Part 25
Mais laissons un peu Père Simon, quoiqu'il ne nous laissât point, ni ne cessât de nous solliciter de partir avec lui. Autre chose alors nous préoccupait: il s'agissait de nous défaire de notre navire et de nos marchandises, et nous commencions à douter fort que nous le pussions, car nous étions dans une place peu marchande: une fois même je fus tenté de me hasarder à faire voile pour la rivière de Kilam et la ville de Nanking; mais la Providence sembla alors, plus visiblement que jamais, s'intéresser à nos affaires, et mon courage fut tout-à-coup relevé par le pressentiment que je devais, d'une manière ou d'une autre, sortir de cette perplexité et revoir enfin ma patrie: pourtant je n'avais pas le moindre soupçon de la voie qui s'ouvrirait, et quand je me prenais quelquefois à y songer je ne pouvais imaginer comment cela adviendrait. La Providence, dis-je, commença ici à débarrasser un peu notre route, et pour la première chose heureuse voici que notre vieux pilote portugais nous amena un négociant japonais qui, après s'être enquis des marchandises que nous avions, nous acheta en premier lieu tout notre opium: il nous en donna un très-bon prix, et nous paya en or, au poids, partie en petites pièces au coin du pays, partie en petits lingots d'environ dix ou onze onces chacun. Tandis que nous étions en affaire avec lui pour notre opium il me vint à l'esprit qu'il pourrait bien aussi s'arranger de notre navire et j'ordonnai à l'interprète de lui en faire la proposition; à cette ouverture, il leva tout bonnement les épaules, mais quelques jours après il revint avec un des missionnaires pour son trucheman et me fit cette offre:--«Je vous ai acheté, dit-il, une trop grande quantité de marchandises avant d'avoir la pensée ou que la proposition m'ait été faite d'acheter le navire, de sorte qu'il ne me reste pas assez d'argent pour le payer; mais si vous voulez le confier au même équipage je le louerai pour aller au Japon, d'où je l'enverrai aux îles Philippines avec un nouveau chargement dont je paierai le fret avant son départ du Japon, et à son retour je l'achèterai.» Je prêtai l'oreille à cette proposition, et elle remua si vivement mon humeur aventurière que je conçus aussitôt l'idée de partir moi-même avec lui, puis de faire voile des îles Philippines pour les mers du Sud. Je demandai donc au négociant japonais s'il ne pourrait pas ne nous garder que jusqu'aux Philippines et nous congédier là. Il répondit que non, que la chose était impossible, parce qu'alors il ne pourrait effectuer le retour de sa cargaison, mais qu'il nous congédierait au Japon, à la rentrée du navire. J'y adhérais, toujours disposé à partir; mais mon partner, plus sage que moi, m'en dissuada en me représentant les dangers auxquels j'allais courir et sur ces mers, et chez les Japonais, qui sont faux, cruels et perfides, et chez les Espagnols des Philippines, plus faux, plus cruels et plus perfides encore.
Mais pour amener à conclusion ce grand changement dans nos affaires, il fallait d'abord consulter le capitaine du navire. Et l'équipage, et savoir s'ils voulaient aller au Japon, et tandis que cela m'occupait, le jeune homme que mon neveu m'avait laissé pour compagnon de voyage vint à moi et me dit qu'il croyait l'expédition proposée fort belle, qu'elle promettait de grands avantages et qu'il serait ravi que je l'entreprisse; mais que si je ne me décidais pas à cela et que je voulusse l'y autoriser, il était prêt à partir comme marchand, ou en toute autre qualité, à mon bon plaisir.--«Si jamais je retourne en Angleterre, ajouta-t-il, et vous y retrouve vivant, je vous rendrai un compte fidèle de mon gain, qui sera tout à votre discrétion.»
Il me fâchait réellement de me séparer de lui; mais, songeant aux avantages qui étaient vraiment considérables, et que ce jeune homme était aussi propre à mener l'affaire à bien que qui que ce fût, j'inclinai à le laisser partir; cependant je lui dis que je voulais d'abord consulter mon partner, et que je lui donnerais une réponse le lendemain. Je m'en entretins donc avec mon partner, qui s'y prêta très-généreusement:--«Vous savez, me dit-il, que ce navire nous a été funeste, et que nous avons résolu touts les deux de ne plus nous y embarquer: si votre intendant--ainsi appelait-il mon jeune homme--veut tenter le voyage, je lui abandonne ma part du navire pour qu'il en tire le meilleur parti possible; et si nous vivons assez pour revoir l'Angleterre, et s'il réussit dans ces expéditions lointaines, il nous tiendra compte de la moitié du profit du louage du navire, l'autre moitié sera pour lui.»
Mon partner qui n'avait nulle raison de prendre intérêt à ce jeune homme, faisant une offre semblable, je me gardai bien d'être moins généreux; et tout l'équipage consentant à partir avec lui, nous lui donnâmes la moitié du bâtiment en propriété, et nous reçûmes de lui un écrit par lequel il s'obligeait à nous tenir compte de l'autre et il partit pour le Japon.--Le négociant japonais se montra un parfait honnête homme à son égard: il le protégea au Japon, il lui fit obtenir, la permission de descendre à terre, faveur qu'en générai les Européens n'obtiennent plus depuis quelque temps; il lui paya son fret très-ponctuellement, et l'envoya aux Philippines chargé de porcelaines du Japon et de la Chine avec un subrécargue du pays, qui, après avoir trafiqué avec les Espagnols, rapporta des marchandises européennes et une forte partie de clous de girofle et autres épices. À son arrivée non-seulement il lui paya son fret recta et grassement, mais encore, comme notre jeune homme ne se souciait point alors de vendre le navire, le négociant lui fournit des marchandises pour son compte; de sorte qu'avec quelque argent et quelques épices qu'il avait d'autre part et qu'il emporta avec lui, il retourna aux Philippines, chez les Espagnols, où il se défit de sa cargaison très-avantageusement. Là, s'étant fait de bonnes connaissances à Manille, il obtint que son navire fût déclaré libre; et le gouverneur de Manille l'ayant loué pour aller en Amérique, à Acapulco, sur la côte du Mexique, il lui donna la permission d'y débarquer, de se rendre à Mexico, et de prendre passage pour l'Europe, lui et tout son monde, sur un navire espagnol.
Il fit le voyage d'Acapulco très-heureusement, et là il vendit son navire. Là, ayant aussi obtenu la permission de se rendre par terre à Porto-Bello, il trouva, je ne sais comment, le moyen de passer à la Jamaïque avec tout ce qu'il avait, et environ huit ans après il revint en Angleterre excessivement riche: de quoi je parlerai en son lieu. Sur ce je reviens à mes propres affaires.
Sur le point de nous séparer du bâtiment et de l'équipage, nous nous prîmes naturellement à songer à la récompense que nous devions donner aux deux hommes qui nous avaient avertis si fort à propos du projet formé contre nous dans la rivière de Camboge. Le fait est qu'ils nous avaient rendu un service insigne, et qu'ils méritaient bien de nous, quoique, soit dit en passant, ils ne fussent eux-mêmes qu'une paire de coquins; car, ajoutant foi à la fable qui nous transformait en pirates, et ne doutant pas que nous ne nous fussions enfuis avec le navire, ils étaient venus nous trouver, non-seulement pour nous vendre la mèche de ce qu'on machinait contre nous, mais encore pour s'en aller faire la course en notre compagnie, et l'un d'eux avoua plus tard que l'espérance seule d'écumer la mer avec nous l'avait poussé à cette révélation. N'importe! le service qu'ils nous avaient rendu n'en était pas moins grand, et c'est pourquoi, comme je leur avais promis d'être reconnaissant envers eux, j'ordonnai premièrement qu'on leur payât les appointements qu'ils déclaraient leur être dus à bord de leurs vaisseaux respectifs, c'est-à-dire à l'Anglais neuf mois de ses gages et sept au Hollandais; puis, en outre et par dessus, je leur fis donner une petite somme en or, à leur grand contentement. Je nommai ensuite l'Anglais maître canonnier du bord, le nôtre ayant passé lieutenant en second et commis aux vivres; pour le Hollandais je le fis maître d'équipage. Ainsi grandement satisfaits, l'un et l'autre rendirent de bons offices, car touts les deux étaient d'habiles marins et d'intrépides compagnons.
Nous étions alors à terre à la Chine; et si au Bengale je m'étais cru banni et éloigné de ma patrie, tandis que pour mon argent, j'avais tant de moyens de revenir chez moi, que ne devais-je pas penser en ce moment où j'étais environ à mille lieues plus loin de l'Angleterre, et sans perspective aucune de retour!
Seulement, comme une autre foire devait se tenir au bout de quatre mois dans la ville où nous étions, nous espérions qu'alors nous serions à même de nous procurer toutes sortes de produits du pays, et vraisemblablement de trouver quelques jonques chinoises ou quelques navires venant de Nanking qui seraient à vendre et qui pourraient nous transporter nous et nos marchandises où il nous plairait. Faisant fond là-dessus, je résolus d'attendre; d'ailleurs comme nos personnes privées n'étaient pas suspectes, si quelques bâtiments anglais ou hollandais se présentaient ne pouvions-nous pas trouver l'occasion de charger nos marchandises et d'obtenir passage pour quelque autre endroit des Indes moins éloigné de notre patrie?
Dans cette espérance, nous nous déterminâmes donc à demeurer en ce lieu; mais pour nous récréer nous nous permîmes deux ou trois petites tournées dans le pays. Nous fîmes d'abord un voyage de dix jours pour aller voir Nanking, ville vraiment digne d'être visitée. On dit qu'elle renferme un million d'âmes, je ne le crois pas: elle est symétriquement bâtie, toutes les rues sont régulièrement alignées et se croisent l'une l'autre en ligne droite, ce qui lui donne une avantageuse apparence.
VOYAGE À NANKING
Mais quand j'en viens à comparer les misérables peuples de ces contrées aux peuples de nos contrées, leurs édifices, leurs mœurs, leur gouvernement, leur religion, leurs richesses et leur splendeur--comme disent quelques-uns,--j'avoue que tout cela me semble ne pas valoir la peine d'être nommé, ne pas valoir le temps que je passerais à le décrire et que perdraient à le lire ceux qui viendront après moi.
Il est à remarquer que nous nous ébahissons de la grandeur, de l'opulence, des cérémonies, de la pompe, du gouvernement, des manufactures, du commerce et de la conduite de ces peuples, non parce que ces choses méritent de fixer notre admiration ou même nos regards, mais seulement parce que, tout remplis de l'idée primitive que nous avons de la barbarie de ces contrées, de la grossièreté et de l'ignorance qui y règnent, nous ne nous attendons pas à y trouver rien de si avancé.
Autrement, que sont leurs édifices au prix des palais et des châteaux royaux de l'Europe? Qu'est-ce que leur commerce auprès du commerce universel de l'Angleterre, de la Hollande, de la France et de l'Espagne? Que sont leurs villes au prix des nôtres pour l'opulence, la force, le faste des habits, le luxe des ameublements, la variété infinie? Que sont leurs ports parsemés de quelques jonques et de quelques barques, comparés à notre navigation, à nos flottes marchandes, à notre puissante et formidable marine? Notre cité de Londres fait plus de commerce que tout leur puissant Empire. Un vaisseau de guerre anglais, hollandais ou français, de quatre-vingts canons, battrait et détruirait toutes les forces navales des Chinois, la grandeur de leur opulence et de leur commerce, la puissance de leur gouvernement, la force de leurs armées nous émerveillent parce que, je l'ai déjà dit, accoutumés que nous sommes à les considérer comme une nation barbare de payens et à peu près comme des Sauvages, nous ne nous attendons pas à rencontrer rien de semblable chez eux, et c'est vraiment de là que vient le jour avantageux sous lequel nous apparaissent leur splendeur et leur puissance: autrement, cela en soi-même n'est rien du tout; car ce que j'ai dit de leurs vaisseaux peut être dit de leurs troupes et de leurs armées; toutes les forces de leur Empire, bien qu'ils puissent mettre en campagne deux millions d'hommes, ne seraient bonnes ni plus ni moins qu'à ruiner le pays et à les réduire eux-mêmes à la famine. S'ils avaient à assiéger une ville forte de Flandre ou à combattre une armée disciplinée, une ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes français culbuterait toute leur cavalerie; un million de leurs fantassins ne pourraient tenir devant un corps du notre infanterie rangé en bataille et posté de façon à ne pouvoir être enveloppé, fussent-ils vingt contre un: voire même, je ne hâblerais pas si je disais que trente mille hommes d'infanterie allemande ou anglaise et dix mille chevaux français brosseraient toutes les forces de la Chine. Il en est de même de notre fortification et de l'art de nos ingénieurs dans l'attaque et la défense des villes: il n'y a pas à la Chine une place fortifiée qui pût tenir un mois contre les batteries et les assauts d'une armée européenne tandis que toutes les armées des Chinois ne pourraient prendre une ville comme Dunkerque, à moins que ce ne fût par famine, l'assiégeraient-elles dix ans. Ils ont des armes à feu, il est vrai; mais elles sont lourdes et grossières et sujettes à faire long feu; ils ont de la poudre, mais elle n'a point de force; enfin ils n'ont ni discipline sur le champ de bataille, ni tactique, ni habileté dans l'attaque, ni modération dans la retraite. Aussi j'avoue que ce fut chose bien étrange pour moi quand je revins en Angleterre d'entendre nos compatriotes débiter de si belles bourdes sur la puissance, les richesses, la gloire, la magnificence et le commerce des Chinois, qui ne sont, je l'ai vu, je le sais, qu'un méprisable troupeau d'esclaves ignorants et sordides assujétis à un gouvernement bien digne de commander à tel peuple; et en un mot, car je suis maintenant tout-à-fait lancé hors de mon sujet, et en un mot, dis-je si la Moscovie n'était pas à une si énorme distance, si l'Empire moscovite n'était pas un ramassis d'esclaves presque aussi grossiers, aussi faibles, aussi mal gouvernés que les Chinois eux-mêmes, le Czar de Moscovie pourrait tout à son aise les chasser touts de leur contrée et la subjuguer dans une seule campagne. Si le Czar, qui, à ce que j'entends dire, devient un grand prince et commence à se montrer formidable dans le monde, se fût jeté de ce côté au lieu de s'attaquer aux belliqueux Suédois,--dans cette entreprise aucune des puissances ne l'eût envié ou entravé,--il serait aujourd'hui Empereur de la Chine au lieu d'avoir été battu par le Roi de Suède à Narva, où les Suédois n'étaient pas un contre six.--De même que les Chinois nous sont inférieurs en force, en magnificence, en navigation, en commerce et en agriculture, de même ils nous sont inférieurs en savoir, en habileté dans les sciences: ils ont des globes et des sphères et une teinture des mathématiques; mais vient-on à examiner leurs connaissances... que les plus judicieux de leurs savants ont la vue courte! Ils ne savent rien du mouvement des corps célestes et sont si grossièrement et si absurdement ignorants, que, lorsque le soleil s'éclipse, ils s'imaginent q'il est assailli par un grand dragon qui veut l'emporter, et ils se mettent à faire un charivari avec touts les tambours et touts les chaudrons du pays pour épouvanter et chasser le monstre, juste comme nous faisons pour rappeler un essaim d'abeilles.
C'est là l'unique digression de ce genre que je me sois permise dans tout le récit que j'ai donné de mes voyages; désormais je me garderai de faire aucune description de contrée et de peuple; ce n'est pas mon affaire, ce n'est pas de mon ressort: m'attachant seulement à la narration de mes propres aventures à travers une vie ambulante et une longue série de vicissitudes, presque inouïes, je ne parlerai des villes importantes, des contrées désertes, des nombreuses nations que j'ai encore à traverser qu'autant qu'elles se lieront à ma propre histoire et que mes relations avec elles le rendront nécessaire.--J'étais alors, selon mon calcul le plus exact, dans le cœur de la Chine, par 30 degrés environ de latitude Nord, car nous étions revenus de Nanking. J'étais toujours possédé d'une grande envie de voir Péking, dont j'avais tant ouï parler, et Père Simon m'importunait chaque jour pour que je fisse cette excursion. Enfin l'époque de son départ étant fixée, et l'autre missionnaire qui devait aller avec lui étant arrivé de Macao, il nous fallait prendre une détermination. Je renvoyai Père Simon à mon partner, m'en référant tout-à-fait à son choix. Mon partner finit par se déclarer pour l'affirmative, et nous fîmes nos préparatifs de voyage. Nous partîmes assez avantageusement sous un rapport, car nous obtînmes la permission de voyager à la suite d'un des mandarins du pays, une manière de vice-rois ou principaux magistrats de la province où ils résident, tranchant du grand, voyageant avec un grand cortège et force grands hommages de la part du peuple, qui souvent est grandement appauvri par eux, car touts les pays qu'ils traversent sont obligés de leur fournir des provisions à eux et à toute leur séquelle. Une chose que je ne laissai pas de remarquer particulièrement en cheminant avec les bagages de celui-ci, c'est que, bien que nous reçussions des habitants de suffisantes provisions pour nous et nos chevaux, comme appartenant au mandarin, nous étions néanmoins obligés de tout payer ce que nous acceptions d'après le prix courant du lieu. L'intendant ou commissaire des vivres du mandarin nous soutirait très-ponctuellement ce revenant-bon, de sorte que si voyager à la suite du mandarin était une grande commodité pour nous, ce n'était pas une haute faveur de sa part, c'était, tout au contraire, un grand profit pour lui, si l'on considère qu'il y avait une trentaine de personnes chevauchant de la même manière sous la protection de son cortège ou, comme nous disions, sous son convoi. C'était, je le répète, pour lui un bénéfice tout clair: il nous prenait tout notre argent pour les vivres que le pays lui fournissait pour rien.
Pour gagner Péking nous eûmes vingt-cinq jours de marche à travers un pays extrêmement populeux, mais misérablement cultivé: quoiqu'on préconise tant l'industrie de ce peuple, son agriculture, son économie rurale, sa manière de vivre, tout cela n'est qu'une pitié. Je dis une pitié, et cela est vraiment tel comparativement à nous, et nous semblerait ainsi à nous qui entendons la vie, si nous étions obligés de le subir; mais il n'en est pas de même pour ces pauvres diables qui ne connaissent rien autre. L'orgueil de ces pécores est énorme, il n'est surpassé que par leur pauvreté, et ne fait qu'ajouter à ce que j'appelle leur misère. Il m'est avis que les Sauvages tout nus de l'Amérique vivent beaucoup plus heureux; s'ils n'ont rien ils ne désirent rien, tandis que ceux-ci, insolents et superbes, ne sont après tout que des gueux et des valets; leur ostentation est inexprimable: elle se manifeste surtout dans leurs vêtements, dans leurs demeures et dans la multitude de laquais et d'esclaves qu'ils entretiennent; mais ce qui met le comble à leur ridicule, c'est le mépris qu'ils professent pour tout l'univers, excepté pour eux-mêmes.
Sincèrement, je voyageai par la suite plus agréablement dans les déserts et les vastes solitudes de la Grande-Tartarie que dans cette Chine où cependant les routes sont bien pavées, bien entretenues et très-commodes pour les voyageurs. Rien ne me révoltait plus que de voir ce peuple si hautain, si impérieux, si outrecuidant au sein de l'imbécillité et de l'ignorance la plus crasse; car tout son fameux génie n'est que çà et pas plus! Aussi mon ami Père Simon et moi ne laissions-nous jamais échapper l'occasion de faire gorge chaude de leur orgueilleuse gueuserie.--Un jour, approchant du manoir d'un gentilhomme campagnard, comme l'appelait Père Simon à environ dix lieues de la ville de Nanking, nous eûmes l'honneur de chevaucher pendant environ deux milles avec le maître de la maison, dont l'équipage était un parfait Don-Quichotisme, un mélange de pompe et de pauvreté.
L'habit de ce crasseux Don eût merveilleusement fait l'affaire d'un scaramouche ou d'un fagotin: il était d'un sale calicot surchargé de tout le pimpant harnachement de la casaque d'un fou; les manches en étaient pendantes, de tout côté ce n'était que satin, crevés et taillades. Il recouvrait une riche veste de taffetas aussi grasse que celle d'un boucher, et qui témoignait que son Honneur était un très-exquis saligaud.
Son cheval était une pauvre, maigre, affamée et cagneuse créature; on pourrait avoir une pareille monture en Angleterre pour trente ou quarante schelings. Deux esclaves le suivaient à pied pour faire trotter le pauvre animal. Il avait un fouet à la main et il rossait la bête aussi fort et ferme du côté de la tête que ses esclaves le faisaient du côté de la queue, et ainsi il s'en allait chevauchant près de nous avec environ dix ou douze valets; et on nous dit qu'il se rendait à son manoir à une demi-lieue devant nous. Nous cheminions tout doucement, mais cette manière de gentilhomme prit le devant, et comme nous nous arrêtâmes une heure dans un village pour nous rafraîchir, quand nous arrivâmes vers le castel du ce grand personnage, nous le vîmes installé sur un petit emplacement devant sa porte, et en train de prendre sa réfection: au milieu de cette espèce de jardin, il était facile de l'appercevoir, et on nous donna à entendre que plus nous le regarderions, plus il serait satisfait.
Il était assis sous un arbre à peu près semblable à un palmier nain, qui étendait son ombre au-dessus de sa tête, du côté du midi; mais, par luxe, on avait placé sous l'arbre un immense parasol qui ajoutait beaucoup au coup d'œil. Il était étalé et renversé dans un vaste fauteuil, car c'était un homme pesant et corpulent, et sa nourriture lui était apportée par deux esclaves femelles.
LE DON QUICHOTTE CHINOIS.
On en voyait deux autres, dont peu de gentilshommes européens, je pense, eussent agréé le service: la première abecquait notre gentillâtre avec une cuillère; la seconde tenait un plat d'une main, et de l'autre tenait ce qui tombait sur la barbe ou la veste de taffetas de sa Seigneurie. Cette grosse et grasse brute pensait au-dessous d'elle d'employer ses propres mains à toutes ces opérations familières que les rois et les monarques aiment mieux faire eux-mêmes plutôt que d'être touchés par les doigts rustiques de leurs valets[27].
À ce spectacle, je me pris à penser aux tortures que la vanité prépare aux hommes et combien un penchant orgueilleux ainsi mal dirigé doit être incommode pour un être qui a le sens commun; puis, laissant ce pauvre hère se délecter à l'idée que nous nous ébahissions devant sa pompe, tandis que nous le regardions en pitié et lui prodiguions le mépris, nous poursuivîmes notre voyage; seulement Père Simon eut la curiosité de s'arrêter pour tâcher d'apprendre quelles étaient les friandises dont ce châtelain se repaissait avec tant d'apparat; il eut l'honneur d'en goûter et nous dit que c'était, je crois, un mets dont un dogue anglais voudrait à peine manger, si on le lui offrait, c'est-à-dire un plat de riz bouilli, rehaussé d'une grosse gousse d'ail, d'un sachet rempli de poivre vert et d'une autre plante à peu près semblable à notre gingembre, mais qui a l'odeur du musc et la saveur de la moutarde; le tout mis ensemble et mijoté avec un petit morceau de mouton maigre. Voilà quel était le festin de sa Seigneurie, dont quatre ou cinq autres domestiques attendaient les ordres à quelque distance. S'il les nourrissait moins somptueusement qu'il se nourrissait lui-même, si, par exemple, on leur retranchait les épices, ils devaient faire maigre chère en vérité.