Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 8
Cependant le duc d'Albany, qui avait été nommé régent à la mort de Robert III, était mort lui-même. L'Écosse était sans gouvernement. Henri V consentit à relâcher son prisonnier. Avant son départ, Jacques épousa la jeune fille dont la vision avait consolé son exil. Il rentra dans son royaume en 1423, et fut couronné solennellement dans l'église de l'Abbaye de Scone[155]. Ce jeune homme, qui avait commencé la vie en artiste, se trouva être un grand roi; ce rêveur avait une énergie rapide et inflexible. Il trouva le pays dans le chaos, les nobles indépendants, le peuple en désarroi, le brigandage et l'anarchie partout. «Si Dieu me prête vie, dit-il en entrant sur son sol, il n'y aura pas un endroit dans mon royaume, où la clef ne gardera pas le château, et la touffe de genêt la vache, quand je devrais mener la vie d'un chien pour l'accomplir[156]». La répression fut terrible: la famille d'Albany fut détruite; il défendit aux nobles de voyager avec une suite trop nombreuse; confisqua les biens de ceux qui résistaient. Un jour il fit pendre trois cents brigands; tout chef rebelle était exécuté sur le champ. Son activité était infatigable; sa vigilance s'étendait à tout. Il promulgua des lois sur les pêcheries, sur les impôts, contre la simonie, sur les mendiants, des lois somptuaires. Il encouragea le commerce. On a de lui une loi qui ordonnait aux propriétaires d'arbres de détruire les nids de corbeaux, à cause des dégâts que ces oiseaux causent aux blés. Tout arbre, sur lequel un nid de corbeaux était encore trouvé le deux du mois de mai, était abattu et confisqué[157]. Pendant quinze ans, il travailla sans relâche à rendre à son peuple l'ordre et la paix. Il avait peut-être mené trop rudement les choses, avec des idées trop anglaises, sans tenir assez compte de l'état du pays. Les nobles résolurent de se délivrer de cette main de fer qui les écrasait. Une conspiration s'ourdit. Elle éclata dans une scène qui est une des plus épouvantables que contiennent les annales d'Écosse, riches pourtant en tragédies de ce genre. Pendant que le roi était à Perth, les conjurés pénétrèrent la nuit dans le château. Les verrous de la chambre royale avaient été enlevés par une main traîtresse. Quand on entendit les pas des meurtriers, le roi était seul, sans armes, avec la reine et les dames de la suite. Une d'elles, Catherine Douglas, essaya héroïquement d'arrêter les assassins, en mettant son bras en guise de barre à travers la porte. Le bras fut brisé; la chambre envahie par une bande de furibonds. Jacques I découvert dans une cachette sous le plancher fut massacré[158].
[Footnote 155: Hill Burton. _History of Scotland_, tom II, p. 397.]
[Footnote 156: Tytler. _History of Scotland_, tom II, p. 51.]
[Footnote 157: Voir, sur les réformes de Jacques I, le chapitre abondant de Tytler, _History of Scotland_, tom II, chap. II, p. 52-56.]
[Footnote 158: Voir le récit de cette scène dans Tytler, _History of Scotland_, tom II, chap. II, p. 90-93.--Hill Burton. _History of Scotland_, tom II, p. 408-09.]
C'est de cette vie royale, éclose dans une idylle et close par une tragédie, dépensée aux hautes besognes de la guerre et des lois, que sont sortis, semble-t-il, les deux premiers poèmes populaires, et l'exemple de l'observation grotesque appliquée à la vie vulgaire. On explique cette anomalie en se rappelant que Jacques aimait à se mêler au peuple, afin de se rendre compte de ses besoins[159]. Ces deux poèmes, dont l'un s'appelle _À la Fête de Peebles_, et l'autre _À Christ's Kirk sur le pré_, sont à peu près identiques de sujet. Ce sont des descriptions de journées de fête rustique, avec leurs joyeusetés, leurs lourdes farces, et leurs querelles. Dans les deux, on voit les gens se réunir, le matin, suivre les routes pour aller au lieu désigné; le milieu de la journée est longuement décrit; le départ occupe les dernières strophes. Il y a seulement entre les deux poèmes une différence de tonalité: le premier est de couleurs plus claires et plus gaies, le second d'une teinte un peu plus sombre et d'une touche plus rude.
[Footnote 159: L'attribution de ces deux pièces à Jacques I a soulevé quelque discussion. L'opinion la plus générale est en sa faveur. Voir à ce sujet Irving, _History of Scotish Poetry_, p. 143 et suiv.--Dans un petit volume publié par Chambers, _Miscellany of Popular Scottish Poems_, se trouve la note suivante, sur le poème _Peebles to the Play_: «En ce qui concerne la présomption que le roi Jacques était l'auteur de ce poème, il n'est pas inutile de remarquer que, en 1444, quelques années après sa mort, une fondation fut faite qui avait pour objet (entre autres choses) de prier pour l'âme du monarque défunt, dans l'église paroissiale de Peebles.»]
La pièce _À la Fête de Peebles_ s'ouvre gaîment par l'agitation matinale, dans tous les petits villages, des gens qui se préparent à venir à la fête.
Le premier mai, quand tout le monde s'apprête Pour la fête de Peebles, Pour aller entendre les chants et la musique, Doux confort, à dire vrai, Par rivière et forêt ils arrivèrent. Ils s'étaient faits très beaux, Dieu sait qu'ils n'y auraient pas manqué, Car c'était leur jour de fête, Disaient-ils, À la fête de Peebles.
Toutes les filles de l'ouest Étaient debout avant le chant du coq; L'émoi empêchait de dormir Et les préparatifs et la joie; L'une dit: «Mes mouchoirs ne sont pas pliés» Et Meg, toute en colère, répondit: «Il vaut mieux prendre une capeline». «Par l'âme de Dieu, c'est vrai», Dit l'autre, À la fête de Peebles[160].
[Footnote 160: _Peebles to the Play._]
De tous les villages des environs, de Hope, de Kailzie, et de Cardronow, ils arrivent par bandes, en chantant des refrains de vieilles chansons, conduits par des cornemusiers. Il y a, sur la route, des rencontres où les gars plaisantent les filles, avec des plaisanteries de paysans. Un groupe arrive à la ville et s'en va à la taverne. La scène est vivante et jolie.
Ils s'en vont à la maison de taverne, D'un pas gai et dispos. L'un parla en mots très dégagés: «En voilà assez de malechance, Relevez les feuillets de la table, (et il aida à le faire), Nous sommes tous à attendre; Veillez à ce que le linge soit blanc, Car nous allons dîner, puis danser, Là-dehors, À la fête de Peebles».
À mesure que l'hôtesse apportait un plat, L'un d'entre eux faisait une marque sur le mur. L'un disait de payer, un autre disait: «Non, Attendez que nous fassions le compte». Et l'hôtesse disait: «N'ayez crainte, Vous ne paierez que ce que vous devez». Un jeune gars se dressa sur ses pieds, Et commença à rire, En raillerie, À la fête de Peebles.
Il prit un plat de bois dans sa main, Et il se mit à compter: «C'est deux pence et demi par tête, C'est ce que nous payons toujours». Un autre se dressa sur ses pieds Et dit: «Tu es trop bête, Pour prendre cet office-là en main; Par Dieu, tu mérites bien une torgniole De moi À la fête de Peebles.[160]»
«Une torgniole, s'écrie l'autre, tu ne l'oserais pas». Et là-dessus ils font mine de se quereller, de se battre, ils se bousculent, et en profitent pour déguerpir sans rien payer. On dirait une des _Repeues Franches_ de Villon, et racontée d'un style qui n'est pas loin du sien. Après quelques autres péripéties les choses se calment, et l'on est à la danse.
Alors, Will Swain arriva tout suant, C'était un gros homme, un meunier; «Si je peux danser, vous allez voir, allons vite, Donnez-moi un air de cornemuse; Je vais commencer la danse du Montreur d'ours, Je suis sûr qu'elle va marcher.» Lourdement il se démène çà et là. Seigneur! comme ils accoururent pour le voir, Cette fois-là, À la fête de Peebles.
Ils s'assemblèrent tous de la ville, Et s'approchèrent tous de lui; L'un demanda qu'on fît place aux danseurs, Car Will Swain fait des merveilles. Toutes les filles crièrent: «Ah! ah!» Et, Seigneur! Will Young se mit à rire. «Allons, commères, allons-nous en, Nous avons dansé assez Pour une fois À la fête de Peebles[161]».
[Footnote 161: _Peebles to the Play._]
On se prépare à s'en retourner. Personne n'a l'air de songer au pauvre souffleur de cornemuse, qui s'est fatigué toute la journée et réclame son dû.
Le cornemusier dit: «Je commence À être fatigué de jouer pour vous; Et on ne m'a encore rien donné Pour tous les airs que j'ai joués; Trois sous pour un demi jour, Cela ne vous ruinera pas; Mais si vous ne me donnez rien du tout, Que le grand Diable vous accompagne,» Dit-il, À la fête de Peebles[161].
L'heure du départ arrive. Les gars et les filles se disent adieu, tout tristes de se quitter et se promettent de se revoir. Chacun s'en va de son côté.
Le sujet de _À Christ's Kirk sur le pré_ est également la peinture d'une fête rustique, mais dans un autre ton. Sauf le début où se trouve une riante arrivée de jeunes filles qui viennent danser dans leurs robes neuves, la pièce tout entière est le récit d'une bataille entre paysans. Il n'y a pas de tableau plus exact d'une de ces bagarres qui éclatent souvent à la fin des fêtes villageoises. Cela commence par une querelle à la danse: on se bouscule, on se bourre, on se brutalise, on se menace, on saisit les arcs, quelques flèches volent, et voilà la bagarre lancée. Elle se répand et tourbillonne. Il y a là une suite de strophes pleines de tumulte, de coups, de clameurs, d'un entrain superbe. En un clin d'oeil, toute une populace se rue dans la querelle. Ils arrivent de tous côtés, à folles enjambées, accourent se faire casser la tête; ils ont des bâtons, des fourches et des fléaux; ils frappent à tort et à travers, les gourdins s'abattent sur les échines, les coups tintent sur les crânes, les barbes sont pleines de sang, les corps jonchent le sol; deux bergers se battent à coups de tête et se cossent comme des béliers; d'autres vont chercher le brancard d'une charrette et poussent dans le tas, frappant aux figures et défonçant les dents; les femmes sortent, accourent, piaillent, glapissent, se précipitent dans les bousculades; les enfants les y suivent; toute cette cohue se cogne, s'étreint, s'arrache, se buche, trébuche, roule, grouille, s'entasse, s'écrase, dans une trépignée générale. Le tocsin sonne si fort que le clocher en balance. Et tout d'un coup, sans qu'on sache ni comment, ni pourquoi, la fureur tombe, la bataille s'arrête, les gens éreintés se calment, se regardent, ahuris et penauds de s'être entre-tués. C'est une peinture vigoureuse et pourtant comique d'une de ces folies de coups qui s'emparent des foules, à la fin des foires et des marchés. Pendant quelques instants, une frénésie de combat affole cette tourbe; c'est la décharge de nerfs grossiers surexcités par une journée de fête[162].
[Footnote 162: Il est probable que la première de ces deux pièces, qui ne fut publiée qu'en 1785, était inconnue à Burns, mais la seconde était couramment populaire. Allan Ramsay l'avait imitée, le Rev John Skinner, l'ami de Burns, en écrivit une traduction en vers latins. Il y avait longtemps d'ailleurs que Pope avait dit:
One likes no language but the Fairy Queen, A Scot will fight for Christ's Kirk on the Green.]
Ce sont deux jolis morceaux, pleins déjà de toutes les qualités qui marquent cette branche de la poésie écossaise. Ils sont lestes, solides, nerveux, solidement appuyés sur la vie, avec le sens d'un grotesque de proportions moyennes qui tient le milieu entre l'observation et la caricature[163]. Ce sont deux tableaux flamands. Non pas des Téniers, ils n'en ont ni la touche lumineuse et légère, ni les couleurs claires, gaies, se jouant dans une harmonie argentée. Ils sont plus frustes, d'un pinceau moins souple, mais plus vigoureux. On les comparerait volontiers aux tableaux du vieux Pierre Breughel. Il recherchait lui aussi les foires et les kermesses, les scènes de gaîté naïve, semées d'ivrognes trébuchants, et de couples qui dansent. Il les a représentés, du premier coup, avec une bonne humeur primesautière, un entrain et une solidité d'observation, que nul de ses successeurs n'a dépassés. On le surnomma pour cette raison Breughel le Drôle, Breughel le Jovial, et le Breughel des Paysans. Il est le Maître de tout le réalisme flamand. L'auteur de _À la fête de Peebles_ et de _À Christ's Kirk sur le pré_ a droit à la même place dans l'histoire de la poésie écossaise. Allan Ramsay aura un coloris plus léger et plus vif, mais il a moins de force et d'observation. Fergusson aura plus de précision et une notation plus minutieuse des détails, avec moins de mouvement et de gaîté. Burns seul lui sera supérieur.
[Footnote 163: Voir Veitch. _History and Poetry of the Scottish Borders_, p. 313.]
Outre leurs qualités, ces deux pièces sont intéressantes parce qu'elles ont servi de modèle à beaucoup de ces petits poèmes écossais. Leur cadre a été conservé: l'arrivée le matin sur les routes, les descriptions de la journée, puis le retour des couples le soir, avec quelques plaisanteries appropriées. C'est le plan de la _Foire de la Toussaint_ et des _Courses de Leith_ de Fergusson; c'est exactement celui de la _Foire-Sainte_ de Burns. On a souvent dit que ce poème était imité des _Courses de Leith_. C'est plus haut qu'il convient de remonter, car la pièce de Fergusson est elle-même calquée sur les deux vieux poèmes.
Ils ont de plus fourni la strophe dans laquelle, avec de légers changements, toute cette suite de tableaux est écrite. C'est une strophe de dix vers: les huit premiers sont des vers de quatre pieds et de trois pieds, alternés; les vers de quatre pieds riment entre eux, et ceux de trois entre eux aussi; le neuvième vers ne compte qu'un pied, il ne rime pas, il sert à détacher le refrain de la strophe et à le faire claquer à part. Ce refrain a trois pieds dans _À la Fête de Peebles_, et quatre dans _À Christ's Kirk sur le pré_; il ne rime pas, mais il est le même à travers tout le morceau. Voici à peu près l'effet de cette strophe, d'après une de celles de _À Christ's Kirk sur le pré_; c'est une imitation qui n'a aucune prétention à l'exactitude.
Le grand Hugh saisit son bâton, Et va dans la bagarre; Il tape dans le peloton, Criant qu'on se sépare; Fol qui se mêle en hanneton À pareil tintamarre; Quand il eut reçu son horion, Alors il cria: «Gare! Je meurs!» À Christ's Kirk sur l'herbe du pré[164].
[Footnote 164:
Heich Hucheon, with ane hissel ryse, To red can through them rummill; He muddlet them down, like any mice, He was no batie-bummil: Through he was wight, he was not wise, With such jangleris to jummil; For frae his thumb they dang a slice, While he cried barla-fummill, I'm slain, At Christ's Kirk on the green, that day.
(_Christ's Kirk on the Green_, Stanza XVI.)]
Allan Ramsay, dans la continuation qu'il donna de ce poème, employa la même strophe avec un léger changement. Il fit disparaître le dixième vers et transporta le refrain au neuvième, qu'il allongea d'un pied. Mais il conserva les deux rimes pour les huit premiers. Voici un exemple de cette strophe ainsi modifiée:
À l'est du ciel, l'aube clignote, Et les coqs de chanter; Le fermier ouvre l'oeil et rote, Commence à s'étirer; La fermière se lève et trotte, Et commence à crier; Les gars sautent sur leur culotte, Et les chiens d'aboyer, Ce matin-là[165].
[Footnote 165:
Now frae th' east nook o' Fife the dawn Speel'd westlines up the lift, Carles wha heard the cock had crawn Begoud to rax and rift; An' greedy wives wi' girning thrawn, Cry'd lasses up to thrift; Dogs barked, an' the lads frae hand Bang'd to their breeks like drift, Be break o' day.
(A. Ramsay. _Christ's Kirk on the Green_, Cant. III, Stanza I).]
La strophe de Fergusson diffère encore un peu plus de la strophe initiale. Elle n'a elle aussi que neuf vers. Les huit premiers sont également de quatre et de trois pieds alternés. Les vers de quatre pieds riment entre eux, et ceux de trois entre eux également, mais, au lieu des deux rimes uniques qui maintiennent toute la strophe, il y en a quatre, en sorte que la strophe est en réalité coupée en deux. Le petit vers d'un pied est supprimé, et le refrain le remplace, raccourci, car il n'a généralement que deux pieds.
Le rustaud John, en bonnet bleu, En habits du dimanche, Court après Meg ainsi qu'au feu, Et baise sa peau blanche; Elle, narquoise, dit «Vilain! Garde pour toi ta bouche.» Il comprend, quelques sols en main La rendent moins farouche, Pour ce jour-là[166].
[Footnote 166:
Here country John, in bonnet blue, An' eke his Sunday's claes on, Rins after Meg wi' rokelay new, An' sappy kisses lays on; She'll tauntin' say, «Ye silly coof! Be o' your gab mair sparin». He'll take the hint, and creish her loof Wi' what will buy her fairin', To chow that day.
R. Fergusson. _Hallowfair_, Stanza II.]
C'est de cette strophe-ci que Burns fit usage. On en trouvera plus loin un exemple tiré de lui. Celle de James I nous semble supérieure; elle est plus savante, plus difficile, mieux ramassée, et elle lance le refrain avec plus de nerf, après le petit arrêt. Mais c'est en somme la même forme et la même allure, courte et rapide. Enfin les deux vieux poèmes ont transmis à ceux qui les ont suivis quelque chose de plus subtil et de plus précieux, leur esprit d'observation exacte, leur gaîté, leur ironie, leur franchise de touche, leur besoin de mouvement et d'action, leur goût de terroir. Ces deux pièces sont donc importantes. Elles sont le point de départ et le modèle de toute une série de poèmes populaires qui aboutissent aux chefs-d'oeuvre de Burns, et dont la filiation se suit très bien.
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En dépit de l'autorité de M. Veitch, il ne nous semble pas que cette filiation s'établisse d'aucune façon à travers les deux poèmes intitulés: _Les Trois contes des Trois prêtres de Peebles_, et _Les Frères de Berwick_[167]. Ceux-ci ne ressemblent aux pièces que nous avons vues, ni par le choix du sujet rustique et purement écossais, ni par le vers court-vêtu et leste, ni par l'élan lyrique de la strophe, ni par la promptitude et l'allure du récit. Ce sont des histoires étendues et diffuses, se traînant péniblement en vers de dix pieds, sans strophes, de longs fabliaux à la façon du Moyen-Âge, avec digressions morales, satires contre le clergé et allégories[168]. Le premier raconte un mauvais tour joué par un clerc à un prêtre. Le second se compose de trois histoires morales que trois prêtres de Peebles se racontent, pour se faire mutuellement plaisir. Dans la première de ces histoires, un roi, dans son Parlement assemblé, propose aux trois états trois questions: Pourquoi la famille d'un riche bourgeois ne prospère jamais jusqu'à la troisième génération? Pourquoi les nobles actuels sont-ils tellement dégénérés de leurs ancêtres? Pourquoi le clergé n'est-il plus doué du pouvoir de faire des miracles? On voit toute la distance qu'il y a de ces lentes productions «à tendance morale[169]» aux joyeux petits poèmes écossais.
[Footnote 167: Veitch. _History and Poetry of the Scottish Borders_, chap. X, p. 312 et suivantes.]
[Footnote 168: Les deux poèmes se trouvent dans _The Book of Scottish Poems_ de J. Ross.]
[Footnote 169: Irving. _History of Scotish Poetry_, p. 303 et suiv.]
C'est par ailleurs qu'il faut aller pour suivre ce filon de poésie nationale. On sent qu'il se prolonge sous le sol. Çà et là des affleurements le trahissent. Si nous avions à indiquer les traces qui en marquent la continuité et la direction, nous choisirions la pièce de Dunbar _Aux marchands d'Édimbourg_ qui fait penser aux pièces citadines de Fergusson; nous prendrions surtout les deux pièces anonymes intitulées _Le Mariage de Jok et Jynny_, et _La Femme d'Auchtermuchty_[170]. Dans la première, la mère de Jynny énumère à Jok ce que sa fille lui apportera en mariage, et Jok déroule devant la mère de Jynny ce qu'il apporte de son côté. C'est un long inventaire burlesque des deux apports qui, mis ensemble, ne montent pas à beaucoup plus que rien. La drôlerie gît dans la longueur de l'interminable énumération, coupée par le refrain où les noms de Jynny et Jok reviennent accouplés, et claquent l'un contre l'autre comme en de rudes baisers rustiques. _La femme d'Auchtermuchty_ raconte la querelle d'un laboureur avec sa femme.
[Footnote 170: On trouvera ces deux pièces dans le recueil de J. Ross _The Book of Scottish Poems_. Dans le petit recueil de Chambers, _Popular Scottish Poems_, on trouve aussi _La Femme d'Auchtermuchty_.]
À Auchtermuchty, vivait un homme, Un mari, à ce qu'on m'a dit, Qui savait bien boire à un pot, Et n'aimait ni la faim ni le froid.
Il arriva qu'une fois, un jour, Il conduisit la charrue dans la plaine, Si cela est vrai, à ce qu'on m'a dit, Le jour était mauvais par vent et pluie[171].
[Footnote 171: _The Wife of Auchtermuchty_, Stanza I.]
Quand il rentre chez lui le soir, mouillé et glacé, il trouve sa femme assise au coin du feu. Rien n'est prêt pour lui ni ses bêtes; pas d'avoine pour son cheval, pas de foin ni de paille pour son boeuf. Il entre en colère et dit que les choses iraient bien mieux si elles étaient réglées par lui. La commère le prend au mot.
Dit-il: «où est le grain de mes chevaux? Mon boeuf n'a ni foin, ni paille, Femme, tu iras à la charrue, demain, Je serai ménagère, si cela se peut».
«Époux, dit-elle, je veux bien Prendre mon jour de charrue, Pourvu que tu veilles aux veaux et vaches, Et à toute la maison, dedans et dehors.»
La pièce est le récit de toutes les maladresses qu'il commet. Il trébuche à chaque pas dans quelque mésaventure. Il lâche les oisons qui s'en vont à sept, un milan s'abat qui en mange cinq. Aux cris des oisons, il accourt; pendant ce temps les veaux s'échappent. Il se met à la baratte et bat le beurre jusqu'à en suer; quand il s'est démené une heure, du diable s'il y a une miette de beurre; il a si bien échauffé le lait que celui-ci ne veut plus se cailler. Il met le pot sur le feu, puis il prend deux brocs pour aller chercher l'eau, quand il revient le pot est brûlé. Il court aux enfants; ils sont barbouillés jusqu'aux yeux; il veut aller laver ses draps, le ruisseau les emporte. Si bien que, le soir, il demande pardon à sa femme, confus, humilié, découragé, rompu.
Dit-il: «j'abandonne mon office Pour le reste de mes jours, Car je mettrais la maison à la côte, Si j'étais vingt jours ménagère...»
Dit-elle: «tu peux bien garder la place, Car bien sûr je ne la reprendrai pas»; Dit-il: «le démon saisisse ta face menteuse, Tu seras bien contente de la ravoir.»
Alors elle empoigna un gros bâton, Et le brave homme fit un pas vers la porte, Dit-il: «Femme je me tairai, Car si on se bat j'aurai mon affaire.»
Dit-il: «Quand j'abandonnai ma charrue, Je m'abandonnai moi-même. Je vais retourner à ma charrue, Car cette maison et moi nous ne nous entendrons jamais.[172]»
[Footnote 172: _The Wife of Auchtermuchty_, la fin.]
La donnée de cette pièce est un peu enfantine sans doute; il est difficile en outre de ne pas y discerner je ne sais quel arrière-goût d'origine étrangère. On dirait plutôt le sujet goguenard d'un fabliau français. Mais les détails sont écossais jusqu'au moindre. Bien que les strophes n'aient pas de refrain, elles conservent cependant l'allure légère et lyrique de ces petits poèmes.
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