Part 18
La jeune épousée s'acquitta heureusement de ce soin, de sorte qu'il n'y eut, je vous assure, nulle fraude pieuse là-dedans. Ne point détromper cette femme eût été à mes yeux la plus injustifiable imposture du monde. Toutefois le saisissement de joie de WILL ATKINS passait vraiment toute expression, et là pourtant, on peut en être certain, il n'y avait rien d'illusoire. À coup sûr, pour aucune chose semblable, jamais homme ne manifesta plus de reconnaissance qu'il n'en montra pour le don de cette Bible; et jamais homme, je crois, ne fut ravi de posséder une Bible par de plus dignes motifs. Quoiqu'il eût été la créature la plus scélérate, la plus dangereuse, la plus opiniâtre, la plus outrageuse, la plus furibonde et la plus perverse, cet homme peut nous servir d'exemple à touts pour la bonne éducation des enfants, à savoir que les parents ne doivent jamais négliger d'enseigner et d'instruire et ne jamais désespérer du succès de leurs efforts, les enfants fussent-ils à ce point opiniâtres et rebelles, ou en apparence insensibles à l'instruction; car si jamais Dieu dans sa providence vient à toucher leur conscience, la force de leur éducation reprend son action sur eux, et les premiers enseignements des parents ne sont pas perdus, quoiqu'ils aient pu rester enfouis bien des années: un jour ou l'autre ils peuvent en recueillir bénéfice.
C'est ce qui advint à ce pauvre homme. Quelque ignorant ou quelque dépourvu qu'il fût de religion et de connaissance chrétienne, s'étant trouvé avoir à faire alors à plus ignorant que lui, la moindre parcelle des instructions de son bon père, qui avait pu lui revenir à l'esprit lui avait été d'un grand secours.
Entre autres choses il s'était rappelé, disait-il, combien son père avait coutume d'insister sur l'inexprimable valeur de la Bible, dont la possession est un privilége et un trésor pour l'homme, les familles et les nations. Toutefois il n'avait jamais conçu la moindre idée du prix de ce livre jusqu'au moment où, ayant à instruire des payens, des Sauvages, des barbares, il avait eu faute de l'assistance de l'Oracle Écrit.
La jeune épousée fut aussi enchantée de cela pour la conjoncture présente, bien qu'elle eût déjà, ainsi que le jeune homme, une Bible à bord de notre navire, parmi les effets qui n'étaient pas encore débarqués. Maintenant, après avoir tant parlé de cette jeune femme, je ne puis omettre à propos d'elle et de moi un épisode encore qui renferme en soi quelque chose de très-instructif et de très-remarquable.
J'ai raconté à quelle extrémité la pauvre jeune suivante avait été réduite; comment sa maîtresse, exténuée par l'inanition, était morte à bord de ce malheureux navire que nous avions rencontré en mer, et comment l'équipage entier étant tombé dans la plus atroce misère, la _gentlewoman_, son fils et sa servante avaient été d'abord durement traités quant aux provisions, et finalement totalement négligés et affamés, c'est-à-dire livrés aux plus affreuses angoisses de la faim.
Un jour, m'entretenant avec elle des extrémités qu'ils avaient souffertes, je lui demandai si elle pourrait décrire, d'après ce qu'elle avait ressenti, ce que c'est que mourir de faim, et quels en sont les symptômes. Elle me répondit qu'elle croyait le pouvoir, et elle me narra fort exactement son histoire en ces termes:
--«D'abord, sir, dit-elle, durant quelques jours nous fîmes très-maigre chère et souffrîmes beaucoup la faim, puis enfin nous restâmes sans aucune espèce d'aliments, excepté du sucre, un peu de vin et un peu d'eau. Le premier jour où nous ne reçûmes point du tout de nourriture, je me sentis, vers le soir, d'abord du vide et du malaise à l'estomac, et, plus avant dans la soirée, une invincible envie de bâiller et de dormir. Je me jetai sur une couche dans la grande cabine pour reposer, et je reposai environ trois heures, puis je m'éveillai quelque peu rafraîchie, ayant pris un verre de vin en me couchant. Après être demeurée trois heures environ éveillée, il pouvait être alors cinq heures du matin, je sentis de nouveau du vide et du malaise à l'estomac, et je me recouchai; mais harassée et souffrante, je ne pus dormir du tout. Je passai ainsi tout le deuxième jour dans de singulières intermittences, d'abord de faim, puis de douleurs, accompagnées d'envies de vomir. La deuxième nuit, obligée de me mettre au lit derechef sans avoir rien pris qu'un verre d'eau claire, et m'étant assoupie, je rêvai que j'étais à la Barbade, que le marché était abondamment fourni de provisions, que j'en achetais pour ma maîtresse, puis que je revenais et dînais tout mon soûl.
» Je crus après ceci mon estomac aussi plein qu'au sortir d'un bon repas; mais quand je m'éveillai je fus cruellement atterrée en me trouvant en proie aux horreurs de la faim. Le dernier verre de vin que nous eussions, je le bus après avoir mis du sucre, pour suppléer par le peu d'esprit qu'il contient au défaut de nourriture. Mais n'ayant dans l'estomac nulle substance qui pût fournir au travail de la digestion, je trouvai que le seul effet du vin était de faire monter de désagréables vapeurs de l'estomac au cerveau, et, à ce qu'on me rapporta, je demeurai stupide et inerte, comme une personne ivre, pendant quelque temps.
» Le troisième jour dans la matinée après une nuit de rêves étranges, confus et incohérents, où j'avais plutôt sommeillé que dormi, je m'éveillai enragée et furieuse de faim, et je doute, au cas où ma raison ne fût revenue et n'en eût triomphé, je doute, dis-je, si j'eusse été mère et si j'eusse eu un jeune enfant avec moi, que sa vie eût été en sûreté.
» Ce transport dura environ trois heures, pendant lesquelles deux fois je fus aussi folle à lier qu'aucun habitant de Bedlam, comme mon jeune maître me l'a dit et comme il peut aujourd'hui vous le confirmer.
ÉPISODE DE LA CABINE
» Dans un de ces accès de frénésie ou de démence, soit par l'effet du mouvement du vaisseau ou que mon pied eût glissé, je ne sais, je tombai, et mon visage heurta contre le coin du lit de veille où couchait ma maîtresse. À ce coup le sang ruissela de mon nez. Le _cabin-boy_ m'apporta un petit bassin, je m'assis et j'y saignai abondamment. À mesure que le sang coulait je revenais à moi, et la violence du transport ou de la fièvre qui me possédait s'abattait ainsi que la partie vorace de ma faim.
» Alors je me sentis de nouveau malade, et j'eus des soulèvements de cœur; mais je ne pus vomir, car je n'avais dans l'estomac rien à rejeter. Après avoir saigné quelque temps je m'évanouis: l'on crut que j'étais morte. Je revins bientôt à moi, et j'eus un violent mal à l'estomac impossible à décrire. Ce n'était point des tranchées, mais une douleur d'inanition atroce et déchirante. Vers la nuit elle fit place à une sorte de désir déréglé, à une envie de nourriture, à quelque chose de semblable, je suppose, aux envies d'une femme grosse. Je pris un autre verre d'eau avec du sucre; mais mon estomac y répugna, et je rendis tout. Alors je bus un verre d'eau sans sucre que je gardai, et je me remis sur le lit, priant du fond du cœur, afin qu'il plût à Dieu de m'appeler à lui; et après avoir calmé mon esprit par cet espoir, je sommeillai quelque temps. À mon réveil, affaiblie par les vapeurs qui s'élèvent d'un estomac vide, je me crus mourante. Je recommandai mon âme à Dieu, et je souhaitai vivement que quelqu'un voulût me jeter à la mer.
» Durant tout ce temps ma maîtresse était étendue près de moi, et, comme je l'appréhendais, sur le point d'expirer. Toutefois elle supportait son mal avec beaucoup plus de résignation que moi, et donna son dernier morceau de pain à son fils, mon jeune maître, qui ne voulait point le prendre; mais elle le contraignit à le manger, et c'est, je crois, ce qui lui sauva la vie.
» Vers le matin, je me rendormis, et quand je me réveillai, d'abord j'eus un débordement de pleurs, puis un second accès de faim dévorante, tel que je redevins vorace et retombai dans un affreux état: si ma maîtresse eût été morte, quelle que fût mon affection pour elle, j'ai la conviction que j'aurais mangé un morceau de sa chair avec autant de goût et aussi indifféremment que je le fis jamais de la viande d'aucun animal destiné à la nourriture; une ou deux fois, je fus tentée de mordre à mon propre bras. Enfin, j'apperçus le bassin dans lequel était le sang que j'avais perdu la veille; j'y courus, et j'avalai ce sang avec autant de hâte et d'avidité que si j'eusse été étonnée que personne ne s'en fût emparé déjà, et que j'eusse craint qu'on voulût alors me l'arracher.
» Bien qu'une fois faite cette action me remplit d'horreur, cependant cela étourdit ma grosse faim, et, ayant pris un verre d'eau pure, je fus remise et restaurée pour quelques heures. C'était le quatrième jour, et je me soutins ainsi jusque vers la nuit, où, dans l'espace de trois heures, je passai de nouveau, tour à tour, par toutes les circonstances précédentes, c'est-à-dire que je fus malade, assoupie, affamée, souffrante de l'estomac, puis de nouveau vorace, puis de nouveau malade, puis folle, puis éplorée, puis derechef vorace. De quart d'heure en quart d'heure changeant ainsi d'état, mes forces s'épuisèrent totalement. À la nuit, je me couchai, ayant pour toute consolation l'espoir de mourir avant le matin.
» Je ne dormis point de toute cette nuit, ma faim était alors devenue une maladie, et j'eus une terrible colique et des tranchées engendrées par les vents qui, au défaut de nourriture, s'étaient frayé un passage dans mes entrailles. Je restai dans cet état jusqu'au lendemain matin, où je fus quelque peu surprise par les plaintes et les lamentations de mon jeune maître, qui me criait que sa mère était morte. Je me soulevai un peu, n'ayant pas la force de me lever, mais je vis qu'elle respirait encore, quoiqu'elle ne donnât que de faibles signes de vie.
» J'avais alors de telles convulsions d'estomac, provoquées par le manque de nourriture, que je ne saurais en donner une idée; et de fréquents déchirements, des transes de faim telles que rien n'y peut être comparé, sinon les tortures de la mort. C'est dans cet état que j'étais, quand j'entendis au-dessus de moi les matelots crier:--«Une voile! une voile!»--et vociférer et sauter comme s'ils eussent été en démence.
» Je n'étais pas capable de sortir du lit, ma maîtresse encore moins, et mon jeune maître était si malade que je le croyais expirant. Nous ne pûmes donc ouvrir la porte de la cabine ni apprendre ce qui pouvait occasionner un pareil tumulte. Il y avait deux jours que nous n'avions eu aucun rapport avec les gens de l'équipage, qui nous avaient dit n'avoir pas dans le bâtiment une bouchée de quoi que ce soit à manger. Et depuis, ils nous avouèrent qu'ils nous avaient crus morts.
» C'était là l'affreux état où nous étions quand vous fûtes envoyé pour nous sauver la vie. Et comment vous nous trouvâtes, sir, vous le savez aussi bien et même mieux que moi.»
Tel fut son propre récit. C'était une relation tellement exacte de ce qu'on souffre en mourant de faim, que jamais vraiment je n'avais rien ouï de pareil, et qu'elle fut excessivement intéressante pour moi. Je suis d'autant plus disposé à croire que cette peinture est vraie, que le jeune homme m'en toucha lui-même une bonne partie, quoique, à vrai dire, d'une façon moins précise et moins poignante, sans doute parce que sa mère l'avait soutenu aux dépens de sa propre vie. Bien que la pauvre servante fût d'une constitution plus forte que sa maîtresse, déjà sur le retour et délicate, il se peut qu'elle ait eu à lutter plus cruellement contre la faim, je veux dire qu'il peut être présumable que cette infortunée en ait ressenti les horreurs plus tôt que sa maîtresse, qu'on ne saurait blâmer d'avoir gardé les derniers morceaux, sans en rien abandonner pour le soulagement de sa servante. Sans aucun doute d'après cette relation, si notre navire ou quelque autre ne les eût pas si providentiellement rencontrés, quelques jours de plus, et ils étaient touts morts, à moins qu'ils n'eussent prévenu l'événement en se mangeant les uns les autres; et même, dans leur position, cela ne leur eût que peu servi, vu qu'ils étaient à cinq cents lieues de toute terre et hors de toute possibilité d'être secourus autrement que de la manière miraculeuse dont la chose advint. Mais ceci soit dit en passant. Je retourne à mes dispositions concernant ma colonie.
Et d'abord il faut observer que, pour maintes raisons, je ne jugeai pas à propos de leur parler du _sloop_ que j'avais embarqué en botte, et que j'avais pensé faire assembler dans l'île; car je trouvai, du moins à mon arrivée, de telles semences de discorde parmi eux, que je vis clairement, si je reconstruisais le _sloop_ et le leur laissais, qu'au moindre mécontentement ils se sépareraient, s'en iraient chacun de son côté, ou peut-être même s'adonneraient à la piraterie et feraient ainsi de l'île un repaire de brigands, au lieu d'une colonie de gens sages et religieux comme je voulais qu'elle fût. Je ne leur laissai pas davantage, pour la même raison, les deux pièces de canon de bronze que j'avais à bord et les deux caronades dont mon neveu s'était chargé par surcroît. Ils me semblaient suffisamment équipés pour une guerre défensive contre quiconque entreprendrait sur eux; et je n'entendais point les armer pour une guerre offensive ni les encourager à faire des excursions pour attaquer autrui, ce qui, en définitive, n'eût attiré sur eux et leurs desseins que la ruine et la destruction. Je réservai, en conséquence, le _sloop_ et les canons pour leur être utiles d'une autre manière, comme je le consignerai en son lieu.
J'en avais alors fini avec mon île. Laissant touts mes planteurs en bonne passe, et dans une situation florissante, je retournai à bord de mon navire le cinquième jour de mai, après avoir demeuré vingt-cinq jours parmi eux; comme ils étaient touts résolus à rester dans l'île jusqu'à ce que je vinsse les en tirer, je leur promis de leur envoyer de nouveaux secours du Brésil, si je pouvais en trouver l'occasion, et spécialement je m'engageai à leur envoyer du bétail, tels que moutons, cochons et vaches: car pour les deux vaches et les veaux que j'avais emmenés d'Angleterre, la longueur de la traversée nous avait contraints à les tuer, faute de foin pour les nourrir.
Le lendemain, après les avoir salués de cinq coups de canon de partance, nous fîmes voile, et nous arrivâmes à la Baie de Touts-les-Saints, au Brésil, en vingt-deux jours environ, sans avoir rencontré durant le trajet rien de remarquable que ceci: Après trois jours de navigation, étant abriés et le courant nous portant violemment au Nord-Nord-Est dans une baie ou golfe vers la côte, nous fûmes quelque peu entraînés hors de notre route, et une ou deux fois nos hommes crièrent:--«Terre à l'Est!»--Mais était-ce le Continent ou des îles? C'est ce que nous n'aurions su dire aucunement.
Or le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps calme, nous vîmes la surface de l'eau en quelque sorte couverte, du côté de la terre, de quelque chose de très-noir, sans pouvoir distinguer ce que c'était. Mais un instant après, notre second étant monté dans les haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette d'approche sur ce point, cria que c'était une armée. Je ne pouvais m'imaginer ce qu'il entendait par une armée, et je lui répondis assez brusquement, l'appelant fou, ou quelque chose semblable.--«Oui-da, sir, dit-il, ne vous fâchez pas, car c'est bien une armée et même une flotte; car je crois qu'il y a bien mille canots! Vous pouvez d'ailleurs les voir pagayer; ils s'avancent en hâte vers nous, et sont pleins de monde.»
Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le capitaine; comme il avait entendu dans l'île de terribles histoires sur les Sauvages et n'était point encore venu dans ces mers, il ne savait trop que penser de cela; et deux ou trois fois il s'écria que nous allions touts être dévorés. Je dois l'avouer, vu que nous étions abriés, et que le courant portait avec force vers la terre, je mettais les choses au pire. Cependant je lui recommandai de ne pas s'effrayer, mais de faire mouiller l'ancre aussitôt que nous serions assez près pour savoir s'il nous fallait en venir aux mains avec eux.
Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous, je donnai l'ordre de jeter l'ancre et de ferler toutes nos voiles. Quant aux Sauvages, je dis à nos gens que nous n'avions à redouter de leur part que le feu; que, pour cette raison, il fallait mettre nos embarcations à la mer, les amarrer, l'une à la proue, l'autre à la poupe, les bien équiper toutes deux, et attendre ainsi l'événement. J'eus soin que les hommes des embarcations se tinssent prêts, avec des seaux et des écopes, à éteindre le feu si les Sauvages tentaient de le mettre à l'extérieur du navire.
Dans cette attitude nous les attendîmes, et en peu de temps ils entrèrent dans nos eaux; mais jamais si horrible spectacle ne s'était offert à des Chrétiens! Mon lieutenant s'était trompé de beaucoup dans le calcul de leur nombre,--je veux dire en le portant à mille canots,--le plus que nous pûmes en compter quand ils nous eurent atteints étant d'environ cent vingt-six. Ces canots contenaient une multitude d'Indiens; car quelques-uns portaient seize ou dix-sept hommes, d'autres davantage, et les moindre six ou sept.
Lorsqu'ils se furent approchés de nous, ils semblèrent frappés d'étonnement et d'admiration, comme à l'aspect d'une chose qu'ils n'avaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent d'abord, comme nous le comprîmes ensuite, comment s'y prendre avec nous. Cependant, ils s'avancèrent hardiment, et parurent se disposer à nous entourer; mais nous criâmes à nos hommes qui montaient les chaloupes, de ne pas les laisser venir trop près.
MORT DE VENDREDI
Cet ordre nous amena un engagement avec eux, sans que nous en eussions le dessein; car cinq ou six de leurs grands canots s'étant fort approchés de notre chaloupe, nos gens leur signifièrent de la main de se retirer, ce qu'ils comprirent fort bien, et ce qu'ils firent; mais, dans leur retraite, une cinquantaine de flèches nous furent décochées de ces pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe tomba grièvement blessé.
Néanmoins, je leur criai de ne point faire feu; mais nous leur passâmes bon nombre de planches, dont le charpentier fit sur-le-champ une sorte de palissade ou de rempart, pour les défendre des flèches des Sauvages, s'ils venaient à tirer de nouveau.
Une demi-heure après environ, ils s'avancèrent touts en masse sur notre arrière, passablement près, si près même, que nous pouvions facilement les distinguer, sans toutefois pénétrer leur dessein. Je reconnus aisément qu'ils étaient de mes vieux amis, je veux dire de la même race de Sauvages que ceux avec lesquels j'avais eu coutume de me mesurer. Ensuite ils nagèrent un peu plus au large jusqu'à ce qu'ils fussent vis-à-vis de notre flanc, puis alors tirèrent à la rame droit sur nous, et s'approchèrent tellement qu'ils pouvaient nous entendre parler. Sur ce, j'ordonnai à touts mes hommes de se tenir clos et couverts, de peur que les Sauvages ne décochassent de nouveau quelques traits, et d'apprêter toutes nos armes. Comme ils se trouvaient à portée de la voix, je fis monter VENDREDI sur le pont pour s'arraisonner avec eux dans son langage, et savoir ce qu'ils prétendaient. Il m'obéit. Le comprirent-ils ou non, c'est ce que j'ignore; mais sitôt qu'il les eut hélés, six d'entre eux, qui étaient dans le canot le plus avancé, c'est-à-dire le plus rapproché de nous, firent volte-face, et, se baissant, nous montrèrent leur derrière nu, précisément comme si, en anglais, sauf votre respect. Ils nous eussent dit: _Baise_... Était-ce un défi ou un cartel, était-ce purement une marque de mépris ou un signal pour les autres, nous ne savions; mais au même instant VENDREDI s'écria qu'ils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre garçon! ils firent voler plus de trois cents flèches; et, à mon inexprimable douleur, tuèrent ce pauvre VENDREDI, exposé seul à leur vue. L'infortuné fut percé de trois flèches et trois autres tombèrent très-près de lui, tant ils étaient de redoutables tireurs.
Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de touts mes chagrins et de mes solitudes, que j'ordonnai sur-le-champ de charger cinq canons à biscayens et quatre à boulets et nous leur envoyâmes une bordée telle, que de leur vie ils n'en avaient jamais essuyé de pareille, à coup sûr.
Ils n'étaient pas à plus d'une demi-encâblure quand nous fîmes feu, et nos canonniers avaient pointé si juste, que trois ou quatre de leurs canots furent, comme nous eûmes tout lieu de le croire, renversés d'un seul coup.
La manière incongrue dont ils nous avaient tourné leur derrière tout nu ne nous avait pas grandement offensé; d'ailleurs, il n'était pas certain que cela, qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mépris, fût par eux entendu de même; aussi avais-je seulement résolu de les saluer en revanche de quatre ou cinq coups de canon à poudre, ce que je savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils tirèrent directement sur nous avec toute la furie dont ils étaient capables, et surtout lorsqu'ils eurent tué mon pauvre VENDREDI, que j'aimais et estimais tant, et qui, par le fait, le méritait si bien, non-seulement je crus ma colère justifiée devant Dieu et devant les hommes, mais j'aurais été content si j'eusse pu les submerger eux et touts leurs canots.
Je ne saurais dire combien nous en tuâmes ni combien nous en blessâmes de cette bordée; mais, assurément, jamais on ne vit un tel effroi et un tel hourvari parmi une telle multitude: il y avait bien en tout, frisées et culbutées, treize ou quatorze pirogues dont les hommes s'étaient jetés à la nage; le reste de ces barbares, épouvantés, éperdus, s'enfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de sauver ceux dont les pirogues avaient été brisées ou effondrées par notre canonnade. Aussi, je le suppose, beaucoup d'entre eux périrent-ils. Un pauvre diable, qui luttait à la nage contre les flots, fut recueilli par nos gens plus d'une heure après que touts étaient partis.
Nos coups de canon à biscayens durent en tuer et en blesser un grand nombre; mais, bref, nous ne pûmes savoir ce qu'il en avait été: ils s'enfuirent si précipitamment qu'au bout de trois heures ou environ, nous n'appercevions plus que trois ou quatre canots traîneurs[17]. Et nous ne revîmes plus les autres, car, une brise se levant le même soir, nous appareillâmes et fîmes voile pour le Brésil.
Nous avions bien un prisonnier, mais il était si triste, qu'il ne voulait ni manger ni parler. Nous nous figurâmes touts qu'il avait résolu de se laisser mourir de faim. Pour le guérir, j'usai d'un expédient: j'ordonnai qu'on le prît, qu'on le redescendît dans la chaloupe, et qu'on lui fît accroire qu'on allait le rejeter à la mer, et l'abandonner où on l'avait trouvé, s'il persistait à garder le silence. Il s'obstina: nos matelots le jetèrent donc réellement à la mer et s'éloignèrent de lui; alors il les suivit, car il nageait comme un liége, et se mit à les appeler dans sa langue; mais ils ne comprirent pas un mot de ce qu'il disait. Cependant, à la fin, ils le reprirent à bord. Depuis, il devint plus traitable, et je n'eus plus recours à cet expédient.