Robur-le-conquérant

Part 16

Chapter 16 1,325 words Public domain Markdown

Et alors il n’eut plus qu’une idée fixe, une obsession se venger. Mais, pour se venger, il fallait refaire un second _Albatros._ Besogne facile, après tout, pour celui qui avait construit le premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l’ancien aéronef, ses propulseurs, entre autres engins, qui avaient été embarqués avec tous les débris sur la goélette. On refit le mécanisme avec de nouvelles piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout le travail était terminé, et un nouvel _Albatros,_ identique à celui que l’explosion avait détruit, aussi puissant, aussi rapide, fut prêt à prendre l’air.

Dire qu’il avait le même équipage, que cet équipage était enragé contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le Weldon-Institute en général, cela se comprend, sans qu’il convienne d’y insister.

L’_Albatros_ quitta l’île X dès les premiers jours d’avril. Pendant cette traversée aérienne, il ne voulut pas que son passage pût être signalé en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque toujours entre les nuages. Arrivé au-dessus de l’Amérique du Nord, en une portion déserte du Far West, il atterrit. Là, l’ingénieur, gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le plus de plaisir d’apprendre c’est que le Weldon-Institute était prêt à commencer ses expériences, c’est que le _Go a head,_ monté par Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie à la date du 29 avril.

Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au cœur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, à laquelle ne pourrait échapper le _Go a head!_ Vengeance publique, qui prouverait en même temps la supériorité de l’aéronef sur tous les aérostats et autres appareils de ce genre!

Et voilà pourquoi, ce jour-là, comme un vautour qui se précipite du haut des airs, l’aéronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park.

Oui! c’était l’_Albatros,_ facile à reconnaître, même de tous ceux qui ne l’avaient jamais vu!

Le _Go a head_ fuyait toujours. Mais il comprit bientôt qu’il ne pourrait jamais échapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut, le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du sol, car l’aéronef aurait pu lui barrer la route, mais en s’élevant dans l’air, en allant dans une zone où il ne pourrait peut-être pas être atteint. C’était très audacieux, en même temps très logique.

Cependant l’_Albatros_ commençait à s’élever avec lui. Bien plus petit que le _Go a head,_ c’était l’espadon à la poursuite de la baleine qu’il perce de son dard, c’était le torpilleur courant sur le cuirassé qu’il va faire sauter d’un seul coup.

On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants l’aérostat eut atteint cinq mille mètres de hauteur.

L’_Albatros_ l’avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il évoluait sur ses flancs. Il l’enserrait dans un cercle dont le rayon diminuait à chaque tour. Il pouvait l’anéantir d’un bond, en crevant sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent été broyés dans une effroyable chute!

Le public, muet d’horreur, haletant, était saisi de cette sorte d’épouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on voit tomber quelqu’un d’une grande hauteur. Un combat aérien se préparait, combat où ne s’offraient même pas les chances de salut d’un combat naval, - le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le dernier, sans doute, puisque le progrès est une des lois de ce monde. Et si le _Go a head_ portait à son cercle équatorial les couleurs américaines, l’_Albatros_ avait arboré son pavillon, l’étamine étoilée avec le soleil d’or de Robur-le-Conquérant.

Le _Go a head_ voulut alors essayer de distancer son ennemi en s’élevant plus haut encore. Il se débarrassa du lest qu’il avait en réserve. Il fit un nouveau bond de mille mètres. Ce n’était plus alors qu’un point dans l’espace. L’_Albatros,_ qui le suivait toujours en imprimant à ses hélices leur maximum de rotation, était devenu invisible.

Soudain, un cri de terreur s’éleva du sol.

Le _Go a head_ grossissait à vue d’œil, tandis que l’aéronef reparaissait en s’abaissant avec lui. Cette fois, c’était une chute. Le gaz, trop dilaté dans les hautes zones, avait crevé l’enveloppe, et, à demi dégonflé, le ballon tombait assez rapidement.

Mais l’aéronef, modérant ses hélices suspensives, s’abaissait d’une vitesse égale. Il rejoignit le _Go a head,_ lorsqu’il n’était plus qu’à douze cents mètres du sol, et s’en approcha bord à bord.

Robur voulait-il donc l’achever ?... Non!... Il voulait secourir, il voulait sauver son équipage!

Et telle fut l’habileté de sa manœuvre que l’aéronaute et son aide purent s’élancer sur la plate-forme de l’aéronef.

Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de Robur, refuser d’être sauvés par lui? Ils en étaient bien capables! Mais les gens de l’ingénieur se jetèrent sur eux, et, par force, les firent passer du _Go a head_ sur l’_Albatros._

Puis, l’aéronef se dégagea et demeura stationnaire, pendant que le ballon, entièrement vide de gaz, tombait sur les arbres de la clairière, où il resta suspendu comme une gigantesque loque.

Un effroyable silence régnait à terre. Il semblait que la vie eût été suspendue dans toutes les poitrines. Bien des yeux s’étaient fermés pour ne rien voir de la suprême catastrophe.

Uncle Prudent et Phil Evans étaient donc redevenus les prisonniers de l’ingénieur Robur. Puisqu’il les avait repris, allait-il les entraîner de nouveau dans l’espace, là ou il était impossible de le suivre?

On pouvait le croire.

Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l’_Albatros_ continuait de s’abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensa, et la foule s’écarta pour lui faire place au milieu de la clairière.

L’émotion était portée à son maximum d’intensité.

L’_Albatros_ s’arrêta à deux mètres de terre. Alors, au milieu du profond silence, la voix de l’ingénieur se fit entendre.

« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le président et le secrétaire du Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je ne ferais qu’user de mon droit de représailles. Mais, à la passion allumée dans leur âme par le succès de l’_Albatros,_ j’ai compris que l’état des esprits n’était pas prêt pour l’importante révolution que la conquête de l’air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil Evans, vous êtes libres ! »

Le président, le secrétaire du Weldon-Institute, l’aéronaute et son aide, n’eurent qu’à sauter pour prendre terre.

L’_Albatros_ remonta aussitôt à une dizaine de mètres au-dessus de la foule.

Puis, Robur, continuant :

« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon expérience est faite; mais mon avis est dès à présent qu’il ne faut rien prématurer, pas même le progrès. La science ne doit pas devancer les mœurs. Ce sont des évolutions, non des révolutions qu’il convient de faire. En un mot, il faut n’arriver qu’à son heure. J’arriverais trop tôt aujourd’hui pour avoir raison des intérêts contradictoires et divisés. Les nations ne sont pas encore mûres pour l’union.

« Je pars donc, et j’emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas perdu pour l’humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour n’en jamais abuser. Salut, citoyens des Etats-Unis, salut! »

Et l’_Albatros,_ battant l’air de ses soixante-quatorze hélices, emporté par ses deux propulseurs poussés à outrance, disparut vers l’est au milieu d’une tempête de hurrahs, qui, cette fois, étaient admiratifs.

Les deux collègues, profondément humiliés, ainsi que tout le Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu’il y eût à faire : ils s’en retournèrent chez eux, tandis que la foule, par un revirement subit, était prête à les saluer de ses plus vifs sarcasmes, justes à cette heure!

Et maintenant, toujours cette question Qu’est-ce que ce Robur? Le saura-t-on jamais?

On le sait aujourd’hui. Robur, c’est la science future, celle de demain peut-être. C’est la réserve certaine de l’avenir.

Quant à l’_Albatros,_ voyage-t-il encore à travers cette atmosphère terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir? Il n’est pas permis d’en douter. Robur-le-Conquérant reparaîtra-t-il un jour, ainsi qu’il l’a annoncé? Oui! il viendra livrer le secret d’une invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du monde.

Quant à l’avenir de la locomotion aérienne, il appartient à l’aéronef, non à l’aérostat.

C’est aux _Albatros_ qu’est définitivement réservée la conquête de l’air!

Fin de Robur-le-Conquérant