Robinson Crusoe (II/II)

Part 15

Chapter 153,789 wordsPublic domain

Tandis qu'il parlait ainsi, je découvris sur son visage une sorte de ravissement, ses yeux étincelaient comme le feu, sa face s'embrasait, pâlissait et se renflammait, comme s'il eût été en proie à des accès. En un mot il était rayonnant de joie de se voir embarqué dans une pareille entreprise. Je demeurai fort long-temps sans pouvoir exprimer ce que j'avais à lui dire; car j'étais réellement surpris de trouver un homme d'une telle sincérité et d'une telle ferveur, et entraîné par son zèle au-delà du cercle ordinaire des hommes, non-seulement de sa communion, mais de quelque communion que ce fût. Or après avoir considéré cela quelques instants, je lui demandai sérieusement, s'il était vrai qu'il voulût s'aventurer dans la vue seule d'une tentative à faire auprès de ces pauvres gens, à rester enfermé dans une île inculte, peut-être pour la vie, et après tout sans savoir même s'il pourrait ou non leur procurer quelque bien.

Il se tourna brusquement vers moi, et s'écria:--«Qu'appelez-vous s'aventurer! Dans quel but, s'il vous plaît, sir, ajouta-t-il, pensez-vous que j'aie consenti à prendre passage à bord de votre navire pour les Indes-Orientales?»--«Je ne sais, dis-je, à moins que ce ne fût pour prêcher les Indiens.»--«Sans aucun doute, répondit-il. Et croyez-vous que si je puis convertir ces trente-sept hommes à la Foi du Christ, je n'aurai pas dignement employé mon temps, quand je devrais même n'être jamais retiré de l'île? Le salut de tant d'âmes n'est-il pas infiniment plus précieux que ne l'est ma vie et même celle de vingt autres de ma profession? Oui, sir, j'adresserais toute ma vie des actions de grâce au Christ et à la Sainte-Vierge si je pouvais devenir le moindre instrument heureux du salut de l'âme de ces pauvres hommes, dussé-je ne jamais mettre le pied hors de cette île, et ne revoir jamais mon pays natal. Or puisque vous voulez bien me faire l'honneur de me confier cette tâche,--en reconnaissance de quoi je prierai pour vous touts les jours de ma vie,--je vous adresserai une humble requête»--«Qu'est-ce? lui dis-je.»--«C'est, répondit-il, de laisser avec moi votre serviteur VENDREDI, pour me servir d'interprète et me seconder auprès de ces Sauvages; car sans trucheman je ne saurais en être entendu ni les entendre.»

Je fus profondément ému à cette demande, car je ne pouvais songer à me séparer de VENDREDI, et pour maintes raisons. Il avait été le compagnon de mes travaux; non-seulement il m'était fidèle, mais son dévouement était sans bornes, et j'avais résolu de faire quelque chose de considérable pour lui s'il me survivait, comme c'était probable. D'ailleurs je pensais qu'ayant fait de VENDREDI un Protestant, ce serait vouloir l'embrouiller entièrement que de l'inciter à embrasser une autre communion. Il n'eût jamais voulu croire, tant que ses yeux seraient restés ouverts, que son vieux maître fût un hérétique et serait damné. Cela ne pouvait donc avoir pour résultat que de ruiner les principes de ce pauvre garçon et de le rejeter dans son idolâtrie première.

Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulagé par la pensée que voici: je déclarai à mon jeune prêtre qu'en honneur je ne pouvais pas dire que je fusse prêt à me séparer de VENDREDI pour quelque motif que ce pût être, quoiqu'une œuvre qu'il estimait plus que sa propre vie dût sembler à mes yeux de beaucoup plus de prix que la possession ou le départ d'un serviteur; que d'ailleurs j'étais persuadé que VENDREDI ne consentirait jamais en aucune façon à se séparer de moi, et que l'y contraindre violemment serait une injustice manifeste, parce que je lui avais promis que je ne le renverrais jamais, et qu'il m'avait promis et juré de ne jamais m'abandonner, à moins que je ne le chassasse.

Là-dessus notre abbé parut fort en peine, car tout accès à l'esprit de ces pauvres gens lui était fermé, puisqu'il ne comprenait pas un seul mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher la difficulté, je lui dis que le père de VENDREDI avait appris l'espagnol, et que lui-même, le connaissant, il pourrait lui servir d'interprète. Ceci lui remit du baume dans le cœur, et rien n'eût pu le dissuader de rester pour tenter la conversion des Sauvages. Mais la Providence donna à toutes ces choses un tour différent et fort heureux.

Je reviens maintenant à la première partie de ses reproches.--Quand nous fûmes arrivés chez les Anglais, je les mandai touts ensemble, et, après leur avoir rappelé ce que j'avais fait pour eux, c'est-à-dire de quels objets nécessaires je les avais pourvus et de quelle manière ces objets avaient été distribués, ce dont ils étaient pénétrés et reconnaissants, je commençai à leur parler de la vie scandaleuse qu'ils menaient, et je leur répétai toutes les remarques que le prêtre avait déjà faites à cet égard. Puis, leur démontrant combien cette vie était anti-chrétienne et impie, je leur demandai s'ils étaient mariés ou célibataires. Ils m'exposèrent aussitôt leur état, et me déclarèrent que deux d'entre eux étaient veufs et les trois autres simplement garçons.--«Comment, poursuivis-je, avez-vous pu en bonne conscience prendre ces femmes, cohabiter avec elles comme vous l'avez fait, les appeler vos épouses, en avoir un si grand nombre d'enfants, sans être légitimement mariés?»

Ils me firent touts la réponse à laquelle je m'attendais, qu'il n'y avait eu personne pour les marier; qu'ils s'étaient engagés devant le gouverneur à les prendre pour épouses et à les garder et à les reconnaître comme telles, et qu'ils pensaient, eu égard à l'état des choses, qu'ils étaient aussi légitimement mariés que s'ils l'eussent été par un recteur et avec toutes les formalités du monde.

Je leur répliquai que sans aucun doute ils étaient unis aux yeux de Dieu et consciencieusement obligés de garder ces femmes pour épouses; mais que les lois humaines étant touts autres, ils pouvaient prétendre n'être pas liés et délaisser à l'avenir ces malheureuses et leurs enfants; et qu'alors leurs épouses, pauvres femmes désolées, sans amis et sans argent, n'auraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi, leur dis-je, à moins que je ne fusse assuré de la droiture de leurs intentions, que je ne pouvais rien pour eux; que j'aurais soin que ce que je ferais fût, à leur exclusion, tout au profit de leurs femmes et de leurs enfants; et, à moins qu'ils ne me donnassent l'assurance qu'ils épouseraient ces femmes, que je ne pensais pas qu'il fût convenable qu'ils habitassent plus long-temps ensemble conjugalement; car c'était tout à la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont ils ne pouvaient espérer la bénédiction s'ils continuaient de vivre ainsi.

Tout se passa selon mon attente. Ils me déclarèrent, principalement ATKINS, qui semblait alors parler pour les autres, qu'ils aimaient leurs femmes autant que si elles fussent nées dans leur propre pays natal, et qu'ils ne les abandonneraient sous aucun prétexte au monde; qu'ils avaient l'intime croyance qu'elles étaient tout aussi vertueuses, tout aussi modestes, et qu'elles faisaient tout ce qui dépendait d'elles pour eux et pour leurs enfants tout aussi bien que quelque femme que ce pût être. Enfin que nulle considération ne pourrait les en séparer. William ATKINS ajouta, pour son compte, que si quelqu'un voulait l'emmener et lui offrait de le reconduire en Angleterre et de le faire capitaine du meilleur navire de guerre de la Marine, il refuserait de partir s'il ne pouvait transporter avec lui sa femme et ses enfants; et que, s'il se trouvait un ecclésiastique à bord, il se marierait avec elle sur-le-champ et de tout cœur.

C'était là justement ce que je voulais. Le prêtre n'était pas avec moi en ce moment, mais il n'était pas loin. Je dis donc à ATKINS, pour l'éprouver jusqu'au bout, que j'avais avec moi un ecclésiastique, et que, s'il était sincère, je le marierais le lendemain; puis je l'engageai à y réfléchir et à en causer avec les autres. Il me répondit que, quant à lui-même, il n'avait nullement besoin de réflexion, car il était fort disposé à cela, et fort aise que j'eusse un ministre avec moi. Son opinion était d'ailleurs que touts y consentiraient également. Je lui déclarai alors que mon ami le ministre était Français et ne parlait pas anglais; mais que je ferais entre eux l'office de clerc. Il ne me demanda seulement pas s'il était papiste ou protestant, ce que vraiment je redoutais. Jamais même il ne fut question de cela. Sur ce nous nous séparâmes. Moi je retournai vers mon ecclésiastique et William ATKINS rentra pour s'entretenir avec ses compagnons.--Je recommandai au prêtre français de ne rien leur dire jusqu'à ce que l'affaire fût tout-à-fait mûre, et je lui communiquai leur réponse.

CONVERSION DE WILLIAM ATKINS

Avant que j'eusse quitté leur habitation ils vinrent touts à moi pour m'annoncer qu'ils avaient considéré ce que je leur avais dit; qu'ils étaient ravis d'apprendre que j'eusse un ecclésiastique en ma compagnie, et qu'ils étaient prêts à me donner la satisfaction que je désirais, et à se marier dans les formes dès que tel serait mon plaisir; car ils étaient bien éloignés de souhaiter de se séparer de leurs femmes, et n'avaient eu que des vues honnêtes quand ils en avaient fait choix. J'arrêtai alors qu'ils viendraient me trouver le lendemain matin, et dans cette entrefaite qu'ils expliqueraient à leurs femmes le sens de la loi du mariage, dont le but n'était pas seulement de prévenir le scandale, mais de les obliger, eux, à ne point les délaisser, quoi qu'il pût advenir.

Les femmes saisirent aisément l'esprit de la chose, et en furent très-satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de l'être. Aussi ne manquèrent-ils pas le lendemain de se réunir touts dans mon appartement, où je produisis mon ecclésiastique. Quoiqu'il n'eût pas la robe d'un ministre anglican, ni le costume d'un prêtre français, comme il portait un vêtement noir, à peu près en manière de soutane, et noué d'une ceinture, il ne ressemblait pas trop mal à un parleur. Quant au mode de communication, je fus son interprète.

La gravité de ses manières avec eux, et les scrupules qu'il se fit de marier les femmes, parce qu'elles n'étaient pas baptisées et ne professaient pas la Foi chrétienne, leur inspirèrent une extrême révérence pour sa personne. Après cela il ne leur fut pas nécessaire de s'enquérir s'il était ou non ecclésiastique.

Vraiment je craignis que son scrupule ne fût poussé si loin, qu'il ne voulût pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire, il me résista, avec modestie, mais avec fermeté; et enfin il refusa absolument de les unir, à moins d'avoir conféré préalablement avec les hommes et avec les femmes aussi. Bien que d'abord j'y eusse un peu répugné, je finis par y consentir de bonne grâce, après avoir reconnu la sincérité de ses vues.

Il commença par leur dire que je l'avais instruit de leur situation et du présent dessein; qu'il était tout disposé à s'acquitter de cette partie de son ministre, à les marier enfin, comme j'en avais manifesté le désir; mais qu'avant de pouvoir le faire, il devait prendre la liberté de s'entretenir avec eux. Alors il me déclara qu'aux yeux de tout homme et selon l'esprit des lois sociales, ils avaient vécu jusqu'à cette heure dans un adultère patent, auquel rien que leur consentement à se marier ou à se séparer effectivement et immédiatement ne pouvait mettre un terme; mais qu'en cela il s'élevait même, relativement aux lois chrétiennes du mariage, une difficulté qui ne laissait pas de l'inquiéter, celle d'unir un Chrétien à une Sauvage, une idolâtre, une payenne, une créature non baptisée; et cependant qu'il ne voyait pas qu'il y eût le loisir d'amener ces femmes par la voie de la persuasion à se faire baptiser, ou à confesser le nom du Christ, dont il doutait qu'elles eussent jamais ouï parler, et sans quoi elles ne pouvaient recevoir le baptême.

Il leur déclara encore qu'il présumait qu'eux-mêmes n'étaient que de très-indifférents Chrétiens, n'ayant qu'une faible connaissance de Dieu et de ses voies; qu'en conséquence il ne pouvait s'attendre à ce qu'ils en eussent dit bien long à leurs femmes sur cet article; et que, s'ils ne voulaient promettre de faire touts leurs efforts auprès d'elles pour les persuader de devenir chrétiennes et de les instruire de leur mieux dans la connaissance et la croyance de Dieu qui les a créées, et dans l'adoration de Jésus-Christ qui les a rachetées, il ne pourrait consacrer leur union; car il ne voulait point prêter les mains à une alliance de Chrétiens à des Sauvages, chose contraire aux principes de la religion chrétienne et formellement défendue par la Loi de Dieu.

Ils écoutèrent fort attentivement tout ceci, que, sortant de sa bouche, je leur transmettais très-fidèlement et aussi littéralement que je le pouvais, ajoutant seulement parfois quelque chose de mon propre, pour leur faire sentir combien c'était juste et combien je l'approuvais. Mais j'établissais toujours très-scrupuleusement une distinction entre ce que je tirais de moi-même et ce qui était les paroles du prêtre. Ils me répondirent que ce que le _gentleman_ avait dit était véritable, qu'ils n'étaient eux-mêmes que de très-indifférents Chrétiens, et qu'ils n'avaient jamais à leurs femmes touché un mot de religion.--«Seigneur Dieu! sir, s'écria WILL ATKINS, comment leur enseignerions-nous la religion? nous n'y entendons rien nous-mêmes. D'ailleurs si nous allions leur parler de Dieu, de Jésus-Christ, de Ciel et de l'Enfer, ce serait vouloir les faire rire à nos dépens, et les pousser à nous demander qu'est-ce que nous-mêmes nous croyons; et si nous leur disions que nous ajoutons foi à toutes les choses dont nous leur parlons, par exemple, que les bons vont au Ciel et les méchants en Enfer, elles ne manqueraient pas de nous demander où nous prétendons aller nous-mêmes, qui croyons à tout cela et n'en sommes pas moins de mauvais êtres, comme en effet nous le sommes. Vraiment, sir, cela suffirait pour leur inspirer tout d'abord du dégoût pour la religion. Il faut avoir de la religion soi-même avant de vouloir prêcher les autres.--«WILL ATKINS, lui repartis-je, quoique j'aie peur que ce que vous dites ne soit que trop vrai en soi, ne pourriez-vous cependant répondre à votre femme qu'elle est plongée dans l'erreur; qu'il est un Dieu; qu'il y a une religion meilleure que la sienne; que ses dieux sont des idoles qui ne peuvent ni entendre ni parler; qu'il existe un grand Être qui a fait toutes choses et qui a puissance de détruire tout ce qu'il a fait; qu'il récompense le bien et punit le mal; et que nous serons jugés par lui à la fin, selon nos œuvres en ce monde? Vous n'êtes pas tellement dépourvu de sens que la nature elle-même ne vous ait enseigné que tout cela est vrai; je suis sûr que vous savez qu'il en est ainsi, et que vous y croyez vous-même.»

«Cela est juste, sir, répliqua ATKINS; mais de quel front pourrais-je dire quelque chose de tout ceci à ma femme quand elle me répondrait immédiatement que ce n'est pas vrai?»

--«Pas vrai! répliquai-je. Qu'entendez-vous par-là?»--«Oui, sir, elle me dira qu'il n'est pas vrai que ce Dieu dont je lui parlerai soit juste, et puisse punir et récompenser, puisque je ne suis pas puni et livré à Satan, moi qui ai été, elle ne le sait que trop, une si mauvaise créature envers elle et envers touts les autres, puisqu'il souffre que je vive, moi qui ai toujours agi si contrairement à ce qu'il faut que je lui présente comme le bien, et à ce que j'eusse dû faire.»

--«Oui vraiment, ATKINS, répétai-je, j'ai grand peur que tu ne dises trop vrai.»--Et là-dessus je reportai les réponses d'ATKINS à l'ecclésiastique, qui brûlait de les connaître.--«Oh! s'écria le prêtre, dites-lui qu'il est une chose qui peut le rendre le meilleur ministre du monde auprès de sa femme, et que c'est la repentance; car personne ne prêche le repentir comme les vrais pénitents. Il ne lui manque que l'attrition pour être mieux que tout autre en état d'instruire son épouse. C'est alors qu'il sera qualifié pour lui apprendre que non-seulement il est un Dieu, juste rémunérateur du bien et du mal, mais que ce Dieu est un Être miséricordieux; que, dans sa bonté ineffable et sa patience infinie, il diffère de punir ceux qui l'outragent, à dessein d'user de clémence, car il ne veut pas la mort du pécheur, mais bien qu'il revienne à soi et qu'il vive; que souvent il souffre que les méchants parcourent une longue carrière; que souvent même il ajourne leur damnation au jour de l'universelle rétribution; et que c'est là une preuve évidente d'un Dieu et d'une vie future, que les justes ne reçoivent pas leur récompense ni les méchants leur châtiment en ce monde. Ceci le conduira naturellement à enseigner à sa femme les dogmes de la Résurrection et du Jugement dernier. En vérité je vous le dis, que seulement il se repente, et il sera pour sa femme un excellent instrument de repentance.»

Je répétai tout ceci à ATKINS, qui l'écouta d'un air fort grave, et qui, il était facile de le voir, en fut extraordinairement affecté. Tout-à-coup, s'impatientant et me laissant à peine achever:--«Je sais tout cela, _master_, me dit-il, et bien d'autres choses encore; mais je n'aurai pas l'impudence de parler ainsi à ma femme, quand Dieu et ma propre conscience savent, quand ma femme elle-même serait contre moi un irrécusable témoin, que j'ai vécu comme si je n'eusse jamais ouï parler de Dieu ou d'une vie future ou de rien de semblable; et pour ce qui est de mon repentir, hélas!...--là-dessus il poussa un profond soupir et je vis ses yeux se mouiller de larmes,--tout est perdu pour moi!»--«Perdu! ATKINS; mais qu'entends-tu par là?»--«Je ne sais que trop ce que j'entends, sir, répondit-il; j'entends qu'il est trop tard, et que ce n'est que trop vrai.»

Je traduisis mot pour mot à mon ecclésiastique ce que William venait de me dire. Le pauvre prêtre zélé,--ainsi dois-je l'appeler, car, quelle que fût sa croyance, il avait assurément une rare sollicitude du salut de l'âme de son prochain, et il serait cruel de penser qu'il n'eût pas une égale sollicitude de son propre salut;--cet homme zélé et charitable, dis-je, ne put aussi retenir ses larmes; mais, s'étant remis, il me dit:--«Faites-lui cette seule question: Est-il satisfait qu'il soit trop tard ou en est-il chagrin, et souhaiterait-il qu'il n'en fût pas ainsi.»--Je posai nettement la question à ATKINS, et il me répondit avec beaucoup de chaleur:--«Comment un homme pourrait-il trouver sa satisfaction dans une situation qui sûrement doit avoir pour fin la mort éternelle? Bien loin d'en être satisfait, je pense, au contraire, qu'un jour ou l'autre elle causera ma ruine.»

--«Qu'entendez-vous par là?» lui dis-je. Et il me répliqua qu'il pensait en venir, ou plus tôt ou plus tard, à se couper la gorge pour mettre fin à ses terreurs.

L'ecclésiastique hocha la tête d'un air profondément pénétré, quand je lui reportai tout cela; et, s'adressant brusquement à moi, il me dit:--«Si tel est son état, vous pouvez l'assurer qu'il n'est pas trop tard. Le Christ lui donnera repentance. Mais, je vous en prie, ajouta-t-il, expliquez-lui ceci. Que comme l'homme n'est sauvé que par le Christ et le mérite de sa Passion intercédant la miséricorde divine, il n'est jamais trop tard pour rentrer en grâce. Pense-t-il qu'il soit possible à l'homme de pécher au-delà des bornes de la puissance miséricordieuse de Dieu? Dites-lui, je vous prie, qu'il y a peut-être un temps où, lassée, la grâce divine cesse ses longs efforts, et où Dieu peut refuser de prêter l'oreille; mais que pour l'homme il n'est jamais trop tard pour implorer merci; que nous, qui sommes serviteurs du Christ, nous avons pour mission de prêcher le pardon en tout temps, au nom de Jésus-Christ, à touts ceux qui se repentent sincèrement. Donc ce n'est jamais trop tard pour se repentir.»

Je répétai tout ceci à ATKINS. Il m'écouta avec empressement; mais il parut vouloir remettre la fin de l'entretien, car il me dit qu'il désirait sortir pour causer un peu avec sa femme. Il se retira en effet, et nous suivîmes avec ses compagnons. Je m'apperçus qu'ils étaient touts ignorants jusqu'à la stupidité en matière de religion, comme je l'étais moi-même quand je m'enfuis de chez mon père pour courir le monde. Cependant aucun d'eux ne s'était montré inattentif à ce qui avait été dit; et touts promirent sérieusement d'en parler à leurs femmes, et d'employer touts leurs efforts pour les persuader de se faire chrétiennes.

MARIAGES

L'ecclésiastique sourit lorsque je lui rendis leur réponse; mais il garda long-temps le silence. À la fin pourtant, secouant la tête:--Nous qui sommes serviteurs du Christ, dit-il, nous ne pouvons qu'exhorter et instruire; quand les hommes se soumettent et se conforment à nos censures, et promettent ce que nous demandons, notre pouvoir s'arrête là; nous sommes tenus d'accepter leurs bonnes paroles. Mais croyez-moi, sir, continua-t-il, quoi que vous ayez pu apprendre de la vie de cet homme que vous nommez William ATKINS, j'ai la conviction qu'il est parmi eux le seul sincèrement converti. Je le regarde comme un vrai pénitent. Non que je désespère des autres. Mais cet homme-ci est profondément frappé des égarements de sa vie passée, et je ne doute pas que lorsqu'il viendra à parler de religion à sa femme, il ne s'en pénètre lui-même efficacement; car s'efforcer d'instruire les autres est souvent le meilleur moyen de s'instruire soi-même. J'ai connu un homme qui, ajouta-t-il, n'ayant de la religion que des notions sommaires, et menant une vie au plus haut point coupable et perdue de débauches, en vint à une complète résipiscence en s'appliquant à convertir un Juif. Si donc le pauvre ATKINS se met une fois à parler sérieusement de Jésus-Christ à sa femme, ma vie à parier qu'il entre par-là lui-même dans la voie d'une entière conversion et d'une sincère pénitence. Et qui sait ce qui peut s'ensuivre?»

D'après cette conversation cependant, et les susdites promesses de s'efforcer à persuader aux femmes d'embrasser le Christianisme, le prêtre maria les trois couples présents. WILL ATKINS et sa femme n'étaient pas encore rentrés. Les épousailles faites, après avoir attendu quelque temps, mon ecclésiastique fut curieux de savoir où était allé ATKINS; et, se tournant vers moi, il me dit:--«Sir, je vous en supplie, sortons de votre labyrinthe, et allons voir. J'ose avancer que nous trouverons par là ce pauvre homme causant sérieusement avec sa femme, et lui enseignant déjà quelque chose de la religion.»--Je commençais à être de même avis. Nous sortîmes donc ensemble, et je le menai par un chemin qui n'était connu que de moi, et où les arbres s'élevaient si épais qu'il n'était pas facile de voir à travers les touffes de feuillage, qui permettaient encore moins d'être vu qu'elles ne laissaient voir. Quand nous fûmes arrivés à la rive du bois, j'apperçus ATKINS et sa sauvage épouse au teint basané assis à l'ombre d'un buisson et engagés dans une conversation animée. Je restai coi jusqu'à ce que mon ecclésiastique m'eût rejoint; et alors, lui ayant montré où ils étaient, nous fîmes halte et les examinâmes long-temps avec la plus grande attention.