétaire du Weldon-Institute.

A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son maître.

Il se mit à le suivre, sans s’inquiéter du sujet qui mettait aux prises les deux collègues.

C’est par euphémisme que le verbe causer a été employé pour exprimer l’acte auquel se livraient de concert le président et le secrétaire du club. En réalité, ils se disputaient avec une énergie qui prenait son origine dans leur ancienne rivalité.

« Non, monsieur, non! répétait Phil Evans. Si j’avais eu l’honneur de présider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait produit un tel scandale!

- Et qu’auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle Prudent.

- J’aurais coupé la parole à cet insulteur public, avant même qu’il eût ouvert la bouche!

- Il me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir laissé parler!

- Pas en Amérique, monsieur, pas en Amérique! »

Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces deux personnages enfilaient des rues qui les éloignaient de plus en plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont la situation les obligerait à faire un long détour.

Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassuré à voir son maître s’engager au milieu d’endroits déjà déserts. Il n’aimait pas ces endroits-là, le valet

Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l’obscurité était profonde, et la lune, dans son croissant, commençait à peine « à faire ses vingt-huit jours »

Frycollin regardait donc à droite, à gauche, si des ombres suspectes ne les épiaient point. Et précisément, il crut voir cinq ou six grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.

Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son maître; mais, pour rien au monde, il n’eût osé l’interrompre au milieu d’une conversation dont il aurait reçu quelques éclaboussures.

En somme, le hasard fit que le président et le secrétaire du Weldon-Institute, sans s’en douter, se dirigeaient vers Fairmont-Park. Là, au plus fort de leur dispute, ils traversèrent la Schuylkill-river sur le fameux pont métallique; ils ne rencontrèrent que quelques passants attardés, et se trouvèrent enfin au milieu de vastes terrains, les uns se développant en immenses prairies, les autres ombragés de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine unique au monde.

Là, les terreurs du valet Frycollin l’assaillirent de plus belle, et, avec d’autant plus de raison que les cinq ou six ombres s’étaient glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu’elle s’agrandissait jusqu’à la circonférence de l’iris. Et, en même temps, tout son corps s amoindrissait, se retirait, comme s’il eût été doué de cette contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux articulés.

C’est que le valet Frycollin était un parfait poltron. Un vrai Nègre de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte; on l’avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses entreprises, Frycollin devait s’attendre à maintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu avais pu lire dans l’avenir!

Aussi pourquoi Frycollin n’était-il pas resté à Boston, au service d’une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements? N’était-ce pas la maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où la témérité était en permanence?

Enfin, il y était, et son maître avait même fini par s’habituer à ses défauts. Il avait une qualité, d’ailleurs. Bien qu’il fût nègre d’origine, il ne parlait pas nègre, - ce qui est à considérer, car rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l’emploi du pronom possessif et des infinitifs est poussé jusqu’à l’abus.

Donc, il est bien établi que le valet Frycollin était poltron, et, ainsi qu’on le dit, « poltron comme la lune ».

Or, à ce propos, il n’est que juste de protester contre cette comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce Hélène, la chaste sœur du radieux Apollon. De quel droit accuser de poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours regardé la terre en face, sans jamais lui tourner le dos?

Quoi qu’il en soit, à cette heure - il était bien près de minuit - le croissant de la « pâle calomniée » commençait à disparaître à l’ouest derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant à travers les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du bois en paraissaient moins sombres.

Cela permit à Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.

« Brr! fit-il. Ils sont toujours là, ces coquins! Positivement, ils se rapprochent! »

Il n’y tint plus, et, allant vers son maître :

« Master Uncle », dit-il.

C’est ainsi qu’il le nommait et que le président du Weldon-Institute voulait être nomme.

En ce moment, la dispute des deux rivaux était arrivée au plus haut degré. Et, comme ils s’envoyaient promener l’un l’autre, Frycollin fut brutalement prié de prendre sa part de cette promenade.

Puis, tandis qu’ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle Prudent s’enfonçait plus avant à travers les prairies désertes de Fairmont-Park, s’éloignant toujours de la Schuylkill-river et du pont qu’il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.

Tous trois se trouvèrent alors au centre d’une haute futaie d’arbres, dont la cime s’imprégnait des dernières lueurs lunaires. A la limite de cette futaie s’ouvrait une large clairière, vaste champ ovale, merveilleusement disposé pour les luttes d’un ring. Pas un accident de terrain n’y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d’arbres n’aurait arrêté le regard des spectateurs le long d’une piste circulaire de plusieurs milles.

Et cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n’eussent pas été occupés de leurs disputes, s’ils avaient regardé avec quelque attention, ils n’auraient plus retrouvé à la clairière son aspect habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s’y était fondée depuis la veille? En vérité, on eût dit une minoterie, avec l’ensemble de ses moulins à vent, dont les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la demi-ombre?

Mais ni le président ni le secrétaire du Weldon-Institute ne remarquèrent cette étrange modification apportée au paysage de Fairmont-Park. Frycollin n’en vit rien non plus. Il lui semblait que les rôdeurs s’approchaient, se resserraient comme au moment d’un mauvais coup. Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses membres, hérissé dans son système pileux, - enfin au dernier degré de l’épouvante.

Toutefois, pendant que ses genoux fléchissaient, il eut encore la force de crier une dernière fois :

« Master Uncle!... Master Uncle!

- Eh! qu’y a-t-il donc à la fin! répondit Uncle Prudent. »

Peut-être Phil Evans et lui n’auraient-ils pas été fâchés de soulager leur colère en rossant d’importance le malheureux valet. Mais il n’en eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n’eut le temps de leur répondre.

Un coup de sifflet venait d’être lancé sous bois. A l’instant, une sorte d’étoile électrique s’alluma au milieu de la clairière.

Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c’est que le moment était venu d’exécuter quelque œuvre de violence.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’imaginer, six hommes bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil Evans, deux sur le valet Frycollin, - ces deux derniers de trop, évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre.

Le président et le secrétaire du Weldon-Institute, quoique surpris par cette attaque, voulurent résister. Ils n’en eurent ni le temps ni la force. En quelques secondes, rendus aphones par un bâillon, aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon qu’ils avaient affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui n’hésitent point à dépouiller les gens attardés au fond des bois? Il n’en fut rien, cependant. On ne les fouilla même pas, bien que Uncle Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers de dollars-papier.

Bref, une minute après cette agression, sans qu’aucun mot eût été échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin sentaient qu’on les déposait doucement, non sur l’herbe de la clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir. Là, ils furent accotés l’un près de l’autre. Une porte se referma sur eux. Puis, le grincement d’un pêne dans une gâche leur apprit qu’ils étaient prisonniers.

Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l’infini, sans qu’aucun autre bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.

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Quel émoi, le lendemain, dans Philadelphie! Dès les premières heures, on savait ce qui s’était passé la veille à la séance du Weldon-Institute : l’apparition d’un mystérieux personnage, un certain ingénieur nommé Robur - Robur-le-Conquérant! - la lutte qu’il semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition inexplicable.

Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que le président et le secrétaire du club, eux aussi, avaient disparu pendant la nuit du 12 au 13 juin.

Ce que l’on fit de recherches dans toute la cité et aux environs! Inutilement, d’ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l’Amérique, s’emparèrent du fait et l’expliquèrent de cent façons, dont aucune ne devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par annonces et affiches - non seulement à qui retrouverait les honorables disparus, mais à quiconque pourrait produire quelque indice de nature à mettre sur leurs traces. Rien n’aboutit. La terre se serait entrouverte pour les engloutir, que le président et le secrétaire du Weldon-Institute n’auraient pas été plus supprimés de la surface du globe.

A ce propos, les journaux du gouvernement demandèrent que le personnel de la police fût augmenté dans une forte proportion, puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les meilleurs citoyens des Etats-Unis - et ils avaient raison...

Il est vrai, les journaux de l’opposition demandèrent que ce personnel fût licencié comme inutile, puisque de pareils attentats pouvaient se produire, sans qu’il fût possible d’en retrouver les auteurs - et peut-être n’avaient-ils pas tort.

En somme, la police resta ce qu’elle était, ce qu’elle sera toujours dans le meilleur des mondes qui n’est pas parfait et ne saurait l’être.

V

Dans lequel une suspension d’hostilités est consentie entre le president et le secrétaire du Weldon-Institute.