Robinson Crusoe (I/II)

Part 27

Chapter 271,451 wordsPublic domain

Là-dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi, conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se retirer dans les bois, au lieu même d'où ils venaient, et que je leur laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions nécessaires pour qu'ils vécussent très-bien si bon leur semblait.

Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs, et que je désirais qu'il retournât cependant à son bord pour y maintenir le bon ordre, et qu'il m'envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d'une vergue le nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le voir.

Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et j'entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis que, selon moi, ils avaient fait un bon choix; que si le capitaine les emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine à eux flottant au bout d'une vergue, et je leur déclarai qu'ils n'auraient rien moins que cela à attendre.

Quand ils eurent touts manifesté leur bonne disposition à rester, je leur dis que je voulais les initier à l'histoire de mon existence en cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable. Conséquemment je leur fis tout l'historique du lieu et de ma venue en ce lieu. Je leur montrai mes fortifications; je leur indiquai la manière dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins; en un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur bien-être. Je leur contai l'histoire des seize Espagnols qu'ils avaient à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis promettre de fraterniser avec eux[28].

Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que j'avais de reste; car après la première et la deuxième année j'en usais peu et n'en gaspillais point.

Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres, et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du beurre et du fromage.

En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et leur donnai l'assurance que j'obtiendrais du capitaine qu'il leur laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux d'avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine m'avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les semer, qu'immanquablement ils multiplieraient.

Ceci fait, je pris congé d'eux le jour suivant, et m'en allai à bord du navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais nous n'appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très-bonne heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se plaignant très-lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus sur-le-champ.

À cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi; mais après quelques difficultés, mais après de leur part une solemnelle promesse d'amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent fouettés et châtiés d'importance; dès lors ils se montrèrent de fort tranquilles et de fort honnêtes compagnons.

Ensuite, à marée haute, j'allai au rivage avec la chaloupe chargée des choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le capitaine avait donné l'ordre qu'on ajoutât leurs coffres et leurs vêtements, qu'ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les encourager je leur dis que s'il ne m'était point impossible de leur envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas.

Quand je pris congé de l'île j'emportai à bord, comme reliques, le grand bonnet de peau de chèvre que je m'étais fabriqué, mon parasol et un de mes perroquets. Je n'oubliai pas de prendre l'argent dont autrefois je fis mention, lequel était resté si long-temps inutile qu'il s'était terni et noirci; à peine aurait-il pu passer pour de l'argent avant d'avoir été quelque peu frotté et manié. Je n'oubliai pas non plus celui que j'avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol.

C'estainsi que j'abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité je fus délivré le même jour du mois que je m'étais enfui jadis dans le barco-longo, de chez les Maures de Sallé.

Sur ce navire, au bout d'un long voyage, j'arrivai en Angleterre le 11 juin de l'an 1687, après une absence de trente-cinq années.

NOTES:

[1] L'explication de Petrus Borel n'est pas convaincante. Les recherches menées par le correcteur, notamment dans les différentes éditions des dictionnaires de l'Académie Française, ne lui ont pas permis de trouver un seul exemple de l'emploi de _touts_ à la place de _tous_; il est probable que le traducteur fait une confusion entre le nom masculin, qui s'écrit effectivement _touts_ au pluriel, et l'adjectif. _(Note du correcteur--ELG.)_

[2] Malgré notre respect pour le texte original, nous avons cru devoir nous permettre, ici, de faire le récit direct. P. B.

[3] Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions passées et actuelles; nous le citons pour donner une idée parfaite de leur valeur négative.--Il y a dans l'original anglais cette excellente phrase.--_But you're but a fresh-water sailor, Bob; come let us make a bowl of punch, and we'll forget all that_.--_Vous n'êtes qu'un marin d'eau douce, Bob; venez, que nous fassions un bowl de punch, et que nous oubliions tout cela_. Voici ce qu'elle est devenue en passant par la plume de nos traducteurs:--_Vous n'êtes encore qu'un novice; mettons-nous, à faire du punch, et que les plaisirs de_ Bacchus _nous fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de_ Neptune.--Daniel de Foë était un homme de goût et de bon sens: cette phrase est une calomnie. P. B.

[4] Il est probable qu'il y a une erreur dans l'édition de Gallica qui a servi de support à notre travail; il faut probablement lire _GUINÉE_. _(Note du correcteur--ELG.)_

[5] _Calenture_: Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui vont dans la zone torride.

[6] On appelle _Moriscos_, en espagnol, les Maures qui embrassèrent le Christianisme, lorsque l'Espagne fut reconquise, et qui depuis en ont été chassés. P. B.

[7] _Shoulder of mutton sail._--Voile aurique.

[8] _Straits mouth._--Détroit de Gibraltar.

[9] L'édition originale anglaise de Stockdale porte _Seignor inglese_, ce qui n'est pas plus espagnol que portugais.

[10] _Engenho de açucar_, moulin à sucre.

[11] Saint-Hyacinthe a confondu _such as beads_ avec _such as beds_, et a traduit _pour des bagatelles, telles que des lits_... P.B.

[12] Agent désigné par l'armateur pour régir la comptabilité du navire. _(Note du correcteur--ELG.)_

[13] Mauvaise heure, heure défavorable. _(Note du correcteur--ELG.)_

[14] Quincailleries. _(Note du correcteur--ELG.)_

[15] Ici, Saint-Hyacinthe, confondant encore _bead_ avec _bed_, a traduit _tels que des matelas_.

[16] _For sudden joys, like griefs, confound at first._

[17] _Espar_: Longue pièce de bois (ou de métal ou de matière synthétique) utilisée comme mât, bôme, vergue, etc. Autres orthographe historiques: _esparre_, _espare_. _(Note du correcteur--ELG.)_

[18] Saint-Hyacinthe a commis deux erreurs religieusement conservées dans toutes les éditions et répétées par touts ses plagiaires; il a traduit _a chiquered shirt_ par _une chemise déchirée_, _et a pair of trowsers_, haut-de-chausses à la matelote, par _des caleçons_. P.B.

[19] _Hogshead_, barrique contenant 60 gallons, environ 240 pintes ou un muid.--Saint-Hyacinthe a donc fait erreur en traduisant _hogshead of bread_, par _un morceau de biscuit_. P.B.

[20] _One of those knives is worth all this heap_.--Saint-Hyacinthe a dénaturé ainsi cette phrase:--Un seul de ces couteaux est plus estimable que les trésors de Crésus.

[21] Petite entaille. Synonyme de _coche_. _(Note du correcteur--ELG.)_

[22] _A mere common flight of joy_; _un lumignon aussitôt éteint qu'allumé_. Traduction de Saint-Hyacinthe.

[23] Variété de cépage blanc à raisins assez petits, cultivée dans le Midi méditerranéen pour servir à la préparation des raisins secs. _(Note du correcteur--ELG.)_

[24] _Into my old hutch_. _Hutch_: huche ou lapinière.

[25] «This therefore was not my work, but an assistant to my work.»--(_Ceci donc n'était point mon travail, mais une aide à mon travail._)--Voici comment cette phrase, brève et concise, a été travestie,--d'après Saint-Hyacinthe,--dans une traduction contemporaine:--«Ce petit animal me tenait compagnie dans mon travail; les entretiens que j'avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger.»--À chaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. P.B.

[26] Diminutif d'_écoutille_. _(Note du correcteur--ELG.)_

[27] Petrus Borel explique, dans la préface, pourquoi il a orthographié le mot _mousse_ ainsi. _(Note du correcteur--ELG.)_

[28] Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d'encre, un petit paragraphe fort niais et fort malencontreux, qui ne se trouve point dans l'édition originale de Stockdale. P. B.