Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 9
Pendant le XVIIe siècle, cette branche de poésie fleurit et se développa singulièrement dans une même famille de propriétaires, fermiers du Renfrewshire, les Semple de Beltree. Le premier d'entre eux, Sir James Semple, est l'auteur d'un long poème satirique contre la papauté, intitulé _Un cure-dent pour le Pape ou le Pater noster du Colporteur_; c'est une longue discussion théologique, en forme de dialogue entre un colporteur et un prêtre. Elle ne relève pas du genre qui nous occupe. C'est un pamphlet religieux en vers[173]. Mais le fils de Sir James, Robert Semple de Beltree, qui naquit vers 1599 et mourut vers 1670, est un personnage important dans la poésie populaire écossaise. Il l'est pour deux motifs.
[Footnote 173: Voir Irving. _History of Scotish Poetry_, p. 569-72. Il donne des extraits du poème de Sir James Semple.]
Le premier, c'est qu'il a donné le modèle de ces fausses élégies qui feignent de déplorer la mort d'une personne encore vivante, ou dont la mort est trop lointaine ou trop indifférente pour causer un vrai chagrin. C'est une parodie de lamentation, où, sur un ton moitié attendri, moitié railleur, les qualités et les défauts du défunt sont rappelés avec bonne humeur. C'est, en plus grand et avec une forme lyrique, ce que sont les épitaphes qui tournent à l'épigramme. Mais tandis que celles-ci, à cause de leur forme brève et brutale d'inscriptions, sont souvent cruelles, ces oraisons funèbres burlesques fournissent à la pensée assez d'espace pour que le rire et l'émotion s'y mêlent, s'y poursuivent et s'y jouent. Il est superflu de dire qu'on ne revendique pas pour Robert Semple l'honneur d'avoir inventé cette forme littéraire, mais le mérite, tout local, de l'avoir introduite dans la littérature de son pays. Il faut y ajouter celui de lui avoir donné d'emblée les qualités qui en ont fait une spécialité écossaise: la bonhomie, la familiarité, l'émotion railleuse, et une forte observation locale dont la saveur pénètre tout. Cela fait penser à ces gâteaux écossais faits de farine d'avoine où, malgré les ingrédients étrangers, domine toujours le goût du sol.
L'élégie de Robert Semple gémit sur le trépas d'un de ces joueurs de cornemuse, alors répandus dans le pays, qui vivait dans le petit hameau de Kilbarchan. Elle est connue, pour cette raison, sous le nom de _Le Cornemusier de Kilbarchan_. Pour quiconque a vu un cornemusier se promener, un jour de fête, avec sa cornemuse pavoisée de petits drapeaux, le titre seul est un tableau.
Ceci est l'épitaphe de Habbie Simson, Qui, sur son bourdon, portait de jolis drapeaux. Ses joues devenaient rouges comme cramoisi, Et il se démenait quand il soufflait dans sa peau.
C'est, comme on peut le prévoir, l'éloge des qualités et des talents professionnels du défunt, et l'énumération de ce que les Foires, les Mariages, les Fêtes perdent à ne plus l'avoir. C'est l'oeuvre d'un esprit facile, élégant, mais dont la verve et la sève sont bien moins riches que celles de l'auteur de _À la Fête de Peebles_.
Aux représentations, quand il arrivait, Sa cornemuse accompagnait lestement le tambour, Comme des essaims d'abeilles, il la faisait bourdonner, Et il accordait son chalumeau. Maintenant tous nos cornemusiers peuvent être muets, Puisque Habbie est mort.
Et aux courses de chevaux maintefois, Devant le noir, le bai, le gris-pommelé, Comme sa cornemuse, quand il jouait, Piaillait et piaulait, Maintenant ces passe-temps sont bien loin, Puisque Habbie est mort.
La pièce se termine par un joli trait, à moitié pittoresque et à moitié mélancolique.
Quand il jouait, les enfants s'attroupaient, Quand il parlait, le vieux, il balbutiait; Les dimanches, son bonnet avait une plume, Bel ornement; Il attachait sa jument dans le cimetière, Où il repose mort.
Hélas! pour lui mon coeur est navré, Car j'ai eu ma part de ses airs de danse, Aux Jeux, aux Courses, aux Fêtes, aux Foires, Sans malice, ni envie. N'espérons plus des airs de cornemuse, Puisque Habbie est mort.[174]
[Footnote 174: Voir sur Robert Semple: Irving, _History of Scotish Poetry_, p. 573-77. Irving donne l'élégie en entier. Elle se trouve également dans le petit recueil de Chambers, _Miscellany of Popular Scottish Poems_.]
Cette pièce a donné lieu à un grand nombre d'imitations, et l'élégie comique est, dès lors, devenue un genre favori des poètes écossais. Ramsay a écrit l'_Élégie de Maggy Johnstoun_, une cabaretière qui vendait une petite bière blanche, claire et grisante, dans une ferme aux abords d'Édimbourg; l'_Élégie de John Cowper_, le greffier du trésorier de la paroisse; l'_Élégie de Lucky Wood_, une autre cabaretière, dont la personne et la maison étaient nettes et honnêtes; l'_Élégie de Patie Birnie_, violoneux, pure transcription du _Cornemusier_. Fergusson a écrit l'_Élégie de David Gregory_, professeur de mathématiques à l'Université de Saint-Andrews; l'_Élégie de John Hogg_, portier de ladite Université; et même l'_Élégie de la Musique Écossaise_, qui est sa meilleure. C'est en continuant dans cette voie que Burns a écrit son _Élégie de Tam Samson_, joyeux compagnon, grand pêcheur, grand chasseur et grand joueur de curling. Il a employé exactement le même cadre. Mais, ici comme ailleurs, il y a mis un tableau brossé avec une autre vigueur de main. L'élégie de Robert Semple, gracieuse et distinguée, est un peu mince; celles de Ramsay, naturelles et gaies, manquent de force; celles de Fergusson sont, à nos yeux, froides et ternes. Celle de Burns les laisse toutes en arrière, par le mouvement, la vie, et l'entassement de pensées, de visions, de motifs poétiques, qui font paraître les autres pièces creuses à côté de la sienne.
Le second titre de Robert Semple à la position qu'il occupe dans la poésie de sa contrée, c'est que, pour traiter un sujet nouveau, il a, selon toute apparence, inventé une strophe nouvelle[175]. Tout au moins, il a employé une strophe qu'on ne retrouve pas au delà de lui. Ce n'est plus la strophe à huit vers de _À la Fête de Peebles_, la strophe régulière, adaptée aux récits et aux descriptions. C'est une strophe plus courte, plus alerte, avec des mouvements et des flexibilités intérieures. Elle se compose de trois vers de quatre pieds qui riment ensemble, d'un vers de deux pieds de rime différente, d'un vers de quatre pieds qui rime avec les trois premiers, et d'un autre de deux pieds qui rime avec son compagnon. En voici le modèle français calqué sur la première strophe de la _Vision_ de Burns.
[Footnote 175: J. Grant Wilson. _The Poets and Poetry of Scotland_, p. 82.--J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of Scotland_, p. 185.]
Le soleil clôt un jour sauvage, Les curlers rentrent au village, Et le lièvre affamé s'engage Dans les vergers, Où la neige marque, au passage, Ses bonds légers[176].
[Footnote 176:
The sun had closed the winter day, The curlers quat their roaring play, And hunger'd maukin ta'en her way To kail-yards green, While faithless snaws ilk step betray Whare she has been.]
On peut la comparer avec l'autre strophe, dont la copie suivante, d'après le début de _la Sainte-Foire_ de Burns, peut donner l'idée.
Un matin d'été calme et pur, Un dimanche, à ma guise, Je sortis pour voir le blé mûr Et respirer la brise. Le soleil semait de rayons Les campagnes muettes; Les lièvres couraient les sillons, L'air chantait d'alouettes, En ce jour-là[177].
[Footnote 177:
Upon a simmer sunday morn, When nature's face is fair, I walked forth to view the corn, And snuff the caller air. The rising sun owre Galston muirs, Wi' glorious light was glintin'; The hares were hirplin' down the furs, The lav'rocks they were chantin' Fu' sweet that day.]
Tandis que l'ancienne strophe, sous le long manteau à plis droits des huit vers uniformes, s'avance tout d'une pièce, sans détails dans la marche, la strophe nouvelle, prise à la taille et retroussée, est plus vive et plus preste. Elle est plus souple, elle saute aisément d'un sentiment à l'autre. Sa fortune a été rapide et grande dans la littérature écossaise. Elle remplit une partie de l'oeuvre d'Allan Ramsay et la majeure partie de celle de Fergusson. Elle convenait particulièrement au génie nerveux, agile et rapide de Burns. Il l'a employée dans une quantité de pièces de sa meilleure époque: l'_Élégie de la Brebis Mailie_, _la Mort et le Docteur Hornbook_, _les Deux Pasteurs_ ou _la Sainte-Querelle_, _la Prière de Saint Willie_, _l'Adresse au Diable_, _la Vision_, l'_Élégie de Tam Samson_, ses pièces _à une Marguerite_ et _à une Souris_, l'_Adresse du Fermier à sa vieille Jument_, et dans une foule d'autres morceaux; toutes ses épîtres importantes sont écrites dans cette strophe. On peut dire qu'elle a servi à un grand tiers de son oeuvre.
Aussi, en ces récentes années, les Écossais ont proclamé ce que leur littérature doit à l'Élégie de Robert Semple, en plaçant au fronton de l'école paroissiale de Kilbarchan le buste du vieux joueur de cornemuse[178]. Un autre service que Robert Semple rendit à la poésie écossaise fut d'avoir son fils Francis Semple, le troisième de cette famille de poètes. Il a laissé quelques-uns des modèles les plus humoristiques du genre de poésies que nous retraçons. Ses _Joyeuses fiançailles_ sont une description de mariage rustique à la manière du _Mariage de Jok et Jynny_, mais avec plus de mouvement et de verve comique. Il retrouva la gaîté robuste qui enlève les strophes de Jacques I.[179]
[Footnote 178: _Miscellany of Popular Scottish Poems_ de Chambers, la notice qui précède le poème.]
[Footnote 179: Sur Francis Semple, voir Irving, _History of Scotish Poetry_, p. 578-81.--_The Blythsome Bridal_ se trouve dans _the Book of Scottish Poems_ de J. Ross,--dans _the Poets and Poetry of Scotland_, J. Grant Wilson le donne également, avec deux autres pièces célèbres du même auteur, _She rose and loot me in_, et _Maggie Lauder_; mais ces dernières sont des chansons.]
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Ce tableau des formes que s'est successivement créées la poésie écossaise et dans lesquelles elle s'est développée, ne serait pas complet si l'on omettait celles dont l'a enrichie William Hamilton de Gilbertfield. C'était un ancien lieutenant de l'armée, retiré à la campagne, où il se distrayait par des essais littéraires. Sa réputation est fondée sur deux choses.
Il a appliqué la strophe de Francis Semple à l'épître familière, pour laquelle elle paraît faite spécialement, se prêtant à l'allure libre d'une causerie. Il adressa, sous cette forme, à Allan Ramsay, une lettre d'admiration, quelque chose comme la lettre de Lamartine à Byron, ou de Musset à Lamartine, sauf qu'ici l'admiration vient d'un homme plus âgé, s'en va pédestrement, en gros bas de laine, et parle patois. Il en résulta, entre les deux poètes, un échange d'épîtres plaisantes et cordiales[180]. La mode s'en est répandue après eux parmi les poètes écossais, et l'épître familière a pris chez eux l'importance d'un genre littéraire. Il s'en trouve dans Fergusson. C'est d'après cette tradition que Burns a écrit sa première _Épître à Lapraik_ qu'il ne connaissait que pour avoir entendu chanter une de ses chansons. C'est ainsi qu'il reçut à son tour une épître de Willie Simpson, poète et maître d'école à Ochiltree, à laquelle il répondit, comme Ramsay avait répondu à Gilbertfield. C'est à cette occasion qu'ont été écrites presque toutes ses épîtres, les plus considérables tout au moins, et celles qui contiennent le plus de renseignements sur sa vie.
[Footnote 180: Les épîtres d'Hamilton de Gilbertfield à Ramsay se trouvent dans les éditions de Ramsay, avec les réponses de celui-ci.--J. Grant Wilson les reproduit dans _the Poets and Poetry of Scotland_.]
Le second titre de Gilbertfield à l'attention est un poème intitulé _Les dernières paroles mourantes du brave Heck, un lévrier fameux dans le comté de Fife_. Un pauvre chien, qu'on va pendre parce qu'il est vieux, se remémore avec tristesse les jours où il était souple et rapide; il se rappelle les poursuites ardentes après les lièvres pendant des journées entières. Il y a, dans son étonnement d'être maintenant condamné et dans sa résignation, quelque chose de navrant, comme les regards doux et soumis que les chiens adressent à leur maître alors même qu'il les assomme.
Sur le Moor du Roi, sur la plaine de Kelly, Où de bons forts lièvres détalent roide, Si habilement je bondissais Avec fond et vitesse; Je gagnais la partie, avant eux tous, Net et clair.
Je courais aussi bien par tous terrains, Oui, même parmi les rocs d'Ardry, J'attrapais les lièvres par les fesses Ou par le cou, Là où rien ne les atteignait que les fusils Ou le brave Heck.
J'étais rusé, fin et finaud, Avec mon vieux malin camarade Pash, Personne n'aurait pu nous payer avec de l'argent, À quelques égards; Ne sont-ils pas damnablement durs Ceux qui pendent le pauvre Heck?
J'étais un chien dur et hardi, Bien que je grisonne, je ne suis pas vieux; Quelqu'un peut-il me dire Ce que j'ai fait de mal? Me jeter des pierres avant que je sois refroidi, Cruelle action![181]
[Footnote 181: On trouvera _The Last Dying Words of Bonny Heck_ dans le recueil de J. Ross, _The Book of Scottish Poems_.]
Ce poème intéresse Burns parce qu'il a manifestement inspiré une de ses premières productions, _La mort et les dernières paroles de la pauvre Mailie, l'unique brebis favorite du poète_. Le sujet est traité d'une manière différente, et il est, dans Burns, autrement dramatique, autrement chargé de vie. Mais le seul rapprochement des deux titres indique assez la filiation.
Bien que _Le brave Heck_ soit un curieux petit poème, et que les épîtres à Ramsay soient, pour la vivacité et l'imprévu des drôleries, égales sinon supérieures aux réponses, Gilbertfield n'est pas un grand homme. Il est inférieur aux Semple de Beltree. Toutefois il n'en doit pas moins être tenu en considération dans la poésie écossaise. Il a servi à allumer la lampe d'Allan Ramsay, comme Allan Ramsay a servi à allumer celle de Burns, selon l'expression de Walter Scott. C'est la lecture de ce poème qui a inspiré à Ramsay le désir et l'ambition d'écrire:
Quand je commençai à apprendre des vers, Et pus réciter vos «Rochers d'Ardry», Où le brave Heck courait vite et farouche, Cela enflamma mon coeur. Alors l'émulation m'aiguillonna Qui depuis n'a jamais cessé.
Puissé-je être moulu d'un maillet, Si je prise peu vos vers; Vous n'êtes jamais rugueux, creux, ni ombrageux, Mais jovial et aisé, Et vous frappez, juste en plein, dans l'esprit De Habby notre modèle[182].
[Footnote 182: _Seven Familiar Epistles which passed between Lieut Hamilton and the Author._ Answer I, Edinburgh, July 10th 1719.]
Habby, on le reconnaît, n'est autre chose que Habby Simpson auquel Allan Ramsay rend ainsi hommage par un éloge de côté. Ces strophes auraient suffi pour conserver le nom de Gilbertfield dans une lumière moyenne. Burns l'a frappé d'un rayon plus rapide et plus brillant, rien qu'en le citant.
Mon bon sens serait dans une hotte, Si j'osais espérer gravir, Avec Allan ou avec Gilbertfield, Le talus de la renommée, Ou avec Fergusson, le pauvre commis, Un nom immortel[183].
[Footnote 183: _Epistle to William Simpson._]
Cela suffit pour que le poète de _Bonny Heck_ garde, parmi les hommes de sa race, une petite immortalité. C'est quelque chose de comparable à celle qui est conférée aux hommes obscurs dont les grands peintres représentent les traits et inscrivent le nom dans le coin d'un tableau.
Il ne faut pas cependant hésiter à dire que, si tous ces essais ne servaient à retracer les origines d'une véritable production, digne de figurer parmi les parures d'une nation, ils auraient été oubliés. Ce seraient des bruits évanouis, comme tant de mots heureux, de causeries humoristiques, de paroles brillantes, en qui a palpité, pendant un instant, toute une âme. Les hommes dont nous venons de parler n'ont pas été des écrivains; ils ont été, suivant une juste expression, les poètes d'un seul poème. C'étaient des amateurs qui ont eu, un jour, la main heureuse. Leurs productions ne suffisent pas à constituer une littérature; ils en sont les premiers frémissements. Ils dénotent que, sous le firmament assombri du puritanisme, dans la tourmente des querelles théologiques et des persécutions religieuses, alors que tout était stérile, orageux et dévasté, la sève vivait encore. Elle n'attendait, pour se montrer, jaillir et écumer en fleurs, qu'un peu de calme et de soleil.
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En effet, aussitôt que la paix reparut, on vit bien que ces signes n'étaient pas trompeurs. Dès le commencement du XVIIIe siècle, il y eut un fort mouvement littéraire et une renaissance de poésie nationale. Pendant le XVIIe siècle, l'énergie de la nation s'était portée toute entière à défendre son indépendance de conscience; la force nerveuse du pays s'était usée dans un immense effort de résistance et dans une indomptable tension de volonté. Les persécutions endurées, les services clandestins, les prédications sur les montagnes désertes, un enthousiasme où toute la ferveur de la nation se consumait comme en une flamme sombre, avaient absorbé toute la vitalité. Il y avait eu des martyrs jusqu'au bord du XVIIIe siècle. Lorsqu'on visite le pittoresque cimetière de Sterling, d'où la vue est si noble, on remarque, parmi d'autres statues de martyrs, un groupe de deux femmes en marbre blanc. Elles avaient refusé d'abjurer le convenant; l'aînée avait dix-huit ans. On les lia à deux poteaux sur les sables où se précipite le flux rapide de la Solway. On avait placé la plus âgée plus avant, afin que la vue de son agonie terrifiât la plus jeune. Mais l'héroïque fille continua à prier et à chanter des psaumes, jusqu'au moment où les vagues étouffèrent sa voix. Cela se passait en 1685. À la chute de Jacques II, une grande multitude alla ensevelir, avec recueillement, les têtes et les mains des martyrs qui étaient exposées sur les portes d'Édimbourg. Quand un peuple vit dans ces angoisses et ces colères, il n'y a point de place en son âme pour des rêves de littérature. La Révolution de 1688 amena la fin de ces temps douloureux. Peu à peu les esprits se détendirent, dépouillèrent leur obstination farouche, entr'ouvrirent leur dure austérité, laissèrent s'approcher, pénétrer même des idées ailées et gaies, avant-courrières de l'art, et premières abeilles qui entrent bourdonner un instant dans les chambres froides encore de l'hiver.
Un peu plus tard, l'acte d'Union mêla à ce sentiment de sécurité un élan de patriotisme plutôt rétrospectif qu'actif, et où il entrait plus de regret que de révolte. On sentait bien que l'union des deux royaumes était un événement inévitable et utile. Cependant on perdait avec peine l'indépendance nationale. Les discussions et les discours reportèrent l'attention vers le passé du pays, vers ses titres glorieux de bravoure et de poésie. C'est alors que commença cette étude de l'histoire nationale, cette récolte des souvenirs qui se sont continués à travers tout le XVIIIe siècle, et dont on peut dire que Walter Scott a été le dernier et le plus illustre ouvrier. Ses romans ont été la synthèse embellie de ces travaux successifs. Au sortir de la pesante littérature théologique, les premières productions du temps sont des ouvrages d'archéologie ou d'histoire locale: _Les Exploits guerriers de la Nation Écossaise_, de Patrick Abercombry; les _Vies et les Caractères des plus Éminents Écrivains de la Nation Écossaise_, du Dr George Mackenzie: le premier en deux volumes in-folio, le second en trois du même format; les dimensions théologiques persistaient encore. En même temps, on commença à recueillir les chansons et les ballades populaires. Le premier des nombreux recueils qui allaient se succéder fut publié par Watson, en 1706[184]. Le mouvement était lancé.
[Footnote 184: _Choice Collection of comic and serious Scots Poems, both ancient and modern, by several hands_, Edinburgh 1706-09-11.]
En sorte que, vers le commencement du XVIIIe siècle, il était devenu possible que l'Écosse eût une littérature, et qu'il y avait des motifs pour que cette littérature, sur le terrain de la poésie tout au moins, fût une littérature nationale.
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Ce fut Allan Ramsay qui eut la gloire de l'inaugurer, en grande partie par ses propres oeuvres, et aussi en récoltant les gerbes éparses et en les rentrant dans la grange. Sa vie, bien que dépourvue de dramatique, ne laisse pas que d'être bien intéressante[185]. Comme presque tous les poètes écossais, il s'est formé lui-même. Il était né en 1686, dans un petit village du comté de Lanark, au fond d'un district montagneux, plein d'eaux courantes. C'est là, sans doute, qu'il apprit à aimer la campagne et que le côté pastoral de son talent prit son germe[186]. De bonne heure, il perdit son père. Peu après, sa mère se remaria; à l'âge de quinze ans, il la perdit et se trouva tout à fait orphelin. Son beau-père l'emmena à Édimbourg, afin qu'il y apprît le métier, alors florissant, de perruquier. Le pauvre apprenti, désormais seul au monde, dut se tirer de la vie du mieux qu'il le put. Il n'avait personne pour l'aider, mais il était déterminé à faire son chemin, et doucement, lentement mais sûrement, il ne cessa de s'élever. Par la persévérance dans l'effort, la prudence et le sens pratique, sa vie fait un contraste avec celle de Burns. Il apprit tranquillement son métier. Son humeur joviale, son esprit, lui donnèrent l'entrée de ces clubs qui étaient alors une des formes de la vie intellectuelle d'Edimburgh. C'est là qu'il composa ses premières pièces: c'était sa contribution aux plaisirs de la soirée. Peu à peu sa réputation se répandit. Il commença à publier des poèmes de circonstances, sur des feuilles volantes. Les braves gens d'Édimbourg envoyaient leurs enfants avec un penny acheter «le dernier morceau de Ramsay[187]». Son ambition et ses efforts grandirent. En 1716, il publia sa continuation du poème de _À Christ's kirk sur le pré_. Vers la même époque, continuant, sans jamais reculer d'un pas, sa marche ascendante dans la vie, il abandonna son état de perruquier et s'établit libraire, dans une petite boutique, qui avait pour enseigne une grossière statue de Mercure[188]. Tout en menant son nouveau métier, il continua à écrire des poésies de toute espèce: chansons, épîtres, élégies, pastorales, et il publia ses recueils de vieilles poésies. En 1725, il donna son chef-d'oeuvre, la pastorale du _Noble Berger_[189]. Ses affaires prospérant, il alla s'établir dans une autre boutique dont il décora la façade des bustes de Ben Jonson et de Drummond de Hawthornden. Il y ouvrait--car il était homme d'initiative--la première librairie circulante établie en Écosse. Il s'est représenté, lui-même, comme:
Un petit homme qui aime ses aises, Et n'a jamais pu souffrir longtemps les passions Qui se proposaient de lui jouer de mauvais tours[190].
[Footnote 185: Voir l'article sur Ramsay dans _the Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_, et surtout la vie qui se trouve en tête de l'édition de ses oeuvres de 1800 et qui est de Chalmers, l'auteur de _Caledonia_. Cette biographie est, selon l'expression de J. Ross, «la base de toutes celles qui l'ont suivie».]
[Footnote 186: Voir, dans l'édition de Ramsay d'Alex. Gardner, _Remarks on the Genius and Writings of Allan Ramsay_, p. XLIII.--Hill Burton. _History of Scotland_, tom VIII, p. 546.]