Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 42
Chose bien plus étrange encore chez un paysan accoutumé à couper les épis, à les écraser sous le fléau, à maltraiter le grain de mille manières, les plantes elles-mêmes participaient à cette tendresse. Sans le moindre penchant au panthéisme, auquel sa nature compacte et nouée en robuste personnalité ne se prêtait pas, il y a pénétré aussi loin que des natures diffuses et vaporeuses comme Shelley, faites pour s'éprendre de modes d'existence vagues, flottants et pas encore solidifiés en conscience. Rien ne répugnait plus à son esprit clair et limité, mais sa sympathie le menait au fond des choses, jusqu'aux racines obscures communes à toute vie. Il sortait de tout ce qui vivait et pouvait souffrir, à quelque profondeur que ce fût, un appel qui montait jusqu'à lui. Plus tard, avec Wordsworth et surtout avec Shelley, les fleurs vivront, seront chéries, livreront leurs rêves, étudiés et devinés par ces purs poètes. Mais, à cette époque, c'était une chose inouïe véritablement. Cowper, lorsqu'il parle des plantes, ne dépasse pas les sentiments d'un jardinier; ses vers font penser à ceux de l'abbé Delille. Darwin les décrivait en botaniste. Mais les aimer, les plaindre, sentir quelque chose qui ressemble à de l'émotion ou à de l'intérêt pour une fleur flétrie ou une branche brisée! C'était une chose faite pour surprendre.
Cependant, là encore, sa bonté a mené Burns plus loin que son esprit. Un jour de printemps, le soc de sa charrue trancha une pâquerette qui fleurissait avec confiance. Il ne put voir, sans être touché, la petite fleur expirante. Il écrivit une pièce qui est le pendant exact de celle sur _la Souris_, et qu'il est curieux d'en rapprocher. Elle est d'une teinte un peu moins sombre, de nuance plus gaie et plus riante. Et ce détail suffirait seul à montrer quelle était l'impressionnabilité de Burns. Sur les mêmes sujets, la première pièce fut écrite un jour de novembre, et la seconde un jour de printemps. Instinctivement, elles se sont présentées à son esprit dans deux tonalités différentes. Sans qu'il y ait presque un mot de description, la première est assombrie, la seconde a la clarté printanière et l'écho d'un chant d'alouette. Les deux paysages ont passé dans l'émotion même et l'ont colorée différemment.
Petite, modeste fleur, cerclée de cramoisi, Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise Il a fallu que j'écrase dans la poussière Ta tige mince! T'épargner maintenant, n'est plus en mon pouvoir, Toi jolie perle.
Hélas! ce n'est pas ta douce voisine, La gentille alouette, compagne faite pour toi, Qui te courbe dans les gouttes de rosée Sous sa poitrine tachetée, Quand elle jaillit au ciel joyeuse, pour saluer L'Est qui s'empourpre.
Le Nord aux dures morsures souffla froidement Quand naguères, tu naquis humblement; Malgré cela, tout heureuse, tu parus et brillas Sous l'ouragan, Dressant à peine au-dessus de ta mère, la terre Ta tendre forme.
Les fleurs orgueilleuses que nos jardins produisent, De hauts bois protecteurs et des murs les défendent; Mais toi, au hasard, sous l'abri D'une motte ou d'une pierre, Tu pares ce champ d'éteule aride, Ignorée, solitaire.
Là, vêtue de ton étroit mantelet, Tournant au soleil ta poitrine neigeuse, Tu lèves ta tête modeste, D'une humble façon Mais soudain, le soc soulève, arrache ton lit; Te voici prosternée.
Telle est le sort de la jeune fille Douce fleurette des ombres rustiques; Trompée par la simplicité de l'amour Et une confiance naïve, Comme toi, toute souillée, elle tombe, Et gît dans la poussière.
Tel est le sort de l'humble barde, Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile, Il est inhabile à consulter la carte Du savoir prudent, Jusqu'à ce que les rafales soufflent, les vagues mugissent, Et l'engloutissent.
Tel, le sort de la vertu malheureuse, Qui longtemps a lutté avec les besoins et les chagrins, Que l'orgueil et la malice humaine ont poussée Au bord de la misère; Arrachée de tous ses soutiens, sauf le ciel, Ruinée, elle tombe.
Et toi-même qui, gémis sur le destin de la pâquerette, Ce destin est le tien, à une date prochaine; Le soc de l'âpre ruine arrive droit En plein sur ta jeunesse; Bientôt être écrasé sous le poids du sillon Sera ta destinée![822]
[Footnote 822: _To a Mountain Daisy._]
Reconnaissons tout de suite que cette pièce est inférieure dans son ensemble à celle sur le nid de souris. Elle est moins touchante et moins parfaite. Les strophes de la fin, qui ont un intérêt dans l'histoire de Burns, car elles désignent évidemment Jane Armour, le poète lui-même et son père, la surchargent. Elles la font trop tourner à l'allégorie et lui donnent à première vue l'air d'un cadre littéraire. Il y a aussi, à l'antépénultième strophe, une comparaison maritime, inopportune et hors de proportions avec l'image qui devait à elle seule constituer la pièce. Elle en dérange l'unité et l'harmonie.
Mais, ces réserves faites, on peut admirer. Rien de plus joli n'a été écrit sur la pâquerette, et surtout, ce qu'il faut toujours relever dans Burns, rien de plus précis. Sa petite toilette simple, sans prétentions, à peine relevée d'un liseré rose en février et rouge en avril, est indiquée en deux mots. Son amitié avec l'alouette, qui la réveille en lui trempant la tête dans la rosée et lui annonce le matin, est d'une grâce mignarde. Et qui a mieux rendu la petite personnalité de la pâquerette? La modestie, la gaîté calme, la sagesse pratique de la vaillante fleurette, toujours d'égale humeur, qui s'accommode du moindre abri, fleurit par tous les temps et, avec son contentement et son humilité, ressemble à un sourire tranquille. Wordsworth dont elle était la favorite, et dont il se disait le poète:
Douce fleur qui, probablement auras un jour Ta place sur la tombe de ton poète[823],
a écrit sur elle une suite de pièces[824]. Elles sont d'une belle rêverie, mais trop vague. Elles manquent de quelque chose d'exact, de réalité familière. Les siennes sont des pâquerettes élégantes et idéales; elles ont perdu leur ingénuité de petites paysannes. Les traits les plus précis semblent avoir été empruntés à Burns, comme lorsque la pâquerette est comparée à une jeune fille, dans sa simplicité, le jouet de toutes les tentations, ou lorsqu'elle est louée de trouver son abri sous tous les vents et d'être toujours «satisfaite, complaisante et douce[825]». Seul, le vieux Chaucer en a parlé avec une fraîcheur égale. «Au delà de toutes les fleurs de la prairie, j'aime ces fleurs blanches et rouges[826]». Il avait pour elle une si grande affection qu'il se levait pour aller la voir s'ouvrir au soleil.
[Footnote 823: Wordsworth. _To the Daisy, Epitaphs and Elegiac Pieces._]
[Footnote 824: Dans les _Poems of the Fancy: to the Daisy; to the Same Flower_.--Dans les _Poems of Sentiment and Reflection: to the Daisy_.--Dans les _Epitaphs and Elegiac Pieces: to the Daisy_.]
[Footnote 825: La pièce intitulée: _to the Same Flower_, dans les _Poems of the Fancy_.]
[Footnote 826: Chaucer. _Prologue to the Legend of Good Women._]
Cette vue heureuse adoucit tout mon chagrin; Si joyeux suis-je quand suis en présence D'elle, de lui faire toute révérence, Car elle est, de toutes les fleurs, la fleur Pleine de toute vertu et honneur, Et toujours également belle et de fraîches couleurs; Et je l'aime et sans cesse, l'aimé-je de nouveau[827].
[Footnote 827: Chaucer. _Prologue to the Legend of Good Women._]
Et il ajoutait avec une charmante naïveté d'enthousiasme:
Appuyé sur mon coude et mon côté, Tout le long jour suis-je résolu à rester étendu Pour rien autre,--et point ne mentirai-je-- Sinon regarder la pâquerette, L'impératrice et la fleur de toutes les fleurs; Et si prié-je Dieu que tout bien lui advienne, Et, à cause d'elle, à tous ceux qui aiment les fleurs[827].
Dans Burns, il y a en plus le drame, la souffrance, l'émotion, et une telle puissance d'individualité que, tandis que les autres poètes ont parlé de la pâquerette en général, il a fait de celle-ci une personne qui vit dans notre esprit, comme une petite amie qu'on ne saurait oublier. Si le voeu de Wordsworth a été exaucé; si on a planté un saule sur la tombe de Musset; si Keats, qui disait en mourant qu'il sentait déjà les violettes pousser au-dessus de lui, dort sous les violettes; Burns devrait avoir un tertre vert parsemé de pâquerettes, où descendraient les rosées et d'où monteraient des alouettes.
Cette exquise sensibilité pour toutes les formes de la vie n'était pas un artifice littéraire. Il la portait avec lui partout; elle faisait le charme de ses promenades solitaires et de ses rêveries. Dans une de ses plus belles lettres, il a admirablement rendu cette tendresse qui débordait de son âme et se déversait sur son chemin. C'est un passage qui, même après ses pièces sur _la Souris_ et sur _la Pâquerette_, mérite d'être cité. Il respire peut-être mieux encore cette merveilleuse bonté.
«J'avais erré au hasard dans les lieux préférés de ma muse, sur les bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gaîté de l'année à son printemps. Le soleil du soir flamboyait au-dessus des lointaines collines, à l'ouest; pas une haleine ne remuait les fleurs cramoisies qui s'ouvraient, ou les feuilles vertes qui se déployaient. C'était un moment d'or pour un coeur poétique. J'écoutais les gazouilleurs emplumés qui répandaient leur harmonie de tous côtés, avec des égards de confrère, et je sortais fréquemment de mon sentier de peur de troubler leurs petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les effrayant. Sûrement, me disais-je, sûrement celui-là est un vrai misérable qui, insoucieux de vos efforts harmonieux pour lui plaire, peut suivre du regard vos détours, afin de découvrir vos retraites secrètes et vous dérober le seul trésor que la nature vous donne, votre plus cher bonheur, vos faibles petits. Même le blanc rameau d'aubépines qui s'avançait en travers du chemin, quel est le coeur qui, en un semblable moment, pourrait ne pas s'intéresser à son bien-être, et ne pas désirer qu'il soit préservé des troupeaux qui broutent rudement ou du souffle meurtrier de l'est?[828]
[Footnote 828: _To Miss Wilhelmina Alexander_, 18th Nov. 1786.]
N'est-ce pas adorable de bienfaisance? Et la fin surtout n'est-elle pas exquise? Pour trouver l'équivalent de ces lignes charmantes, il faut se rappeler le _Chant des Créatures_ du séraphique saint François d'Assise, qui ramassait les vers du chemin pour les mettre à l'abri des passants, et évitait qu'une goutte d'eau pure ne fût trépignée et souillée. Un écrivain de nos jours, qui a lui aussi le sens de la vie des choses au point qu'il serait capable de s'adresser au ver de saint François d'Assise avec une polie et délicate ironie, lui en décerne pour ce fait un haut éloge[829]. Cette aménité pour les choses est peut-être moins surprenante chez un ascète mystique, dont la personnalité s'atténue dans l'uniformité et le rêve pacifique du cloître, que chez ce paysan pratique, foulé par la vie, réagissant contre ses chocs en tensions de volonté, et malmené par ses propres passions. Un passage comme celui de Burns n'a de supérieur que cette parole admirable de la Bible: «il ne brisera pas le roseau cassé et n'éteindra pas la mèche qui fume encore[830]».
[Footnote 829: Renan. _Nouvelles études d'Histoire Religieuse. François d'Assise._]
[Footnote 830: _Mathieu_, chap. XII.]
Du reste, avec son habituelle clairvoyance intérieure, il se rendait compte que cette bonté était une partie de son génie. Dans son premier journal, il se dépeint à lui-même comme un homme «d'une bienveillance illimitée, envers toutes les créatures douées ou dénuées de raison[831]». Et dans la _Vision_, la Muse lui dit comme un des signes à quoi elle l'a reconnu poète:
Quand la profonde terre au manteau vert Encourageait tendrement la naissance de chaque fleurette, Que la joie et la musique se répandaient Dans chaque bocage, Je l'ai vu contempler le bonheur général, Avec une infinie tendresse[832]».
[Footnote 831: _Common-place Book._]
[Footnote 832: _The Vision._]
Une attraction croissante rapproche l'homme de la nature. Il n'apparaît plus à l'écart et au-dessus d'elle. Les sciences immergent de plus en plus sa personnalité dans un océan de forces, où elle est roulée par le flot des mêmes lois; elles tendent à la confondre dans une vie collective et, pour ainsi parler, dans une pulsation universelle. Le fond d'existence commun à toutes les espèces prend plus d'importance, monte presque jusqu'à la surface, ne laisse plus qu'une mince enveloppe de diversité, sous laquelle se devinent une origine semblable et une obscure fraternité. Sans le savoir, la poésie a fait le même travail en sens inverse: elle a rapproché l'homme des choses, comme la science a rapproché les choses de l'homme. Elle l'a amené à elles, l'a penché sur elles, lui a enseigné à s'y intéresser, a engagé sa sympathie dans leurs vicissitudes muettes. Elle enrôle peu à peu «les recrues du genre humain» contre la brutalité et la souffrance. Quel est le petit enfant qui, ayant appris à l'école la pièce sur le _Nid de Souris_ ou la _Pâquerette_, n'en emportera pas un germe de douceur?[833] Dans ce beau mouvement de concorde, quelques poètes ont eu, au-delà de Burns, une vue plus large des ressemblances, un sens plus grandiose de notre parenté avec les énergies profondes du monde, un plus vaste aperçu de l'ensemble, et, pour ainsi parler, une sympathie plus cosmogonique. Mais il a éprouvé, bien au-delà de tous les autres, la tendresse pour les êtres individuels, une tendresse qui n'a pris ni la forme vague d'une aspiration panthéiste, ni la forme indifférente d'une adhésion intellectuelle, mais qui reste bien humaine, une vraie tendresse de coeur et qui n'allait pas loin des larmes. En cela Burns est unique. Wordsworth a dit qu'il faut ajouter à la nature:
Le rayon La lumière qui n'a jamais existé sur la terre ni sur l'océan, La consécration et le rêve du poète[834].
[Footnote 833: Le bon Cowper avait eu conscience de cette influence adoucissante de la poésie et, après ses beaux plaidoyers pour les bêtes, il avait dit avec sa simplicité pénétrante:
Je suis récompensé, et j'estime que les labeurs De la poésie ne sont pas perdus, si mes vers Peuvent s'interposer entre un animal et une souffrance, Et enseigner à un seul tyran la pitié pour son esclave.
_Winter Walk at Noon_, vers 725-29.]
[Footnote 834: Wordsworth. _Elegiac Stanzas, suggested by a Picture of Peele Castle, in a Storm, painted by Sir George Beaumont._]
Burns n'a pas revêtu les choses d'une teinte plus céleste, mais il a répandu sur elles une infinie bonté. Là est sa véritable originalité dans le sentiment de la nature, ce qui l'ennoblit, lui donne la «consécration et le rêve du poète.» C'est par là, nous le verrons, et par là seulement, qu'il prend place parmi les modernes. Ici comme ailleurs il restera glorieux pour avoir beaucoup aimé.
III.
QUE LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS BURNS EST TRÈS ÉLOIGNÉ DU SENTIMENT DE LA NATURE DANS LA POÉSIE MODERNE.
La question qui se pose naturellement au bout de cette étude est celle-ci: Quels rapports y a-t-il entre cette façon de comprendre la Nature et le sentiment de la Nature dont est faite presque exclusivement la poésie moderne. Burns peut-il compter parmi les poètes qui, depuis un siècle, l'ont si minutieusement décrite et si richement, l'ont tellement explorée, qu'ils ont pénétré, par des sentiers non foulés, jusqu'à des sources nouvelles?
On entend assez souvent dire qu'il a contribué au mouvement qui a ramené l'homme vers la nature; on le voit cité à côté de Cowper et de Wordsworth. C'est, à nos yeux, une de ces erreurs qui se glissent dans les histoires littéraires, et finissent par s'y enraciner si fortement qu'on ne peut plus les en arracher. Rien n'est plus opposé au sentiment de la nature, tel qu'il a prévalu de nos temps, que celui de Burns. Toutefois la preuve en est plus faible à concevoir qu'à fournir, car elle suppose une étude du sentiment de la nature dans la poésie anglaise moderne. Ce sentiment est quelque chose de complexe et de difficile à déchiffrer. Il est formé de couches superposées, qui vont de l'écorce au coeur de la Nature, et de la plus délicate observation artistique à la plus grandiose généralisation philosophique. Il s'en faut que tous les poètes le possèdent en entier: quelques-uns plus peintres ne sont sensibles qu'aux phénomènes; d'autres, plus penseurs ne songent qu'à la grande vie centrale et perdent les manifestations de la surface; d'autres plus moralistes se placent entre les deux et cherchent dans les faits des rapports, des analogies avec l'âme humaine et parfois des leçons et des paraboles; quelques-uns, les plus grands, réunissent tout cela[835]. Il est peut-être possible de rétablir ces degrés dans leurs relations organiques, et de reconstituer ainsi un sentiment de la Nature dans tous ses éléments; mais c'est un essai qu'on n'ose pas entreprendre sans quelque défiance, tant le sujet est vaste et compliqué[836]. Il y a pourtant intérêt à le tenter; nous ne comprendrions pas entièrement la position de Burns dans la poésie moderne, si nous ne démêlions où il en est vis-à-vis d'une inspiration qui la constitue presque entièrement.
[Footnote 835: On peut négliger, dans une étude du sentiment moderne de la Nature, la parabole qui est plutôt morale, et, dans ses formes les plus hautes, religieuse. Elle est affectée par le développement du sentiment de la Nature, en ce que celui-ci, en étendant l'observation et la connaissance des phénomènes, lui fournit des points de comparaison et de méditation plus nombreux et plus variés. Elle peut l'affecter de son coté en ce qu'il lui arrive d'étudier la Nature pour trouver des objets nouveaux par quoi frapper les esprits. Elle se contente le plus souvent d'illustrations familières et connues. Mais elle ne s'occupe pas de la Nature elle-même. Bossuet l'a magistralement définie, et a bien indiqué la tendance d'interprétation morale qui la constitue. «Jésus-Christ nous apprend dans ce sermon admirable à considérer la nature, les fleurs, les oiseaux, les animaux, notre corps, notre âme, notre accroissement insensible, afin d'en prendre l'occasion de nous élever à Dieu. Il nous fait voir toute la nature d'une manière plus relevée, d'un oeil plus perçant comme l'image de Dieu. Le ciel est son trône: la terre est l'escabeau de ses pieds: la capitale du royaume est le siège de son empire: son soleil se lève, la pluie se répand pour vous assurer de sa bonté. Tout vous en parle: il ne s'est pas laissé sans témoignage.» (_Méditations sur l'Évangile_, XXXIVe jour).
On peut voir dans Bossuet lui-même comment la Nature s'introduit dans cette manière d'interpréter le monde et l'enrichit. Il n'y a pas, dans la poésie moderne, de page plus admirable, plus précise, on dirait presque plus moderne, si ce mot avait un sens en face de la beauté éternelle, que ce passage qui éclate en plein XVIIe siècle. Il est bon de le lire, ne fût-ce que pour se garder des affirmations absolues: «_Le soleil s'avançait et son approche se faisait connaître par une céleste blancheur qui se répandait de tous côtés:_ les étoiles étaient disparues, _et la lune s'était levée avec son croissant d'argent si beau et si vif_ que les yeux en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil en _paraissant claire et illuminée par le côté qu'elle tournait vers lui: tout le reste était obscur et ténébreux; et un petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du soleil, comme du père de la lumière_. Quand il la voit de ce côté, elle reçoit une teinte de lumière: plus elle la voit, plus sa lumière s'accroît: quand il la voit tout entière, elle est dans son plein, et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui d'où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu'elle rend _à son céleste illuminateur_. À mesure qu'il approchait, je la voyais disparaître; _le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil se fut montré tout à fait, sa pâle et débile lumière s'évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui paraissait_, dans laquelle elle fut comme absorbée: on voyait bien qu'elle ne pouvait avoir perdu sa lumière par l'approche du soleil qui l'éclairait, mais un petit astre cédait au grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et _la place du croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau rang, parmi les étoiles_ (_Traité sur la Concupiscence_, chap. XXXII). Il n'y a pas dans Rousseau, ni dans Bernardin de Saint-Pierre, ni dans Chateaubriand, ni dans Victor Hugo, une description d'aurore comparable à celle-là. C'est aussi beau que les plus belles pages de ciel de Wordsworth. Il ne se rencontre probablement pas, parmi les descriptifs de ce siècle-ci, un tableau d'une lumière pareille, sans parler de la majesté et de la grâce. On trouve un grand nombre d'exemples charmants du mélange de nature et de morale dans saint François de Sales. Si l'on veut voir ce que peut donner ce système, lorsqu'il lui manque l'élément vivifiant et rajeunissant de l'observation naturelle, on n'a qu'à parcourir le livre de Mgr de la Bouillerie: _Le Symbolisme de la Nature._]
[Footnote 836: Nous avons été aidé dans l'ensemble de cette étude par deux livres de haute et noble pensée: _Theology in the English Poets_ par le Rev. Stopford Brooke--et _On the Poetic Interpretation of Nature_ par le Principal Shairp.--Chez nous les livres de M. de Laprade, avec toute leur éloquence, sont vagues et sans étreinte.--On lira avec fruit le grand ouvrage de Ruskin: _Modern Painters_, qui porte presque uniquement sur la manière de rendre la nature, et qui est une oeuvre d'ordre très haut.]
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