Robinson Crusoe (II/II)

Part 28

Chapter 283,866 wordsPublic domain

Notre caravane demeura trois nuits dans la ville, distante de ce lieu de quatre ou cinq milles environ, afin de se pourvoir de quelques montures dont elle avait besoin, plusieurs de nos chevaux ayant été surmenés et estropiés par le mauvais chemin et notre longue marche à travers le dernier désert; ce qui nous donna le loisir de mettre mon dessein à exécution.--Je communiquai mon projet au marchand écossais de Moscou, dont le courage m'était bien connu. Je lui contai ce que j'avais vu et de quelle indignation j'avais été rempli en pensant que la nature humaine pût dégénérer jusque là. Je lui dis que si je pouvais trouver quatre ou cinq hommes bien armés qui voulussent me suivre, j'étais résolu à aller détruire cette immonde, cette abominable idole, pour faire voir à ses adorateurs que ce n'était qu'un objet indigne de leur culte et de leurs prières, incapable de se défendre lui-même, bien loin de pouvoir assister ceux qui lui offraient des sacrifices.

Il se prit à rire.--«Votre zèle peut être bon, me dit-il; mais que vous proposez-vous par là?»--«Ce que je me propose! m'écriai-je, c'est de venger l'honneur de Dieu qui est insulté par cette adoration satanique.»--«Mais comment cela vengerait-il l'honneur de Dieu, reprit-il, puisque ces gens ne seront pas à même de comprendre votre intention, à moins que vous ne leur parliez et ne la leur expliquiez, et, alors, ils vous battront, je vous l'assure, car ce sont d'enragés coquins, et surtout quand il s'agit de la défense de leur idolâtrie.»--«Ne pourrions-nous pas le faire de nuit, dis-je, et leur en laisser les raisons par écrit, dans leur propre langage?»--«Par écrit! répéta-t-il; peste! Mais dans cinq de leurs nations il n'y a pas un seul homme qui sache ce que c'est qu'une lettre, qui sache lire un mot dans aucune langue même dans la leur.»--«Misérable ignorance!...» m'écriai-je. «J'ai pourtant grande envie d'accomplir mon dessein; peut-être la nature les amènera-t-elle à en tirer des inductions, et à reconnaître combien ils sont stupides d'adorer ces hideuses machines.»--«Cela vous regarde, sir, reprit-il; si votre zèle vous y pousse si impérieusement, faites-le; mais auparavant qu'il vous plaise de considérer que ces peuples sauvages sont assujétis par la force à la domination du Czar de Moscovie; que si vous faites le coup, il y a dix contre un à parier qu'ils viendront par milliers se plaindre au gouverneur de Nertzinskoy et demander satisfaction, et que si on ne peut leur donner satisfaction, il y a dix contre un à parier qu'ils révolteront et que ce sera là l'occasion d'une nouvelle guerre avec touts les tartares de ce pays.»

Ceci, je l'avoue, me mit pour un moment de nouvelles pensées en tête; mais j'en revenais toujours à ma première idée et toute cette journée l'exécution de mon projet me tourmenta[28]. Vers le soir le marchand écossais m'ayant rencontré par hasard dans notre promenade autour de la ville, me demanda à s'entretenir avec moi.--«Je crains, me dit-il, de vous avoir détourné de votre bon dessein: j'en ai été un peu préoccupé depuis, car j'abhorre les idoles et l'idolâtrie tout autant que vous pouvez le faire.»--«Franchement, lui répondis-je, vous m'avez quelque peu déconcerté quant à son exécution, mais vous ne l'avez point entièrement chassé de mon esprit, et je crois fort que je l'accomplirai avant de quitter ce lieu, dussé-je leur être livré en satisfaction.»--«Non, non, dit-il, à Dieu ne plaise qu'on vous livre à une pareille engeance de montres! On ne le fera pas; ce serait vous assassiner.»--«Oui-dà, fis-je, eh! comment me traiteraient-ils donc?»--«Comment ils vous traiteraient! s'écria-t-il; écoutez, que je vous conte comment ils ont accommodé un pauvre Russien qui, les ayant insultés dans leur culte, juste comme vous avez fait, tomba entre leurs mains. Après l'avoir estropié avec un dard pour qu'il ne pût s'enfuir, ils le prirent, le mirent tout nu, le posèrent sur le haut de leur idole-monstre, se rangèrent tout autour et lui tirèrent autant de flèches qu'il s'en put ficher dans son corps; puis ils le brûlèrent lui et toutes les flèches dont il était hérissé, comme pour l'offrir en sacrifice à leur idole.»--«Était-ce la même idole?» fis-je.--«Oui, dit-il, justement la même.»--«Eh! bien,» repris-je, «à mon tour, que je vous conte une histoire;»--Là-dessus je lui rapportai l'aventure de nos Anglais à Madagascar, et comment ils avaient incendié et mis à sac un village et tué hommes, femmes et enfants pour venger le meurtre de nos compagnons, ainsi que cela a été relaté précédemment; puis, quand j'eus finis, j'ajoutai que je pensais que nous devions faire de même à ce village.

Il écouta très-attentivement toute l'histoire, mais quand je parlai de faire de même à ce village, il me dit:--«Vous vous trompez fort, ce n'est pas ce village, c'est au moins à cent milles plus loin; mais c'était bien la même idole, car on la charrie en procession dans tout le pays.»--«Eh! bien, alors,» dis-je, «que l'idole soit punie! et elle le sera, que je vive jusqu'à cette nuit!»

Bref, me voyant résolu, l'aventure le séduisit, et il me dit que je n'irais pas seul, qu'il irait avec moi et qu'il m'amènerait pour nous accompagner un de ses compatriotes, un drille, disait-il, aussi fameux que qui que ce soit pour son zèle contre toutes pratiques diaboliques. Bref, il m'amena ce camarade, cet Écossais qu'il appelait capitaine Richardson. Je lui fis au long le récit de ce que j'avais vu et de ce que je projetais, et sur-le-champ il me dit qu'il voulait me suivre, dût-il lui en coûter la vie. Nous convînmes de partir seulement nous trois. J'en avais bien fait la proposition à mon partner, mais il s'en était excusé. Il m'avait dit que pour ma défense il était prêt à m'assister de toutes ses forces et en toute occasion; mais que c'était une entreprise tout-à-fait en dehors de sa voie: ainsi, dis-je, nous résolûmes de nous mettre en campagne seulement nous trois et mon serviteur, et d'exécuter le coup cette nuit même sur le minuit, avec tout le secret imaginable.

Cependant, toute réflexion faite, nous jugeâmes bon de renvoyer la partie à la nuit suivante, parce que la caravane devant se mettre en route dans la matinée du surlendemain, nous pensâmes que le gouverneur ne pourrait prétendre donner satisfaction à ces barbares à nos dépens quand nous serions hors de son pouvoir. Le marchand écossais, aussi ferme dans ses résolutions que hardi dans l'exécution, m'apporta une robe de Tartare ou gonelle de peau de mouton, un bonnet avec un arc et des flèches, et s'en pourvut lui-même ainsi que son compatriote, afin que si nous venions à être apperçus on ne pût savoir qui nous étions.

Nous passâmes toute la première nuit à mixtionner quelques matières combustibles avec de l'_aqua-vitæ_, de la poudre à canon et autres drogues que nous avions pu nous procurer, et le lendemain, ayant une bonne quantité de goudron dans un petit pot, environ une heure après le soleil couché nous partîmes pour notre expédition.

Quand nous arrivâmes, il était à peu près onze heures du soir: nous ne remarquâmes pas que le peuple eût le moindre soupçon du danger qui menaçait son idole. La nuit était sombre, le ciel était couvert de nuages; cependant la lune donnait assez de lumière pour laisser voir que l'idole était juste dans les mêmes posture et place qu'auparavant. Les habitants semblaient tout entiers à leur repos; seulement dans la grande hutte ou tente, comme nous l'appelions, où nous avions vu les trois prêtres que nous avions pris pour des bouchers, nous apperçûmes une lueur, et en nous glissant près de la porte, nous entendîmes parler, comme s'il y avait cinq ou six personnes. Il nous parut donc de toute évidence que si nous mettions le feu à l'idole, ces gens sortiraient immédiatement et s'élanceraient sur nous pour la sauver de la destruction que nous préméditions; mais comment faire? nous étions fort embarrassés. Il nous passa bien par l'esprit de l'emporter et de la brûler plus loin; mais quand nous vînmes à y mettre la main, nous la trouvâmes trop pesante pour nos forces et nous retombâmes dans la même perplexité. Le second Écossais était d'avis de mettre le feu à la hutte et d'assommer les drôles qui s'y trouvaient à mesure qu'ils montreraient le nez; mais je m'y opposai, je n'entendais point qu'on tuât personne, s'il était possible de l'éviter.--«Eh bien, alors, dit le marchand écossais, voilà ce qu'il nous faut faire: tâchons de nous emparer d'eux, lions-leur les mains, et forçons-les à assister à la destruction de leur idole.»

Comme il se trouvait que nous n'avions pas mal de cordes et de ficelles qui nous avaient servi à lier nos pièces d'artifice, nous nous déterminâmes à attaquer d'abord les gens de la cabane, et avec aussi peu de bruit que possible. Nous commençâmes par heurter à la porte, et quand un des prêtres se présenta, nous nous en saisîmes brusquement, nous lui bouchâmes la bouche, nous lui liâmes les mains sur le dos et le conduisîmes vers l'idole, où nous le baillonnâmes pour qu'il ne pût jeter des cris: nous lui attachâmes aussi les pieds et le laissâmes par terre.

Deux d'entre nous guettèrent alors à la porte, comptant que quelque autre sortirait pour voir de quoi il était question. Nous attendîmes jusqu'à ce que notre troisième compagnon nous eût rejoint; mais personne ne se montrant, nous heurtâmes de nouveau tout doucement. Aussitôt sortirent deux autres individus que nous accommodâmes juste de la même manière; mais nous fûmes obligés de nous mettre touts après eux pour les coucher par terre près de l'idole, à quelque distance l'un de l'autre. Quand nous revînmes nous en vîmes deux autres à l'entrée de la hutte et un troisième se tenant derrière en dedans de la porte. Nous empoignâmes les deux premiers et les liâmes sur-le-champ. Le troisième se prit alors à crier en se reculant; mais mon Écossais le suivit, et prenant une composition que nous avions faite, une mixtion propre à répandre seulement de la fumée et de la puanteur, il y mit le feu et la jeta au beau milieu de la hutte. Dans l'entrefaite l'autre Écossais et mon serviteur s'occupant des deux hommes déjà liés, les attachèrent ensemble par le bras, les menèrent auprès de l'idole; puis, pour qu'ils vissent si elle les secourerait, ils les laissèrent là, ayant grande hâte de venir vers nous.

Quand l'artifice que nous avions jeté eut tellement rempli la hutte de fumée qu'on y était presque suffoqué, nous y lançâmes un sachet de cuir d'une autre espèce qui flambait comme une chandelle; nous le suivîmes, et nous n'apperçûmes que quatre personnes, deux hommes et deux femmes à ce que nous crûmes, venus sans doute pour quelque sacrifice diabolique. Ils nous parurent dans une frayeur mortelle, ou du moins tremblants, stupéfiés, et à cause de la fumée incapables de proférer une parole. DESTRUCTION DE CHAM-CHI-THAUNGU.

En un mot, nous les prîmes, nous les garrottâmes comme les autres, et le tout sans aucun bruit. J'aurais dû dire que nous les emmenâmes hors de la hutte d'abord, car tout comme à eux la fumée nous fut insupportable. Ceci fait nous les conduisîmes touts ensemble vers l'idole, et arrivés là nous nous mîmes à la travailler: d'abord nous la barbouillâmes du haut en bas, ainsi que son accoutrement, avec du goudron, et certaine autre matière que nous avions, composée de suif et de soufre; nous lui bourrâmes ensuite les yeux, les oreilles et la gueule de poudre à canon; puis nous entortillâmes dans son bonnet une grande pièce d'artifice, et quand nous l'eûmes couverte de touts les combustibles que nous avions apportés nous regardâmes autour de nous pour voir si nous pourrions trouver quelque chose pour son embrasement. Tout-à-coup mon serviteur se souvint que près de la hutte il y avait un tas de fourrage sec, de la paille ou du foin, je ne me rappelle pas: il y courut avec un des Écossais et ils en apportèrent plein leurs bras. Quand nous eûmes achevé cette besogne nous prîmes touts nos prisonniers, nous les rapprochâmes, ayant les pieds déliés et la bouche débaillonnée nous les fîmes tenir debout et les plantâmes juste devant leur monstrueuse idole, puis nous y mîmes feu de tout côté.

Nous demeurâmes là un quart d'heure ou environ avant que la poudre des yeux, de la bouche et des oreilles de l'idole sautât; cette explosion, comme il nous fut facile de le voir, la fendit et la défigura toute; en un mot, nous demeurâmes là jusqu'à ce que nous la vîmes s'embraser et ne former plus qu'une souche, qu'un bloc de bois. Après l'avoir entourée de fourrage sec, ne doutant pas qu'elle ne fût bientôt entièrement consumée, nous nous disposions à nous retirer, mais l'Écossais nous dit:--«Ne partons pas, car ces pauvres misérables dupes seraient capables de se jeter dans le feu pour se faire rôtir avec leur idole.»--Nous consentîmes donc à rester jusqu'à ce que le fourrage fût brûlé, puis, nous fîmes volte-face, et les quittâmes.

Le matin nous parûmes parmi nos compagnons de voyage excessivement occupés à nos préparatifs de départ: personne ne se serait imaginé que nous étions allés ailleurs que dans nos lits, comme raisonnablement tout voyageur doit faire, pour se préparer aux fatigues d'une journée de marche.

Mais ce n'était pas fini, le lendemain une grande multitude de gens du pays, non-seulement de ce village mais de cent autres, se présenta aux portes de la ville, et d'une façon fort insolente, demanda satisfaction au gouverneur de l'outrage fait à leurs prêtres et à leur grand Cham-Chi-Thaungu; c'était là le nom féroce qu'il donnait à la monstrueuse créature qu'ils adoraient. Les habitants de Nertzinskoy furent d'abord dans une grande consternation: ils disaient que les Tartares étaient trente mille pour le moins, et qu'avant peu de jours ils seraient cent mille et au-delà.

Le gouverneur russien leur envoya des messagers pour les appaiser et leur donner toutes les bonnes paroles imaginables. Il les assura qu'il ne savait rien de l'affaire; que pas un homme de la garnison n'ayant mis le pied dehors, le coupable ne pouvait être parmi eux; mais que s'ils voulaient le lui faire connaître il serait exemplairement puni. Ils répondirent hautainement que toute la contrée révérait le grand Cham-Chi-Thaungu qui demeurait dans le soleil, et que nul mortel n'eût osé outrager son image, hors quelque chrétien mécréant (ce fut là leur expression, je crois), et qu'ainsi ils lui déclaraient la guerre à lui et à touts les Russiens, qui, disaient-ils, étaient des infidèles, des chrétiens.

Le gouverneur, toujours patient, ne voulant point de rupture, ni qu'on pût en rien l'accuser d'avoir provoqué la guerre, le Czar lui ayant étroitement enjoint de traiter le pays conquis avec bénignité et courtoisie, leur donna encore toutes les bonnes paroles possibles; à la fin il leur dit qu'une caravane était partie pour la Russie le matin même, que quelqu'un peut-être des voyageurs leur avait fait cette injure, et que, s'ils voulaient en avoir l'assurance, il enverrait après eux pour en informer. Ceci parut les appaiser un peu, et le gouverneur nous dépêcha donc un courrier pour nous exposer l'état des choses, en nous intimant que si quelques hommes de notre caravane avaient fait le coup, ils feraient bien de se sauver, et, coupables ou non, que nous ferions bien de nous avancer en toute hâte, tandis qu'il les amuserait aussi long-temps qu'il pourrait.

C'était très-obligeant de la part du gouverneur. Toutefois lorsque la caravane fut instruite de ce message, personne n'y comprit rien, et quant à nous qui étions les coupables, nous fûmes les moins soupçonnés de touts: on ne nous fit pas seulement une question. Néanmoins le capitaine qui pour le moment commandait la caravane, profita de l'avis que le gouverneur nous donnait, et nous marchâmes ou voyageâmes deux jours et deux nuits, presque sans nous arrêter. Enfin nous nous reposâmes à un village nommé Plothus, nous n'y fîmes pas non plus une longue station, voulant gagner au plus tôt Jarawena, autre colonie du Czar de Moscovie où nous espérions être en sûreté. Une chose à remarquer, c'est qu'après deux ou trois jours de marche, au-delà de cette ville, nous commençâmes à entrer dans un vaste désert sans nom dont je parlerai plus au long en son lieu, et que si alors nous nous y fussions trouvés, il est plus que probable que nous aurions été touts détruits. Ce fut le lendemain de notre départ de Plothus, que des nuages de poussière qui s'élevaient derrière nous à une grande distance firent soupçonner à quelques-uns des nôtres que nous étions poursuivis. Nous étions entrés dans le désert, et nous avions longé un grand lac, appelé Shanks-Oser, quand nous apperçûmes un corps nombreux de cavaliers de l'autre côté du lac vers le Nord. Nous remarquâmes qu'ils se dirigeaient ainsi que nous vers l'Ouest, mais fort heureusement ils avaient supposé que nous avions pris la rive Nord, tandis que nous avions pris la rive Sud. Deux jours après nous ne les vîmes plus, car pensant que nous étions toujours devant eux ils poussèrent jusqu'à la rivière Udda: plus loin, vers le Nord, c'est un courant considérable, mais à l'endroit où nous la passâmes, elle est étroite et guéable.

Le troisième jour, soit qu'ils se fussent apperçu de leur méprise, soit qu'ils eussent eu de nos nouvelles, ils revinrent sur nous ventre à terre, à la brune. Nous venions justement de choisir, à notre grande satisfaction, une place très-convenable pour camper pendant la nuit, car, bien que nous ne fussions qu'à l'entrée d'un désert dont la longueur était de plus de cinq cents milles, nous n'avions point de villes où nous retirer, et par le fait nous n'en avions d'autre à attendre que Jarawena, qui se trouvait encore à deux journées de marche. Ce désert, cependant, avait quelque peu de bois de ce côté, et de petites rivières qui couraient toutes se jeter dans la grande rivière Udda. Dans un passage étroit entre deux bocages très-épais nous avions assis notre camp pour cette nuit, redoutant une attaque nocturne.

Personne, excepté nous, ne savait, pourquoi nous étions poursuivis; mais comme les Tartares-Mongols ont pour habitude de rôder en troupes dans le désert, les caravanes ont coutume de se fortifier ainsi contre eux chaque nuit, comme contre des armées de voleurs; cette poursuite n'était donc pas chose nouvelle.

Or nous avions cette nuit le camp le plus avantageux que nous eussions jamais eu: nous étions postés entre deux bois, un petit ruisseau coulait juste devant notre front, de sorte que nous ne pouvions être enveloppés, et qu'on ne pouvait nous attaquer que par devant ou par derrière. Encore mîmes-nous touts nos soins à rendre notre front aussi fort que possible, en plaçant nos bagages, nos chameaux et nos chevaux, touts en ligne au bord du ruisseau: sur notre arrière nous abattîmes quelques arbres.

Dans cet ordre nous nous établissions pour la nuit, mais les Tartares furent sur nos bras avant que nous eussions achevé notre campement. Ils ne se jetèrent pas sur nous comme des brigands, ainsi que nous nous y attendions, mais ils nous envoyèrent trois messagers pour demander qu'on leur livrât les hommes qui avaient bafoué leurs prêtres et brûlé leur Dieu Cham-Chi-Thaungu, afin de les brûler, et sur ce ils disaient qu'ils se retireraient, et ne nous feraient point de mal: autrement qu'ils nous feraient touts périr dans les flammes. Nos gens parurent fort troublés à ce message, et se mirent à se regarder l'un l'autre entre les deux yeux pour voir si quelqu'un avait le péché écrit sur la face. Mais, Personne! c'était le mot, personne n'avait fait cela. Le commandant de la caravane leur fit répondre qu'il était bien sûr que pas un des nôtres n'était coupable de cet outrage; que nous étions de paisibles marchands voyageant pour nos affaires; que nous n'avions fait de dommage ni à eux ni à qui que ce fût; qu'ils devaient chercher plus loin ces ennemis, qui les avaient injuriés, car nous n'étions pas ces gens-là; et qu'il les priait de ne pas nous troubler, sinon que nous saurions nous défendre.

Cette réponse fut loin de les satisfaire, et le matin, à la pointe du jour, une foule immense s'avança vers notre camp; mais en nous voyant dans une si avantageuse position, ils n'osèrent pas pousser plus avant que le ruisseau qui barrait notre front, où ils s'arrêtèrent, et déployèrent de telles forces, que nous en fûmes atterrés au plus haut point; ceux d'entre nous qui en parlaient le plus modestement, disaient qu'ils étaient dix mille. Là, ils firent une pause et nous regardèrent un moment; puis, poussant un affreux hourra, ils nous décochèrent une nuée de flèches. Mais nous étions trop bien à couvert, nos bagages nous abritaient, et je ne me souviens pas que parmi nous un seul homme fût blessé.

Quelque temps après, nous les vîmes faire un petit mouvement à notre droite, et nous les attendions sur notre arrière, quand un rusé compagnon, un Cosaque de Jarawena, aux gages des Moscovites, appela le commandant de la caravane et lui dit:--«Je vais envoyer toute cette engeance à Sibeilka.»--C'était une ville à quatre ou cinq journées de marche au moins, vers le Sud, ou plutôt derrière nous. Il prend donc son arc et ses flèches, saute à cheval, s'éloigne de notre arrière au galop, comme s'il retournait à Nertzinskoy, puis faisant un grand circuit, il rejoint l'armée des Tartares comme s'il était un exprès envoyé pour leur faire savoir tout particulièrement que les gens qui avaient brûlé leur Cham-Chi-Thaungu étaient partis pour Sibeilka avec une caravane de mécréants, c'est-à-dire de Chrétiens, résolus qu'ils étaient de brûler le Dieu Scal-Isarg, appartenant aux Tongouses.

Comme ce drôle était un vrai Tartare et qu'il parlait parfaitement leur langage, il feignit si bien, qu'ils gobèrent tout cela et se mirent en route en toute hâte pour Sibeilka, qui était, ce me semble, à cinq journées de marche vers le Sud. En moins de trois heures ils furent entièrement hors de notre vue, nous n'en entendîmes plus parler, et nous n'avons jamais su s'ils allèrent ou non jusqu'à ce lieu nommé Sibeilka.

Nous gagnâmes ainsi sans danger la ville de Jarawena, où il y avait une garnison de Moscovites, et nous y demeurâmes cinq jours, la caravane se trouvant extrêmement fatiguée de sa dernière marche et de son manque de repos durant la nuit.

Au sortir de cette ville nous eûmes à passer un affreux désert qui nous tint vingt-trois jours. Nous nous étions munis de quelques tentes pour notre plus grande commodité pendant la nuit, et le commandant de la caravane s'était procuré seize chariots ou fourgons du pays pour porter notre eau et nos provisions. Ces chariots, rangés chaque nuit tout autour de notre camp, nous servaient de retranchement; de sorte que, si les Tartare se fussent montrés, à moins d'être en très-grand nombre, ils n'auraient pu nous toucher.

LES TONGOUSES.

On croira facilement que nous eûmes grand besoin de repos après ce long trajet; car dans ce désert nous ne vîmes ni maisons ni arbres. Nous y trouvâmes à peine quelques buissons, mais nous apperçûmes en revanche une grande quantité de chasseurs de zibelines; ce sont touts des Tartares de la Mongolie dont cette contrée fait partie. Ils attaquent fréquemment les petites caravanes, mais nous n'en rencontrâmes point en grande troupe. J'étais curieux de voir les peaux des zibelines qu'ils chassaient; mais je ne pus me mettre en rapport avec aucun d'eux, car ils n'osaient pas s'approcher de nous, et je n'osais pas moi-même m'écarter de la compagnie pour les joindre.