Part 16
Nous remarquâmes qu'il la sollicitait vivement en lui montrant du doigt là-haut le soleil et toutes les régions des cieux; puis en bas la terre, puis au loin la mer, puis lui-même, puis elle, puis les bois et les arbres.--«Or, me dit mon ecclésiastique, vous le voyez, voici que mes paroles se vérifient: il la prêche. Observez-le; maintenant il lui enseigne que notre Dieu les a faits, elle et lui, de même que le firmament, la terre, la mer, les bois et les arbres.--«Je le crois aussi, lui répondis-je.»--Aussitôt nous vîmes ATKINS se lever, puis se jeter à genoux en élevant ses deux mains vers le ciel. Nous supposâmes qu'il proférait quelque chose, mais nous ne pûmes l'entendre: nous étions trop éloignés pour cela. Il resta à peine une demi-minute agenouillé, revint s'asseoir près de sa femme et lui parla derechef. Nous remarquâmes alors combien elle était attentive; mais gardait-elle le silence ou parlait-elle, c'est ce que nous n'aurions su dire. Tandis que ce pauvre homme était agenouillé, j'avais vu des larmes couler en abondance sur les joues de mon ecclésiastique, et j'avais eu peine moi-même à me retenir. Mais c'était un grand chagrin pour nous que de ne pas être assez près pour entendre quelque chose de ce qui s'agitait entre eux.
Cependant nous ne pouvions approcher davantage, de peur de les troubler. Nous résolûmes donc d'attendre la fin de cette conversation silencieuse, qui d'ailleurs nous parlait assez haut sans le secours de la voix. ATKINS, comme je l'ai dit, s'était assis de nouveau tout auprès de sa femme, et lui parlait derechef avec chaleur. Deux ou trois fois nous pûmes voir qu'il l'embrassait passionnément. Une autre fois nous le vîmes prendre son mouchoir, lui essuyer les yeux, puis l'embrasser encore avec des transports d'une nature vraiment singulière. Enfin, après plusieurs choses semblables, nous le vîmes se relever tout-à-coup, lui tendre la main pour l'aider à faire de même, puis, la tenant ainsi, la conduire aussitôt à quelques pas de là, où touts deux s'agenouillèrent et restèrent dans cette attitude deux minutes environ.
Mon ami ne se possédait plus. Il s'écria:--«Saint Paul! saint Paul! voyez, il prie!»--Je craignis qu'ATKINS ne l'entendit: je le conjurai de se modérer pendant quelques instants, afin que nous pussions voir la fin de cette scène, qui, pour moi, je dois le confesser, fut bien tout à la fois la plus touchante et la plus agréable que j'aie jamais vue de ma vie. Il chercha en effet à se rendre maître de lui; mais il était dans de tels ravissements de penser que cette pauvre femme payenne était devenue chrétienne, qu'il lui fut impossible de se contenir, et qu'il versa des larmes à plusieurs reprises. Levant les mains vers le ciel et se signant la poitrine, il faisait des oraisons jaculatoires pour rendre grâce à Dieu d'une preuve si miraculeuse du succès de nos efforts; tantôt il parlait tout bas et je pouvais à peine entendre, tantôt à voix haute, tantôt en latin, tantôt en français; deux ou trois fois des larmes de joie l'interrompirent et étouffèrent ses paroles tout-à-fait. Je le conjurai de nouveau de se calmer, afin que nous pussions observer de plus près et plus complètement ce qui se passait sous nos yeux, ce qu'il fit pour quelque temps. La scène n'était pas finie; car, après qu'ils se furent relevés, nous vîmes encore le pauvre homme parler avec ardeur à sa femme, et nous reconnûmes à ses gestes qu'elle était vivement touchée de ce qu'il disait: elle levait fréquemment les mains au ciel, elle posait une main sur sa poitrine, ou prenait telles autres attitudes qui décèlent d'ordinaire une componction profonde et une sérieuse attention. Ceci dura un demi-quart d'heure environ. Puis ils s'éloignèrent trop pour que nous pussions les épier plus long-temps.
Je saisis cet instant pour adresser la parole à mon religieux, et je lui dis d'abord que j'étais charmé d'avoir vu dans ses détails ce dont nous venions d'être témoins; que, malgré que je fusse assez incrédule en pareils cas, je me laissais cependant aller à croire qu'ici tout était fort sincère, tant de la part du mari que de celle de la femme, quelle que pût être d'ailleurs leur ignorance, et que j'espérais, qu'un tel commencement aurait encore une fin plus heureuse.--«Et qui sait, ajoutai-je, si ces deux-là ne pourront pas avec le temps, par la voie de l'enseignement et de l'exemple, opérer sur quelques autres?»--«Quelques autres, reprit-il en se tournant brusquement vers moi, voire même sur touts les autres. Faites fond là-dessus: si ces deux Sauvages,--car lui, à votre propre dire, n'a guère, laissé voir qu'il valût mieux,--s'adonnent à Jésus-Christ, ils n'auront pas de cesse qu'ils n'aient converti touts les autres; car la vraie religion est naturellement communicative, et celui qui une bonne fois s'est fait Chrétien ne laissera jamais un payen derrière lui s'il peut le sauver.»--J'avouai que penser ainsi était un principe vraiment chrétien, et la preuve d'un zèle véritable et d'un cœur généreux en soi.--«Mais, mon ami, poursuivis-je, voulez-vous me permettre de soulever ici une difficulté? Je n'ai pas la moindre chose à objecter contre le fervent intérêt que vous déployez pour convertir ces pauvres gens du paganisme à la religion chrétienne; mais quelle consolation en pouvez-vous tirer, puisque, à votre sens, ils sont hors du giron de l'Église catholique, hors de laquelle vous croyez qu'il n'y a point de salut? Ce ne sont toujours à vos yeux que des hérétiques, et, pour cent raisons, aussi effectivement damnés que les payens eux-mêmes.»
À ceci il répondit avec beaucoup de candeur et de charité chrétienne:--«Sir, je suis catholique de l'Église romaine et prêtre de l'ordre de Saint-Benoît, et je professe touts les principes de la Foi romaine; mais cependant, croyez-moi, et ce n'est pas comme compliment que je vous dis cela, ni eu égard à ma position et à vos amitiés, je ne vous regarde pas, vous qui vous appelez vous-même _réformés_, sans quelque sentiment charitable. Je n'oserais dire, quoique je sache que c'est en général notre opinion, je n'oserais dire que vous ne pouvez être sauvés, je ne prétends en aucune manière limiter la miséricorde du Christ jusque-là de penser qu'il ne puisse vous recevoir dans le sein de son Église par des voies à nous impalpables, et qu'il nous est impossible de connaître, et j'espère que vous avez la même charité pour nous. Je prie chaque jour pour que vous soyez touts restitués à l'Église du Christ, de quelque manière qu'il plaise à Celui qui est infiniment sage de vous y ramener. En attendant vous reconnaîtrez sûrement qu'il m'appartient, comme catholique, d'établir une grande différence entre un Protestant et un payen; entre celui qui invoque Jésus-Christ, quoique dans un mode que je ne juge pas conforme à la véritable Foi, et un Sauvage, un barbare, qui ne connaît ni Dieu, ni Christ, ni Rédempteur. Si vous n'êtes pas dans le giron de l'Église catholique, nous espérons que vous êtes plus près d'y entrer que ceux-là qui ne connaissent aucunement ni Dieu ni son Église. C'est pourquoi je me réjouis quand je vois ce pauvre homme, que vous me dites avoir été un débauché et presque un meurtrier, s'agenouiller et prier Jésus-Christ, comme nous supposons qu'il a fait, malgré qu'il ne soit pas pleinement éclairé, dans la persuasion où je suis que Dieu de qui toute œuvre semblable procède, touchera sensiblement son cœur, et le conduira, en son temps, à une connaissance plus profonde de la vérité. Et si Dieu inspire à ce pauvre homme de convertir et d'instruire l'ignorante Sauvage son épouse, je ne puis croire qu'il le repoussera lui-même. N'ai-je donc pas raison de me réjouir lorsque je vois quelqu'un amené à la connaissance du Christ, quoiqu'il ne puisse être apporté jusque dans le sein de l'Église catholique, juste à l'heure où je puis le désirer, tout en laissant à la bonté du Christ le soin de parfaire son œuvre en son temps et par ses propres voies? Certes que je me réjouirais si touts les Sauvages de l'Amérique étaient amenés, comme cette pauvre femme, à prier Dieu, dussent-ils être touts protestants d'abord, plutôt que de les voir persister dans le paganisme et l'idolâtrie, fermement convaincu que je serais que Celui qui aurait épanché sur eux cette lumière daignerait plus tard les illuminer d'un rayon de sa céleste grâce; et les recueillir dans le bercail de son Église, alors que bon lui semblerait.»
Je fus autant étonné de la sincérité et de la modération de ce Papiste véritablement pieux, que terrassé par la force de sa dialectique, et il me vint en ce moment à l'esprit que si une pareille modération était universelle, nous pourrions être touts chrétiens catholiques, quelle que fût l'Église ou la communion particulière à laquelle nous appartinssions; que l'esprit de charité bientôt nous insinuerait touts dans de droits principes; et, en un mot, comme il pensait qu'une semblable charité nous rendrait touts catholiques, je lui dis qu'à mon sens si touts les membres de son Église professaient la même tolérance ils seraient bientôt touts protestants. Et nous brisâmes là, car nous n'entrions jamais en controverse.
Cependant, changeant de langage, et lui prenant la main.--«Mon ami, lui dis-je, je souhaiterais que tout le clergé de l'Église romaine fût doué d'une telle modération, et d'une charité égale à la vôtre. Je suis entièrement de votre opinion; mais je dois vous dire que si vous prêchiez une pareille doctrine en Espagne ou en Italie on vous livrerait à l'Inquisition.»
--«Cela se peut, répondit-il. J'ignore ce que feraient les Espagnols ou les Italiens; mais je ne dirai pas qu'ils en soient meilleurs Chrétiens pour cette rigueur: car ma conviction est qu'il n'y a point d'hérésie dans un excès de charité.»
DIALOGUE
WILL ATKINS et sa femme étant partis, nous n'avions que faire en ce lieu. Nous rebroussâmes donc chemin; et, comme nous nous en retournions, nous les trouvâmes qui attendaient qu'on les fît entrer. Lorsque je les eus apperçus, je demandai à mon ecclésiastique si nous devions ou non découvrir à ATKINS que nous l'avions vu près du buisson. Il fut d'avis que nous ne le devions pas, mais qu'il fallait lui parler d'abord et écouter ce qu'il nous dirait. Nous l'appelâmes donc en particulier, et, personne n'étant là que nous-mêmes, je liai avec lui en ces termes:
--«Comment fûtes-vous élevé, WILL ATKINS, je vous prie? Qu'était votre père?»
WILLIAM ATKINS.--Un meilleur homme que je ne serai jamais, sir; mon père était un ecclésiastique.
ROBINSON CRUSOE.--Quelle éducation vous donna-t-il?
W. A.--Il aurait désiré me voir instruit, sir; mais je méprisai toute éducation, instruction ou correction, comme une brute que j'étais.
R. C.--C'est vrai, Salomon a dit:--«Celui qui repousse le blâme est semblable à la brute.»
W. A.--Ah! sir, j'ai été comme la brute en effet; j'ai tué mon père! Pour l'amour de Dieu, sir, ne me parlez point de cela, sir; j'ai assassiné mon pauvre père!
LE PRÊTRE.--Ha? un meurtrier?
Ici le prêtre tressaillit et devint pâle,--car je lui traduisais mot pour mot les paroles d'ATKINS. Il paraissait croire que Will avait réellement tué son père.
ROBINSON CRUSOE--Non, non, sir, je ne l'entends pas ainsi. Mais ATKINS, expliquez-vous: n'est-ce pas que vous n'avez pas tué votre père de vos propres mains?
WILLIAM ATKINS.--Non, sir; je ne lui ai pas coupé la gorge; mais j'ai tari la source de ses joies, mais j'ai accourci ses jours. Je lui ai brisé le cœur en payant de la plus noire ingratitude le plus tendre et le plus affectueux traitement que jamais père ait pu faire éprouver ou qu'enfant ait jamais reçu.
R. C.--C'est bien. Je ne vous ai pas questionné sur votre père pour vous arracher cet aveu. Je prie Dieu de vous en donner repentir et de vous pardonner cela ainsi que touts vos autres péchés. Je ne vous ai fait cette question que parce que je vois, quoique vous ne soyez pas très-docte, que vous n'êtes pas aussi ignorant que tant d'autres dans la science du bien, et que vous en savez en fait de religion beaucoup plus que vous n'en avez pratiqué.
W. A--Quand vous ne m'auriez pas, sir, arraché la confession que je viens de vous faire sur mon père, ma conscience l'eût faite. Toutes les fois que nous venons à jeter un regard en arrière sur notre vie, les péchés contre nos indulgents parents sont certes, parmi touts ceux que nous pouvons commettre, les premiers qui nous touchent: les blessures qu'ils font sont les plus profondes, et le poids qu'ils laissent pèse le plus lourdement sur le cœur.
R. C.--Vous parlez, pour moi, avec trop de sentiment et de sensibilité, ATKINS, je ne saurais le supporter.
W. A.--Vous le pouvez, master! J'ose croire que tout ceci vous est étranger.
R. C.--Oui, ATKINS, chaque rivage, chaque colline, je dirai même chaque arbre de cette île, est un témoin des angoisses de mon âme au ressentiment de mon ingratitude et de mon indigne conduite envers un bon et tendre père, un père qui ressemblait beaucoup au vôtre, d'après la peinture que vous en faites. Comme vous, WILL ATKINS, j'ai assassiné mon père, mais je crois ma repentance de beaucoup surpassée par la vôtre.
J'en aurais dit davantage si j'eusse pu maîtriser mon agitation; mais le repentir de ce pauvre homme me semblait tellement plus profond que le mien, que je fus sur le point de briser là et de me retirer. J'étais stupéfait de ses paroles; je voyais que bien loin que je dusse remontrer et instruire cet homme, il était devenu pour moi un maître et un précepteur, et cela de la façon la plus surprenante et la plus inattendue.
J'exposai tout ceci au jeune ecclésiastique, qui en fut grandement pénétré, et me dit:--«Eh bien, n'avais-je pas prédit qu'une fois que cet homme serait converti, il nous prêcherait touts? En vérité, sir, je vous le déclare, si cet homme devient un vrai pénitent, on n'aura pas besoin de moi ici; il fera des Chrétiens de touts les habitants de l'île.»--M'étant un peu remis de mon émotion, je renouai conversation avec WILL ATKINS.
«Mais Will, dis-je, d'où vient que le sentiment de ces fautes vous touche précisément à cette heure?
WILLIAM ATKINS.--Sir, vous m'avez mis à une œuvre qui m'a transpercé l'âme. J'ai parlé à ma femme de Dieu et de religion, à dessein, selon vos vues, de la faire chrétienne, et elle m'a prêché, elle-même, un sermon tel que je ne l'oublierai de ma vie.
ROBINSON CRUSOE.--Non, non, ce n'est pas votre femme qui vous a prêché; mais lorsque vous la pressiez de vos arguments religieux, votre conscience les rétorquait contre vous.
W. A.--Oh! oui, sir, et d'une telle force que je n'eusse pu y résister.
R. C.--Je vous en prie, Will, faites-nous connaître ce qui se passait entre vous et votre femme; j'en sais quelque chose déjà.
W. A.--Sir, il me serait impossible de vous en donner un récit parfait. J'en suis trop plein pour le taire, cependant la parole me manque pour l'exprimer. Mais, quoiqu'elle ait dit, et bien que je ne puisse vous en rendre compte, je puis toutefois vous en déclarer ceci, que je suis résolu à m'amender et à réformer ma vie.
R. C.--De grâce, dites-nous en quelques mots. Comment commençâtes-vous, Will? Chose certaine, le cas a été extraordinaire. C'est effectivement un sermon qu'elle vous a prêché, si elle a opéré sur vous cet amendement.
W. A.--Eh bien, je lui exposai d'abord la nature de nos lois sur le mariage, et les raisons pour lesquelles l'homme et la femme sont dans l'obligation de former des nœuds tels qu'il ne soit au pouvoir ni de l'un ni de l'autre de les rompre; qu'autrement l'ordre et la justice ne pourraient être maintenus; que les hommes répudieraient leurs femmes et abandonneraient leurs enfants, et vivraient dans la promiscuité, et que les familles ne pourraient se perpétuer ni les héritages se régler par une descendance légale.
R. C.--Vous parlez comme un légiste, Will. Mais pûtes-vous lui faire comprendre ce que vous entendez par héritage et famille? On ne sait rien de cela parmi les Sauvages, on s'y marie n'importe comment, sans avoir égard à la parenté, à la consanguinité ou à la famille: le frère avec la sœur, et même, comme il m'a été dit, le père avec la fille, le fils avec la mère.
W. A.--Je crois, sir, que vous êtes mal informé;--ma femme m'assure le contraire, et qu'ils ont horreur de cela. Peut-être pour quelques parentés plus éloignées ne sont-ils pas aussi rigides que nous; mais elle m'affirme qu'il n'y a point d'alliance dans les proches degrés dont vous parlez.
R. C.--Soit. Et que répondit-elle à ce que vous lui disiez?
W. A.--Elle répondit que cela lui semblait fort bien, et que c'était beaucoup mieux que dans son pays.
R. C.--Mais lui avez-vous expliqué ce que c'est que le mariage.
W. A.--Oui, oui; là commença notre dialogue. Je lui demandai si elle voulait se marier avec moi à notre manière. Elle me demanda de quelle manière était-ce. Je lui répondis que le mariage avait été institué par Dieu; et c'est alors que nous eûmes ensemble en vérité le plus étrange entretien qu'aient jamais eu mari et femme, je crois.
_N. B._ Voici ce dialogue entre W. ATKINS et sa femme, tel que je le couchai par écrit, immédiatement après qu'il me le rapporta.
LA FEMME.--Institué par votre Dieu! Comment! vous avoir un Dieu dans votre pays?
William ATKINS.--Oui, ma chère, Dieu est dans touts les pays.
LA FEMME--Pas votre Dieu dans mon pays; mon pays avoir le grand vieux Dieu Benamuckée.
W. A.--Enfant, je ne suis pas assez habile pour vous démontrer ce que c'est que Dieu: Dieu est dans le Ciel, et il a fait le ciel et la terre et la mer, et tout ce qui s'y trouve.
LA FEMME.--Pas fait la terre; votre Dieu pas fait la terre; pas fait mon pays.
WILL ATKINS sourit à ces mots: que Dieu n'avait pas fait son pays.
LA FEMME.--Pas rire. Pourquoi me rire? ça pas chose à rire.
Il était blâmé à bon droit; car elle se montrait plus grave que lui-même d'abord.
WILLIAM ATKINS.--C'est très-vrai. Je ne rirai plus, ma chère.
LA FEMME.--Pourquoi vous dire, votre Dieu a fait tout?
W. A.--Oui, enfant, notre Dieu a fait le monde entier, et vous, et moi, et toutes choses; car il est le seul vrai Dieu. Il n'y a point d'autre Dieu que lui. Il habite à jamais dans le Ciel.
LA FEMME.--Pourquoi vous pas dire ça à moi depuis long-temps?
W. A.--C'est vrai. En effet; mais j'ai été un grand misérable, et j'ai non-seulement oublié jusqu'ici de t'instruire de tout cela, mais encore j'ai vécu moi-même comme s'il n'y avait pas de Dieu au monde.
LA FEMME.--Quoi! vous avoir le grand Dieu dans votre pays; vous pas connaître lui? Pas dire: O! à lui? Pas faire bonne chose pour lui? Ça pas possible!
W. A.--Tout cela n'est que trop vrai: nous vivons comme s'il n'y avait pas un Dieu dans le Ciel ou qu'il n'eût point de pouvoir sur la terre.
LA FEMME.--Mais pourquoi Dieu laisse vous faire ainsi? Pourquoi lui pas faire vous bien vivre?
W. A.--C'est entièrement notre faute.
LA FEMME.--Mais vous dire à moi, lui être grand, beaucoup grand, avoir beaucoup grand puissance; pouvoir faire tuer quand lui vouloir: pourquoi lui pas faire tuer vous quand vous pas servir lui? pas dire O! à lui? pas être bons hommes?
W. A.--Tu dis vrai; il pourrait me frapper de mort, et je devrais m'y attendre, car j'ai été un profond misérable. Tu dis vrai; mais Dieu est miséricordieux et ne nous traite pas comme nous le méritons.
LA FEMME.--Mais alors vous pas dire à Dieu merci pour cela?
W. A.--Non, en vérité, je n'ai pas plus remercié Dieu pour sa miséricorde que je n'ai redouté Dieu pour son pouvoir.
LA FEMME.--Alors votre Dieu pas Dieu; moi non penser, moi non croire lui être un tel grand beaucoup pouvoir, fort; puisque pas faire tuer vous, quoique vous faire lui beaucoup colère?
CONVERSION DE LA FEMME D'ATKINS
WILLIAM ATKINS.--Quoi! ma coupable vie vous empêcherait-elle de croire en Dieu! Quelle affreuse créature je suis! Et quelle triste vérité est celle-là: que la vie infâme des Chrétiens empêche la conversion des idolâtres?
LA FEMME.--Comment! moi penser vous avoir grand beaucoup Dieu là-haut,--du doigt elle montrait le ciel,--cependant pas faire bien, pas faire bonne chose? Pouvoir lui savoir? Sûrement lui pas savoir quoi vous faire?
W. A.--Oui, oui, il connaît et voit toutes choses; il nous entend parler, voit ce que nous faisons, sait ce que nous pensons, même quand nous ne parlons pas.
LA FEMME.--Non! lui pas entendre vous maudire, vous jurer, vous dire le grand _god-damn!_
W. A.--Si, si, il entend tout cela.
LA FEMME.--Où être alors son grand pouvoir fort?
W. A.--Il est miséricordieux: c'est tout ce que nous pouvons dire; et cela prouve qu'il est le vrai Dieu. Il est Dieu et non homme; et c'est pour cela que nous ne sommes point anéantis.
WILL ATKINS nous dit ici qu'il était saisi d'horreur en pensant comment il avait pu annoncer si clairement à sa femme que Dieu voit, entend, et connaît les secrètes pensées du cœur, et tout ce que nous faisons, encore qu'il eût osé commettre toutes les méprisables choses dont il était coupable.
LA FEMME.--_Miséricordieux_! quoi vous appeler ça?
WILLIAM ATKINS.--Il est notre père et notre Créateur; il a pitié de nous et nous épargne.
LA FEMME.--Ainsi donc lui jamais faire tuer, jamais colère quand faire méchant; alors lui pas bon lui-même ou pas grand capable.
W. A.--Si, si, ma chère, il est infiniment bon et infiniment grand et capable de punir. Souventes fois même, afin de donner des preuves de sa justice et de sa vengeance, il laisse sa colère se répandre pour détruire les pécheurs et faire exemple. Beaucoup même seul frappés au milieu de leurs crimes.
LA FEMME.--Mais pas faire tuer vous cependant. Donc vous lui dire, peut-être, que lui pas faire tuer vous? Donc vous faire le marché avec lui, vous commettre mauvaises choses; lui pas être colère contre vous, quand lui être colère contre les autres hommes?
W. A.--Non, en vérité; mes péchés ne proviennent que d'une confiance présomptueuse en sa bonté; et il serait infiniment juste, s'il me détruisait comme il a détruit d'autres hommes.
LA FEMME.--Bien. Néanmoins pas tuer, pas faire vous mort! Que vous dire à lui pour ça? Vous pas dire à lui: merci pour tout ça.
W. A.--Je suis un chien d'ingrat, voilà le fait.
LA FEMME.--Pourquoi lui pas faire vous beaucoup bon meilleur? Vous dire lui faire vous.
W. A.--Il m'a créé comme il a créé tout le monde; c'est moi-même qui me suis dépravé, qui ai abusé de sa bonté, et qui ai fait de moi un être abominable.
LA FEMME.--Moi désirer vous faire Dieu connaître à moi. Moi pas faire lui colère. Moi pas faire mauvaise méchante chose.
Ici WILL ATKINS nous dit que son cœur, lui avait défailli en entendant une pauvre et ignorante créature exprimer le désir d'être amenée à la connaissance de Dieu, tandis que lui, misérable, ne pouvait lui en dire un mot auquel l'ignominie de sa conduite ne la détournât d'ajouter foi. Déjà même elle s'était refusée à croire en Dieu, parce que lui qui avait été si méchant n'était pas anéanti.
WILLIAM ATKINS.--Sans doute, ma chère, vous voulez dire que vous souhaitez que je vous enseigne à connaître Dieu et non pas que j'apprenne à Dieu à vous connaître; car il vous connaît déjà, vous et chaque pensée de votre cœur.
LA FEMME--Ainsi donc lui savoir ce que moi dire à vous maintenant; lui savoir moi désirer de connaître lui. Comment moi connaître celui qui créer moi?
W. A.--Pauvre créature; il faut qu'il t'enseigne, lui, moi je ne puis t'enseigner. Je le prierai de t'apprendre à le connaître et de me pardonner, à moi, qui suis indigne de t'instruire.
Le pauvre garçon fut tellement mis aux abois quand sa femme lui exprima le désir d'être amenée par lui à la science de Dieu, quand elle forma le souhait de connaître Dieu, qu'il tomba à genoux devant elle, nous dit-il, et pria le Seigneur d'illuminer son esprit par la connaissance salutaire de Jésus-Christ, de lui pardonner à lui-même ses péchés et de l'accepter comme un indigne instrument pour instruire cette idolâtre dans les principes de la religion. Après quoi il s'assit de nouveau près d'elle et leur dialogue se poursuivit.