Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 41
Les petits chevaux de chasse à croupe avalée Auraient peut-être pu te battre à une petite course; Mais six milles écossais, alors tu essayais leur fond, Et tu les faisais souffler; Pas de fouet, pas d'éperon, juste une baguette De saule ou de noisetier.
Tu étais une aussi noble labourière, Qui ait jamais été attelée de cuir ou de corde! Souvent toi et moi, en une poussée de huit heures, Par un bon temps de mars, Nous avons tourné six quarts d'acre, Pendant des journées à la file.
Tu ne tirais pas à coups, tu ne plongeais pas, tu ne te dressais pas, Mais tu fouettais l'air de la vieille queue, Tu étalais bien large ton poitrail bien rempli, Avec courage et force; Les mottes pleines de racines se brisaient et craquaient, Puis versaient doucement.
Quand la gelée durait longtemps et que les neiges étaient épaisses Et menaçaient de retarder le travail, Je mettais à ta mesure un petit tas Au-dessus du bord; Je savais que ma Maggie ne s'endormirait pas Pour cela, avant l'été.
À la voiture ou au chariot, tu ne t'arrêtais jamais, Tu aurais attaqué la montée la plus raide, Tu ne regimbais pas, tu ne forçais pas, tu ne saccadais pas, Pour ensuite t'arrêter à souffler; Tu pressais ton pas, juste une idée, Et tu l'enlevais sans effort.
Mon attelage est maintenant fait de tes enfants, Quatre bêtes aussi vaillantes que bêtes qui ont jamais tiré; Sans compter six autres que j'ai vendues, Et que tu as nourries; Elles m'ont rapporté treize livres deux, La moindre d'entre elles.
Mainte dure journée, nous avons peiné ensemble, Et combattu dans ce monde fatiguant! Et en mainte anxieuse journée, j'ai bien cru Que nous aurions le dessous! Cependant, nous voici arrivés tous deux à la vieillesse, Avec quelque chose de côté.
Et ne crois pas, ma vieille et fidèle camarade, Que maintenant peut-être tu as moins de mérite, Et que tes vieux jours puissent finir dans la faim; Sur mon dernier boisseau, Je réserverai le huitième d'un boisseau, Mis de côté pour toi.
Usés et caducs nous voici arrivés ensemble à la vieillesse; Nous trottinerons çà et là, l'un avec l'autre; J'aurai bien soin de planter ton attache Sur un beau morceau d'herbe, Où tu puisses noblement étendre ton cuir, Avec peu de fatigue[800].
[Footnote 800: _The Auld Farmer's New Year Morning Salutation to his auld Mare Maggie._]
Si l'on rapproche cette pièce du discours, si joli cependant et si bon à sa façon, que Sterne adresse un jour, à Lyon, à un âne qui mangeait une feuille de chou, on verra du premier coup combien elle lui est supérieure[801]. Elle est bien plus simple, plus franche, plus naturelle, plus pleine de vie et d'expérience humaine, incomparablement plus réelle et plus solide.
[Footnote 801: Sterne. _Tristram Shandy_, vol. VII, chap. XXXII.]
Il est impossible de quitter ce sujet des animaux dans Burns sans replacer une remarque qui revient à intervalles réguliers comme des traits de craie sur un mur. Nous notons ici--comme nous l'avons noté auparavant et comme nous aurons à la noter plus loin--sa merveilleuse puissance de personnification. Tandis que les animaux de La Fontaine et que l'âne de Sterne sont des animaux en général, ceux de Burns sont tous des personnalités. Sa pauvre Mailie, le chien Luath, la vieille et honnête Maggie sont désormais des connaissances. Qui, les ayant connus, pourrait les oublier? Il n'est pas jusqu'à la jument que Nicol lui avait donnée à soigner qui n'ait sa ressemblance tracée en quelques traits. On l'appelait Peg Nicholson. C'était une aussi bonne jument baie que toutes les juments qui ont jamais trotté sur du fer.
Peg Nicholson était une bonne jument baie Et jadis elle avait porté un prêtre; Mais maintenant elle flotte au fil de la Nith, Banquet pour les poissons de la Solway.
Peg Nicholson était une bonne jument baie, Et un prêtre la montait durement; Et très opprimée et meurtrie avait-elle été, Comme les bêtes conduites par les prêtres[802].
[Footnote 802: _Elegy on Willie Nicol's Mare._]
Il avait de la pitié pour tous les malheurs qui peuvent arriver aux bêtes.
* * * * *
Cette façon de traiter les animaux nous amène à ce qui, peut-être, est la véritable originalité de Burns dans le sentiment de la nature, nous voulons dire la richesse de tendresse, de pitié, de compassion, d'affection, qu'il a répandues sur toutes les choses animées. Il est en cela unique, bien au-delà des autres poètes. Wordsworth avait une âme trop sereine, trop au-dessus des phénomènes particuliers; son élévation le faisait séjourner dans une sorte d'optimisme où les accidents n'arrivaient pas. Un flot de tendresse est sans doute sorti de l'âme de Shelley, mais elle était impersonnelle, vague, élémentaire, pour ainsi dire, s'adressant plutôt à des forces atmosphériques qu'à des êtres. Elle n'était pas pratique. C'était une aspiration naturaliste plutôt qu'un acte de sympathie humaine. Celui qui approche le plus de Burns est Cowper. Il a fallu une nature délicate, féminine, sensitive, pour avoir horreur de la souffrance des autres presque autant que ce coeur de paysan. Il est curieux de voir combien, après tout, la tendresse virile de celui-ci l'emporte sur la sensibilité exquise de l'autre.
La première manifestation de ce sentiment est la haine de la chasse qui se trouve dans Cowper et dans Burns. Il est curieux de suivre, dans les pages de la littérature anglaise, les progrès de cette sympathie pour les bêtes blessées. Au XVIe siècle, il y en eut quelques exemples, entre autres la touchante scène où le mélancolique Jacques, sous son chêne, au bord d'un ruisseau, voit arriver un cerf mourant[803]. L'animal gémit, «les grosses larmes rondes se poursuivent l'une l'autre sur son muffle innocent et tombent dans le courant rapide.» Jacques, ce coeur original et bon, peut-être le plus surprenant personnage de Shakspeare, s'afflige, moralise et s'emporte contre la cruauté des hommes.
[Footnote 803: La Renaissance, dans sa large sympathie pour toutes les formes de la vie, était plus capable de sentir cette pitié. Même dans un livre de chasseur on trouve un peu de la compassion de Jacques pour le malheureux cerf blessé. Dans _Le Plaisir des champs_, de Claude Gauchet, achevé d'imprimer en 1583, on trouve ces vers presque émus:
Le cerf désespéré paravant qu'il endure La mort, tant de ses pieds que de sa teste dure Donne encor' à travers et, voulant se venger, De doux il se fait voir cruel en tel danger, Et aux chiens plus hardis en ceste part et ceste, Battant la terre aux pieds, il oppose sa teste... Le cerf sentant le fer Luy traverser le flanc, pour, pauvret, se sauver, Du bras qui, relançant la sanglante allumelle, Veult le blesser encor' d'une playe nouvelle, Se remet à fuyr; mais blessé et lassé, Il ne peut courir loin qu'il ne soit terrassé. Alors le pauvre cerf voyant sa dernière heure, Non sans faire pitié, à grosses larmes pleure; Puis estant derechef de l'estoc transpercé Chancelle, quatre pas et tombe renversé.
(_L'Esté_, page 207 de l'édition Prosper Blanchemain).
Sur la tendresse de certains poètes de l'Antiquité, en particulier de Lucrèce et de Virgile pour les animaux et les plantes, voir _Histoire du Sentiment Poétique de la Nature dans l'Antiquité_, par Ém. Gebhart, p. 111-12 et 132-34.]
Jurant que nous sommes De purs usurpateurs, des tyrans, ce qu'il y a de pire, D'effrayer les animaux et de les tuer Dans leur demeure assignée et naturelle[804].
[Footnote 804: _As You Like it_, Acte II, scène I.]
Mais cette pièce de la Forêt des Ardennes est, pour le sentiment, un inconcevable anachronisme, elle va presque jusqu'à Wordsworth; cette compassion des bêtes souffrantes n'est qu'un des étonnements qu'elle renferme. Il n'en est plus question ensuite de cette pitié; il est facile de voir combien elle avait complètement disparu. Pope, qui appartenait au «féroce spiritualisme cartésien[805]», et n'avait pas su lire le discours de La Fontaine à Madame de la Sablière, voit tuer des oiseaux dans la forêt de Windsor. Il y trouve matière à quelques descriptions brillantes et sèches. Le chasseur lève son fusil et vise; un coup de tonnerre éclate et fait tressaillir le ciel glacé. Tandis que dans leurs cercles aériens, les vanneaux criards effleurent la bruyère, ils sentent le plomb mortel; tandis que, en montant, les alouettes préparent leurs notes, elles tombent et laissent leurs petites vies en l'air. Pope voit tomber un faisan, et il le peint en jolis vers, aussi éclatants que le plumage de l'oiseau.
[Footnote 805: Le mot exact de Mr Renan est «bien éloigné de la férocité du faux spiritualisme cartésien». _Nouvelles études d'histoire religieuse_, p. 332.]
Voyez! du fourré, le faisan s'envole avec un bruissement, Et monte joyeux sur ses ailes triomphantes, Courte est sa joie; il sent la brûlante blessure, Volète dans le sang et palpitant bat le sol. Ah! que lui servent ses teintes lustrées et chatoyantes, Sa crête de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate, Le vert si vif déployé sur ses plumes, Ses ailes peintes et sa poitrine flamboyante d'or?[806]
[Footnote 806: Pope. _Windsor Forest_, vers 111-118.]
Rien de plus, pas un mot de compassion. Tout d'un coup, la tendresse du mélancolique Jacques reparaît en même temps dans les deux poètes, à des degrés différents. Quel autre accent il y a déjà dans Cowper.
Détestable jeu Qui doit ses plaisirs à la douleur d'un autre, Qui se nourrit des sanglots et des gémissements mortels D'innocentes créatures, muettes, et pourtant douées De l'éloquence que les agonies inspirent, Celle des larmes silencieuses et des soupirs qui déchirent l'âme[807].
[Footnote 807: Cowper. _The Garden_, vers 326-331. Voir encore, dans _the Winter Walk at Noon_, un autre très beau passage sur la chasse, vers 386-96.]
Cette malédiction dans laquelle passe de la colère, phénomène rare dans cette âme bénigne, est reprise plus vigoureusement encore par Burns. Chez Cowper, cette aversion de la chasse est un peu la délicatesse et la timidité physiques; chez lui, elle n'a pas cette faiblesse de nerfs. Elle est virile et toute en charité. Elle paraît de tous côtés, dans le passage des _Deux Ponts d'Ayr_ cité plus haut, et dans maints endroits de ses chansons. Même quand il se promène avec Peggy, au moment où les vents d'ouest et les fusils meurtriers ramènent le plaisant temps d'automne, voyant les oiseaux se réjouir, il s'écrie:
Aussi chaque espèce cherche son plaisir, Les sauvages et les tendres, Les uns se joignent en société et s'unissent en ligues, D'autres errent solitaires. Au loin, au loin, le cruel empire, La domination tyrannique de l'homme; La joie du chasseur, le cri meurtrier, L'aile palpitante et sanglante[808].
[Footnote 808: _Peggy._]
Cette pensée lui gâte la beauté de la scène. Voir souffrir le jette hors de lui. Lorsque ses regards tombent sur les couvées blessées, pères, mères, petits, gisantes en un même carnage, il exècre «l'acte sauvage de l'homme[809]».
[Footnote 809: _The Brigs of Ayr._ Voir aussi les vers _On Scaring some Water-Fowl on Loch Turrit_.]
C'est à un mouvement de colère de ce genre qu'est dû son poème sur _Le Lièvre blessé_. «Un de ces derniers matins, comme j'étais d'assez bonne heure dans les champs à semer du gazon, j'entendis un coup de fusil sortir d'une plantation voisine, et je vis presque aussitôt un pauvre petit lièvre blessé passer près de moi en boitant. Vous devinez mon indignation contre l'individu inhumain capable de tirer sur un lièvre en cette saison, quand ils ont tous des jeunes. En vérité il y a, dans cette façon de tuer, pour notre amusement, des individus de la création animale qui ne nous font pas de tort sensible, quelque chose que je ne puis réconcilier avec mon idée de la vertu[810]». Il écrivit sous le coup de cette impression, le petit poème qui suit:
[Footnote 810: _To Alex. Cunningham_, 4th May 1789.]
Homme inhumain! maudite soit ton adresse barbare, Que ton oeil qui vise au meurtre se dessèche! Puisse la pitié ne jamais le consoler d'un soupir! Les plaisirs ne jamais réjouir ton coeur méchant!
Va vivre, pauvre coureur des bois et des champs, Ton petit reste amer de vie: Les fougères épaisses et les plaines verdissantes N'ont plus pour toi, ni refuge, ni nourriture, ni jeux.
Va, malheureux meurtri, vers quelque endroit de repos habituel, Cherche, non plus le repos, mais un lit pour mourir! Les roseaux protecteurs bruiront au-dessus de toi, Et ta poitrine saignante pressera la terre froide.
Peut-être l'angoisse d'une mère s'ajoute à ta souffrance, Tes deux petits jouent, se pressent avidement à ton flanc, Oh! orphelins dénués, qui maintenant leur donnera Cette vie qu'une mère seule peut donner?
Souvent quand pensif près des détours de la Nith j'attends Le calme crépuscule ou que je salue la joyeuse aurore, Je regretterai les jeux sur la rosée de la prairie, Je maudirai le bras de ce scélérat, je plaindrai ton infortune[811].
[Footnote 811: _Verses on Seeing a Wounded Hare limp by me which a Fellow had just shot._]
On sent la bouffée de colère et de pitié qui lui a brusquement passé dans l'âme. Son exaspération était si forte qu'il se mit à jurer après le pauvre diable de fermier qui avait tiré le coup de fusil, disant qu'il avait envie de le jeter à l'eau. «Et il était alors de taille à le faire, ajoutait celui-ci, bien que je fusse alors jeune et vigoureux.[812]»
[Footnote 812: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 285.]
Dans ces deux âmes de poètes, la sympathie, toujours en émoi, n'avait pas besoin d'être réveillée d'une secousse violente par l'aspect brutal de la chasse. Le sang répandu par des animaux familiers impressionne toujours. Il faut l'endurcissement de l'habitude pour voir achever un oiseau en lui frappant la tête sur une pierre, ou entendre les plaintes d'un lièvre blessé, lamentables et pareilles aux cris d'un enfant. Mais il y a dans le monde animal tant de souffrances muettes que nous ignorons, tant d'êtres que leur exiguïté, leur silence ou leur laideur écartent de nous! Notre pitié ne va jamais les trouver. Combien de nous songent aux oiselets qui raidis par le froid tombent des branches, ou aux troupeaux assaillis par l'ouragan? Qui s'apitoie sur les souffrances des poissons ou des insectes? Mais Cowper, sortant pour sa promenade d'un matin d'hiver, se demande, devant la plaine ensevelie sous la neige, ce que deviennent les milliers de petits chanteurs, de petits ménestrels, pour employer son mot, qui réjouissent en été les collines et les vallées? Hélas! la trop longue rigueur de l'année les tue. Ils vont se blottir dans des crevasses et des trous, s'ensevelissant eux-mêmes avant que de mourir. Il prend en pitié jusqu'aux corbeaux amaigris qui volètent sur les traces des voitures[813]. Et un peu plus loin, il écrivait ces beaux vers, comme un plaidoyer et une intercession pour les plus chétives des forces de la vie.
[Footnote 813: Cowper. _The Winter Morning Walk_, vers 80-95.]
Je ne voudrais pas inscrire sur la liste de mes amis, (Fût-il doué de façons polies, d'un sens délicat, Mais dépourvu de sensibilité), l'homme Qui, sans nécessité, met le pied sur un ver. Un pas inadvertent peut écraser le limaçon Qui rampe, le soir, sur le chemin public; Mais celui qui a de l'humanité, s'il le voit, Marchera à côté et laissera le reptile vivre[814].
[Footnote 814: Cowper. _The Winter Walk at Noon_, vers 560-68.]
Burns, à la même époque, rendait les mêmes idées mais avec une autre puissance de pathétique et de réalité. Pendant les nuits d'hiver, quand l'orage mugissant fait osciller les clochers, il ne peut s'empêcher de penser aux bêtes exposées dehors, même aux plus méchantes d'entre elles, à celles qui rôdent en quête de meurtres.
En écoutant les portes et les fenêtres battre, Je pensais aux bestiaux grelottants, Ou aux pauvres moutons qui supportent ces assauts De la guerre de l'hiver, Et sous les tourbillons de neige, enfoncés dans la boue, se pressent Contre un pan de montagne.
Chaque oiseau sautillant, petite, pauvrette créature, Qui, dans les mois joyeux du printemps, Me donnais plaisir à t'entendre chanter, Que deviens-tu? Où abriteras-tu ton aile frissonnante, Où fermeras-tu tes yeux?
Même vous qui, fatigués à la recherche du meurtre, Rôdez solitaires, loin de vos farouches demeures! Le poulailler teint de sang, le parc à moutons dévasté, Mon coeur oublie tout, Quand, implacable, la tempête sauvage Cruellement vous bat![815]
[Footnote 815: _A Winter Night._]
Cette commisération pour les animaux s'offre à lui sous les formes les plus humbles et sous les moindres prétextes. On sent qu'elle est sans cesse auprès de son esprit. Quand il visite les cascades de Bruar, et qu'il les trouve presque desséchées, faute d'ombrage, il pense aussitôt aux poissons délaissés par l'eau baissante, sur ces pierres qui perdent peu à peu leur grise teinte mouillée, et, selon son expression, blanchissent au soleil.
Les truites, aux bonds légers, étincelantes, Qui jouent dans mes flots. Si dans leurs jaillissements fous, imprudents, Elles vont près de la rive, Et si, par malheur, elles s'y attardent longtemps, Le soleil me dessèche si vite, Qu'elles sont laissées sur les pierres qui blanchissent, Se tordant haletantes, expirantes[816].
[Footnote 816: _The Humble Petition of Bruar Water._]
Et il feint que la cascade elle-même prie le duc d'Athole de faire planter des arbres sur ses bords, afin que les oiseaux trouvent un abri qui les protège des orages, «et que les lièvres peureux dorment rassurés dans leur gîte d'herbes.»
Si c'était alors, en 1782, dans la poésie moderne une telle nouveauté de s'occuper des humbles parmi les hommes que, soixante ans plus tard, en 1840, l'Université d'Oxford conférait à Wordsworth, le degré de docteur pour avoir été le poète des pauvres[817], c'était une nouveauté bien plus étrange que de s'intéresser aux misérables existences des plus infimes animaux. Il nous semble naturel aujourd'hui d'entendre un poète s'écrier:
[Footnote 817: Shairp. _Studies in Poetry._]
J'aime l'araignée et j'aime l'ortie Parce qu'on les hait, Et que rien n'exauce et que tout châtie Leur morne souhait.[818]
[Footnote 818: Victor Hugo. _Les Contemplations_, livre I. _À ma fille._]
Mais de semblables déclarations étaient nouvelles à cette époque. Cowper et Burns étaient, en cela, des précurseurs. Est-il besoin cependant de faire remarquer combien la sympathie de Burns est la plus véhémente et la plus chaude des deux, et de quel plus fougueux élan de tendresse elle est poussée? Les recommandations de Cowper ont quelque chose d'impersonnel et de toujours calme. Ce sont des réflexions générales, exprimées dans un style qui est un peu de sermon. Chez Burns, c'est presque toujours un fait individuel de sympathie s'adressant à l'être qu'il voit souffrir sous ses yeux plutôt qu'à des êtres perdus et confondus dans l'éloignement des généralités, sans s'étendre et se refroidir en une réflexion. Le sentiment jaillit, ardent, particulier, immédiat. L'émotion y bat toute vive. On sent que chacune de ses aventures de compassion a été pour son coeur un événement qui l'a remué. Aussi la forme est-elle toujours vivante et dramatique. Ce n'est plus une exhortation comme dans Cowper. C'est une scène à laquelle on assiste. Sa pièce _à une Souris_ est un chef-d'oeuvre, né d'une émotion de ce genre.
Un jour de Novembre, quand les vents sont déjà durs sur le plateau de Mossgiel et annoncent l'hiver, il labourait un champ qu'on montre aujourd'hui. Le labour se faisait alors avec des attelages de quatre chevaux, le sol étant plus revêche et les charrues plus lourdes; ils étaient généralement conduits par un jeune garçon qui marchait auprès d'eux, comme en certain pays l'aiguillonneur à côté de ses boeufs. Le laboureur n'avait à s'occuper que de sa charrue. Burns menait son sillon quand le coutre coupa un nid de souris. La petite bête effrayée se sauva. Le garçon, qui se nommait John Blane, voulait courir après elle et la tuer avec le bâton qui sert à faire tomber la terre du soc[819]. Mais Burns l'arrêta en lui demandant quel mal elle lui avait fait. Une grande compassion lui vint pour cette pauvre bestiole privée de son refuge à la veille de l'hiver. Une humble scène d'un instant: les chevaux arrêtés sous un ciel noirâtre, et ce jeune paysan appuyé sur le manche de sa charrue, regardant tristement cette poignée de fétus de paille et de brindilles. Mais qui sait ce que de tels moments contiennent, où le coeur est inondé de bonté? Ils portent leur indestructible récompense. Le plus souvent c'est un de ces souvenirs qui sont la parure de l'âme, et, en s'accumulant, finissent par la rendre belle. Celui-ci contenait plus encore. Burns reprit son sillon et travailla pensif pendant le reste de l'après-midi. Le soir, il réveilla John Blane, qui couchait dans le même grenier que lui, pour lui lire quelques vers. C'était un chef-d'oeuvre, la récompense de ce moment d'infinie compassion.
[Footnote 819: R. Chambers. _Life of Burns_, tom I, p. 147.]
Pauvre petite bête lisse, craintive, tremblante, Ô, quelle panique il y a dans ta petite poitrine, Tu n'as pas besoin de te sauver si vite, Et de courir en trottinant. Je ne voudrais pour rien le poursuivre et te chasser, Avec le bâton meurtrier.
En vérité, je suis triste que la domination de l'homme Ait brisé l'union sociale de la nature, Et justifie la mauvaise opinion Qui te fait t'enfuir De moi, ton pauvre compagnon, né de la terre Et mortel comme toi.
Je sais bien que parfois il t'arrive de voler, Mais quoi? pauvre petite bête, il faut bien vivre; Un épi par hasard dans deux douzaines de gerbes, C'est peu de chose. J'aurai une bénédiction avec le reste, Et je n'y perdrai rien.
Et ta mignonne maisonnette en ruines! Ses pauvres murs dispersés aux vents! Et rien maintenant pour en bâtir une autre, Plus un brin d'herbe; Et les vents du glacial Décembre qui arrivent, Durs et aigus!
Tu voyais les champs s'étendre nus et dépouillés, Et le triste hiver arriver vitement; Et bien au chaud, ici, sous la rafale, Tu pensais demeurer, Lorsque soudain le coutre cruel a passé À travers ta cellule.
Ce petit tas de feuilles et de fétus T'a coûté maint grignotement fatiguant. Te voici maintenant dehors, après tant de peine, Sans maison ni abri; Pour supporter les brumes, les grésils d'hiver, Et les froides gelées blanches.
Mais, petite souris, tu n'es pas la seule À prouver que la prévoyance peut être vaine. Les plans les mieux faits des souris et des hommes Bien souvent gauchissent, Et ne nous laissent que chagrins et souffrance Au lieu de la joie promise.
Encore, es-tu heureuse, comparée à moi, Le présent seul te touche Moi hélas! en arrière je jette les yeux Sur de sombres perspectives, Et, en avant, bien que je ne puisse discerner, Je pressens et je redoute[820].
[Footnote 820: _To a Mouse._]
Il n'y a de comparable à une pareille pièce que l'anxiété et la tendresse avec laquelle Michelet suit, par delà les cimes neigeuses, à travers les nuits froides, au milieu des oiseaux de proie, les migrations du pauvre rossignol[821].
[Footnote 821: Michelet. _L'Oiseau, Les Migrations._]
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