Robert Ier et Raoul de Bourgogne, rois de France (923-936)
Chapter 1
ANNALES DE L'HISTOIRE DE FRANCE À L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE
ROBERT Ier
ET
RAOUL DE BOURGOGNE
ROIS DE FRANCE
(923-936)
PAR
PH. LAUER
1910
Cet ouvrage forme le 188e fascicule de la Bibliothèque des Hautes Études
AVANT-PROPOS
Cet opuscule est destiné à combler la lacune qui existait entre les ouvrages sur les règnes de Charles le Simple et de Louis d'Outre-Mer, parus dans la série des _Annales de l'histoire de France à l'époque carolingienne_ entreprises sur l'initiative d'Arthur Giry[1]. L'étude que M.W. Lippert a consacrée à Raoul, dans une thèse écrite et publiée en Allemagne[2], n'était pas accessible à tous, et, malgré sa très réelle valeur, devait être rectifiée, modifiée ou complétée sur plus d'un point, principalement en ce qui concerne la topographie, la diplomatique et les affaires de Lorraine.
Les identifications des noms de lieux, comme par exemple celles de _Donincum_ avec Doullens (Somme) et de _Calaus mons_ avec Chaumont-le-Bois (Côte-d'Or), étaient évidemment à réformer, ainsi que je l'ai montré dans mes notes des _Annales de Flodoard_. Les cartulaires n'avaient pas été tous connus, ainsi ceux de Stavelot, de Saint-Étienne de Limoges; et les chartes de Saint-Hilaire de Poitiers publiées par Rédet n'avaient pas été utilisées. Plusieurs des dépouillements relatifs aux éditions des diplômes royaux étaient ou incomplets ou devenus insuffisants par suite des publications postérieures. Divers passages d'annales ou de chroniques n'étaient pas analysés ou commentés d'une manière satisfaisante; enfin certains textes avaient été omis, comme les _Annales Nivernenses_. Mais ce qui rendait surtout désirable un nouveau travail, c'était la conception même du rôle politique de Raoul à l'extérieur, que ni Kalckstein ni Lippert n'avaient bien nettement dégagé. En Lorraine et dans le royaume de Provence, ce souverain a visiblement fait des efforts pour étendre l'influence française et il s'est servi de son frère Boson, possessionné à la fois dans les vallées de la Meuse et du Rhône, pour parvenir à ses fins. C'est sous son règne que se pose nettement la question de savoir si le roi de France succédera ou non aux rois de Lorraine et de Provence. Les droits incontestables de Raoul sur ce dernier royaume et sa puissante position en Bourgogne, à proximité de la Lorraine, semblaient le désigner pour recueillir ces héritages, mais sa situation même d'adversaire de Charles le Simple, le descendant direct des Carolingiens, lui fit visiblement un tort immense à en juger par les résultats obtenus. Ajoutez à cela la lutte acharnée contre les Normands et l'hostilité de ses propres vassaux. Tel est le point de vue que nous nous sommes efforcé de mettre davantage en lumière.
Nous n'avons pas non plus négligé de souligner certains détails de nature à éclairer un peu des faits enveloppés d'obscurité, ainsi l'antagonisme entre la famille comtale de Dijon et les Robertiens ou les causes d'union et de rupture entre Herbert de Vermandois et Hugues le Grand. On ne s'est occupé des antécédents de Robert Ier ou de la personnalité et des actes de Charles le Simple que dans la mesure où cela était nécessaire au récit des événements, M. Eckel ayant déjà traité à fond ces questions.
Il n'y avait pas ici place pour une bibliographie du genre de celles qui sont en tête des volumes relatifs à Louis d'Outre-Mer et à Charles le Simple; elle eût trop ressemblé à ces dernières. Nous avons préféré mettre à la suite des livres nouveaux, cités en note, les indications bibliographiques indispensables. Du reste, on s'est efforcé de ne pas abuser des citations. Ainsi on ne trouvera guère mentionnées les oeuvres de K. von Kalckstein[3], Lippert, Waitz[4], Eckel[5] et mon édition des _Annales de Flodoard_[6], auxquelles il eût été facile de multiplier les renvois. Mais les sources sont toujours indiquées, avec leurs éditions quand il y a lieu. Je me permettrai de renvoyer, en ce qui les concerne, à ma bibliographie du _Règne de Louis d'Outre-Mer_[7], pour tout ce qui pourrait paraître insuffisant[8].
On n'est pas entré non plus dans l'étude diplomatique des actes, qui trouvera sa place avec l'édition des diplômes royaux dans la collection des _Chartes et diplômes_ publiée par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, mais on en a naturellement tiré parti au point de vue historique.
Nous espérons que, malgré ses imperfections, le présent travail pourra contribuer à faire mieux connaître un moment intéressant dans cette période mouvementée de la décadence carolingienne et de l'établissement du régime féodal.
FOOTNOTES:
[Footnote 1: M. Labande qui s'était d'abord chargé de la rédaction des Annales du règne de Raoul a bien voulu y renoncer en ma faveur. Je tiens à le remercier ici en même temps que MM. Pfister et L. Halphen qui ont lu ce travail, l'un en manuscrit, l'autre en épreuves, et m'ont très obligeamment communiqué leurs critiques.]
[Footnote 2: _Geschichte des westfränkisch en Reiches unter König Rudolf (Inaugural-Dissertation der Universität Leipzig)_. Leipzig, 1885, in-8, 126 pp. et sous le titre: _König Rudolf von Frankreich_. Leipzig, 1886.]
[Footnote 3: _Geschichte des Französichen Königthums unter den ersten Capelingern_. I. _Der Kampf der Robertiner und Karolinger_. Leipzig, 1877, in-8.]
[Footnote 4: _Jahrbücher des deutschen Reiches unter König Heinrich I_. 3e éd. Leipzig, 1885, in-8.]
[Footnote 5: _Charles le Simple_. Paris, 1899, in-8 (_Bibliothèque de l'École des hautes études_, fasc. 124).]
[Footnote 6: _Les Annales de Flodoard_. Paris, 1906, in-8 (_Collection de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'histoire_).]
[Footnote 7: _Le règne de Louis IV d'Outre-Mer_ (_Bibliothèque de l'École des hautes études_, fasc. 127, p. xxi et suiv.)]
[Footnote 8: Il faudra cependant y ajouter, pour mémoire, l'étrange dissertation d'Aimé Guillon de Montléon, _Raoul ou Rodolphe, devenu roi de France l'an 923, ne serait-il pas le même personnage que Rodolphe II, roi de Bourgogne Transjurane, et d'où vient que le cinquième de nos rois, du nom de Charles, n'est pas appelé Charles V? Dissertation historique_. Paris, 1827, in-8, 124 pp., tabl., 3 pl. Cf. la critique de Daunou dans _Journal des savants_, année 1828, p. 93-102.--Et on peut mettre au même rang la «Vie de Rodolphe, roi de France, tirée de tous les bons auteurs par Jean Munier, avocat du roi ès cours royales d'Autun» (n° 16487 du P. Lelong) conservée dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale fr. 4629, p. 89. C'est un chapitre des _Recherches sur les anciens comtes d'Autun_ de Jean Munier (m. 1635), où l'auteur se préoccupe surtout de réfuter les «calomnies» mises en circulation par Jean de Serres sur Raoul, dans le célèbre _Inventaire général de l'histoire de France depuis Pharamond jusques à présent, illustré par la conférence de l'Église et de l'Empire_ (Paris, 1600, 3 vol. in-8) qui eut quatorze éditions (la dernière en 1660).]
ROBERT Ier
ET
RAOUL DE BOURGOGNE
ROIS DE FRANCE
CHAPITRE PREMIER
ROBERT DUC DE FRANCE ET RAOUL DUC DE BOURGOGNE.
Robert, fils de Robert le Fort, est en réalité un personnage un peu effacé, tant la puissante figure de son frère, le roi Eudes, lui a fait ombrage. Pendant tout le règne de celui-ci, il le seconda fidèlement[9], et à sa mort, en 898, il recueillit sa succession comme «duc et marquis» de France. A ce titre, il prêta l'hommage à Charles le Simple[10] qui le traita d'abord avec beaucoup d'égards, ainsi qu'il apparaît par les diplômes royaux des années 904, 915 et 918[11]. Mais dès l'an 900, un premier froissement avait eu lieu entre eux. Manassès, vassal du duc de Bourgogne, Richard le Justicier, s'était permis, dans une conversation avec le roi, de tenir sur Robert des propos jugés injurieux par ce dernier. Robert quitta la cour pendant quelque temps[12]. Il semble cependant qu'il rentra en faveur vers 903, époque à laquelle il sollicita et obtint des diplômes pour ses abbayes de Saint-Germain-des-Prés, Saint-Martin de Tours et Saint-Denis[13]. Il accompagna même, cette année, le roi en Alsace, ce qui l'empêcha de secourir la ville de Tours assiégée par les Normands[14]. Bientôt il prit sa revanche à la bataille de Chartres (20 juillet 911)[15], et, selon la légende, c'est lui qui servit de parrain à Rollon[16]. Dix ans plus tard, après une campagne contre les Normands de la Loire, il imita l'exemple de son suzerain en cédant aux pirates une partie de la Bretagne et le pays de Nantes[17]. Quand on se rappelle la formidable puissance matérielle dont il disposait[18], on est étonné qu'il n'ait pas essayé de s'emparer de la couronne aussitôt après le décès de son frère. S'il ne l'a pas fait, c'est uniquement à cause de l'accord qui venait d'intervenir l'année précédente entre Eudes et Charles[19], car ses bons rapports avec la maison de Flandre et ses alliances avec les familles de Vermandois et de Bourgogne lui auraient singulièrement facilité l'accès au trône.
Raoul était fils de Richard le Justicier, comte d'Autun devenu duc de Bourgogne sous le règne d'Eudes, qui avait écrasé les Normands à la bataille d'Argenteuil en Tonnerrois (28 décembre 898). Il se trouvait être, du chef de son père, neveu de Boson, roi de Provence, par l'impératrice Richilde, soeur de Richard, neveu de Charles le Chauve, et, par sa mère Adélaïde, neveu du roi de Bourgogne jurane Rodolphe 1er[20].
Suivant une légende accréditée postérieurement, il aurait été tenu sur les fonts baptismaux par le roi Charles le Simple lui-même[21]; mais Charles, étant né en 879, ne devait pas être beaucoup plus âgé que son prétendu filleul. Ce dernier est, en effet, déjà témoin dans un acte de 901, et l'on sait que les exemples de témoins au-dessous de douze ans sont exceptionnels[22].
Raoul avait une soeur, Ermenjart, qui épousa Gilbert de Dijon[23], et deux frères cadets, Hugues le Noir et Boson qui, comme lui, ne jouèrent aucun rôle politique actif du vivant de leur père[24]. Leur trace ne se retrouve que dans les souscriptions de chartes. C'est, semble-t-il, Raoul qui souscrit un arrêt de Richard relatif à Saint-Bénigne de Dijon, datant des dix dernières années du IXe siècle; en tout cas c'est bien lui qui figure dans un acte de Richard en faveur de l'abbaye de Montiéramey, du 21 décembre 901, où il est qualifié de «fils de Richard»[25]. Peut-être aussi est-ce lui et son frère Boson qui signent une donation de l'impératrice Richilde à l'abbaye de Gorze[26]. Les trois frères sont témoins dans une charte de concession octroyée par Richard à l'abbaye de Saint-Bénigne de Dijon[27] et paraissent remplir un rôle moins effacé au tribunal comtal d'après une charte en faveur de l'église d'Autun rédigée et scellée au nom de Raoul, agissant comme mandataire de son père (Pouilly, 5 septembre 916)[28]. Raoul intervient aussi dans un acte délivré en 918 par l'évêque d'Autun, Walon, avec l'assentiment du duc de Bourgogne[29].
Les fils de Richard portèrent simultanément le titre de comte. Après la mort de son père, Raoul continue à s'intituler de même, ainsi qu'on le voit dans une charte de donation de sa mère Adélaïde, relative à des biens sis en Varais (Autun, 24 avril 922)[30]
Des premiers actes de Raoul comme duc de Bourgogne, on ne connaît guère que la prise de Bourges[31]. Mais il règne beaucoup d'obscurité sur les circonstances qui accompagnèrent cet événement. On trouve mentionné: en 916 un incendie de Bourges, en 918 une prise de possession éphémère de la ville par Guillaume, neveu de Guillaume Ier d'Aquitaine, et en 924 une cession de la ville et du Berry par Raoul, devenu roi, à Guillaume, moyennant l'hommage[32]. Le duc de France Robert avait, paraît-il, aidé Raoul à s'emparer de Bourges, mais on ne saurait décider si ce fut en 916 ou entre 916 et 918, ou encore plus tard. Raoul s'était en effet allié à la puissante famille des ducs de France, suzeraine de tout le pays au nord de la Loire, en épousant la propre fille de Robert, Emma, princesse douée d'une rare intelligence et d'une mâle énergie[33].
Charles le Simple témoignait aussi des égards à Raoul en souvenir de son père, dont il avait â maintes reprises éprouvé le loyalisme. Il semble même qu'en prescrivant à l'abbé de Saint-Martial de Limoges, Étienne (élu en 920), d'élever deux fortes tours pour résister à Guillaume d'Aquitaine, il prenait ouvertement le parti de Raoul[34].
Robert l'emporta néanmoins, car dans sa lutte contre Charles, nous voyons Hugues le Noir, frère du roi Raoul, lui amener des recrues bourguignonnes pour coopérer avec les forces des grands vassaux à la lutte contre les troupes royales. Toutefois, après l'armistice intervenu à la fin de l'année 922, les Bourguignons s'étaient définitivement retirés[35].
Pour bien comprendre leur rentrée en scène et finalement l'élection de Raoul comme roi, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil rapide en arrière et de se rappeler l'état politique de la France à cette époque, ainsi que les principaux événements qui venaient de marquer le règne de Charles le Simple.
FOOTNOTES:
[Footnote 9: Favre, _Eudes_, p. 78, 95-96, 147, 156, 161, 165, 192.]
[Footnote 10: _Ann. Vedast._, a. 898.]
[Footnote 11: Il l'appelle son «très cher» (_admodum dilectus_), son «très fidèle», le «conseil et l'auxiliaire de son royaume» (_regni et consilium et juvamen_). Pélicier, _Cartul. du chapitre de l'église cathédrale de Châlons-sur-Marne_, p. 31; _Recueil des historiens de France_, IX, 523, 536.]
[Footnote 12: _Ann. Vedast._, a. 900.]
[Footnote 13: _Recueil des historiens de France_, IX, p. 495-499.]
[Footnote 14: Ibid., p. 499. Eckel, p.68.]
[Footnote 15: _Cartul. de Saint-Père de Chartres_, éd. B. Guérard (Paris, 1840), I, p. 46-47.]
[Footnote 16: Dudon de Saint-Quentin, _De moribus_, I. II, c. 30.]
[Footnote 17: Flod., _Ann_., a. 921: «... Britanniam ipsis [Normannis], quam vastaverant, cum Namnetico pago concessit [Rotbertus].» Cf. Dudon de Saint-Quentin, éd. Lair, p. 69, n. 4.]
[Footnote 18: Voy. Favre, _Eudes_, p. 12; Eckel, _Charles le Simple_, p. 34; F. Lot, _Études sur le règne de Hugues Capet_ (Paris, 1903, in-8), p. 187.]
[Footnote 19: _Ann. Vedast._, a. 897; Favre, _Eudes_, p. 191; Eckel, _Charles le Simple_, p. 26.]
[Footnote 20: On sait toute l'importance attachée à ce titre de neveu dans les traditions de famille franques. Pour saisir plus clairement ces parentés il suffit de parcourir la généalogie suivante:
Conrad, comte d'Auxerre Thierry, comte d'Autun | | --------------------- ------------------------------- | | | | | Rodolphe Ier Adélaïde ép. Richard Boson Richilde ép. Charles roi de le Justicier roi de Provence le Chauve Bourgogne (m. 921) (879-887) (888-911) | | | | Rodolphe II RAOUL. Louis l'Aveugle Louis II le Bègue roi d'Arles en 933 ép. Emma, | fils d'Ermentrude (m. 937) fille de Robert Charles-Constantin ép. 1° Ansgarde | duc de France comte de Vienne 2° Adélaïde Conrad le Pacifique en 931 ép. Mathilde, | fille de Louis d'Outre-Mer ---------------------------- | | 1° Louis III Carloman 2° Charles (880-882) (880-881) le simple (893-922)]
[Footnote 21: _Hist. Francor. Senon. (M.G.h., Scr._, IX, 366); Richard le Poitevin, _Chron. (Recueil des historiens de France_, IX, 23).]
[Footnote 22: La majorité était de 12 ans chez les Saliens et de 15 ans chez les Ripuaires. Cf. Glasson, _Hist. du droit et des instit. de la France_, II, p. 291.]
[Footnote 23: Eckel, p. 40.]
[Footnote 24: _Chron. S. Benigni Div. (Rec. des historiens de France_, VIII, 241; éd. Bougaud et Garnier, p. 115).]
[Footnote 25: D'Arbois de Jubainville, _Hist. des comtes de Champagne_, I, p. 450, pr. n° 17; _Cartulaire de Montiéramey_, éd. Ch. Lalore (Troyes, 1890, in-8), p. 18, n° 12.]
[Footnote 26: _Recueil des historiens de France_, IX, 665; _Cartulaire de l'abbaye de Gorze_, publ. p. A. d'Herbomez (_Mettensia_, II), p. 159, n° 87.]
[Footnote 27: _Chron. S. Benigni Divion. (Rec. des historiens de France_, VIII, 242; éd. Bougaud et Garnier, p. 119).]
[Footnote 28: _Cartulaire de l'église d'Autun_, publ. par A. de Charmasse (Autun, 1865) n° 22. Il ne faut pas, semble-t-il, vouloir le reconnaître dans un _Rodolphus comes_ qui figure avec beaucoup d'autres comtes lorrains dans un diplôme de Charles le Simple en faveur de l'abbaye de Prüm, daté de la même année (_Recueil des historiens de France_, IX, 526).]
[Footnote 29: _Cartulaire de l'église d'Autun, n° 23._]
[Footnote 30: Ibid., n° 9, 10.]
[Footnote 31: Flodoard, _Annales_, a. 924; _Ann. Masciac._, a. 919 (_M.G.h., Scr._, III, 169); _Histoire de Languedoc_, nouv. éd., II, 251; III, 95. Voy. aussi F. Lot, _Hugues Capet_, p. 190, n. 3.]
[Footnote 32: _Hist. de Languedoc, loc. cit._]
[Footnote 33: A. de Barthélemy, _Les origines de la maison de France (Revue des questions historiques_, VII p. 123). On prétend aussi qu'une autre fille de Robert, dont on ignore le nom, aurait épousé son oncle Herbert II. Cf. Eckel, p. 35, qui la désigne à tort comme, «cousine» d'Herbert II.]
[Footnote 34: Adémar de Chabannes, _Commemoratio_, éd. Duplès-Agier, p. 3; Ch. de Lasteyrie, _L'abbaye de Saint-Martial de Limoges_ (Paris, 1901, gr. in-8), P. 58-59.]
[Footnote 35: Flod., _Ann._, a. 922.]
CHAPITRE II
LES ÉLECTIONS DE ROBERT ET DE RAOUL.
Peu après la mort de Louis III, le vainqueur de Saucourt, et celle de Carloman, son frère, le royaume franc de l'ouest, la France, comme on l'appelle désormais dans nos histoires, et les divers pays qui en dépendaient, ne tardèrent pas à se morceler sous l'influence du développement de la féodalité et la menace perpétuelle des invasions normandes. La Bretagne devint en fait indépendante avec les ducs Alain et Juhel-Bérenger, la Provence avec Boson et la Bourgogne avec Rodolphe Ier. Le reste de la France, démembré en une infinité de fiefs, répartis dans les trois duchés de «France»[36], de Bourgogne et d'Aquitaine, fut enfin divisé en deux camps ennemis par la question de dévolution de la couronne.
A la suite de la tentative malheureuse de restauration de l'empire carolingien, qui échoua piteusement à cause de l'incapacité de Charles le Gros, une partie des grands feudataires français, ressuscitant leur droit d'élection tombé en désuétude depuis longtemps, choisit pour roi le comte Eudes, fils de Robert le Fort, tandis que d'autres restaient fidèles au représentant de la dynastie carolingienne, un enfant en bas âge, Charles, fils posthume du roi Louis le Bègue, issu de son mariage avec Adélaïde[37]. Des années de luttes suivirent. Eudes régna, mais à sa mort, Charles, auquel le surnom de Simple a été attribué par ses contemporains, fut reconnu dans toute la France, à l'exception des pays qui s'étaient constitués en états indépendants.
La cession d'une partie des rives de la basse Seine, aux pirates normands, compagnons de Rollon, ne peut être considérée comme un affaiblissement de la puissance royale, quoi qu'en aient dit la plupart des historiens, qui ont coutume de flétrir la mémoire de Charles le Simple principalement pour ce motif. On ne saurait non plus suivre d'autres critiques qui, se plaçant à un point de vue diamétralement opposé, ont voulu l'envisager comme un acte d'habile politique. En réalité, Charles ne pouvait agir autrement devant l'indifférence profonde des grands vassaux, qui lui refusaient toute aide effective pour combattre l'invasion; et sa puissance n'en fut nullement amoindrie, puisque le territoire concédé était un démembrement du «duché de France», qu'il en conserva la suzeraineté et trouva même par la suite un concours inattendu auprès de ses nouveaux vassaux[38].
Presque en même temps que cette cession eut lieu l'acquisition de la suzeraineté sur la Lorraine, précieuse à bien des points de vue. Elle reconstituait un tout brisé par le singulier partage de Verdun et fournissait à la dynastie austrasienne un solide point d'appui en son pays d'origine.
L'autonomie féodale s'était à tel point développée que pour trouver un soutien effectif, le roi Charles en était réduit à rechercher l'alliance des grands dignitaires de l'Église, comme l'archevêque de Reims, ou d'hommes de naissance obscure, d'origine lorraine, comme Haganon[39].
La première rébellion contre le pouvoir royal éclata en 920. Charles fit preuve au cours de ces difficiles circonstances d'une fermeté remarquable. L'archevêque de Reims, Hervé, réussit à sauver le monarque et le seconda si bien qu'il se trouva bientôt affermi au point de pouvoir remplacer l'évêque élu de Liège, Hilduin, son ennemi, par Richer, abbé de Prüm, son partisan. Le traité de Bonn, signé le 1er novembre avec Henri l'Oiseleur, auquel Charles avait eu affaire près de Pfeddersheim, dans le pays de Worms, mit fin à cette première période de troubles[40].
Bientôt de nouvelles difficultés surgirent. Le 31 août 921 mourut le duc de Bourgogne Richard le Justicier, qui était, avec le marquis Robert, le plus puissant des grands vassaux, mais aussi l'un des hommes les plus capables du royaume[41]. Il avait lutté victorieusement contre les Normands, et avait toujours su gouverner avec autorité ses vastes domaines, ne craignant pas de résister aux empiétements des puissances ecclésiastiques, séculières ou régulières, et allant même jusqu'à s'emparer par la force des biens d'Église, comme du reste presque tous les princes laïques de son temps, quand la nécessité s'en présentait. Charles perdit en lui un fidèle partisan: s'il n'en avait reçu aucun secours dans le dernier conflit avec les grands, il avait du moins rencontré de son côté une bienveillante neutralité, et il semblait même que celle-ci dût un jour ou l'autre se changer en coopération effective. La mort de Richard bouleversa la face des choses. Son fils Raoul qui avait épousé Emma, fille du marquis Robert, fut attiré dans le parti des mécontents par son beau-père qui en était le chef. Pour comble de malheur, Charles vit encore l'archevêque de Reims, d'abord condamné à l'inaction par une grave maladie pendant les troubles de 922, abandonner ensuite totalement sa cause, sans que nous puissions démêler la raison véritable de cette défection.
La concession de l'abbaye de Chelles[42] faite par le roi à Haganon détermina un nouveau soulèvement. Charles avait enlevé l'abbaye à sa tante Rohaut qui était devenue belle-mère de Hugues, fils de Robert[43]. Cet acte revêtait le double caractère d'une spoliation et d'une menace. C'était une dépendance arrachée au coeur même des domaines patrimoniaux de Robert et donnée comme poste d'observation et de combat à un ennemi haï et méprisé. Une nouvelle période d'hostilités s'ensuivit. Les opérations eurent lieu en Rémois, Laonnais et Soissonnais, et se réduisirent à des incursions de part et d'autre, à des pillages et à des incendies. A plusieurs reprises, Charles s'enfuit, avec Haganon, jusqu'en Lorraine, et en revint avec des troupes fraîches levées parmi les éléments hostiles au duc ou les vassaux ecclésiastiques. Le duc de Lorraine, Gilbert, le duc de Bourgogne Raoul, enfin l'archevêque de Reims Hervé s'étaient rangés du côté du marquis Robert[44].