Robinson Crusoe (II/II)

Part 26

Chapter 263,879 wordsPublic domain

Quant à notre mandarin avec qui nous voyagions, respecté comme un roi, il était toujours environné de ses gentilshommes, et entouré d'une telle pompe que je ne pus guère l'entrevoir que de loin; je remarquai toutefois qu'entre touts les chevaux de son cortége il n'y en avait pas un seul qui parût valoir les bêtes de somme de nos voituriers anglais; ils étaient si chargés de housses, de caparaçons, de harnais et autres semblables friperies, que vous n'auriez pu voir s'ils étaient gras ou maigres: on appercevait à peine le bout de leur tête et de leurs pieds.

J'avais alors le cœur gai; débarrassé du trouble et de la perplexité dont j'ai fait la peinture, et ne nourrissant plus d'idées rongeantes, ce voyage me sembla on ne peut plus agréable. Je n'y essuyai d'ailleurs aucun fâcheux accident; seulement en passant à gué une petite rivière, mon cheval broncha et me désarçonna, c'est-à-dire qu'il me jeta dedans: l'endroit n'était pas profond, mais je fus trempé jusqu'aux os. Je ne fais mention de cela que parce que ce fut alors que se gâta mon livre de poche, où j'avais couché les noms de plusieurs peuples et de différents lieux dont je voulais me ressouvenir. N'en ayant pas pris tant le soin nécessaire, les feuillets se moisirent, et par la suite il me fut impossible de déchiffrer un seul mot, à mon grand regret, surtout quant aux noms de quelques places auxquelles je touchai dans ce voyage.

Enfin nous arrivâmes à Péking.--Je n'avais avec moi que le jeune homme que mon neveu le capitaine avait attaché à ma personne comme domestique, lequel se montra très-fidèle et très-diligent; mon partner n'avait non plus qu'un compagnon, un de ses parents. Quant au pilote portugais, ayant désiré voir la Cour, nous lui avions donné son passage, c'est-à-dire que nous l'avions défrayé pour l'agrément de sa compagnie et pour qu'il nous servît d'interprète, car il entendait la langue du pays, parlait bien français et quelque peu anglais: vraiment ce bon homme nous fut partout on ne peut plus utile. Il y avait à peine une semaine que nous étions à Péking, quand il vint me trouver en riant:--«Ah! senhor Inglez, me dit-il, j'ai quelque chose à vous dire qui vous mettra la joie au cœur.»--«La joie au cœur! dis-je, que serait-ce donc? Je ne sache rien dans ce pays qui puisse m'apporter ni grande joie ni grand chagrin.»--«Oui, oui, dit le vieux homme en mauvais anglais, faire vous content, et moi _fâcheux_.»--C'est _fâché_ qu'il voulait dire. Ceci piqua ma curiosité.--«Pourquoi, repris-je, cela vous fâcherait-il?»--«Parce que, répondit-il, après m'avoir amené ici, après un voyage de vingt-cinq jours, vous me laisserez m'en retourner seul. Et comment ferai-je pour regagner mon port sans vaisseau, sans cheval, sans _pécune_?» C'est ainsi qu'il nommait l'argent dans un latin corrompu qu'il avait en provision pour notre plus grande hilarité.

Bref, il nous dit qu'il y avait dans la ville une grande caravane de marchands moscovites et polonais qui se disposaient à retourner par terre en Moscovie dans quatre ou cinq semaines, et que sûrement nous saisirions l'occasion de partir avec eux et le laisserions derrière s'en revenir tout seul. J'avoue que cette nouvelle me surprit: une joie secrète se répandit dans toute mon âme, une joie que je ne puis décrire, que je ne ressentis jamais ni auparavant ni depuis. Il me fut impossible pendant quelque temps de répondre un seul mot au bon homme; à la fin pourtant, me tournant vers lui:--«Comment savez-vous cela? fis-je, êtes-vous sûr que ce soit vrai?» «Oui-dà, reprit-il; j'ai rencontré ce matin, dans la rue, une de mes vieilles connaissances, un Arménien, ou, comme vous dites vous autres, un Grec, qui se trouve avec eux; il est arrivé dernièrement d'Astracan et se proposait d'aller au Ton-Kin, où je l'ai connu autrefois; mais il a changé d'avis, et maintenant il est déterminé à retourner à Moscou avec la caravane, puis à descendre le Volga jusqu'à Astracan.»--«Eh bien! senhor, soyez sans inquiétude quant à être laissé seul: si c'est un moyen pour moi de retourner en Angleterre, ce sera votre faute si vous remettez jamais le pied à Macao.» J'allai alors consulter mon partner sur ce qu'il y avait à faire, et je lui demandai ce qu'il pensait de la nouvelle du pilote et si elle contrarierait ses intentions: il me dit qu'il souscrivait d'avance à tout ce que je voudrais; car il avait si bien établi ses affaires au Bengale et laissé ses effets en si bonnes mains, que, s'il pouvait convertir l'expédition fructueuse que nous venions de réaliser en soies de Chine écrues et ouvrées qui valussent la peine d'être transportées, il serait très-content d'aller en Angleterre, d'où il repasserait au Bengale par les navires de la Compagnie.

Cette détermination prise, nous convînmes que, si notre vieux pilote portugais voulait nous suivre, nous le défraierions jusqu'à Moscou ou jusqu'en Angleterre, comme il lui plairait. Certes nous n'eussions point passé pour généreux si nous ne l'eussions pas récompensé davantage; les services qu'il nous avait rendus valaient bien cela et au-delà: il avait été non-seulement notre pilote en mer, mais encore pour ainsi dire notre courtier à terre; et en nous procurant le négociant japonais il avait mis quelques centaines de livres sterling dans nos poches. Nous devisâmes donc ensemble là-dessus, et désireux de le gratifier, ce qui, après tout, n'était que lui faire justice, et souhaitant d'ailleurs de le conserver avec nous, car c'était un homme précieux en toute occasion, nous convînmes que nous lui donnerions à nous deux une somme en or monnayé, qui, d'après mon calcul, pouvait monter à 175 livres sterling, et que nous prendrions ses dépenses pour notre compte, les siennes et celles de son cheval, ne laissant à sa charge que la bête de somme qui transporterait ses effets.

Ayant arrêté ceci entre nous, nous mandâmes le vieux pilote pour lui faire savoir ce que nous avions résolu.--«Vous vous êtes plaint, lui dis-je, d'être menacé de vous en retourner tout seul; j'ai maintenant à vous annoncer que vous ne vous en retournerez pas du tout. Comme nous avons pris parti d'aller en Europe avec la caravane, nous voulons vous emmener avec nous, et nous vous avons fait appeler pour connaître votre volonté.»--Le bonhomme hocha la tête et dit que c'était un long voyage; qu'il n'avait point de _pécune_ pour l'entreprendre, ni pour subsister quand il serait arrivé.--«Nous ne l'ignorons pas, lui dîmes-nous, et c'est pourquoi nous sommes dans l'intention de faire quelque chose pour vous qui vous montrera combien nous sommes sensibles au bon office que vous nous avez rendu, et combien aussi votre compagnie nous est agréable.--Je lui déclarai alors que nous étions convenus de lui donner présentement une certaine somme; qu'il pourrait employer de la même manière que nous emploierions notre avoir, et que, pour ce qui était de ses dépenses, s'il venait avec nous, nous voulions le déposer à bon port,--sauf mort ou événements,--soit en Moscovie soit en Angleterre, et cela à notre charge, le transport de ses marchandises excepté.

Il reçut cette proposition avec transport, et protesta qu'il nous suivrait au bout du monde; nous nous mîmes donc à faire nos préparatifs de voyage. Toutefois il en fut de nous comme des autres marchands: nous eûmes touts beaucoup de choses à terminer, et au lieu d'être prêts en cinq semaines, avant que tout fût arrangé quatre mois et quelques jours s'écoulèrent.

Ce ne fut qu'au commencement de février que nous quittâmes Péking.--Mon partner et le vieux pilote se rendirent au port où nous avions d'abord débarqué pour disposer de quelques marchandises que nous y avions laissées, et moi avec un marchand chinois que j'avais connu à Nanking, et qui était venu à Péking pour ses affaires, je m'en allai dans la première de ces deux villes, où j'achetai quatre-vingt-dix pièces de beau damas avec environ deux cents pièces d'autres belles étoffes de soie de différentes sortes, quelques-unes brochées d'or; toutes ces acquisitions étaient déjà rendues à Péking au retour de mon partner. En outre, nous achetâmes une partie considérable de soie écrue et plusieurs autres articles: notre pacotille s'élevait, rien qu'en ces marchandises, à 3,500 livres sterling, et avec du thé, quelques belles toiles peintes, et trois charges de chameaux en noix muscades et clous de girofle, elle chargeait, pour notre part, dix-huit chameaux non compris ceux que nous devions monter, ce qui, avec deux ou trois chevaux de main et deux autres chevaux chargés de provisions, portait en somme notre suite à vingt-six chameaux ou chevaux.

La caravane était très-nombreuse, et, autant que je puis me le rappeler, se composait de trois ou quatre cents chevaux et chameaux et de plus de cent vingt hommes très-bien armés et préparés à tout événement; car, si les caravanes orientales sont sujettes à être attaquées par les Arabes, celles-ci sont sujettes à l'être par les Tartares, qui ne sont pas, à vrai dire, tout-à-fait aussi dangereux que les Arabes, ni si barbares quand ils ont le dessus.

Notre compagnie se composait de gens de différentes nations, principalement de Moscovites; il y avait bien une soixantaine de négociants ou habitants de Moscou, parmi lesquels se trouvaient quelques Livoniens, et, à notre satisfaction toute particulière, cinq Écossais, hommes de poids et qui paraissaient très-versés dans la science des affaires.

Après une journée de marche, nos guides, qui étaient au nombre de cinq, appelèrent touts les _gentlemen_ et les marchands, c'est-à-dire touts les voyageurs, excepté les domestiques, pour tenir, disaient-ils, un _grand conseil_. À ce grand conseil chacun déposa une certaine somme à la masse commune pour payer le fourrage qu'on achèterait en route, lorsqu'on ne pourrait en avoir autrement, pour les émoluments des guides, pour les chevaux de louage et autres choses semblables. Ensuite ils constituèrent le voyage, selon leur expression, c'est-à-dire qu'ils nommèrent des capitaines et des officiers pour nous diriger et nous commander en cas d'attaque, et assignèrent à chacun son tour de commandement. L'établissement de cet ordre parmi nous ne fut rien moins qu'inutile le long du chemin, comme on le verra en son lieu.

LA GRANDE MURAILLE.

La route, de ce côté-là du pays, est très-peuplée: elle est pleine de potiers et de modeleurs, c'est-à-dire d'artisans qui travaillent la terre à porcelaine, et comme nous cheminions, notre pilote portugais, qui avait toujours quelque chose à nous dire pour nous égayer, vint à moi en ricanant et me dit qu'il voulait me montrer la plus grande rareté de tout le pays, afin que j'eusse à dire de la Chine, après toutes les choses défavorables que j'en avais dites, que j'y avais vu une chose qu'on ne saurait voir dans tout le reste de l'univers. Intrigué au plus haut point, je grillais du savoir ce que ce pouvait être; à la fin il le dit que c'était une maison de plaisance, toute bâtie en marchandises de Chine (en _China ware_).--«J'y suis, lui dis-je, les matériaux dont elle est construite sont toute la production du pays? Et ainsi elle est toute en _China ware_, est-ce pas?»--«Non, non, répondit-il, j'entends que c'est une maison entièrement de _China ware_, comme vous dites en Angleterre, ou de _porcelaine_, comme on dit dans notre pays.»--«Soit, repris-je, cela est très-possible. Mais comment est-elle grosse? Pourrions-nous la transporter dans une caisse sur un chameau? Si cela se peut, nous l'achèterons.»--«Sur un chameau!» s'écria le vieux pilote levant ses deux mains jointes, «peste! une famille de trente personnes y loge.»

Je fus alors vraiment curieux de la voir, et quand nous arrivâmes auprès je trouvai tout bonnement une maison de charpente, une maison bâtie, comme on dit en Angleterre, avec latte et plâtre; mais dont touts les crépis étaient réellement de _China ware_, c'est-à-dire qu'elle était enduite de terre à porcelaine.

L'extérieur, sur lequel dardait le soleil, était vernissé, d'un bel aspect, parfaitement blanc, peint de figures bleues, comme le sont les grands vases de Chine qu'on voit en Angleterre, et aussi dur que s'il eût été cuit. Quant à l'intérieur, toutes les murailles au lieu de boiseries étaient revêtues de tuiles durcies et émaillées, comme les petits carreaux qu'on nomme en Angleterre _gally tiles_, et toutes faites de la plus belle porcelaine, décorée de figures délicieuses d'une variété infinie de couleurs, mélangées d'or. Une seule figure occupait plusieurs de ces carreaux; mais avec un mastic fait de même terre on les avait si habilement assemblés qu'il n'était guère possible de voir où étaient les joints. Le pavé des salles était de la même matière, et aussi solide que les aires de terre cuite en usage dans plusieurs parties de l'Angleterre, notamment dans le Lincolnshire, le Nottinghamshire et le Leicestershire; il était dur comme une pierre, et uni, mais non pas émaillé et peint, si ce n'est dans quelques petites pièces ou cabinets, dont le sol était revêtu comme les parois. Les plafonds, en un mot touts les endroits de la maison étaient faits de même terre; enfin le toit était couvert de tuiles semblables, mais d'un noir foncé et éclatant.

C'était vraiment à la lettre un magasin de porcelaine, on pouvait à bon droit le nommer ainsi, et, si je n'eusse été en marche, je me serais arrêté là plusieurs jours pour l'examiner dans touts ses détails. On me dit que dans le jardin il y avait des fontaines et des viviers dont le fond et les bords étaient pavés pareillement, et le long des allées de belles statues entièrement faites en terre à porcelaine, et cuites toutes d'une pièce.

C'est là une des singularités de la Chine, on peut accorder aux Chinois qu'ils excellent en ce genre; mais j'ai la certitude qu'ils n'excellent pas moins dans les contes qu'ils font à ce sujet, car ils m'ont dit de si incroyables choses de leur habileté en poterie, des choses telles que je ne me soucie guère de les rapporter, dans la conviction où je suis qu'elles sont fausses. Un hâbleur me parla entre autres d'un ouvrier qui avait fait en fayence un navire, avec touts ses apparaux, ses mâts et ses voiles, assez grand pour contenir cinquante hommes. S'il avait ajouté qu'il l'avait lancé, et que sur ce navire il avait fait un voyage au Japon, j'aurais pu dire quelque chose, mais comme je savais ce que valait cette histoire, et, passez-moi l'expression, que le camarade mentait, je souris et gardai le silence.

Cet étrange spectacle me retint pendant deux heures derrière la caravane; aussi celui qui commandait ce jour-là me condamna-t-il à une amende d'environ trois shellings et me déclara-t-il que si c'eût été à trois journées en dehors de la muraille, comme c'était à trois journées en dehors, il m'en aurait coûté quatre fois autant et qu'il m'aurait obligé à demander pardon au premier jour du Conseil. Je promis donc d'être plus exact, et je ne tardai pas à reconnaître que l'ordre de se tenir touts ensemble était d'une nécessité absolue pour notre commune sûreté.

Deux jours après nous passâmes la grande muraille de la Chine, boulevart élevé contre les Tartares, ouvrage immense, dont la chaîne sans fin s'étend jusque sur des collines et des montagnes, où les rochers sont infranchissables, et les précipices tels qu'il n'est pas d'ennemis qui puissent y pénétrer, qui puissent y gravir, ou, s'il en est, quelle muraille pourrait les arrêter! Son étendue, nous dit-on, est d'à peu près un millier de milles d'Angleterre, mais la contrée qu'elle couvre n'en a que cinq cents, mesurée en droite ligne, sans avoir égard aux tours et retours qu'elle fait. Elle a environ quatre toises ou fathoms de hauteur et autant d'épaisseur en quelques endroits.

Là, au pied de cette muraille, je m'arrêtai une heure ou environ sans enfreindre nos réglements, car la caravane mit tout ce temps à défiler par un guichet; je m'arrêtai une heure, dis-je, à la regarder de chaque côté, de près et de loin, du moins à regarder ce qui était à la portée de ma vue; et le guide de notre caravane qui l'avait exaltée comme la merveille du monde, manifesta un vif désir de savoir ce que j'en pensais. Je lui dis que c'était une excellente chose contre les Tartares. Il arriva qu'il n'entendit pas ça comme je l'entendais, et qu'il le prit pour un compliment; mais le vieux pilote sourit:--«Oh! senhor Inglez, dit-il, vous parlez de deux couleurs.»--«De deux couleurs! répétai-je; qu'entendez-vous par là?»--«J'entends que votre réponse paraît blanche d'un côté et noire de l'autre, gaie par là et sombre par ici: vous lui dites que c'est une bonne muraille contre les Tartares: cela signifie pour moi qu'elle n'est bonne à rien, sinon contre les Tartares, ou qu'elle ne défendrait pas de tout autre ennemi. Je vous comprends, senhor Inglez, je vous comprends, répétait-il en se gaussant; mais monsieur le Chinois vous comprend aussi de son côté.»

--«Eh bien, senhor, repris-je, pensez-vous que cette muraille arrêterait une armée de gens de notre pays avec un bon train d'artillerie, ou nos ingénieurs avec deux compagnies de mineurs? En moins de dix jours n'y feraient-ils pas une brèche assez grande pour qu'une armée y pût passer en front de bataille, ou ne la feraient-ils pas sauter, fondation et tout, de façon à n'en pas laisser une trace?»--«Oui, oui, s'écria-t-il, je sais tout cela.»--Le Chinois brûlait de connaître ce que j'avais dit: je permis au vieux pilote de le lui répéter quelques jours après; nous étions alors presque sortis du territoire, et ce guide devait nous quitter bientôt; mais quand il sut ce que j'avais dit, il devint muet tout le reste du chemin, et nous sevra de ses belles histoires sur le pouvoir et sur la magnificence des Chinois.

Après avoir passé ce puissant rien, appelé muraille, à peu près semblable à la muraille des Pictes, si fameuse dans le Northumberland et bâtie par les romains, nous commençâmes à trouver le pays clairsemé d'habitants, ou plutôt les habitants confinés dans des villes et des places fortes, à cause des incursions et des déprédations des Tartares, qui exercent le brigandage en grand, et auxquels ne pourraient résister les habitants sans armes d'une contrée ouverte.

Je sentis bientôt la nécessité de nous tenir touts ensemble en caravane, chemin faisant; car nous ne tardâmes pas à voir rôder autour de nous plusieurs troupes de Tartares. Quand je vins à les appercevoir distinctement, je m'étonnai que l'Empire chinois ait pu être conquis par de si misérables drôles: ce ne sont que de vraies hordes, de vrais troupeaux de Sauvages, sans ordre, sans discipline et sans tactique dans le combat.

Leurs chevaux, pauvres bêtes maigres, affamées et mal dressées ne sont bons à rien; nous le remarquâmes dès le premier jour que nous les vîmes, ce qui eut lieu aussitôt que nous eûmes pénétré dans la partie déserte du pays; car alors notre commandant du jour donna la permission à seize d'entre nous d'aller à ce qu'ils appelaient une chasse. Ce n'était qu'une chasse au mouton, cependant cela pouvait à bon droit se nommer chasse; car ces moutons sont les plus sauvages et les plus vites que j'aie jamais vus: seulement ils ne courent pas long-temps, aussi vous êtes sûr de votre affaire quand vous vous mettez à leurs trousses. Ils se montrent généralement en troupeaux de trente ou quarante; et, comme de vrais moutons, ils se tiennent toujours ensemble quand ils fuient.

Durant cette étrange espèce de chasse, le hasard voulut que nous rencontrâmes une quarantaine de Tartares. Chassaient-ils le mouton comme nous ou cherchaient-ils quelque autre proie, je ne sais; mais aussitôt qu'ils nous virent, l'un d'entre eux se mit à souffler très-fort dans une trompe, et il en sortit un son barbare que je n'avais jamais ouï auparavant, et que, soit dit en passant, je ne me soucierais pas d'entendre une seconde fois. Nous supposâmes que c'était pour appeler à eux leurs amis; et nous pensâmes vrai, car en moins d'un demi-quart d'heure une autre troupe de quarante ou cinquante parut à un mille de distance; mais la besogne était déjà faite, et voici comment:

Un des marchands écossais de Moscou se trouvait par hasard avec nous: aussitôt qu'il entendit leur trompe il nous dit que nous n'avions rien autre à faire qu'à les charger immédiatement, en toute hâte; et, nous rangeant touts en ligne, il nous demanda si nous étions bien déterminés. Nous lui répondîmes que nous étions prêts à le suivre: sur ce il courut droit à eux. Nous regardant fixement, les Tartares s'étaient arrêtés touts en troupeau, pêle-mêle et sans aucune espèce d'ordre; mais sitôt qu'ils nous virent avancer ils décochèrent leurs flèches, qui ne nous atteignirent point, fort heureusement. Ils s'étaient trompés vraisemblablement non sur le but, mais sur la distance, car toutes leurs flèches tombèrent près de nous, si bien ajustées, que si nous avions été environ à vingt verges plus près, nous aurions eu plusieurs hommes tués ou blessés.

Nous fîmes sur-le-champ halte, et, malgré l'éloignement, nous tirâmes sur eux et leur envoyâmes des balles de plomb pour leurs flèches de bois; puis au grand galop nous suivîmes notre décharge, déterminés à tomber dessus sabre en main, selon les ordres du hardi Écossais qui nous commandait. Ce n'était, il est vrai, qu'un marchand; mais il se conduisit dans cette occasion avec tant de vigueur et de bravoure, et en même temps avec un si courageux sang-froid, que je ne sache pas avoir jamais vu dans l'action un homme plus propre au commandement. Aussitôt que nous les joignîmes, nous leur déchargeâmes nos pistolets à la face et nous dégaînâmes; mais ils s'enfuirent dans la plus grande confusion imaginable. Le choc fut seulement soutenu sur notre droite, où trois d'entre eux résistèrent, en faisant signe aux autres de se rallier à eux: ceux-là avaient des espèces de grands cimeterres au poing et leurs arcs pendus sur le dos. Notre brave commandant, sans enjoindre à personne de le suivre, fondit sur eux au galop; d'un coup de crosse le premier fut renversé de son cheval, le second fut tué d'un coup de pistolet, le troisième prit la fuite. Ainsi finit notre combat, où nous eûmes l'infortune de perdre touts les moutons que nous avions attrapés. Pas un seul de nos combattants ne fut tué ou blessé; mais du côté des Tartares cinq hommes restèrent sur la place. Quel fut le nombre de leurs blessés? nous ne pûmes le savoir; mais, chose certaine, c'est que l'autre bande fut si effrayée du bruit de nos armes, qu'elle s'enfuit sans faire aucune tentative contre nous.

CHAMEAU VOLÉ.

Nous étions lors de cette affaire sur le territoire chinois: c'est pourquoi les Tartares ne se montrèrent pas très-hardis; mais au bout de cinq jours nous entrâmes dans un vaste et sauvage désert qui nous retint trois jours et trois nuits. Nous fûmes obligés de porter notre eau avec nous dans de grandes outres, et de camper chaque nuit, comme j'ai ouï dire qu'on le fait dans les déserts de l'Arabie.

Je demandai à nos guides à qui appartenait ce pays-là. Ils me dirent, que c'était une sorte de frontière qu'à bon droit on pourrait nommer _No Man's Land_, la Terre de Personne, faisant partie du grand Karakathay ou grande Tartarie, et dépendant en même temps de la Chine; et que, comme on ne prenait aucun soin de préserver ce désert des incursions des brigands, il était réputé le plus dangereux de la route, quoique nous en eussions de beaucoup plus étendus à traverser.

En passant par ce désert qui, de prime abord, je l'avoue, me remplit d'effroi, nous vîmes deux ou trois fois de petites troupes de Tartares; mais ils semblaient tout entiers à leurs propres affaires et ne paraissaient méditer aucun dessein contre nous; et, comme l'homme qui rencontra le diable, nous pensâmes que s'ils n'avaient rien à nous dire, nous n'avions rien à leur dire: nous les laissâmes aller.