Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

Chapter 4

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[Footnote 30: _Lord Maxwell's Good night._]

[Footnote 31: _Jock o' the Side_; _Archie of Ca'field_; _Kinmont Willie_.]

Traverse, traverse, lieutenant Gordon, Traverse, viens boire le vin avec moi, Car il y a un cabaret auprès d'ici, Et il ne t'en coûtera pas un penny[32].

[Footnote 32: _Archie of Ca'field._]

Dans quelques-unes de ces ballades, le drame va jusqu'à l'atroce. Dans _Edom de Gordon_, le chef, qui a donné son nom à la ballade, se présente avec cinquante hommes devant le château de Towie, où la châtelaine est enfermée avec ses trois enfants. Il la somme de se rendre.

Descendez vers moi, belle dame, Descendez vers moi, descendez vers moi; Cette nuit vous reposerez dans mes bras, Le matin, vous serez ma fiancée[33].

[Footnote 33: _Edom o' Gordon._]

La mère refuse. Il fait mettre le feu au château. La flamme monte; la fumée étouffe les enfants qui se lamentent les uns après les autres; puis viennent les réponses désespérées de la mère. C'est là que se trouve cette scène à la fois touchante et affreuse.

Oh, alors parla sa fille chérie, Elle était frêle et mignonne: «Oh! roulez-moi dans une paire de draps, Et descendez-moi par-dessus la muraille».

Ils la roulèrent dans une paire de draps, Et la descendirent par-dessus la muraille, Mais, sur la pointe de la lance de Gordon, Elle fit une chute mortelle.

Oh! jolie, jolie était sa bouche, Et rouges étaient ses joues, Et claire, claire était sa chevelure, Sur laquelle le sang rouge coule.

Alors, avec sa lance il la retourna; Oh! que la face de l'enfant était pâle! Il dit: «Tu es la première que jamais »J'aie souhaité voir revivre».

Il la tourna et la retourna, Oh! que la peau de l'enfant était blanche! «J'aurais pu épargner cette douce face Pour devenir les délices d'un homme.

Alerte, partons, mes joyeux compagnons, Je pressens un triste destin. Je ne puis regarder cette douce figure Qui est là gisante dans l'herbe[34]».

[Footnote 34: _Edom o' Gordon._]

La flamme gagne la mère qui meurt en embrassant ses bébés. Son mari arrive, se met à la poursuite d'Edom de Gordon, et le massacre avec toute son escorte. Puis, revenant vers les masses brûlantes où est enseveli tout ce qu'il aime, il s'y précipite. Il ne reste dans cette scène de carnage que la jeune fille étendue sur l'herbe. Une autre ballade sur un sujet analogue, l'_Incendie de Frendraught_, est peut-être pire encore. Une troupe d'hommes, à qui on a donné l'hospitalité après une fausse réconciliation, est enfermée dans une tour à laquelle le feu est mis. Il y a un passage où un d'entre eux crie, à travers les barreaux de fer de la fenêtre, ses dernières recommandations, tandis que son corps est consumé, qui est une chose horrible.

Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir, Je ne puis arriver à toi, Ma tête est prise dans les barreaux de la fenêtre, Mes pieds brûlés se détachent de moi.

Mes yeux bouillent dans ma tête, Ma chair aussi est rôtie, Mes entrailles bouillent avec mon sang, N'est-ce pas une horrible angoisse?

Prends les bagues de mes doigts blancs, Qui sont si longs et étroits, Et donne-les à ma belle Dame, Là où elle est assise dans son château.

Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir, Je ne puis pas sauter vers toi, Ma partie terrestre est toute consumée, Ce n'est plus que mon âme qui te parle[35].

[Footnote 35: _The Fire of Frendraught._]

Ces atrocités justifient le jugement de Prescott: «Bien que les scènes des plus vieilles ballades soient empruntées au XIVe siècle, les moeurs qu'elles accusent ne sont pas supérieures à celles de nos sauvages de l'Amérique du Sud.[36]»

[Footnote 36: Prescott. _Essais de Biographie et de Critique_; l'article intitulé _Les Chants de l'Écosse_.]

À ces tueries d'armées ou de clans, à ces forfaits de bandes de brigands, s'ajoutent des drames de famille. Une marâtre empoisonne sa belle-fille[37]. Une femme tue son mari parce qu'il l'a insultée[38]. Un frère tue sa soeur parce qu'on ne lui a pas demandé son consentement pour son mariage[39]. Une fille d'Écosse est devenue enceinte d'un seigneur anglais; son père furieux la fait mettre sur un bûcher[40]. Une mère empoisonne son fils parce qu'il a épousé une femme contre son gré[41]. L'amour surtout, exaspérant ces vies violentes, les lance dans des aventures plus violentes encore. Les femmes ont l'énergie, les emportements de sentiments et d'actes, des mâles. Elles n'hésitent devant rien, ni devant les fatigues, ni devant les périls. Les enlèvements sont fréquents. Les amants s'enfuient à cheval; le père et les frères les poursuivent, les rattrapent; on s'arrête, on tire les épées, on se bat sur la bruyère.

[Footnote 37: _Lady Isabel._]

[Footnote 38: _The Lord of Waristoun._]

[Footnote 39: _The Cruel Brother._]

[Footnote 40: _Lady Maisry._]

[Footnote 41: _Prince Robert._]

Les épées furent tirées des fourreaux, Et ils se précipitèrent au combat, Et rouge et rosé était le sang Qui coula sur le talus semé de lis[42].

[Footnote 42: _Katherine Janfarie._]

Parfois l'amant triomphe laissant les frères étendus sur le sol.

Il appuya son dos contre un chêne, Et assura ses pieds sur une pierre; Et il a combattu contre ces quinze hommes, Et il les a tués tous hormis un seul; Mais il a épargné le chevalier âgé Pour rapporter les nouvelles au château.

Quand il eut rejoint sa belle dame, Je pense qu'il l'embrassa tendrement: «Tu es mon amour, je t'ai gagnée, Et nous parcourrons librement la forêt verte.»[43]

[Footnote 43: _Erlinton, the Bent sac Brown._]

Il arrive aussi que l'amant s'éloigne blessé mortellement. C'est le sujet de la plus célèbre et de la plus touchante de ces ballades, _the Douglas Tragedy_.

Il la mit sur un cheval blanc comme lait, Et lui-même sur un cheval gris pommelé; Un cor de chasse pendait à son côté, Et ils s'éloignèrent, chevauchant légèrement.

Lord William regardait par-dessus son épaule gauche, Il regardait pour voir ce qu'il pouvait voir; Et il aperçut le père et les frères hardis de sa bien-aimée, Qui accouraient à cheval sur la plaine.

«Descends, descends, lady Margaret, dit-il, Et tiens mon cheval de ta main, Pendant que contre tes sept frères hardis Et ton père, je ferai tête».

Elle tint son cheval de sa main blanche comme le lait, Elle ne parla point, ne versa pas une larme, Jusqu'à ce qu'elle vit ses sept frères tomber, Et le sang de son père très cher.

«Oh, retiens ta main, lord William, dit-elle, Car tes coups sont merveilleusement terribles; Je puis trouver un autre amant fidèle, Mais un père, je n'en puis trouver un autre».

Oh! elle a défait son mouchoir de son col; Il était de toile de Hollande fine; Et elle a essuyé les blessures de son père, Qui étaient plus rouges que le vin.

«Oh choisis, oh choisis, lady Margaret, lui dit lord William Oh! veux-tu venir ou rester?» «Je te suis, je te suis, lord William, dit-elle, Tu ne m'as pas laissé d'autre guide».

Il la mit sur le cheval blanc comme lait, Et lui-même sur le cheval gris pommelé; Un cor de chasse pendait à son côté, Et ils s'éloignèrent, chevauchant lentement.

Oh, ils chevauchèrent lentement et tristement, Sous la lueur de la lune; Ils chevauchèrent, et arrivèrent à cette rivière pâle, Et là ils descendirent de cheval.

Ils descendirent pour boire de l'eau À la rivière qui coulait si claire, Et dans le courant tomba le meilleur sang de son coeur, Et lady Margaret fut effrayée.

«Redresse-toi, redresse-toi, lord William, dit-elle, Car je crains que tu ne sois blessé à mort». «Ce n'est que l'ombre de mon manteau rouge Qui brille si nettement dans l'eau».

Oh, ils chevauchèrent lentement et tristement, Sous la lueur de la lune, Jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à la porte du château de sa mère, Et là ils descendirent de cheval.

«Oh! fais mon lit, madame ma mère, dit-il, Oh! fais mon lit large et profond! Et mets lady Margaret près de moi; Nous allons dormir tous deux profondément».

Lord William était mort longtemps avant minuit, Lady Margaret était morte longtemps avant l'aurore. Que tous les vrais amants qui s'en vont ensemble Puissent avoir meilleure fortune qu'eux[44].

[Footnote 44: _The Douglas Tragedy._]

Ailleurs, ce sont des vengeances: deux frères épris de la même fiancée se battent et s'égorgent[45], des femmes jalouses ou trahies empoisonnent ou poignardent leurs rivales, comme dans cette ballade où une fiancée, abandonnée devant l'autel, tue celle qui lui est préférée.

[Footnote 45: _Lord Ingram and Child Vyet._]

La fiancée tira un long poignard, De sa coiffure brillante, Et frappa au coeur la belle Annie, Qui ne dit jamais plus une parole.

Le doux William vit la belle Annie pâlir, Et s'étonna de ce que cela était; Mais quand il vit le cher sang de son coeur, Il devint courroucé furieusement.

Il tira sa dague qui était si aiguë, Qui était si aiguë et perçante, Et la plongea dans la fiancée aux cheveux châtains, Qui tomba à ses pieds morte.

«Attends-moi, chère Annie, dit-il, Attends-moi, ma chérie», s'écria-t-il, Puis se mit la dague dans le coeur, Et tomba mort à ses côtés[46].

[Footnote 46: _Sweet William and Fair Annie._]

Parfois ces éperdues s'en prennent à celui qui les trahit. La maîtresse de lord William lui demande une dernière entrevue.

«Si votre amour est changé, dit-elle, Et si les choses sont ainsi, Du moins, venez, pour l'amour du passé, Venez goûter le vin avec moi».

«Je ne resterai pas, je ne puis pas rester, Pour boire le vin avec toi; Une dame que j'aime bien plus M'attend en ce moment».

Il se baissa sur son arçon, Pour l'embrasser avant de se séparer; Et, avec un poignard aigu et mince, Elle lui perça le coeur.

«Chevauche, maintenant, lord William, chevauche, Aussi vite que tu peux chevaucher; Ta nouvelle amoureuse, près du puits de St-Brannan, S'étonnera que tu sois en retard».[47]

[Footnote 47: _Lord William._]

Tout ce monde vit, prêt à tuer ou à mourir, constamment. Ces hommes rentrent avec du sang à leur épée ou sur leurs mains.

«Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang, Edward, Edward! Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang, Et pourquoi allez-vous si triste, Ô?»

«Oh, j'ai tué mon faucon si brave! Ma mère, ma mère! Oh, j'ai tué mon faucon si brave, Et je n'avais que celui-là».

«Le sang de votre faucon n'était pas si rouge, Edward! Edward! Le sang de votre faucon n'était pas si rouge, Mon cher fils, je te le dis, Ô[48]».

[Footnote 48: _Edward, Edward._]

Ou encore cette scène:

Il est allé à la chambre de Margerie, Et il a frappé à la porte, Ô; «Oh, ouvre, ouvre, lady Margerie, Ouvre et laisse-moi entrer, Ô.

Avec ses pieds aussi blancs que la grêle. Elle marcha à l'intérieur, Ô, Et avec ses doigts longs et effilés, Elle laissa entrer le doux Willie, Ô.

Elle se baissa vers ses pieds, Pour dénouer les souliers du doux Willie, Ô; Les boucles étaient roides de sang, Qui avait découlé largement sur elles.

«Quelle vue horrible est ceci, mon amour, Est ceci que j'aperçois, Ô? Quel est ce sang dont vous êtes couvert? Je vous prie, dites-le moi, Ô.

«Comme je venais par les bois, cette nuit, Un loup m'a attaqué, Ô; Oh! devais-je tuer le loup, Margerie? Ou devait-il m'attaquer, Ô?»

«Ô Willie, ô Willie, je crains Que tu ne m'aies engendré peine et chagrin; L'acte que tu as commis cette nuit Sera connu demain matin».[49]

[Footnote 49: _Sweet Willie and lady Margerie._]

Presque toutes ces aventures se terminent tragiquement, il y a toujours du sang dans les dernières strophes de ces ballades. Ce sont des chants dont la muse est la mort. Quand on lit ces recueils, on ne rencontre que des cadavres. Au-dessus de toute cette poésie plane la joie lugubre des deux corbeaux de la terrible ballade.

Il y avait deux corbeaux perchés sur un arbre, Gros et noirs, aussi noirs qu'il est possible; Et l'un commence à dire à l'autre: «Où irons-nous dîner aujourd'hui? Dînerons-nous près de la vaste mer salée? Dînerons-nous sous l'arbre au feuillage vert»?

«Viens, je te montrerai un spectacle très doux, Une glen solitaire et un chevalier fraîchement tué; Son sang est encore tiède sur l'herbe, Son épée à demi tirée, ses flèches dans le carquois, Et personne ne sait qu'il est étendu là, Sinon son faucon, son chien et sa maîtresse.

«Nous nous poserons sur sa clavicule, Nous arracherons ses jolis yeux bleus, Nous ferons une tresse de ses cheveux dorés, Pour garnir notre nid quand il se dénudera, Et le duvet d'or sur son jeune menton, Nous en envelopperons nos petits.

Oh! froid et nu sera son lit, Quand les orages d'hiver chanteront dans les arbres; À sa tête le gazon, à ses pieds une pierre; Il dormira, il n'entendra plus les plaintes de la jeune fille; Par dessus ses os blanchis, les oiseaux voleront, Les daims sauvages bondiront, les renards glapiront.[50]

[Footnote 50: _The Twa Corbies._]

Les imaginations romanesques, les rêveries poétiques, les superstitions païennes ou chrétiennes du moyen-âge, se mélangent à ces événements, et en accroissent encore l'étrangeté. Les jeunes filles montent au sommet de leur tour quand arrive le chevalier qu'elles aiment[51]. Des amants se réfugient dans les profondeurs vertes des forêts, et y mènent une vie qui fait penser aux exilés de _Comme il vous plaira_[52]. D'autres fois des outlaws ravissent des jeunes filles, et les entraînent dans leurs retraites[53]. Des oiseaux se chargent des messages entre les amants[54]. Lorsqu'un crime est commis, il est miraculeusement révélé. Une maîtresse assassine son amant et jette son corps dans la Clyde. Mais un papegai perché sur un arbre a tout vu.

[Footnote 51: _Lord William._]

[Footnote 52: _The Earl of Douglas and Dame Oliphant; Rose the red and white Lily._]

[Footnote 53: _Hynde Etin; The bonnie Banks of Fordie; the Duke of Perth's three daughters._]

[Footnote 54: _The Gay Gos-Hawk._]

Ainsi parla le papegai, En voltigeant au-dessus de sa tête: «Dame, garde bien ta robe verte, Garde-la bien de ce sang si rouge».

«Oh, je garderai ma robe verte, Je la garderai de ce sang si rouge, Mieux que tu ne peux garder ta langue Qui bavarde dans ta tête.

Mais descends, ô bel oiseau, Ne voltige plus d'arbre en arbre, Je te donnerai une cage d'or, Et de pain blanc te nourrirai».

«Gardez votre cage d'or, dame, Et je garderai mon arbre; Car, comme vous avez fait à lord William, Ainsi me feriez-vous.»[55]

[Footnote 55: _Lord William._]

Et plus tard il dénonce la coupable. Une soeur, jalouse de sa jeune soeur, la noie. Un joueur de harpe fait, avec la clavicule de la morte, une harpe qu'il tend de trois boucles de sa chevelure dorée; la harpe joue seule et prononce le nom de la méchante soeur[56]. Pendant une veillée mortuaire, une lykewake, auprès du corps d'une jeune fille assassinée, le corps parle pour nommer l'assassin.

[Footnote 56: _Binnorie._]

Avec les portes entr'ouvertes, et des chandelles allumées, Et des torches qui brûlaient clair, Le corps fut étendu; jusqu'au calme minuit, Ils veillèrent, mais rien n'entendirent.

Vers le milieu de la nuit, Les coqs commencèrent à chanter; Et à l'heure sombre de la nuit, Le corps commença à bouger.

«Oh, qui t'a fait mal, soeur, Et a osé ce péché odieux? Qui a été assez hardi et n'a pas crain De te jeter dans la cascade?»

«Le jeune Benjie a été le premier homme À qui j'aie donné mon coeur; Il était si hardi et hautain de coeur; Il m'a jeté dans la cascade».[57]

[Footnote 57: _Young Benjie._]

La fille du ministre de Newarke accouche en secret et tue ses deux enfants. En rentrant elle rencontre deux enfants qui jouent à la balle; elle leur parle. Ils lui reprochent qu'elles les a tués, et lui disent qu'elle ira en enfer[58]. Les fantômes de ceux qui ont été tués reparaissent[59]. Parfois ce sont de véritables contes de fées. Ce sont des batailles de chevaliers contre des géants ou des monstres[60]. Ce sont des anneaux enchantés. L'amante donne à l'amant, ou l'amant à l'amante, une bague dont les diamants se terniront, si celui ou celle qui l'a donnée est infidèle ou meurt; et un jour la bague s'éteint[61]. Ce sont des jeunes filles enfermées par un sortilège sous la forme d'une bête hideuse, et qui ne seront délivrées que si un chevalier consent à les embrasser[62]. La reine des Fées s'éprend de Thomas le Rimeur, et le garde pendant sept ans, dans des vergers merveilleux; il se réveille un jour au pied de l'arbre où il s'était endormi[63]. Un chevalier ressuscite son amie en lui mettant sur les yeux deux gouttes du sang de St Paul[64].

[Footnote 58: _The Cruel Mother._]

[Footnote 59: _The Knight's Ghost_; _Clerk Saunders_; _Sweet William's Ghost_; _Sir Roland_.]

[Footnote 60: _Young Ronald_; _King Malcolm and Sir Colvine_.]

[Footnote 61: _Hynde Horn_; _The enchanted Ring_.]

[Footnote 62: _Kemp Owyne._]

[Footnote 63: _Young Tamlane_; _Child Rowland and Burd Ellen_; _Thomas of Ercildoune_.]

[Footnote 64: _Leesome Brand._]

Que ce soit à cause de l'héroïsme, de la superstition ou de la cruauté, lorsqu'on lit un recueil de ces ballades, on est violemment transporté dans une autre vie, qui sans doute a existé, mais qui certainement n'existe plus depuis longtemps. On sent qu'on est dans une vie violente, romanesque, périlleuse, surpassant la nôtre en forfaits et en exploits, mais, à coup sûr, une vie qu'aucun homme moderne n'a vécue, ni vu vivre. On est dans l'histoire ou dans le roman, et, que ce soit l'un ou l'autre, hors de la réalité.

Ces récits, dont la trame est faite d'aventures extraordinaires, sont encore rendus plus archaïques par les broderies dont ils sont couverts. Celles-ci les font ressembler davantage à d'anciennes étoffes, semées d'attributs, historiées de motifs dans le goût d'une autre époque, et brochées d'une profusion d'or et d'argent que notre temps ne comporte plus. Chacun de ces accessoires accentue la date de ces poèmes, et les rejette plus loin de nous. Parfois, cet effet est produit par quelque motif naïf et tout fait. Quand un jeune homme enlève une jeune fille, il monte toujours un cheval gris pommelé, et elle, un cheval blanc comme lait[65]. Lorsque deux amants sont ensevelis l'un près de l'autre, il sort un églantier de la tombe de l'amant et un rosier de celle de la maîtresse.

[Footnote 65: _The Douglas Tragedy._]

Lord William fut enseveli dans l'église de Ste-Marie, Lady Margaret dans le choeur de Ste-Marie; Hors de la tombe de la dame, poussa une rose rouge, Et hors de celle du chevalier poussa un églantier.

Et tous deux se rencontrèrent et s'enlacèrent, Comme s'ils désiraient être près l'un de l'autre, De sorte que tout le monde put connaître clairement Qu'ils poussaient de deux amants qui s'étaient chéris[66].

[Footnote 66: _The Douglas Tragedy_; _Prince Robert_; _Fair Annet_.]

C'est là un des détails qui reviennent constamment et appartiennent à tous les faiseurs de ballades. Presque toujours, il y a cette prodigalité de métaux et de pierres précieuses, qui indique qu'on est dans le rêve et qu'on puise à des coffres inépuisables. On sent que l'imagination se grise de richesses. Les chevaux sont ferrés d'argent aux pieds de devant, et ferrés d'or aux pieds de derrière; ils portent à la crinière des clochettes d'argent qui tintent à chaque pas[67]. Les jeunes filles lissent leurs cheveux avec des peignes d'argent. On étend des tapis de drap d'or du château à l'église, pour que la fiancée ne marche pas sur le sol[68]. De toutes parts, passent des cortèges de mariage, brillants, vêtus de cramoisi et de vert[69]; tous les cavaliers portent sur le poing un faucon; toutes les dames tiennent une guirlande[70]. Quoi de plus délicatement étincelant que cette description:

[Footnote 67: _Lord Thomas and Fair Annet_; _Thomas of Yonderdale_; _Sweet Willie and Fair Annie_.]

[Footnote 68: _Lord Ingram and Child Vyet._]

[Footnote 69: _Young Bekie._]

[Footnote 70: _Lord Ingram and Child Vyet._]

Son palefroi était un gris pommelé, Je n'ai jamais vu son pareil; Comme brille le soleil un jour d'été, Cette belle dame elle-même brillait.

Sa selle était d'ivoire pur, C'était une vue très belle à voir! Ornée et raide de pierres précieuses, Tout entourées de cramoisi.

Des perles d'Orient, en grande quantité; Sa chevelure tombait autour de sa tête; Elle chevauchait sur la pelouse de fougères, Tantôt elle sonnait du cor, et tantôt chantait.

Les sangles étaient de riche soie, Les boucles étaient de béryl, Ses étriers étaient de clair cristal, Et tout couverts de perles.

Le poitrail était d'acier fin, La croupière était d'orfèvrerie, La bride était d'or fin, De chaque côté, trois clochettes pendaient.

Elle conduisait en laisse trois lévriers, Et sept braques couraient à ses pieds; Je ne voulais pas me hâter de lui parler, Son front était blanc comme un cygne.

Elle portait un cor pendu au col, Et au-dessous de sa taille mainte flèche, En vérité, mes seigneurs, comme je vous le dis, Ainsi était habillée cette belle dame[71].

[Footnote 71: _Thomas of Ercildoune._]

Ou bien encore qu'on lise cette jolie peinture, qui transporte dans la fantaisie le fait très simple d'une maîtresse à la recherche de son amant.

Oh! je vais chercher un charpentier, Pour me construire un navire, Et je chercherai de hardis matelots, Pour naviguer avec moi sur la mer...

Son père lui fit construire un navire, Et le gréa très royalement; Les voiles étaient de soie vert pâle, Et les câbles de taffetas;

Les mâts étaient faits d'or bruni, Et brillaient au loin sur la mer, Les bordages étaient richement incrustés De nacre et d'ivoire.

À chaque amure qu'il y avait, Pendait une clochette d'argent Qui tintait doucement à la brise, Ou à la houle enflée de la mer salée[72].

[Footnote 72: _Fair Annie of Lochryan._]

Les fonds achèvent cette impression. On y aperçoit des paysages irréels. Parfois, ce sont des fabriques fantastiques. C'est, par-delà une mer courroucée, un château avec une haute tour au toit d'étain:

Quand elle vit la tour majestueuse Luire claire et brillante, Qui se tenait au-dessus des vagues ouvertes, Bâtie sur un roc élevé[73].

[Footnote 73: _Fair Annie of Lochryan._]

Ou bien c'est la façade d'un château féodal:

Il y a un beau château, bâti de chaux et de pierre, Oh! n'est-il pas bâti plaisamment? Sur le devant de ce beau château, Il y a deux unicornes beaux à voir[74].

[Footnote 74: _Song of the Outlaw Murray._]

Le plus souvent, comme dans les vieilles tapisseries, ce sont des verdures, des fonds de feuillage. Voici le verger où la reine des fées conduit Thomas d'Ercildoune:

Elle le conduisit dans un beau verger, Où les fruits croissaient en grande abondance; Les poires et les pommes étaient mûres, La datte, et aussi le damas;

La figue et aussi les grappes de la vigne; Les rossignols reposaient sur leurs nids, Les papegais drus commençaient à voler çà et là, Et la chanson des grives ne voulait pas cesser[75].

[Footnote 75: _Thomas of Ercildoune._]

N'est-ce pas là vraiment un arrière-plan d'ancienne tenture aux frondaisons semées de fruits et d'oiseaux? Ce sont aussi des fonds de forêts, dans lesquelles passent des cerfs, des chasseurs vêtus de vert, l'arc à la main, suivis de leurs bons chiens gris.

Johnie regarda vers l'est, et Johnie regarda vers l'ouest, Et un peu au-dessous du soleil; Et là il aperçut un cerf brun qui dormait, Sous un buisson de genêts.

Johnie tira, et le cerf brun bondit, Et il le blessa au flanc, Et, entre l'étang et le bois, Ses chiens abattirent la bête fière[76].

[Footnote 76: _Johnnie of Breadislee._]