Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

Chapter 39

Chapter 393,836 wordsPublic domain

C'est dans ces observations minutieuses des faits intimes que se découvrent, sinon le sentiment, du moins la connaissance et la fréquentation assidue de la Nature. Pour rendre les grands espaces de terrain ou les grandes phases des jours et des saisons, il suffit d'un coup d'oeil d'artiste et d'un maniement suffisant de la langue. La surprise de la campagne peut quelquefois en remplacer l'intimité, et l'enthousiasme des premières rencontres arracher des accents plus vifs que la calme douceur d'une longue amitié. Mais lorsqu'il s'agit de pénétrer dans le détail, de démêler les mille sons dont est faite l'harmonie des champs, de percevoir les symptômes légers qui précèdent les mouvements atmosphériques ou plutôt qui en font déjà partie et en sont comme la frange; lorsqu'il s'agit de posséder les habitudes et les préférences des plantes, leurs heures, leurs endroits et leur saison, les coutumes et les habitats de tant d'oiseaux et d'animaux, on entre dans une étude immense. Une vie humaine y suffit à peine. Wordsworth y a consacré la sienne, avec l'assiduité d'un savant, pendant les trois quarts d'un siècle. Chaque jour il a examiné la nature; il en a fait son occupation unique; il est arrivé à en avoir une merveilleuse connaissance. C'est avec Burns le poète moderne qui l'a observée le plus directement et le plus intimement connue. Mais il l'a regardée, pour ainsi dire, en faisant un choix; cherchant en artiste ses effets rares et nouveaux à interpréter en moraliste. Il la voyait à travers la double préoccupation du pittoresque et de la parabole, en extrayant de préférence ce qui était beau ou instructif. Aussi ses observations ont toujours quelque chose d'épuré. Elles semblent avoir été prises moins pour elles-mêmes que pour leur éclat ou la leçon qu'elles contiennent.

Il n'en est pas ainsi de celles de Burns. Il a, bien entendu, cette connaissance complète de la campagne, mais elle lui vient moins d'une observation voulue que d'une fréquentation constante. Il la possède parce qu'il a vécu avec elle, qu'il l'a travaillée de ses propres mains, arrosée de sa sueur, surprise à toutes ses heures. Il est familier avec ses mille aspects et ses mille voix, mais sans s'être donné la tâche de le devenir. Sa façon de la voir est plus simple et plus désintéressée. Il n'y recherche ni les tableaux brillants, ni les comparaisons éloquentes. Ce n'est pas un artiste qui l'étudie, c'est un paysan qui la cultive; les faits le frappent, non parce qu'ils sont curieux, mais parce qu'ils sont ordinaires. Ce qui l'attire dans les choses, ce n'est pas leur pittoresque, mais leur réalité, leur importance au point de vue de la vie rurale, la place qu'ils y tiennent; le pittoresque ne vient qu'à la suite et par surcroît. On comprend qu'il y a, dans cette façon de voir la campagne, quelque chose de moins éclatant et de moins subtil; mais de plus solide, de plus ferme et de plus pratique. La plupart du temps, Burns fait des descriptions sans s'en douter; il n'a été préoccupé que de relater des faits; ses vers, pleins, écrits pour la chose qu'ils disent, sont en réalité des renseignements qui ont rencontré la couleur. Par exemple, lorsqu'il dit:

En été, lorsque le foin était coupé, Que le blé vert ondulait dans tous les champs, Au moment où la luzerne fleurit blanche sur la plaine, Et où les rosés s'ouvrent dans les coins abrités[757].

[Footnote 757: _Countrie Lassie._]

il s'occupe moins de l'aspect que de l'état réel de la campagne, dans les semaines qui suivent la fenaison. Si, vers la fin d'avril, il écrit à un de ses amis, ce ne sera pas un pittoresque un peu extérieur qui le frappera, ce sera le moment précis de vie rurale où il se trouve, le moment où l'on fait sortir les vaches qui ont vêlé, et où on travaille activement aux champs[758]. S'il souhaite au même ami un temps favorable pour ses moissons, il ne fera pas quelque phrase générale sur le soleil et la brise, il ira droit au détail technique.

[Footnote 758: _Second Epistle to Lapraik._ Voir ce passage plus bas.]

Puisse Borée ne jamais battre vos sillons, Et ne pas donner de croc-en-jambe à vos tas de gerbes, Dispersant la récolte à travers moors et marécages, Comme du chiendent arraché; Mais puisse le grain qui branle tout au faîte de l'épi Tomber dans le sac[759].

[Footnote 759: _Third Epistle to Lapraik._]

Ce dernier trait qui note que les plus hauts grains, parce qu'ils sont les plus secoués et les plus mûrs, se perdent le plus facilement, est d'un coup d'oeil de paysan.

Sa poésie est tellement claire, de proportions moyennes et à angles vifs, qu'elle s'écarte instinctivement de ce qui donne aux objets quelque chose d'obscur, de vague ou d'excessif. Les phénomènes de brumes ou de brouillard, si communs dans un pays humide comme l'Ayrshire, sur lequel traînent continuellement les longues files des nuages de l'Atlantique, et qui, dans un pays voisin, ont fourni à Wordsworth tant de tableaux d'une subtilité ou d'une splendeur merveilleuses, ne paraissent presque pas dans ses vers. Lorsque par hasard il les rencontre, il leur donne quelque chose d'arrêté et de précis qui leur enlève une partie de leur charme ou de leur terreur. Le côté vaporeux, flottant et perdu des choses, par lequel certains esprits aiment à les contempler, parce qu'elles sont par là plus transformables, et sur qui furent constamment fixés les beaux yeux rêveurs de Shelley, n'existe guère pour lui. De la nuit même, d'autres voient surtout les profondeurs ténébreuses; les lumières ne servent qu'à les rendre plus reculées et plus insondables; lui y voit surtout un fond pour ses lumières qui, sur cette noirceur, jouent plus vives, plus individuelles, plus nettes, que dans l'universelle clarté du jour. Aussi ses vers sont-ils pleins de ces effets de nuit, toujours rendus par rapport aux points lumineux, et jamais par rapport aux arrière-plans obscurs.

Nous n'errerons plus sur le bord du ruisseau, Nous ne sourirons plus au visage ridé de la lune dans la vague[760].

Le char de Cynthia d'argent massif Montait dans le ciel étoilé, homme; Les rayons reflétés dorment dans les ruisseaux, Ou se cassent dans le courant[761].

Nous irons le long du Cluden, À travers les noisetiers qui s'étendent largement Au-dessus des vagues qui glissent lentement, Si claires sous la lune[762].

Donnez-moi la vallée solitaire, Le soir plein de rosée, la lune montante, Qui luit joliment et fait ruisseler Sa lumière d'argent dans les branches[763].

[Footnote 760: _Lament written at a time when the Poet was about to leave Scotland._]

[Footnote 761: _The Fete Champetre._]

[Footnote 762: _Ca' the Yowes._]

[Footnote 763: _She says she lo'es me best of a'._]

Tout est en points lumineux et scintillants. Cette même netteté d'expression, ce quelque chose de bref et d'un peu sec, de limpide, qui lui fait rendre si bien la clarté froide de la lune, lui fait aussi rendre admirablement les effets de gelée claire et sonore.

Quand les feuilles jaunies jonchent la terre, Ou que, voltigeant comme des chauves-souris, Elles obscurcissent le souffle du froid Borée, Quand les grêlons chassent, Et que les jeunes froids commencent à mordre, Tout vêtus de gelée blanche[764].

[Footnote 764: _The Jolly Beggars._]

Ou bien encore ces vers qui décrivent si bien une nuit d'hiver:

Tout était endormi comme l'oeil fermé de la nature, Silencieuse, la lune brillait très haut au dessus d'arbres et tours; Le gel froid, sous son rayon d'argent, S'étendait, formant doucement sa croûte, sur la rivière scintillante[765].

[Footnote 765: _The Brigs of Ayr._]

C'est là aussi ce qui le fait parler si heureusement du chant clair et du vol léger de l'alouette, de tout ce qui est vif, mobile, rapide.

* * * * *

On ne connaît pas la quantité de nature qui se trouve dans un poète quand on ne connaît que les descriptions directes qu'il en a faites. On peut même dire qu'on n'en a que la partie la moins intime, la moins personnelle, l'expression purement extérieure. À travers une oeuvre poétique, surtout moderne, apparaissent, dans les comparaisons, dans les métaphores, une foule d'impressions de la Nature qui, ayant séjourné dans l'âme du poète, en remontent transformées et toutes chargées de sa pensée. Il y a bien des jours, bien des années qu'elles se sont déposées au fond de lui; elles y sont restées ignorées et perdues dans les profondeurs où le souvenir cesse d'être volontaire; elles y ont subi un lent et mystérieux travail; un choc les ébranle, elles reparaissent parfois presque méconnaissables de ce long séjour dans une âme humaine. Une partie de l'infinie poésie de la Nature qui ornait l'âme de Shakspeare nous apparaît de cette façon, à propos de sentiments humains. Ces impressions sont forcément profondes, puisqu'elles ont duré longtemps; elles sont aussi généralisées par le lent dépouillement des détails accidentels et les nécessités de fournir une comparaison applicable partout. C'est parmi elles qu'on trouve souvent les plus hautes et les plus subtiles manifestations de la Nature, dans un poète.

Ces réapparitions sont-elles nombreuses dans Burns? Y a-t-il, dans ses métaphores, dans les unions de pensée et d'images naturelles, une assez grande proportion de ces dernières pour que, en les dégageant, on obtienne un aspect nouveau de son sentiment de la Nature? À priori, on peut croire que non. D'abord, parce que ses métaphores sont brèves et rapides. Ce foisonnement d'images qui, dans certaines oeuvres, décore l'idée jusqu'à la recouvrir, et étouffe le sens sous une luxuriante végétation parasitaire, est plutôt le propre des poètes d'imagination que des poètes de passion. Il y en a plus dans Shelley et dans Coleridge que dans Byron et dans Burns. Pour s'envelopper de ces ornements, la pensée a besoin de loisir qui lui permette un moment d'arrêt, et lui donne du répit pour cette toilette. Le sentiment violent est volontiers nu, parce qu'il est impétueux, sa fougue l'emporte à travers ces ajustements. Il s'en soucie peu. Il est pressé d'atteindre, de frapper, de sentir le choc de son but. C'est ce qui arrive à Burns, où l'éloquence est bien plus dans l'accent que dans l'image, et dans le mouvement que dans l'éclat. Il ne s'attarde jamais aux comparaisons, il les traverse rapidement, et nous pouvons prévoir que, par suite de la brusquerie de ses métaphores, les impressions de Nature qui y sont contenues ne seront pas très nombreuses. Il y a à cela encore une autre raison, c'est que la plus grande quantité peut-être de ses images est empruntée à des actions, des détails de vie humaine.

Il y a bien un assez grand nombre de ces réminiscences naturelles, dans ses chansons d'amour. Mais il y a si longtemps que la plupart d'entre elles ont été empruntées à la Nature qu'elles ont perdu leur parfum d'origine; elles ont servi à tant de coeurs humains qu'il ne leur reste plus qu'une valeur de sentiment. Elles font partie de l'éternel vocabulaire des vers amoureux; elles ne sortent pas du fonds d'images auquel il est permis à tous les poètes de puiser comme à un coffre commun. Ce sont des yeux comme des étoiles pendant la nuit; des cheveux dorés comme des anneaux d'or, noirs comme l'aile du corbeau, ou blonds comme le lin; ce sont des joues comme des lis tachés de vin; des lèvres comme des cerises mûres protégées du vent froid par des murs ensoleillés; des tailles comme les jeunes frênes qui montent au-dessus des buissons entre deux talus semés de primevères; des innocences aussi pures que la pâquerette qui s'ouvre dans la rosée ou que l'épine dont les fleurs sont si blanches et les feuilles si vertes. Il se trouve, dans ces comparaisons, de jolis détails; çà et là, un détail que Burns a rajeuni et auquel, pour employer l'expression de sa femme, il a donné un coup de brosse; mais, en réalité, rien de bien nouveau, ni de bien profond.

Cependant, lorsque l'émotion moins tendue lance moins rapidement l'expression, il arrive que sa pensée prend le temps de se placer dans une de ces observations naturelles. Alors l'effet de nature qui en constitue l'enveloppe est plus subtil, plus nuancé que ceux qui se rencontrent généralement dans ses descriptions directes. L'observation est toujours brève et nette, mais elle s'applique à des phénomènes plus fugitifs, plus changeants, plus susceptibles de se perdre dans l'âme et de se confondre confusément avec elle. Les délicats phénomènes de lumière et d'atmosphère, dont Shelley devait plus tard composer sa poésie aérienne et irisée, sont très rares dans Burns. Ceux qu'on rencontre généralement chez lui se trouvent presque uniquement dans ses métaphores.

Ses yeux sont plus brillants que les rayons radieux Qui dorent l'averse fuyante, Et étincellent sur le cristal des ruisseaux, Et réjouissent les fleurs rafraîchies[766].

[Footnote 766: _Young Peggy._]

Ou bien:

Comme dans le sein du ruisseau Le rayon de lune séjourne au soir humide de rosée, Ainsi tremblant et pur était le jeune amour Dans le coeur de la jolie Jane[767].

[Footnote 767: _There was a Lass and she was fair._]

Ou encore:

Son front est comme l'arc-en-ciel, Quand de brillants rayons de soleil interviennent Et dorent le front de la montagne lointaine[768].

[Footnote 768: _On Cessnock Banks._]

Ou bien cette jolie énumération de choses fragiles et fugitives dans _Tam o' Shanter_, pour laquelle un poète disait qu'il aurait donné tout ce qu'il avait écrit:

Les plaisirs sont comme des pavots épanouis, Vous prenez la fleur, ses pétales tombent; Ou comme la neige qui tombe dans la rivière, Un instant blanche, puis fondue pour jamais; Ou comme les éphémères boréales Qui fuient sans que vous puissiez en marquer la trace; Ou comme la forme adorable de l'arc-en-ciel Qui s'évanouit dans l'orage[769].

[Footnote 769: _Tam o' Shanter._]

Ces rayons de soleil dans une averse, ce reflet de lune dans un ruisseau, tous ces phénomènes de lumière, de nuances à peine perçues, sont des effets rares dans Burns. Ils manquaient pour lui de réalité. Sa main robuste et un peu rude voulait saisir quelque chose de plus matériel.

C'est là, chez lui, le point extrême en fait de transformation de la Nature. C'est dans ces passages qu'elle est le plus légère, le plus pénétrée de sentiment. On voit combien elle est encore sobre et solide, combien elle reste pratique en quelque sorte. Les faits demeurent toujours précis, nets, perdent à peine un peu de leurs contours. En sorte que cette étude plus profonde des sensations de la Nature nous fait seulement mieux sentir encore combien son regard sur elle était bref, et clair; combien peu il s'occupait d'elle quand il n'était pas en commerce direct avec elle; combien elle séjournait en lui sans le déformer, c'est-à-dire combien elle et lui restèrent distincts.

* * * * *

Un des caractères les plus frappants de la nature, telle qu'on la voit dans Burns, est qu'elle n'est presque jamais inanimée. Ce n'est pas une scène silencieuse et dépeuplée, où l'homme seul paraît, un décor de théâtre peint pour lui seul. Elle fourmille d'existences particulières; elle est pleine de mouvements et de voix; elle est sillonnée de mille animaux qui la peuplent et la font vivre. De tous côtés, on voit les lièvres courir le long des sillons, les volées criaillantes de perdrix partir, les couvées de grouse courir sous la bruyère, les aigles passer au-dessus des collines. Les oiseaux de toute espèce remplissent les taillis. Le renard glapit. Les phases de la journée ne sont pas notées simplement par les couleurs qu'elles étalent dans le ciel et que n'importe qui peut étaler dans ses vers; elles sont accompagnées de quelque fin détail de vie animale que seul possède celui qui connaît bien la campagne.

Oh! plaisants sont les prés et les bois de Coila, Où les linots chantent parmi les bourgeons, Et les lièvres coureurs, dans leurs jeux amoureux, goûtent leurs amours, Tandis que par les coteaux le ramier roucoule d'un cri plaintif[770].

Le soleil était hors de vue, Et le crépuscule plus sombre amenait la nuit, Le hanneton bruissait avec un bourdonnement lent, Et les vaches debout beuglaient à la place où on les trait[771].

[Footnote 770: _Epistle to William Simpson._]

[Footnote 771: _The twa Dogs._]

Presque jamais, le paysage n'est sans bêtes, que les scènes soient riantes ou sauvages.

Combien aimables, ô Nith, sont tes vallées fertiles, Où les aubépines éployées fleurissent gaîment, Combien doucement sinuent tes vallons en pente, Où les agneaux jouent à travers les genêts[772].

Solitaires sur les glaciales collines, les troupeaux errants Évitent les cruels orages parmi les rochers abritants; Les ruisseaux se précipitent, écument, rougeâtres sous la pluie qui les bat, Les déluges amassés crèvent au-dessus des plaines lointaines, Sous la rafale les forêts effeuillées gémissent; Les cavernes creuses rendent une morne plainte[773].

[Footnote 772: _The Banks of Nith._]

[Footnote 773: _Elegy on the Death of Robert Dundas._]

Burns lui-même marquait la place que les animaux tiennent dans ses vers, lorsqu'il disait:

Tant que les églantiers et les chèvrefeuilles verdissants, Et les perdrix qui piaillent haut le soir, Et le lièvre matinal qu'on voit filer silencieusement, Inspireront ma muse[774].

[Footnote 774: _Epistle to John Lapraik._]

Cette présence des animaux est à noter, car, chez la plupart des poètes, si on tuait les oiseaux, la nature resterait dépeuplée.

Sur ces fonds déjà fourmillants de vie ressortent plus fortement les animaux domestiques. À chaque pas, ce sont des coins de collines, de prairies ou de champs, dans lesquels ils figurent avec une touche de sentiment humain qui les rapproche des premiers plans. Ils servent à indiquer les heures du jour:

Quand, sur la colline, l'étoile orientale Annonce que le moment de parquer les brebis est venu, Et que les boeufs, du champ aux nombreux sillons, Reviennent si tristes et si las[775].

[Footnote 775: _My own kind Dearie, O._]

Ou la saison de l'année, comme dans le passage déjà cité plus haut.

Quand les vaches nouvellement vêlées beuglent à leur piquet, Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse, Je prends cette heure sur le bord du crépuscule, Pour reconnaître que je suis débiteur Du vieux Lapraik, au coeur honnête, Pour sa bonne lettre[776]».

[Footnote 776: _Second Epistle to John Lapraik._]

Avec eux apparaissent de tous côtés les occupations et les travaux des champs, les semailles, les moissons, les charrues, les meules. Qu'on lise cette belle description de l'automne, où le détail de tout le morceau est relevé par la lumière vaporeuse et le charme des derniers vers. Pour comprendre l'exactitude du début, il faut savoir que les paysans écossais, à cause des vents violents, maintiennent le sommet de leurs meules, par des cordes et une couche de chaume. Parfois même, ils les recouvrent de morceaux de toile. «Nous fûmes frappés, dit Dorothée Wordsworth, par la vue des meules de foin, retenues par des tabliers, des draps et des morceaux de toile à sacs, pour empêcher le vent de les emporter à ce que nous supposâmes. Nous trouvâmes dans la suite que cette pratique était très générale en Écosse[777]». Burns n'a eu garde d'omettre ce trait des préparatifs pour l'hiver. Toute la plaine est active et au travail.

[Footnote 777: _Recollections of a Tour made in Scotland_, by Dorothy Wordsworth, Friday, August 19th, 1803.]

C'était quand les meules mettent leur couverture d'hiver, Et que le chaume et les cordes assurent les récoltes durement gagnées; Les tas de pommes de terre sont mis hors des atteintes De l'haleine âpre et glacée de l'hiver qui approche; Les abeilles, au moment où elles se réjouissent de leurs travaux de l'été, Quand le délicieux butin de bourgeons et de fleurs Est scellé avec un soin frugal dans les massives piles de cire, Sont condamnées par l'homme, ce tyran des faibles, À la mort des démons et étouffées dans la fumée de soufre; Le tonnerre des fusils s'entend de tous côtés, Les couvées blessées, chancelantes, se dispersent au loin; Les familles emplumées unies par le lien de la nature, Pères, mères, enfants, gisent en un même carnage. (Quel coeur chaud et poétique peut se défendre de saigner intérieurement Et d'exécrer les actes sauvages et impitoyables de l'homme!) Les fleurs ne poussent plus dans les champs, ni dans les prairies, Les bocages ne résonnent plus de concerts aériens, Sauf peut-être le sifflement joyeux du roitelet, Tout fier d'être au haut d'un petit arbre écourté: Les matins blanchâtres précèdent les jours radieux; Doux, calme, serein et large s'épand l'éclat de midi, Tandis que de nombreux fils de la Vierge ondulent capricieusement dans les rayons de soleil[778].

[Footnote 778: _The Brigs of Ayr._]

Enfin, au premier plan, l'homme paraît, et les paysages de Burns sont souvent des scènes rustiques de labour ou de moisson.

Quand les blés mûrs et les cieux azurés Font naître le bruit frémissant des faucheurs[779].

Toi, alouette, qui t'élances des rosées du gazon, Pour avertir le berger que la grise aurore pointe[780].

[Footnote 779: _The Vision._]

[Footnote 780: _My Nannie's awa'._]

Quoi de plus vrai et de plus vivant que cette description de moissonneurs dont le travail est interrompu par la pluie, qui se mettent à l'abri quand l'averse est trop forte, ou, quand elle diminue un peu, s'amusent à de rudes bousculades?

Tandis que les moissonneurs se blottissent derrière les gerbes, Pour éviter l'averse froide et piquante, Ou se bousculent en courant dans de rudes jeux, Pour passer le temps, Je vous consacre le moment, En rimes[781].

[Footnote 781: _Epistle to the Rev John Mac Math._]

Une autre scène du même genre apparaît dans ces autres vers:

Mais voici les gerbes renversées par la rafale, Et voici que le soleil clignote au couchant, Il faut que je coure rejoindre les autres, Et laisse ma chanson[782].

[Footnote 782: _Third Epistle to John Lapraik._]

De tous côtés, ce sont des laboureurs, des semeurs, des bergers, des jardiniers, des moissonneurs, qui vont à leur travail ou en reviennent, des joueurs de curling qui se dirigent vers les lochs gelés, des gens qui parcourent la campagne en chantant et en sifflant. Toute cette animation s'ajoute à celle que tant d'animaux donnent déjà aux champs, et les remplit de mouvement et de bruits. Voici une pièce qui donne bien l'idée de cette superposition de mouvements.

En vain pour moi, les primevères fleurissent, En vain pour moi, poussent les violettes, En vain pour moi, dans les glens ou les bois, Chantent le mauvis et le linot.

Gaiement, le garçon de charrue anime son attelage, Avec joie le semeur attentif chemine, Mais la vie est pour moi un rêve fatigant, Le rêve de quelqu'un qui ne s'éveille jamais.

La foulque folâtre effleure l'eau, Parmi les roseaux les jeunes canards crient, Le cygne grave nage majestueusement, Et tout est heureux excepté moi.

Le berger ferme la porte de son parc, Et à travers les moors siffle bruyamment, D'un pas farouche, inégal et errant, Je le rencontre sur la colline brillante de rosée.

Et quand l'alouette, entre l'ombre et la lumière, Joyeuse s'éveille à côté de la pâquerette, Et monte et chante sur ses ailes palpitantes, Spectre miné de chagrin, je regagne ma demeure[783].

[Footnote 783: _Menie._]

Les exemples sont à foison. Il n'y a qu'à plonger la main pour en retirer. Voici l'hiver: la description physique, brève et ferme comme toujours, est aussitôt appuyée par la présence de l'homme.

Quand l'hiver s'enveloppe de son manteau, Et durcit la boue comme un roc, Quand vers les lochs, les curlers vont en foule, Joyeux et marchant vite[784].

[Footnote 784: _Tam Samson's Elegy._]