Robinson Crusoe (II/II)

Part 17

Chapter 173,879 wordsPublic domain

_N. B._ C'était là le moment où nous l'avions vu s'agenouiller et lever les mains vers le ciel.

LA FEMME.--Pourquoi vous mettre les genoux à terre? Pourquoi vous lever en haut les mains? Quoi vous dire? À qui vous parler? Quoi est tout ça?

WILLIAM ATKINS.--Ma chère, je ploie les genoux en signe de soumission envers Celui qui m'a créé. Je lui ai dit, O! comme vous appelez cela et comme vous racontez que font vos vieillards à leur idole Benamuckée, c'est-à-dire que je l'ai prié.

LA FEMME--Pourquoi vous dire O! à lui?

W. A.--Je l'ai prié d'ouvrir vos yeux et votre entendement, afin que vous puissiez le connaître et lui être agréable.

LA FEMME.--Pouvoir lui faire ça aussi?

W. A.--Oui, il le peut; il peut faire toutes choses.

LA FEMME.--Mais lui pas entendre quoi vous dire?

W. A.--Si. Il nous a commandé de le prier et promis de nous écouter.

LA FEMME.--Commandé vous prier! Quand lui commander vous? Comment lui commander vous? Quoi! vous entendre lui parler?

W. A.--Non, nous ne l'entendons point parler; mais il s'est révélé à nous de différentes manières.

Ici ATKINS fut très-embarrassé pour lui faire comprendre que Dieu s'est révélé à nous par sa parole; et ce que c'est que sa parole; mais enfin il poursuivit ainsi:

WILLIAM ATKINS.--Dieu, dans les premiers temps, a parlé à quelques hommes bons du haut du ciel, en termes formels; puis Dieu a inspiré des hommes bons par son Esprit, et ils ont écrit toutes ses lois dans un livre.

LA FEMME.--Moi pas comprendre ça. Où est ce livre?

W. A.--Hélas! ma pauvre créature, je n'ai pas ce livre; mais j'espère un jour ou l'autre l'acquérir pour vous et vous le faire lire.

C'est ici qu'il l'embrassa avec beaucoup de tendresse, mais avec l'inexprimable regret de n'avoir pas de Bible.

LA FEMME.--Mais comment vous faire moi connaître que Dieu enseigner eux à écrire ce livre?

WILLIAM ATKINS.--Par la même démonstration par laquelle nous savons qu'il est Dieu.

LA FEMME.--Quelle démonstration? quel moyen vous savoir?

W. A.--Parce qu'il enseigne et ne commande rien qui ne soit bon, juste, saint, et ne tende à nous rendre parfaitement bons et parfaitement heureux, et parce qu'il nous défend et nous enjoint de fuir tout ce qui est mal, mauvais en soi ou mauvais dans ses conséquences.

LA FEMME. Que moi voudrais comprendre, que moi volontiers connaître! Si lui récompenser toute bonne chose, punir toute méchante chose, défendre toute méchante chose, lui, faire toute chose, lui, donner toute chose, lui entendre moi quand moi dire: O! à lui, comme vous venir de faire juste à présent; lui faire moi bonne, si moi désir être bonne; lui épargner moi, pas faire tuer moi, quand moi pas être bonne, si tout ce que vous dire lui faire; oui, lui être grand Dieu; moi prendre, penser, croire lui être grand Dieu; moi dire; O! aussi à lui, avec vous, mon cher.

Ici le pauvre homme nous dit qu'il n'avait pu se contenir plus long-temps; mais que prenant sa femme par la main il l'avait fait mettre à genoux près de lui et qu'il avait prié Dieu à haute voix de l'instruire dans la connaissance de lui-même par son divin Esprit, et de faire par un coup heureux de sa providence, s'il était possible, que tôt ou tard elle vînt à posséder une Bible, afin qu'elle pût lire la parole de Dieu et par là apprendre à le connaître.

C'est en ce moment que nous l'avions vu lui offrir la main et s'agenouiller auprès d'elle, comme il a été dit.

Ils se dirent encore après ceci beaucoup d'autres choses qui serait trop long, ce me semble, de rapporter ici. Entre autres elle lui fit promettre, puisque de son propre aveu sa vie n'avait été qu'une suite criminelle et abominable de provocations contre Dieu, de la réformer, de ne plus irriter Dieu, de peur qu'il ne voulût--«faire lui mort,»--selon sa propre expression; qu'alors elle ne restât seule et ne pût apprendre à connaître plus particulièrement ce Dieu, et qu'il ne fût misérable, comme il lui avait dit que les hommes méchants le seraient après leur mort.

Ce récit nous parut vraiment étrange et nous émut beaucoup l'un et l'autre, surtout le jeune ecclésiastique. Il en fut, lui, émerveillé; mais il ressentit la plus vive douleur de ne pouvoir parler à la femme, de ne pouvoir parler anglais pour s'en faire entendre, et comme elle écorchait impitoyablement l'anglais, de ne pouvoir la comprendre elle-même. Toutefois il se tourna vers moi, et me dit qu'il croyait que pour elle il y avait quelque chose de plus à faire que de la marier. Je ne le compris pas d'abord; mais enfin il s'expliqua: il entendait par là qu'elle devait être baptisée.

J'adhérai à cela avec joie; et comme je m'y empressais:

--«Non, non, arrêtez, sir, me dit-il; bien que j'aie fort à cœur de la voir baptisée, cependant tout en reconnaissant que WILL ATKINS, son mari, l'a vraiment amenée d'une façon miraculeuse à souhaiter d'embrasser une vie religieuse, et à lui donner de justes idées de l'existence d'un Dieu, de son pouvoir, de sa justice, de sa miséricorde, je désire savoir de lui s'il lui a dit quelque chose de Jésus-Christ et du salut des pécheurs; de la nature de notre foi en lui, et de notre Rédemption; du Saint-Esprit, de la Résurrection, du Jugement dernier et d'une vie future.

Je rappelai WILL ATKINS, et je le lui demandai. Le pauvre garçon fondit en larmes et nous dit qu'il lui en avait bien touché quelques paroles; mais qu'il était lui-même si méchante créature et que sa conscience lui reprochait si vivement sa vie horrible et impie, qu'il avait tremblé que la connaissance qu'elle avait de lui n'atténuât l'attention qu'elle devait donner à ces choses, et ne la portât plutôt à mépriser la religion qu'à l'embrasser. Néanmoins il était certain, nous dit-il, que son esprit était si disposé à recevoir d'heureuses impressions de toutes ces vérités, que si je voulais bien l'en entretenir, elle ferait voir, à ma grande satisfaction, que mes peines ne seraient point perdues sur elle.

En conséquence je la fis venir; et, me plaçant comme interprète entre elle et mon pieux ecclésiastique, je le priai d'entrer en matière.

BAPTÊME DE LA FEMME D'ATKINS

Or, sûrement jamais pareil sermon n'a été prêché par un prêtre papiste dans ces derniers siècles du monde. Aussi lui dis-je que je lui trouvais tout le zèle, toute la science, toute la sincérité d'un Chrétien, sans les erreurs d'un catholique romain, et que je croyais voir en lui un pasteur tel qu'avaient été les évêques de Rome avant que l'Église romaine se fût assumé la souveraineté spirituelle sur les consciences humaines[16].

En un mot il amena la pauvre femme à embrasser la connaissance du Christ, et de notre Rédemption, non-seulement avec admiration, avec étonnement, comme elle avait accueilli les premières notions de l'existence d'un Dieu, mais encore avec joie, avec foi, avec une ferveur et un degré surprenant d'intelligence presque inimaginables et tout-à-fait indicibles. Finalement, à sa propre requête, elle fut baptisée.

Tandis qu'il se préparait à lui conférer le baptême, je le suppliai de vouloir bien accomplir cet office avec quelques précautions, afin, s'il était possible, que l'homme ne pût s'appercevoir qu'il appartenait à l'Église romaine, à cause des fâcheuses conséquences qui pourraient résulter d'une dissidence entre nous dans cette religion même où nous instruisions les autres. Il me répondit que, n'ayant ni chapelle consacrée ni choses propres à cette célébration, il officierait d'une telle manière que je ne pourrais reconnaître moi-même qu'il était catholique romain si je ne le savais déjà. Et c'est ce qu'il fit: car après avoir marmonné en latin quelques paroles que je ne pus comprendre, il versa un plein vase d'eau sur la tête de la femme, disant en français d'une voix haute:--«Marie! C'était le nom que son époux avait souhaité que je lui donnasse, car j'étais son parrain.--«Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» De sorte qu'on ne pouvait deviner par-là de quelle religion il était. Ensuite il donna la bénédiction en latin; mais WILL ATKINS ne sut pas si c'était en français, ou ne prit point garde à cela en ce moment.

Sitôt cette cérémonie terminée, il les maria; puis après les épousailles faites il se tourna vers WILL ATKINS et l'exhorta d'une manière très-pressante, non-seulement à persévérer dans ses bonnes dispositions, mais à corroborer les convictions dont il était pénétré par une ferme résolution de réformer sa vie. Il lui déclara que c'était chose vaine que de dire qu'il se repentait, s'il n'abjurait ses crimes. Il lui représenta combien Dieu l'avait honoré en le choisissant comme instrument pour amener sa femme à la connaissance de la religion chrétienne, et combien il devait être soigneux de ne pas se montrer rebelle à la grâce de Dieu; qu'autrement il verrait la payenne meilleure chrétienne que lui, la Sauvage élue et l'instrument réprouvé.

Il leur dit encore à touts deux une foule d'excellentes choses; puis, les recommandant en peu de mots à la bonté divine, il leur donna de nouveau la bénédiction: moi, comme interprète, leur traduisant toujours chaque chose en anglais. Ainsi se termina la cérémonie. Ce fut bien pour moi la plus charmante, la plus agréable journée que j'aie jamais passée dans toute ma vie.

Or mon religieux n'en avait pas encore fini. Ses pensées se reportaient sans cesse à la conversion des trente-sept Sauvages, et volontiers il serait resté dans l'île pour l'entreprendre. Mais je le convainquis premièrement qu'en soi cette entreprise était impraticable, et secondement que je pourrais peut-être la mettre en voie d'être terminée à sa satisfaction durant son absence dont je parlerai tout-à-l'heure.

Ayant ainsi mis à fond les affaires de l'île, je me préparais à retourner à bord du navire, quand le jeune homme que j'avais recueilli d'entre l'équipage affamé vint à moi et me dit qu'il avait appris que j'avais un ecclésiastique et que j'avais marié par son office les Anglais avec les femmes sauvages qu'ils nommaient leurs épouses, et que lui-même avait aussi un projet de mariage entre deux Chrétiens qu'il désirait voir s'accomplir avant mon départ, ce qui, espérait-il, ne me serait point désagréable.

Je compris de suite qu'il était question de la jeune fille servante de sa mère; car il n'y avait point d'autre femme chrétienne dans l'île. Aussi commençai-je à le dissuader de faire une chose pareille inconsidérément, et parce qu'il se trouvait dans une situation isolée. Je lui représentai qu'il avait par le monde une fortune assez considérable et de bons amis, comme je le tenais de lui-même et de la jeune fille aussi; que cette fille était non-seulement pauvre et servante, mais encore d'un âge disproportionné, puisqu'elle avait vingt-six ou vingt-sept ans, et lui pas plus de dix-sept ou dix-huit; que très-probablement il lui serait possible avec mon assistance de se tirer de ce désert et de retourner dans sa patrie; qu'alors il y avait mille à parier contre un qu'il se repentirait de son choix, et que le dégoût de sa position leur serait préjudiciable à touts deux. J'allais m'étendre bien davantage; mais il m'interrompit en souriant et me dit avec beaucoup de candeur que je me trompais dans mes conjectures, qu'il n'avait rien de pareil en tête, sa situation présente étant déjà assez triste et déplorable; qu'il était charmé d'apprendre que j'avais quelque désir de le mettre à même de revoir son pays; que rien n'aurait pu l'engager à rester en ce lieu si le voyage que j'allais poursuivre n'eût été si effroyablement long et si hasardeux, et ne l'eût jeté si loin de touts ses amis; qu'il ne souhaitait rien de moi, sinon que je voulusse bien lui assigner une petite propriété dans mon île, lui donner un serviteur ou deux et les choses nécessaires pour qu'il pût s'y établir comme planteur, en attendant l'heureux moment où, si je retournais en Angleterre, je pourrais le délivrer, plein de l'espérance que je ne l'oublierais pas quand j'y serais revenu; enfin qu'il me remettrait quelques lettres pour ses amis à Londres, afin de leur faire savoir combien j'avais été bon pour lui, et dans quel lieu du monde et dans quelle situation je l'avais laissé. Il me promettait, disait-il, lorsque je le délivrerais, que la plantation dans l'état d'amélioration où il l'aurait portée, quelle qu'en pût être la valeur, deviendrait tout-à-fait mienne.

Son discours était fort bien tourné eu égard à sa jeunesse, et me fut surtout agréable parce qu'il m'apprenait positivement que le mariage en vue ne le concernait point lui-même. Je lui donnai toutes les assurances possibles que, si j'arrivais à bon port en Angleterre, je remettrais ses lettres et m'occuperais sérieusement de ses affaires, et qu'il pouvait compter que je n'oublierais point dans quelle situation je le laissais; mais j'étais toujours impatient de savoir quels étaient les personnages à marier. Il me dit enfin que c'était mon Jack-bon-à-tout et sa servante Suzan.

Je fus fort agréablement surpris quand il me nomma le couple; car vraiment il me semblait bien assorti. J'ai déjà tracé le caractère de l'homme: quant à la servante, c'était une jeune femme très-honnête, modeste, réservée et pieuse. Douée de beaucoup de sens, elle était assez agréable de sa personne, s'exprimait fort bien et à propos, toujours avec décence et bonne grâce, et n'était ni lente à parler quand quelque chose le requérait, ni impertinemment empressée quand ce n'était pas ses affaires; très-adroite d'ailleurs, fort entendue dans tout ce qui la concernait, excellente ménagère et capable en vérité d'être la gouvernante de l'île entière. Elle savait parfaitement se conduire avec les gens de toute sorte qui l'entouraient, et n'eût pas été plus empruntée avec des gens du bel air, s'il s'en fût trouvé là.

Les accordailles étant faites de cette manière, nous les mariâmes le jour même; et comme à l'autel, pour ainsi dire, je servais de père à cette fille, et que je la présentais, je lui constituai une dot: je lui assignai, à elle et à son mari, une belle et vaste étendue de terre pour leur plantation. Ce mariage et la proposition que le jeune gentleman m'avait faite de lui concéder une petite propriété dans l'île, me donnèrent l'idée de la partager entre ses habitants, afin qu'ils ne pussent par la suite se quereller au sujet de leur emplacement.

Je remis le soin de ce partage à WILL ATKINS, qui vraiment alors était devenu un homme sage, grave, ménager, complètement réformé, excessivement pieux et religieux, et qui, autant qu'il peut m'être permis de prononcer en pareil cas, était, je le crois fermement, un pénitent sincère.

Il s'acquitta de cette répartition avec tant d'équité et tellement à la satisfaction de chacun, qu'ils désirèrent seulement pour le tout un acte général de ma main que je fis dresser et que je signai et scellai. Ce contrat, déterminant la situation et les limites de chaque plantation, certifiait que je leur accordais la possession absolue et héréditaire des plantations ou fermes respectives et de leurs améliorissements, à eux et à leurs hoirs, me réservant tout le reste de l'île comme ma propriété particulière, et par chaque plantation une certaine redevance payable au bout de onze années à moi ou à quiconque de ma part ou en mon nom viendrait la réclamer et produirait une copie légalisée de cette concession.

Quant au mode de gouvernement et aux lois à introduire parmi eux, je leur dis que je ne saurais leur donner de meilleurs réglements que ceux qu'ils pouvaient s'imposer eux-mêmes. Seulement je leur fis promettre de vivre en amitié et en bon voisinage les uns avec les autres. Et je me préparai à les quitter.

Une chose que je ne dois point passer sous silence, c'est que, nos colons étant alors constitués en une sorte de république et surchargés de travaux, il était incongru que trente-sept Indiens vécussent dans un coin de l'île indépendants et inoccupés; car, excepté de pourvoir à leur nourriture, ce qui n'était pas toujours sans difficulté, ils n'avaient aucune espèce d'affaire ou de propriété à administrer. Aussi proposai-je au gouverneur Espagnol d'aller les trouver avec le père de VENDREDI et de leur offrir de se disperser et de planter pour leur compte, ou d'être agrégés aux différentes familles comme serviteurs, et entretenus pour leur travail, sans être toutefois absolument esclaves; car je n'aurais pas voulu souffrir qu'on les soumît à l'esclavage, ni par la force ni par nulle autre voie, parce que leur liberté leur avait été octroyée par capitulation, et qu'elle était un article de reddition, chose que l'honneur défend de violer.

Ils adhérèrent volontiers à la proposition et suivirent touts de grand cœur le gouverneur Espagnol. Nous leur départîmes donc des terres et des plantations; trois ou quatre d'entre eux en acceptèrent, mais touts les autres préférèrent être employés comme serviteurs dans les diverses familles que nous avions fondées; et ainsi ma colonie fut à peu près établie comme il suit: les Espagnols possédaient mon habitation primitive, laquelle était la ville capitale, et avaient étendu leur plantation tout le long du ruisseau qui formait la crique dont j'ai si souvent parlé, jusqu'à ma tonnelle: en accroissant leurs cultures ils poussaient toujours à l'Est. Les Anglais habitaient dans la partie Nord-Est, où WILL ATKINS et ses compagnons s'étaient fixés tout d'abord, et s'avançaient au Sud et au Sud-Ouest en deçà des possessions des Espagnols. Chaque plantation avait au besoin un grand supplément de terrain à sa disposition, de sorte qu'il ne pouvait y avoir lieu de se chamailler par manque de place.

Toute la pointe occidentale de l'île fut laissée inhabitée, afin que si quelques Sauvages y abordaient seulement pour y consommer leurs barbaries accoutumées, ils pussent aller et venir librement; s'ils ne vexaient personne, personne n'avait envie de les vexer. Sans doute ils y débarquèrent souvent, mais ils s'en retournèrent, sans plus; car je n'ai jamais entendu dire que mes planteurs eussent été attaqués et troublés davantage.

LA BIBLE

Il me revint alors à l'esprit que j'avais insinué à mon ami l'ecclésiastique que l'œuvre de la conversion de nos Sauvages pourrait peut-être s'accomplir en son absence et à sa satisfaction; et je lui dis que je la croyais à cette heure en beau chemin; car ces Indiens étant ainsi répartis parmi les Chrétiens, si chacun de ceux-ci voulait faire son devoir auprès de ceux qui se trouvaient sous sa main, j'espérais que cela pourrait avoir un fort bon résultat.

Il en tomba d'accord d'emblée: «--Si toutefois, dit-il, ils voulaient faire leur devoir; mais comment, ajouta-t-il, obtiendrons-nous cela d'eux?»--Je lui répondis que nous les manderions touts ensemble, et leur en imposerions la charge, ou bien que nous irions les trouver chacun en particulier, ce qu'il jugea préférable. Nous nous partageâmes donc la tâche, lui pour en parler aux Espagnols qui étaient touts papistes, et moi aux anglais qui étaient touts protestants; et nous leur recommandâmes instamment et leur fîmes promettre de ne jamais établir aucune distinction de Catholiques ou de Réformés, en exhortant les Sauvages à se faire Chrétiens, mais de leur donner une connaissance générale du vrai Dieu et de Jésus-Christ, leur Sauveur. Ils nous promirent pareillement qu'ils n'auraient jamais les uns avec les autres aucun différent, aucune dispute au sujet de la religion.

Quand j'arrivai à la maison de WILL ATKINS,--si je puis l'appeler ainsi, car jamais pareil édifice, pareil morceau de clayonnage, je crois, n'eut son semblable dans le monde,--quand j'arrivai là, dis-je, j'y trouvai la jeune femme dont précédemment j'ai parlé et l'épouse de William ATKINS liées intimement. Cette jeune femme sage et religieuse avait perfectionné l'œuvre que WILL ATKINS avait commencée; et, quoique ce ne fût pas plus de quatre jours après ce dont je viens de donner la relation, cependant la néophyte indienne était devenue une chrétienne telle que m'en ont rarement offert mes observations et le commerce du monde.

Dans la matinée qui précéda cette visite, il me vint à l'idée que parmi les choses nécessaires que j'avais à laisser à mes Anglais, j'avais oublié de placer une Bible, et qu'en cela je me montrais moins attentionné à leur égard que ne l'avait été envers moi ma bonne amie la veuve, lorsqu'en m'envoyant de Lisbonne la cargaison de cent livres sterling, elle y avait glissé trois Bibles et un livre de prières. Toutefois la charité de cette brave femme eut une plus grande extension qu'elle ne l'avait imaginé; car il était réservé à ses présents de servir à la consolation et à l'instruction de gens qui en firent un bien meilleur usage que moi-même.

Je mis une de ces Bibles dans ma poche, et lorsque j'arrivai à la rotonde ou maison de William ATKINS, et que j'eus appris que la jeune épousée et la femme baptisée d'ATKINS avaient conversé ensemble sur la religion,--car Will me l'annonça avec beaucoup de joie,--je demandai si elles étaient réunies en ce moment, et il me répondit que oui. J'entrai donc dans la maison, il m'y suivit, et nous les trouvâmes toutes deux en grande conversation.--«Oh! sir, me dit William ATKINS, quand Dieu a des pécheurs à réconcilier à lui, et des étrangers à introduire dans son royaume, il ne manque pas de messagers. Ma femme s'est acquis un nouveau guide; moi je me reconnais aussi indigne qu'incapable de cette œuvre; cette jeune personne nous a été envoyée du Ciel: il suffirait d'elle pour convertir toute une île de Sauvages.»--La jeune épousée rougit et se leva pour se retirer, mais je l'invitai à se rasseoir.--«Vous avez une bonne œuvre entre les mains, lui dis-je, j'espère que Dieu vous bénira dans cette œuvre.»

Nous causâmes un peu; et, ne m'appercevant pas qu'ils eussent aucun livre chez eux, sans toutefois m'en être enquis, je mis la main dans ma poche et j'en tirai ma Bible.--«Voici, dis-je à ATKINS, que je vous apporte un secours que peut-être vous n'aviez pas jusqu'à cette heure.»--Le pauvre homme fut si confondu, que de quelque temps il ne put proférer une parole. Mais, revenant à lui, il prit le livre à deux mains, et se tournant vers sa femme:--«Tenez, ma chère, s'écria-t-il, ne vous avais-je pas dit que notre Dieu, bien qu'il habite là-haut, peut entendre ce que nous disons! Voici ce livre que j'ai demandé par mes prières quand vous et moi nous nous agenouillâmes près du buisson. Dieu nous a entendu et nous l'envoie.»--En achevant ces mots il tomba dans de si vifs transports, qu'au milieu de la joie de posséder ce livre et des actions de grâce qu'il en rendait à Dieu, les larmes ruisselaient sur sa face comme à un enfant qui pleure.

La femme fut émerveillée et pensa tomber dans une méprise que personne de nous n'avait prévue; elle crut fermement que Dieu lui avait envoyé le livre sur la demande de son mari. Il est vrai qu'il en était ainsi providentiellement, et qu'on pouvait le prendre ainsi dans un sens raisonnable; mais je crois qu'il n'eût pas été difficile en ce moment de persuader à cette pauvre femme qu'un messager exprès était venu du Ciel uniquement dans le dessein de lui apporter ce livre. C'était matière trop sérieuse pour tolérer aucune supercherie; aussi me tournai-je vers la jeune épousée et lui dis-je que nous ne devions point en imposer à la nouvelle convertie, dans sa primitive et ignorante intelligence des choses, et je la priai de lui expliquer qu'on peut dire fort justement que Dieu répond à nos suppliques, quand, par le cours de sa providence, pareilles choses d'une façon toute particulière adviennent comme nous l'avions demandé; mais que nous ne devons pas nous attendre à recevoir des réponses du Ciel par une voie miraculeuse et toute spéciale, et que c'est un bien pour nous qu'il n'en soit pas ainsi.