Robinson Crusoe (II/II)

Part 27

Chapter 274,005 wordsPublic domain

Une fois, cependant un de leurs partis s'approcha de nous, s'arrêta pour nous contempler. Examinait-il ce qu'il devait faire, s'il devait nous attaquer ou non, nous ne savions pas. Quoi qu'il en fût, après l'avoir un peu dépassé, nous formâmes une arrière-garde de quarante hommes, et nous nous tînmes prêts à le recevoir, laissant la caravane cheminer à un demi-mille ou environ devant nous. Mais au bout de quelques instants il se retira, nous saluant simplement à son départ, de cinq flèches, dont une blessa et estropia un de nos chevaux: nous abandonnâmes le lendemain la pauvre bête en grand besoin d'un bon maréchal. Nous nous attendions à ce qu'il nous décocherait de nouvelles flèches mieux ajustées; mais, pour cette fois, nous ne vîmes plus ni flèches ni Tartares.

Nous marchâmes après ceci près d'un mois par des routes moins bonnes que d'abord, quoique nous fussions toujours dans les États de l'Empereur de la Chine; mais, pour la plupart, elles traversaient des villages dont quelques-uns étaient fortifiés, à cause des incursions des Tartares. En atteignant un de ces bourgs, à deux journées et demie de marche de la ville de Naum, j'eus curie d'acheter un chameau. Tout le long de cette route il y en avait à vendre en quantité, ainsi que des chevaux tels quels, parce que les nombreuses caravanes qui suivent ce chemin en ont souvent besoin. La personne à laquelle je m'adressai pour me procurer un chameau serait allé me le chercher; mais moi, comme un fou, par courtoisie, je voulus l'accompagner. L'emplacement où l'on tenait les chameaux et les chevaux sous bonne garde se trouvait environ à deux milles du bourg.

Je m'y rendis à pied avec mon vieux pilote et un Chinois, désireux que j'étais d'un peu de diversité. En arrivant là nous vîmes un terrain bas et marécageux entouré comme un parc d'une muraille de pierres empilées à sec, sans mortier et sans liaison, avec une petite garde de soldats chinois à la porte. Après avoir fait choix d'un chameau, après être tombé d'accord sur le prix, je m'en revenais, et le Chinois qui m'avait suivi conduisait la bête, quand tout-à-coup s'avancèrent cinq Tartares à cheval: deux d'entre eux se saisirent du camarade et lui enlevèrent le chameau, tandis que les trois autres coururent sur mon vieux pilote et sur moi, nous voyant en quelque sorte sans armes; je n'avais que mon épée, misérable défense contre trois cavaliers. Le premier qui s'avança s'arrêta court quand je mis flamberge au vent, ce sont d'insignes couards; mais un second se jetant à ma gauche m'assena un horion sur la tête; je ne le sentis que plus tard et je m'étonnai, lorsque je revins à moi, de ce qui avait eu lieu et de ma posture, car il m'avait renversé à plate terre. Mais mon fidèle pilote, mon vieux Portugais, par un de ces coups heureux de la Providence, qui se plaît à nous délivrer des dangers par des voies imprévues, avait un pistolet dans sa poche, ce que je ne savais pas, non plus que les Tartares; s'ils l'avaient su, je ne pense pas qu'ils nous eussent attaqués; les couards sont toujours les plus hardis quand il n'y a pas de danger.

Le bon homme me voyant terrassé marcha intrépidement sur le camarade qui m'avait frappé, et lui saisissant le bras d'une main et de l'autre l'attirant violemment à lui, il lui déchargea son pistolet dans la tête et l'étendit roide mort; puis il s'élança immédiatement sur celui qui s'était arrêté, comme je l'ai dit, et avant qu'il pût s'avancer de nouveau, car tout ceci fut fait pour ainsi dire en un tour de main, il lui détacha un coup de cimeterre qu'il portait d'habitude. Il manqua l'homme mais il effleura la tête du cheval et lui abattit une oreille et une bonne tranche de la bajoue. Exaspérée par ses blessures, n'obéissant plus à son cavalier, quoiqu'il se tînt bien en selle, la pauvre bête prit la fuite et l'emporta hors de l'atteinte du pilote. Enfin, se dressant sur les pieds de derrière, elle culbuta le Tartare et se laissa choir sur lui.

Dans ces entrefaites survint le pauvre Chinois qui avait perdu le chameau; mais il n'avait point d'armes. Cependant, appercevant le Tartare abattu et écrasé sous son cheval, il courut à lui, empoignant un instrument grossier et mal fait qu'il avait au côté, une manière de hache d'armes, il le lui arracha et lui fit sauter sa cervelle tartarienne. Or mon vieux pilote avait encore quelque chose à démêler avec le troisième chenapan. Voyant qu'il ne fuyait pas comme il s'y était attendu, qu'il ne s'avançait pas pour le combattre comme il le redoutait, mais qu'il restait là comme une souche, il se tint coi lui-même et se mit à recharger son pistolet. Sitôt que le Tartare entrevit le pistolet, s'imagina-t-il que c'en était un autre, je ne sais, il se sauva ventre à terre, laissant à mon pilote, mon champion, comme je l'appelai depuis, une victoire complète.

En ce moment je commençais à m'éveiller, car, en revenant à moi, je crus sortir d'un doux sommeil; et, comme je l'ai dit, je restai là dans l'étonnement de savoir où j'étais, comment j'avais été jeté par terre, ce que tout cela signifiait; mai bientôt après, recouvrant mes esprits, j'éprouvai une douleur vague, je portai la main à ma tête, et je la retirai ensanglantée. Je sentis alors des élancements, la mémoire me revint et tout se représenta dans mon esprit.

Je me dressai subitement sur mes pieds, je me saisis de mon épée, mais point d'ennemis! Je trouvai un Tartare étendu mort et son cheval arrêté tranquillement près de lui; et, regardant plus loin, j'apperçus mon champion, mon libérateur, qui était allé voir ce que le Chinois avait fait et qui s'en revenait avec son sabre à la main. Le bon homme me voyant sur pied vint à moi en courant et m'embrassa dans un transport de joie, ayant eu d'abord quelque crainte que je n'eusse été tué; et me voyant couvert de sang, il voulut visiter ma blessure: ce n'était que peu de chose, seulement, comme on dit, une tête cassée. Je ne me ressentis pas trop de ce horion, si ce n'est à l'endroit même qui avait reçu le coup et qui se cicatrisa au bout de deux ou trois jours.

Cette victoire après tout ne nous procura pas grand butin, car nous perdîmes un chameau et gagnâmes un cheval; mais ce qu'il y a de bon, c'est qu'en rentrant dans le village, l'homme, le vendeur, demanda à être payé de son chameau. Je m'y refusai, et l'affaire fut portée à l'audience du juge chinois du lieu, c'est-à-dire, comme nous dirions chez nous que nous allâmes devant un juge de paix. Rendons-lui justice, ce magistrat se comporta avec beaucoup de prudence et d'impartialité. Après avoir entendu les deux parties, il demanda gravement au Chinois qui était venu avec moi pour acheter le chameau de qui il était le serviteur.--«Je ne suis pas serviteur, répondit-il, je suis allé simplement avec l'étranger.»--«À la requête de qui?» dit le juge.--«À la requête de l'étranger.»--«Alors, reprit le _justice_, vous étiez serviteur de l'étranger pour le moment; et le chameau ayant été livré à son serviteur, il a été livré à lui, et il faut, lui, qu'il le paie.»

J'avoue que la chose était si claire que je n'eus pas un mot à dire. Enchanté de la conséquence tirée d'un si juste raisonnement et de voir le cas si exactement établi, je payai le chameau de tout cœur et j'en envoyai quérir un autre. Remarquez bien que j'y envoyai; je me donnai de garde d'aller le chercher moi-même: j'en avais assez comme ça.

La ville de Naum est sur la lisière de l'Empire chinois. On la dit fortifiée et l'on dit vrai: elle l'est pour le pays; car je ne craindrais pas d'affirmer que touts les Tartares du Karakathay, qui sont, je crois, quelques millions, ne pourraient pas en abattre les murailles avec leurs arcs et leurs flèches; mais appeler cela une ville forte, si elle était attaquée avec du canon, ce serait vouloir se faire rire au nez par touts ceux qui s'y entendent.

Nous étions encore, comme je l'ai dit, à plus de deux journées de marche de cette ville, quand des exprès furent expédiés sur toute la route pour ordonner à touts les voyageurs et à toutes les caravanes de faire halte jusqu'à ce qu'on leur eût envoyé une escorte, parce qu'un corps formidable de Tartares, pouvant monter à dix mille hommes, avait paru à trente milles environ au-delà de la ville.

C'était une fort mauvaise nouvelle pour des voyageurs; cependant, de la part du gouverneur, l'attention était louable, et nous fûmes très-contents d'apprendre que nous aurions une escorte. Deux jours après nous reçûmes donc deux cents soldats détachés d'une garnison chinoise sur notre gauche et trois cents autres de la ville de Naum, et avec ce renfort nous avançâmes hardiment. Les trois cents soldats de Naum marchaient à notre front, les deux cents autres à l'arrière-garde, nos gens de chaque côté des chameaux chargés de nos bagages, et toute la caravane au centre. Dans cet ordre et bien préparés au combat, nous nous croyions à même de répondre aux dix mille Tartares-Mongols, s'ils se présentaient; mais le lendemain, quand ils se montrèrent, ce fut tout autre chose.

De très-bonne heure dans la matinée, comme nous quittions une petite ville assez bien située, nommée Changu, nous eûmes une rivière à traverser. Nous fûmes obligés de la passer dans un bac, et si les Tartares eussent eu quelque intelligence, c'est alors qu'ils nous eussent attaqués, tandis que la caravane était déjà sur l'autre rivage et l'arrière-garde encore en-deçà; mais personne ne parut en ce lieu.

Environ trois heures après, quand nous fûmes entrés dans un désert de quinze ou seize milles d'étendue, à un nuage de poussière qui s'élevait nous présumâmes que l'ennemi était proche: et il était proche en effet, car il arrivait sur nous à toute bride.

Les Chinois de notre avant-garde qui la veille avaient eu le verbe si haut commencèrent à s'ébranler; fréquemment ils regardaient derrière eux, signe certain chez un soldat qu'il est prêt à lever le camp. Mon vieux pilote fit la même remarque; et, comme il se trouvait près de moi, il m'appela:--«Senhor Inglez, dit-il, il faut remettre du cœur au ventre à ces drôles, ou ils nous perdront touts, car si les Tartares s'avancent, ils ne résisteront pas.»--«C'est aussi mon avis, lui répondis-je, mais que faire?»--«Que faire! s'écria-t-il, que de chaque côté cinquante de nos hommes s'avancent, qu'ils flanquent ces peureux et les animent, et ils combattront comme de braves compagnons en brave compagnie; sinon touts vont tourner casaque.»--Là-dessus je courus au galop vers notre commandant, je lui parlai, il fut entièrement de notre avis: cinquante de nous se portèrent donc à l'aile droite et cinquante à l'aile gauche, et le reste forma une ligne de réserve. Nous poursuivîmes ainsi notre route, laissant les derniers deux cents hommes faire un corps à part pour garder nos chameaux; seulement, si besoin était, ils devaient envoyer une centaine des leurs pour assister nos cinquante hommes de réserve.

LES TARTARES-MONGOLS.

Bref les Tartares arrivèrent en foule: impossible à nous de dire leur nombre, mais nous pensâmes qu'ils étaient dix mille tout au moins. Ils détachèrent d'abord un parti pour examiner notre attitude, en traversant le terrain sur le front de notre ligne. Comme nous le tenions à portée de fusil, notre commandant ordonna aux deux ailes d'avancer en toute hâte et de lui envoyer simultanément une salve de mousqueterie, ce qui fut fait. Sur ce, il prit la fuite, pour rendre compte, je présume, de la réception qui attendait nos Tartares. Et il paraîtrait que ce salut ne les mit pas en goût, car ils firent halte immédiatement. Après quelques instants de délibération, faisant un demi-tour à gauche, ils rengaînèrent leur compliment et ne nous en dirent pas davantage pour cette fois, ce qui, vu les circonstances, ne fut pas très-désagréable: nous ne brûlions pas excessivement de donner bataille à une pareille multitude.

Deux jours après ceci nous atteignîmes la ville de Naum ou Nauma. Nous remerciâmes le gouverneur de ses soins pour nous, et nous fîmes une collecte qui s'éleva à une centaine de crowns que nous donnâmes aux soldats envoyés pour notre escorte. Nous y restâmes un jour. Naum est tout de bon une ville de garnison; il y avait bien neuf cents soldats, et la raison en est qu'autrefois les frontières moscovites étaient beaucoup plus voisines qu'elles ne le sont aujourd'hui, les Moscovites ayant abandonné toute cette portion du pays (laquelle, à l'Ouest de la ville, s'étend jusqu'à deux cents milles environ), comme stérile et indéfrichable, et plus encore à cause de son éloignement et de la difficulté qu'il y a d'y entretenir des troupes pour sa défense, car nous étions encore à deux mille milles de la Moscovie proprement dite.

Après cette étape nous eûmes à passer plusieurs grandes rivières et deux terribles déserts, dont l'un nous coûta seize jours de marche: c'est à juste titre, comme je l'ai dit, qu'ils pourraient se nommer _No Man's Land_, la Terre de Personne; et le 13 avril nous arrivâmes aux frontières des États moscovites. Si je me souviens bien la première cité, ville ou forteresse, comme il vous plaira, qui appartient au Czar de Moscovie, s'appelle Argun, située qu'elle est sur la rive occidentale de la rivière de ce nom.

Je ne pus m'empêcher de faire paraître une vive satisfaction en entrant dans ce que j'appelais un pays chrétien, ou du moins dans un pays gouverné par des Chrétiens; car, quoiqu'à mon sens les Moscovites ne méritent que tout juste le nom de Chrétiens, cependant ils se prétendent tels et sont très-dévots à leur manière. Tout homme à coup sûr qui voyage par le monde comme je l'ai fait, s'il n'est pas incapable de réflexion, tout homme, à coup sûr, dis-je, en arrivera à se bien pénétrer que c'est une bénédiction d'être né dans une contrée où le nom de Dieu et d'un Rédempteur est connu, révéré, adoré, et non pas dans un pays où le peuple, abandonné par le Ciel à de grossières impostures, adore le démon, se prosterne devant le bois et la pierre, et rend un culte aux monstres, aux éléments, à des animaux de forme horrible, à des statues ou à des images monstrueuses. Pas une ville, pas un bourg par où nous venions de passer qui n'eût ses pagodes, ses idoles, ses temples, et dont la population ignorante n'adorât jusqu'aux ouvrages de ses mains!

Alors du moins nous étions arrivés en un lieu où tout respirait le culte chrétien, où, mêlée d'ignorance ou non, la religion chrétienne était professée et le nom du vrai Dieu invoqué et adoré. J'en étais réjoui jusqu'au fond de l'âme. Je saluai le brave marchand écossais dont j'ai parlé plus haut à la première nouvelle que j'en eus, et, lui prenant la main, je lui dis:--«Béni soit Dieu! nous voici encore une fois revenus parmi les Chrétiens!»--Il sourit, et me répondit:--«Compatriote, ne vous réjouissez pas trop tôt: ces Moscovites sont une étrange sorte de Chrétiens; ils en portent le nom, et voilà tout; vous ne verrez pas grand'chose de réel avant quelques mois de plus de notre voyage.»

--«Soit, dis-je; mais toujours est-il que cela vaut mieux que le paganisme et l'adoration des démons.»--«Attendez, reprit-il, je vous dirai qu'excepté les soldats russiens des garnisons et quelques habitants des villes sur la route, tout le reste du pays jusqu'à plus de mille milles au-delà est habité par des payens exécrables et stupides;»--comme en effet nous le vîmes.

Nous étions alors, si je comprends quelque chose à la surface du globe, lancés à travers la plus grande pièce de terre solide qui se puisse trouver dans l'univers. Nous avions au moins douze cents milles jusqu'à la mer, à l'Est; nous en avions au moins deux mille jusqu'au fond de la mer Baltique, du côté de l'Ouest, et au moins trois mille si nous laissions cette mer pour aller chercher au couchant le canal de la Manche entre la France et l'Angleterre; nous avions cinq mille milles pleins jusqu'à la mer des Indes ou de Perse, vers le Sud, et environ huit cents milles au Nord jusqu'à la mer Glaciale. Si l'on en croit même certaines gens, il ne se trouve point de mer du côté du Nord-Est jusqu'au pôle, et conséquemment dans tout le Nord-Ouest: un continent irait donc joindre l'Amérique, nul mortel ne sait où! mais d'excellentes raisons que je pourrais donner me portent à croire que c'est une erreur.

Quand nous fûmes entrés dans les possessions moscovites, avant d'arriver à quelque ville considérable, nous n'eûmes rien à observer, sinon que toutes les rivières coulent à l'Est. Ainsi que je le reconnus sur les cartes que quelques personnes de la caravane avaient avec elles, il est clair qu'elles affluent toutes dans le grand fleuve Yamour ou Gammour. Ce fleuve, d'après son cours naturel, doit se jeter dans la mer ou Océan chinois. On nous raconta que ses bouches sont obstruées par des joncs d'une crue monstrueuse, de trois pieds de tour et de vingt ou trente pieds de haut. Qu'il me soit permis de dire que je n'en crois rien. Comme on ne navigue pas sur ce fleuve, parce qu'il ne se fait point de commerce de ce côté, les Tartares qui, seuls, en sont les maîtres, s'adonnant tout entier à leurs troupeaux, personne donc, que je sache, n'a été assez curieux pour le descendre en bateaux jusqu'à son embouchure, ou pour le remonter avec des navires. Chose positive, c'est que courant vers l'Est par une latitude de 60 degrés, il emporte un nombre infini de rivières, et qu'il trouve dans cette latitude un Océan pour verser ses eaux. Aussi est-on sûrs qu'il y a une mer par là.

À quelques lieues au Nord de ce fleuve il se trouve plusieurs rivières considérables qui courent aussi directement au Nord que le Yamour court à l'Est. On sait qu'elles vont toutes se décharger dans le grand fleuve Tartarus, tirant son nom des nations les plus septentrionales d'entre les Tartares-Mongols, qui, au sentiment des Chinois, seraient les plus anciens Tartares du monde, et, selon nos géographes, les Gogs et Magogs dont il est fait mention dans l'histoire sacrée.

Ces rivières courant toutes au Nord aussi bien que celles dont j'ai encore à parler, démontrent évidemment que l'Océan septentrional borne aussi la terre de ce côté, de sorte qu'il ne semble nullement rationnel de penser que le continent puisse se prolonger dans cette région pour aller joindre l'Amérique, ni qu'il n'y ait point de communication entre l'Océan septentrional et oriental; mais je n'en dirai pas davantage là-dessus: c'est une observation que je lis alors, voilà pourquoi je l'ai consignée ici. De la rivière Arguna nous poussâmes en avant à notre aise et à petites journées, et nous fûmes sensiblement obligés du soin que le Czar de Moscovie a pris de bâtir autant de cités et de villes que possible, où ses soldats tiennent garnison à peu près comme ces colonies militaires postées par les Romains dans les contrées les plus reculées de leur Empire, et dont quelques-unes, entre autres, à ce que j'ai lu, étaient placées en Bretagne pour la sûreté du commerce et pour l'hébergement des voyageurs. C'était de même ici; car partout où nous passâmes, bien que, en ces villes et en ces stations, la garnison et les gouverneurs fussent Russiens et professassent le Christianisme, les habitants du pays n'étaient que de vrais payens, sacrifiant aux idoles et adorant le soleil, la lune, les étoiles et toutes les armées du Ciel. Je dirai même que de toutes les idolâtries, de touts les payens que je rencontrai jamais, c'étaient bien les plus barbares; seulement ces misérables ne mangeaient pas de chair humaine, comme font nos Sauvages de l'Amérique.

Nous en vîmes quelques exemples dans le pays entre Arguna, par où nous entrâmes dans les États moscovites, et une ville habitée par des Tartares et des Moscovites appelée Nertzinskoy, où se trouve un désert, une forêt continue qui nous demanda vingt-deux jours de marche. Dans un village près la dernière de ces places, j'eus la curiosité d'aller observer la manière de vivre des gens du pays, qui est bien la plus brute et la plus insoutenable. Ce jour-là il y avait sans doute grand sacrifice, car on avait dressé sur un vieux tronc d'arbre une idole de bois aussi effroyable que le diable, du moins à peu près comme nous nous figurons qu'il doit être représenté: elle avait une tête qui assurément ne ressemblait à celle d'aucune créature que le monde ait vue; des oreilles aussi grosses que cornes d'un bouc et aussi longues; des yeux de la taille d'un écu; un nez bossu comme une corne de bélier, et une gueule carrée et béante comme celle d'un lion, avec des dents horribles, crochues comme le bec d'un perroquet. Elle était habillée de la plus sale manière qu'on puisse s'imaginer: son vêtement supérieur se composait de peaux de mouton, la laine tournée en dehors, et d'un grand bonnet tartare planté sur sa tête avec deux cornes passant au travers. Elle pouvait avoir huit pieds du haut; mais elle n'avait ni pieds ni jambes, ni aucune espèce de proportions.

Cet épouvantail était érigé hors du village et quand j'en approchai il y avait là seize ou dix-sept créatures, hommes ou femmes, je ne sais,--car ils ne font point de distinction ni dans leurs habits ni dans leurs coiffures,--toutes couchées par terre à plat ventre, autour de ce formidable et informe bloc de bois. Je n'appercevais pas le moindre mouvement parmi elles, pas plus que si elles eussent été des souches comme leur idole. Je le croyais d'abord tout de bon; mais quand je fus un peu plus près, elles se dressèrent sur leurs pieds et poussèrent un hurlement, à belle gueule, comme l'eût fait une meute de chiens, puis elles se retirèrent, vexées sans doute de ce que nous les troublions. À une petite distance du monstre, à l'entrée d'une tente ou hutte toute faite de peaux de mouton et de peaux de vache séchées, étaient postés trois hommes que je pris pour des bouchers parce qu'en approchant je vis de longs couteaux dans leurs mains et au milieu de la tente trois moutons tués et un jeune bœuf ou bouvillon. Selon toute apparence ces victimes étaient pour cette bûche d'idole, à laquelle appartenaient les trois prêtres, et les dix-sept imbécilles prosternés avaient fourni l'offrande et adressaient leurs prières à la bûche.

Je confesse que je fus plus révolté de leur stupidité et de cette brutale adoration d'un _hobgoblin_, d'un fantôme, que du tout ce qui m'avait frappé dans le cours de ma vie. Oh! qu'il m'était douloureux de voir la plus glorieuse, la meilleure créature de Dieu, à laquelle, par la création même, il a octroyé tant d'avantages, préférablement à touts les autres ouvrages de ses mains, à laquelle il a donné une âme raisonnable, douée de facultés et de capacités, afin qu'elle honorât son Créateur et qu'elle en fût honorée! oh! qu'il m'était douloureux de la voir, dis-je, tombée et dégénérée jusque là d'être assez stupide pour se prosterner devant un rien hideux, un objet purement imaginaire, dressé par elle-même, rendu terrible à ses yeux par sa propre fantaisie, orné seulement de torchons et de guenilles, et de songer que c'était là l'effet d'une pure ignorance transformée en dévotion infernale par le diable lui-même, qui, enviant à son créateur l'hommage et l'adoration de ses créatures, les avait plongées dans des erreurs si grossières, si dégoûtantes, si honteuses, si bestiales, qu'elles semblaient devoir choquer la nature elle-même!

CHAM-CHI-THAUNGU.

Mais que signifiaient cet ébahissement et ces réflexions? C'était ainsi; je le voyais devant mes yeux; impossible à moi d'en douter. Tout mon étonnement tournant en rage, je galopai vers l'image ou monstre, comme il vous plaira, et avec mon épée je pourfendis le bonnet qu'il avait sur la tête, au beau milieu, tellement qu'il pendait par une des cornes. Un de nos hommes qui se trouvait avec moi saisit alors la peau de mouton qui couvrait l'idole et l'arrachait, quand tout-à-coup une horrible clameur parcourut le village, et deux ou trois cents drôles me tombèrent sur les bras, si bien que je me sauvai sans demander mon reste, et d'autant plus volontiers que quelques-uns avaient des arcs et des flèches; mais je fis serment de leur rendre une nouvelle visite.