Robinson Crusoe (I/II)

Part 6

Chapter 63,835 wordsPublic domain

La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui, s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le cœur. Cette côte m'étant tout-à-fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres, pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs, quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau. L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal. Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir aussi près de la côte que je le pourrais.

Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame, j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était raide, c'est-à-dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder, où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,--mon radeau tirait environ un pied,--je le poussai sur le terrain plat, où je l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées; l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison.

Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir. J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma destinée, c'est-à-dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan, d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues environ vers l'Ouest.

Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument rien.

Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais; car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces craintes étaient réellement mal fondées.

Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte de hutte pour mon logement de cette nuit-là. Quant à ma nourriture, je ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où j'avais tiré sur l'oiseau.

Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise rayée[18], une paire de braies de toile et des escarpins.

Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le soulever pour le faire passer par-dessus le bord.

En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le rivage, à ma très-grande satisfaction.

LA CHAMBRE DU CAPITAINE

Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau, et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en offrir davantage; alors il se retira.

Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par paquets,--car c'étaient de gros tonneau fort lourds,--je me mis à l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes.

Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses qu'à les transporter à terre.

J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais. Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis, j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref, j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière; seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais comme simple toile qu'elles devaient servir.

Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique de biscuits[19], trois gros barils de _rum_ ou de liqueurs fortes, une caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore tout cela heureusement à terre.

Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles. Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces; et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau, travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je pouvais.

Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle, tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux, et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;--puis, dans un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres quelques pièces de huit.

À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:--«Ô drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est plus pour moi que cette somme.[20] Je n'ai nul besoin de toi; demeure donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite pas qu'on la sauve.»--Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot, qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la marée fût haute.

Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu. Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand même j'aurais eu plus de temps.

Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui furent pour moi de peu d'utilité.

Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point hors de propos.

Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce près de là. Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus favorable.

Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à-l'heure; 2º l'abri contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon cœur.

En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun chemin souterrain.

Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est pas éloigné de son coucher.

Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre.

Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces d'intervalle.

Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle, j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre les premiers et leur servant de contrefiches.

Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'œuvre et les enfoncer en terre.

LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU

Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais imaginé avoir à redouter.

Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont excessives en cette région pendant certain temps de l'année; c'est-à-dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur; ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles.

Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au capitaine de notre vaisseau.

Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens, je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit.

Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui me servait comme de cellier pour ma maison.

Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma poudre!... Le cœur me manqua quand je songeai que toute ma poudre pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui me frappait.

Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer.