Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

Chapter 5

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Dans les profondeurs de ces ramées, il y a d'étonnantes évocations de la vie libre que les outlaws menaient dans les grands bois. Quel tableau en quelques strophes que celui-ci, d'une forêt tout animée par les bonds des fauves, et sonore de la détente des arcs.

La forêt d'Ettrick est une belle forêt, Il y pousse maint arbre de haute taille; Il y a cerf et biche et daine et chevreuil, Et de toutes bêtes sauvages grande plenté.

James Boyd prit congé du noble roi, Vers la belle forêt d'Ettrick il arriva; Quand il descendit la pente de Birkendale, Il vit la belle forêt de ses yeux.

Il vit chevreuil et daine et cerf et biche, Et de toutes bêtes sauvages grande plenté; Il entendit les arcs qui hardiment résonnaient Et les flèches qui bruissaient auprès de lui[77].

[Footnote 77: _Song of the Outlaw Murray._]

Toute cette littérature de ballades est donc, pour le fonds et la forme, en dehors et au-dessus des conditions ordinaires de la vie. On y trouve plutôt la légende et le rêve que l'observation et la réalité. Non-seulement elle parle d'aventures et d'usages que nous ne connaissons plus, mais il est peu probable qu'elle ait été elle-même exactement contemporaine des faits qu'elle célèbre. Elles ont été composées sur des événements qui semblaient extraordinaires, même en ces temps violents, et alors vraisemblablement qu'ils avaient déjà quelque chose de légendaire et de lointain. C'est une littérature héroïque et fabuleuse, qui sort des proportions communes. Elle a été créée, pendant des siècles grossiers où le livre n'existait pas, pour satisfaire le besoin de romanesque qui vit dans les coeurs humains les plus frustes.

* * * * *

C'est là un point important et qu'il était utile de bien dégager, car on ne comprendrait pas autrement pourquoi Burns a si peu goûté cette partie importante de la littérature de sa patrie. Il avait l'âme passionnée, et non romanesque. Il fallait, en tout ce qu'il faisait, qu'il se sentît, entre les mains, de la réalité, quelque chose de présent et d'immédiat. Son éducation littéraire s'était formée à regarder la vie et les gens qui l'entouraient. Son génie était fait d'observation, bien plus que d'imagination. Il avait l'esprit net et pratique, il ne l'avait jamais exercé à se transporter dans d'autres temps. Il ne savait pas vivre parmi d'autres hommes que des hommes réels et vivants.

Aussi son admiration pour les ballades ne tient-elle pas beaucoup de place. Il dit bien: «Il y a une noble sublimité, une tendresse qui fond le coeur, dans quelques-unes de nos anciennes ballades, qui dénotent qu'elles sont l'oeuvre d'une maîtresse main[78]». Mais c'est à peu près la seule marque d'enthousiasme que les ballades aient obtenue de lui, et elle date de sa jeunesse. Tandis qu'il savait presque toutes les chansons écossaises, et qu'il était infatigable à recueillir les chansons nouvelles qu'il rencontrait, il semble ne faire aucun cas des ballades et les laisse échapper. Il écrivait à William Tytler de Woodhouselee, grand amateur de vieilles poésies, en lui en envoyant quelques-unes, une lettre qui est très significative à cet égard:

[Footnote 78: _Common place Book_, Sept. 1785.]

«Je vous envoie ci-inclus un échantillon des vieux morceaux qu'on peut encore trouver parmi nos paysans de l'Ouest. Je possédais jadis bon nombre de fragments pareils, et quelques-uns plus complets, mais, comme je n'avais pas la moindre idée que quelqu'un pût se soucier d'eux, je les ai oubliés. Je considère fermement comme un sacrilège de rien ajouter qui soit de moi pour rétablir les épaves disloquées de ces vénérables vieilles compositions; mais elles ont maintes versions différentes. Si vous n'avez pas déjà vu celles-ci, je sais qu'elles flatteront vos sentiments calédoniens qui sont dans le bon vieux style[79].»

[Footnote 79: _To William Tytler of Woodhouselee_, Aug. 1787.]

Il y a, dans ces derniers mots, l'indulgence qu'on a pour une manie inoffensive. Plus tard, dans sa correspondance avec Thomson, il le dissuade d'admettre dans son recueil une des plus célèbres ballades, celle même qui avait fourni le sujet de la tragédie de _Douglas_:

«Je suis inflexiblement pour exclure _Gil Morice_ en entier. Il est d'une maudite longueur qui fera faire une grande dépense d'impression; l'air lui-même ne se chante jamais; une ou deux bonnes vieilles chansons en tiendront bien la place[80].»

[Footnote 80: _To G. Thomson_, Sept. 1793.]

Pour faire contraste, il n'y a qu'à rapprocher la façon dont Gray parlait de cette même ballade, et comparer son enthousiasme à la froideur de Burns. «Je me suis procuré la vieille ballade écossaise sur laquelle _Douglas_ est fondé; elle est divine et aussi longue que d'ici (Cambridge) à Aston, ne l'avez-vous jamais vue? Les meilleures règles d'Aristote y sont observées, d'une manière qui prouve que l'auteur n'avait jamais lu Aristote. Vous pouvez en lire les deux tiers sans deviner de quoi il s'agit, et cependant, quand vous arrivez à la fin, il est impossible de ne pas comprendre l'histoire tout entière.[81]»On sent toute la différence.

[Footnote 81: Cité dans _the Ballad Minstrelsy of Scotland_, publiée par M. Ogle, dans l'Introduction historique qui précède la ballade.]

Dans ces dispositions, il n'est pas étonnant que Burns ait peu imité les ballades et que leur influence soit très faiblement marquée dans son oeuvre. À peine çà et là une imitation, comme _Lady Mary Ann_ ou _Lord Gregory_. On n'en compterait pas plus d'une demi-douzaine, pas même autant peut-être. La façon dont elles sont faites est encore plus instructive que leur rareté. Toute la partie narrative, toute la partie pittoresque ou merveilleuse, en un mot, tout ce qui est d'un autre temps, est supprimé. Il n'y a de conservé que la partie de sentiment, laquelle est de toutes les époques. _Lord Gregory_ est emprunté à une très dramatique et très belle ballade intitulée: _La jolie fille de Lochryan._ Il suffit de comparer les deux morceaux pour voir ce que Burns a conservé du modèle.

La ballade, telle qu'on la trouve dans le recueil de Herd, publié en 1769, et par conséquent bien connu de Burns, s'ouvre par les plaintes d'une jeune fille abandonnée par Lord Gregory. Elle veut aller à sa recherche, et elle se fait construire un navire, dont la peinture a la somptuosité de couleur habituelle.

Alors, elle a fait construire un beau navire. Il est tout couvert de perle, Et à chaque amure Pendait une sonnette d'argent.

La pauvre abandonnée part sur la mer pour chercher Lord Gregory, en quelque lieu qu'il se trouve. Quelque chose de l'inattendu des anciennes navigations apparaît. Elle rencontre un rude rôdeur de mers qui lui demande:

«Ô, es-tu la Reine elle-même, Ou une de ses trois Maries, Ou bien es-tu la fille de Lochryan, Cherchant son cher Gregory»?

«Ô, je ne suis pas la Reine elle-même, Ou une de ses trois Maries, Mais je suis la fille de Lochryan, Cherchant son cher Gregory».

Et le rude rôdeur, touché sans doute, lui montre une tour recouverte d'étain où se tient Lord Gregory. Elle y aborde, et agite l'anneau sur la barre de fer tordu qui tenait lieu autrefois de marteau aux portes. Elle le supplie ainsi:

«Ô, ouvre, ouvre, aimé Gregory, Ouvre et laisse-moi entrer. Car je suis la fille de Lochryan, Bannie de tous les siens».

Mais la méchante mère de Lord Gregory lui répond de l'intérieur, en imitant la voix de son fils, et lui demande, pour lui prouver qu'elle est bien la fille de Lochryan, de lui dire ce qui s'est passé entre eux deux. La pauvre fille répond d'une façon touchante, en des strophes où le souvenir des jours passés se mêle à l'angoisse présente.

«Ne te souviens-tu pas, aimé Gregory, Comme nous étions assis, au moment du vin, Que nous échangeâmes nos anneaux de nos mains, Et que le meilleur était le mien?

Car le mien était de bon or rouge, Mais le tien était d'étain; Et le mien était vrai et fidèle, Et le tien était faux dedans.

Et ne te souviens-tu pas, aimé Gregory, Comme nous étions assis sur la colline, Que tu m'as enlevé ma virginité, Très durement, contre mon vouloir.

Maintenant, ouvre, ouvre, aimé Gregory, Ouvre et laisse-moi entrer, Car la pluie pleut sur mes bons vêtements, Et la rosée coule sur mon menton.»

La méchante femme lui redemande d'autres preuves, comme si celles-là ne suffisaient pas. Et la pauvre demoiselle, découragée, l'âme navrée, renonce à la convaincre.

Alors elle s'est retournée: «Puisqu'il en est ainsi, Puisse aucune femme qui a porté un fils N'avoir jamais un coeur si plein d'angoisse.

Abaissez, abaissez ce mât d'or, Dressez un mât de bois, Car il ne convient pas à une dame délaissée De naviguer si royalement.»

Elle s'éloigne. Le fils s'éveille, et raconte à sa mère qu'il a rêvé que la fille de Lochryan était à la porte. La mère lui dit qu'en effet elle était là il y a une heure, et qu'il peut continuer à dormir. Le fils repousse la méchante femme qui ne l'a pas laissée entrer. Et la fin de la pièce a toute la fantaisie romantique et touchante qui est le charme de ces ballades.

«Faites-moi seller le noir, dit-il, Faites-moi seller le bai brun, Faites-moi seller le cheval le plus vite, Qui est dans toute la ville.»

Or, dans la première ville où il arriva, Les cloches sonnaient, Et la seconde ville où il arriva La morte y arrivait.

«Déposez, déposez ce corps aimable, Déposez-le, laissez-moi voir Si c'est la fille de Lochryan Qui est morte par amour pour moi.»

Et il prit son petit couteau Qui pendait à sa basque, Et il a fendu le linceul, Une longueur d'aune ou davantage.

Et d'abord il baisa sa rouge joue, Et puis il baisa son menton, Et puis il baisa ses lèvres rosées Où il n'y avait plus d'haleine.

Et il a pris son petit couteau, Avec un coeur qui était tout navré, Et il s'est donné une blessure mortelle, Et il ne parla jamais plus un mot.

Quelles que soient les naïvetés d'un pareil morceau, quels que soient les accrocs et les raccords grossiers qu'on trouve dans cette vieille étoffe et qui sont le fait des transmissions successives, il y a là une poésie simple, pleine de couleur et d'émotion.

Que reste-t-il de ce rêve dans Burns? Presque rien. Tout ce que cette navigation du début a d'étrange et de pittoresque, ces visions de mer et de vieux châteaux, qui rappellent les ruines qu'on voit sur tant de promontoires écossais, cette poursuite douloureuse de la fin, tout a disparu. Il a supprimé la partie imaginative, le récit, en réalité ce qui constitue la ballade. Il n'a conservé que la partie de sentiment, qui est de tous les temps, le cri de la femme chassée de la maison paternelle, qui vient frapper à la porte du séducteur. En un mot, il a transformé la ballade en une simple chanson.

«Oh! sombre, sombre est cette heure de minuit, Et bruyant le mugissement de la tempête, Une femme errante, désolée, cherche ta tour, Ouvre ta porte, Lord Gregory.

Une exilée du château paternel, Et cela pour t'avoir aimé; Montre-moi du moins quelque pitié, Si ce ne peut être de l'amour.

Lord Gregory, ne te rappelles-tu pas le bosquet Sur les bords charmants de l'Irwin, Où, pour la première fois, j'avouai cet amour virginal Que longtemps, longtemps, j'avais nié.

Que de fois m'as-tu promis et juré Que tu serais pour jamais à moi; Et mon pauvre coeur, lui-même si sincère, N'a jamais soupçonné le tien.

Dur est ton coeur, Lord Gregory, Et ta poitrine est un roc; Foudres du ciel, qui me frôlez en passant, Oh! ne me donnerez-vous pas le repos?

Vous, tonnerres, ramassés dans le ciel, Voyez la victime qui s'offre à vous! Mais, épargnez-le, pardonnez à mon faux ami Ses torts envers le ciel et envers moi[82].»

[Footnote 82: _Lord Gregory._]

À coup sûr, cette chanson est touchante aussi. Elle est moins brutale, plus riche en nuances de sentiment, d'une psychologie plus subtile et plus délicate, que le passage analogue de la ballade. Mais c'est tout ce qui en reste. On a beau dire que, dans le cas présent, Burns était lié par les nécessités du recueil de Thomson. C'est assez qu'il n'ait été inspiré par les ballades populaires que dans cette mesure pour montrer qu'il les goûtait peu, et qu'elles n'ont pas été une des sources de sa poésie.

* * * * *

Cela est d'autant plus significatif que, d'un bout à l'autre du XVIIIe siècle, ces ballades ont été l'objet de nombreuses imitations dont quelques-unes sont des chefs-d'oeuvre. Dès le commencement du siècle, avant même l'article d'Addison sur _Chevy Chase_, et le recueil d'Allan Ramsay, lady Wardlaw composait la fameuse ballade de _Hardyknute_. Lady Wardlaw fut, avec lady Grizzel Baillie, au début de cette lignée de femmes poètes qui, passant par Mrs Cockburn, Miss Jane Elliot, Miss Blamire, la misérable Jane Glover, Miss Cranston, qui devint Mrs Dugald Stewart, Miss Hamilton, lady Anne Barnard, aboutit à la baronne de Nairne et à Miss Joanna Baillie. En 1723, David Mallet, qui s'appelait alors Malloch et n'avait pas encore changé son nom écossais en nom anglais, écrivait sa jolie ballade de _William et Margaret_. Vers 1748, William Hamilton composait sa ballade _Les bords du Yarrow_, qui a bien la saveur des anciennes poésies. En 1755, John Home tirait de la ballade de _Gil Morice_ le sujet de sa tragédie de _Douglas_. En 1770, paraissait, dans les poésies du pauvre Michael Bruce, la ballade de _Sir James_. Vers 1775, Julius Mickle publiait sa ballade de _Cumnor-Hall_, qui a inspiré à Walter Scott le roman de _Kenilworth_. Ainsi, avant Burns et tout autour de lui, les imitations d'anciennes poésies foisonnaient. Elles ne rendent pas toujours la couleur, l'âpre accent et la forte simplicité de leurs modèles. Le XVIIIe siècle n'était pas fait pour réussir dans ces qualités. Ce qu'elles imitaient surtout était le romanesque, et elles le transformaient parfois étrangement. Mais elles conduisaient vers le moment où ces anciennes ballades devaient fournir leur influence entière, et agir aussi par leur élément pittoresque et martial. Le petit garçon boiteux que Burns avait vu à Édimbourg devenait un jeune homme. Il allait entreprendre ses courses à cheval, le long des borders, recueillant dans les fermes, dans les huttes de bergers, sous les bois, au coin des feux de tourbe, des fragments de ballades et de légendes. La _Minstrelsy des Borders_ allait être publiée en 1802, huit ans après la mort de Burns. Et la poésie tout entière de Walter Scott, avec son pittoresque brillant, son accent guerrier, son bruit d'armes, son allure martiale, quelque chose qui sent l'action et l'ardent, est sortie de la _Minstrelsy_. Les ballades ont trouvé, dans _Le chant du Dernier Ménestrel_ et dans _Rokeby_, leur point culminant, et aussi leur point d'arrêt. Burns a donc vécu au milieu d'elles, au milieu des imitations qu'elles inspiraient. S'il ne s'est pas prévalu d'elles pour y trouver un motif sur lequel exercer son génie, c'est que son goût ne l'y portait pas. Nous en avons vu les raisons.

II.

LES VIEILLES CHANSONS.[83]

[Footnote 83: Les recueils de chansons écossaises sont très nombreux; nous avons fait, au point de vue littéraire, usage du _Book of Scottish Song_, by Alexander Whitelaw; et du recueil intitulé: _The Songs of Scotland, chronologically arranged_, publié par Cassell, Petter and Galpin.--Voir aussi le volume de R. Chambers, _The Songs of Scotland Prior to Burns_, et, si l'on veut descendre aux éléments les plus simples: _The Popular Rhymes of Scotland._--Pour l'étude des chansons et de leur importance sociale, lire _The Ballads and Songs of Scotland_, by J. Clark Murray--et _Scottish Life and History in Song and Ballad_, by W. Gunnuyon.]

Si on a dit justement que l'Écosse avait autant de ballades que l'Espagne[84], on pourrait dire, avec autant de vérité, qu'on y chante autant de chansons qu'en Italie. L'Écosse semble avoir été, de tout temps, une nation musicale. Le soutien des chansons, la musique, y tient partout sa place dans la vie populaire. Elle en accompagne tous les actes. Aux baptêmes, aux mariages, à toutes les réunions joyeuses, éclatent, avec les cornemuses, le _failte_, c'est-à-dire, le salut de bienvenue[85]; ou le _pibroch_, l'air martial qui rassemble le clan. Aux funérailles, le _coronach_ gémit l'air des lamentations, si triste et si désespéré que Tennyson n'a pas trouvé d'autre mot pour rendre les sanglots suprêmes du cygne expirant[86]. Jadis la musique s'intercalait encore dans les intervalles de ces faits marquants, où elle intervient chez tous les peuples. Les villes avaient des joueurs de cornemuses, qui parcouraient les rues le matin et le soir[87]. Ce n'était pas une chose rare que les fermiers, pour exciter l'ardeur de leurs moissonneurs, leur adjoignissent un cornemusier, qui jouait tandis que les faux se démenaient dans les épis; il avait une part de moissonneur[88]. On rentrait la récolte au son des violons. Les concours de cornemuse étaient fréquents. Les chemins étaient parcourus par des musiciens ambulants[89]. Encore aujourd'hui, il est impossible de faire un voyage en Écosse sans en rapporter une vive impression musicale. Parmi les souvenirs qui nous en sont restés, deux des plus frappants sont celui d'une soirée d'été où, dans la grande rue d'Ayr, deux cornemusiers jouaient de vieux airs en marchant vite de long en large; celui de quelques heures solitaires, passées au haut de Calton Hill à voir le crépuscule descendre sur les fumées d'Édimbourg, tandis que le pibroch montait d'en bas, perçant tous les bruits confus de la cité, semblable au grillon de la vaste nuit.

[Footnote 84: Prescott. _Essais de Biographie et de Critique_; l'essai sur _Les Chants de l'Écosse_.]

[Footnote 85: Voir sur le sens de ces mots, le livre de Logan, _The Scottish Gaels_, t. II. p. 285.]

[Footnote 86: Tennyson. _The Dying Swan._]

[Footnote 87: Walter Scott. _Minstrelsy of the Scottish Borders_, p. 61.]

[Footnote 88: _Northern Rural Life in the Eighteenth Century_, chap. XVIII, p. 143.]

[Footnote 89: Voir J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of Scotland_, p. 188.]

Sur cette végétation de musique, se sont posées une quantité bien plus grande de chansons, car souvent elles se sont abattues à quatre ou cinq sur un seul air, comme des oiseaux sur une branche. Elles se sont ainsi multipliées à l'infini[90]. Le pays entier en est sonore. Tout le monde y chante. Le principal Shairp, qui a laissé lui-même quelques douces mélodies et surtout a écouté les mélodies de sa contrée avec un coeur attendri, a heureusement décrit cette universalité de chansons. «Jusqu'à une époque très récente, l'air entier de l'Écosse, parmi le peuple des campagnes, était parfumé de chansons. Vous entendiez la laitière chanter une vieille chanson, en trayant les vaches dans le pré ou dans l'étable; la ménagère vaquait à son travail ou filait à son rouet, avec un _lilt_ sur les lèvres. Vous pouviez entendre, dans une glen des Hautes-Terres, quelques moissonneuses solitaires chanter, comme celle que Wordsworth a immortalisée. Dans les champs des Basses-Terres, à la moisson, tantôt l'un, tantôt l'autre des faucheurs prenait une mélodie vieille comme le monde, et toute la bande éclatait en un chorus bien connu. Le laboureur en hiver, en retournant le gazon vert, faisait passer le temps en bourdonnant ou en sifflant un air; même le tisserand, quand il poussait la navette entre les fils, adoucissait par une chanson le dur bruit. Jadis, la chanson était le grand amusement des paysans, lorsque par les soirs d'hiver, ils se réunissaient pour les veillées du hameau, au foyer les uns des autres. Tel a été l'usage de l'Écosse pendant des siècles.[91]»

[Footnote 90: J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of Scotland_, p. 191.]

[Footnote 91: Shairp _Aspects of Poetry_, chap. VII, p. 199.]

Ce n'est là qu'un résumé élégant et un peu académique de ce bruissement de chansons par tout le pays. Veut-on un exemple particulier, et autrement pénétrant, de ce que pouvaient être, même en des temps proches de nous, l'influence et les bienfaits de la chanson en Écosse? C'est un passage emprunté à un livre navrant, les souvenirs de William Thom d'Inverarie, un pauvre tisserand, qui fut lui-même un poète, et qui mourut de misère, en 1850, après une vie affreuse de labeur et de famine, dont le récit mouille les yeux. Il parle de chansons populaires, de celles de Burns, du berger d'Ettrick, c'est-à-dire de James Hogg, alors dans tout l'éclat de sa production, et de Tannahill, qui avait été tisserand. Il les montre voltigeant au-dessus des métiers. Il y a dans ces lignes un tableau de misère et un hommage de gratitude qui sont d'une grande éloquence. C'est une page qu'on peut lire avec soin, car elle en apprend beaucoup sur la vie morale des plus pauvres classes en Écosse. «Comme elles résonnaient, s'écrie-t-il, au-dessus du fracas d'un millier de métiers! Laissez-moi proclamer ce que nous devons à ces esprits de la chanson, quand ils semblaient aller de métier en métier, soutenant les découragés. Quand la poitrine est remplie de tout autre chose que d'espérance et de bonheur, que le refrain salubre et vigoureux éclate: _Un homme est un homme malgré tout_, et le tisserand surmené reprend coeur... Qui osera mesurer l'influence de ces chansons? Pour nous, elles servaient de sermons. Si l'un de nous avait été assez hardi pour entrer dans une église, il en eût été expulsé par décence. Ses vêtements misérables et curieusement rapiécés auraient disputé l'attention des auditeurs à l'éloquence ordinaire de l'époque. Les cloches de l'église ne sonnaient pas pour nous. Les poètes en vérité étaient nos prêtres; sans eux, les derniers débris de notre existence morale auraient disparu. La chanson était la goutte de rosée qui s'assemblait pendant les longues nuits découragées, et qui était fidèle à briller aux premiers rayons du soleil. Vous auriez pu voir le _Vieux Robin Gray_ faire venir des larmes à des yeux qui pouvaient rester secs dans le froid et la faim, dans la fatigue et la souffrance».[92]

[Footnote 92: _Rhymes and Recollections of a Hand-loom Weaver_, by William Thom, page 8.]