Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 38
Les paysages que Burns a compris ne sont pas si grandioses. Ce sont ceux des Lowlands, et, dans ceux-ci encore, il faut faire un choix. Il n'a pas touché aux Borders, à la chaîne des Cheviot, où le paysage, avec sa bordure de donjons délabrés, se redresse, devient plus farouche, et prend un intérêt historique. Ce qu'il a connu de plus élevé est la ligne des hauteurs moyennes qui relient les Cheviot aux Grampians, séparent les sources de la Clyde de celles de la Tweed, et, de chaque côté, viennent mourir en ondulations à une faible distance de la mer. Elles n'ont pas le caractère puissant des montagnes des Hautes-Terres, ni le rude aspect de celles des Borders. C'est une suite de hautes collines pastorales, avec leurs ruisseaux, leurs plaques de bruyère, leurs creux tout tremblants de fougères; sur leurs flancs semés d'innombrables chardons se répandent des troupeaux, et parfois un berger se détache sur leur ciel. Elles ont à leurs pieds les landes réjouies par la chanson incessante de l'alouette. Elles sont sauvages encore, mais sans terreur et sans sublimité; elles ont une tristesse et un abandon plus humains; elles semblent regretter que l'homme leur manque, tandis que les autres solitudes semblent s'irriter qu'il les trouble. Elles sont plus accessibles; elles ont des traits moins puissants et que l'esprit peut saisir sans s'oublier. C'est en même temps un paysage où le détail reparaît, reprend sa place, et non plus un spectacle fait d'une seule sensation gigantesque qui l'écrase.
Ce point est important, car c'est par le détail que les lieux saisissent les esprits nets, peu ouverts aux vagues impressions panthéistes. Burns a mieux compris ces collines moyennes; elles reparaissent volontiers dans sa poésie. Le plus souvent, comme dans sa vie, elles sont aperçues de loin:
Gaiement l'oeil d'or du soleil Regardait par dessus les hautes montagnes[720].
[Footnote 720: _Philis the Fair._]
Parfois ce sont quelques-uns des aspects sombres dont elles sont souvent revêtues. C'est l'hiver qui vient:
Le brouillard paresseux pend au front de la colline, Il cache le cours assombri du ruisseau tortueux. Combien semblent languissantes les scènes naguère si vives, Quand l'automne passe à l'hiver l'année pâlie, Les forêts sont dépouillées, les prairies sont brunes, Et toute la brillante afféterie de l'été est envolée[721].
[Footnote 721: _The Lazy Mist._]
Ou quelque orage qui éclate:
Abandonnés sur les collines sombres, les troupeaux errants Fuient le farouche ouragan et s'abritent parmi les rochers. Les ruisseaux écumants se précipitent, rougeâtres, cinglés par la pluie, Les pluies amassées crèvent au-dessus de la plaine lointaine; Sous la rafale, les forêts dépouillées gémissent.
Ou bien encore c'est un joli coin des vallons qui se trouvent au pied des derniers replis de ces hauteurs, comme dans ce charmant paysage de gorge pleine de verdure:
Que les terres étrangères vantent leurs bosquets de myrtes suaves, Où les étés resplendissants répandent leurs parfums, Bien plus cher m'est ce ravin de fougères vertes Où le ruisseau glisse sous les longs genêts jaunes.
Bien plus chers me sont ces humbles buissons de genêts, Où la jacinthe et la pâquerette se cachent invisibles; Car là, marchant légèrement parmi les fleurs sauvages, Et écoutant le linot, souvent vient errer ma Jane[722].
[Footnote 722: _Caledonia._]
La description la plus complète et la plus haute qu'il ait fait de ces régions de montagnes se trouve dans les strophes suivantes qu'on a déjà vues mais qu'on peut relire ici, au point de vue spécial qui nous occupe. C'est un joli tableau, et, pour la sincérité et la vérité des traits, bien supérieur à tous ceux de Walter Scott.
Ces sauvages montagnes aux flancs moussus, si hautaines et si vastes, Qui nourrissent dans leur sein les jeunes sources de la Clyde, Où les grouse conduisent leurs couvées à travers la bruyère, Et le berger garde ses troupeaux en jouant sur son roseau. Où les grouse conduisent leurs couvées à travers la bruyère Et le berger garde ses troupeaux en jouant sur son roseau.
Ni les riches vallées de Gowrie, ni les bords soleilleux du Forth, N'ont pour moi les charmes de ces moors sauvages et moussus; Car là, près d'un clair ruisseau, solitaire et retiré, Vit une douce fillette, ma pensée et mon rêve.
Parmi ces sauvages montagnes sera toujours mon sentier, Chaque ruisseau écume dans son ravin étroit et vert; Car là, avec ma fillette, j'erre toute la journée, Tandis qu'au-dessus de nous, inaperçues, passent les rapides heures de l'amour; Car là, avec ma fillette, j'erre toute la journée, Tandis qu'au-dessus de nous, inaperçues, passent les rapides heures de l'amour[723].
[Footnote 723: _Yon wild mossy Mountains._]
Ces plaques de mousse qui couvrent les flancs de ces montagnes, la bruyère traversée par les grouse, le berger solitaire, ces ruisseaux écumants qui ont chacun son petit ravin vert, sont des traits charmants et exacts. Mais ce tableau est unique dans Burns; c'est, avec les autres traits que nous avons cités plus haut, presque tout ce qu'il a donné sur les montagnes. Toutefois il eût été injuste de les passer sous silence.
* * * * *
Le vrai pays de Burns, celui qu'il a connu, pratiqué, aimé, et chanté avec sa sincérité habituelle, est la partie agricole de l'Ayrshire. Pays de culture, fait de pentes labourées et de pâturages, parsemé de fermes, avec leurs meules et leurs amas de tourbes, vrai pays de paysans, où tout sent le travail de l'homme, la herse et la charrue; d'ailleurs, très ordinaire. Seuls, les ruisseaux, plus rapides, plus bruyants sur leurs pierres, et bordés d'arbustes touffus, rappellent qu'on est près d'une contrée montagneuse et donnent du pittoresque au paysage. Ce sont eux qui en font toute la beauté. La partie du Dumfriesshire où Burns vécut plus tard n'est pas très différente. Le paysage y est un peu moins disséminé et indécis entre plusieurs cours d'eau; une rivière plus forte le coordonne, lui imprime une direction unique, une allure plus large et plus simple. Il y a moins de variété dans le détail; les lignes générales y ont un peu plus de sens et de repos. Des deux côtés cependant, c'est la campagne, gracieuse par endroits, mais vulgaire, dénuée de caractère, portant partout des traces humaines, sans avoir le sentiment intime, qui, selon la fine remarque de Washington Irving, fait le charme de la campagne anglaise[724]. Elle n'en possède non plus ni l'éclat de verdure, ni la richesse de végétation, ni les vaporeux horizons. Elle porte encore à présent un certain air d'âpreté, de rudesse, commun à toute l'Écosse, et que Dorothée Wordsworth avait bien noté[725]. Au temps de Burns, l'absence de haies et de clôtures, qui frappait tous les voyageurs anglais, la faisait plus abandonnée, tandis que des fondrières, des terres en friche, et des espaces aussi jaunes de séneçon que s'ils en avaient été semés[726], lui donnaient une apparence plus misérable et plus négligée. C'est en somme la campagne pauvre de maintes de nos régions. Parmi les divers genres de paysages que lui offrait la terre d'Écosse, et alors que la côte lui en présentait un bien plus vaste, voilà le seul que Burns ait réellement compris. Voilà sur quel terrain, dans quelles limites, s'est vraiment exercé son sentiment de la nature. Il nous reste à voir jusqu'à quelle profondeur il a pénétré.
[Footnote 724: Washington Irving. _The Sketch book, Rural Life in England._]
[Footnote 725: _Recollections of a Tour in Scotland_, by Dorothy Wordsworth, August 22nd, et Friday, Sept. 2nd.]
[Footnote 726: La présence de cette plante frappait les voyageurs. Voir _Recollections of a Tour in Scotland_ de Dorothy Wordsworth, August 17th, 20th, 1803.]
Ce n'est pas qu'il en ait laissé, comme Wordsworth l'a fait pour son gracieux district des lacs, une suite de tableaux si nombreux, si minutieux, si particuliers, qu'on peut suivre ses promenades, rattacher chaque description au site qui l'a inspirée, reconnaître jusqu'à la barrière vermoulue et verdie de mousse[727], jusqu'au rocher où les vers luisants suspendaient leurs lampes[728], et extraire de ses oeuvres une sorte de guide poétique du pays qu'il a habité[729]. Il n'y a rien de semblable dans Burns. Autant sa représentation de la vie humaine abonde en mille détails écossais de costumes, de moeurs, de préjugés, autant sa représentation de la nature est dégagée des éléments purement locaux. À part les termes de terroir, qui trahissent le pays par le dialecte, à part les noms propres, qui désignent les localités, il serait difficile, par ses seules peintures, de préciser les sites qui les ont inspirées. Il choisit parfois, il est vrai, des traits propres à sa contrée et qui ne peuvent être bien compris que par ceux qui l'ont visitée. Il parlera des «moors d'un rouge brun, sous les clochettes de bruyères[730]»; il représentera la teinte rougeâtre particulière que prennent les ruisseaux écossais lorsqu'ils sont gonflés par la pluie, les détours des petites rivières caillouteuses, bordées de noisetiers. Ce sont là des indices plutôt que des tableaux. Outre que ces traits sont communs à toute une région et pourraient s'appliquer à une grande partie de l'Écosse, ils sont rares et trop rapides. On chercherait vainement en lui une de ces descriptions particulières et détaillées, telles qu'on en rencontre dans Wordsworth et dans Cowper, et qui, lues à tel endroit, s'encadrent exactement dans l'horizon, s'appliquent à tous les points, et semblent le calque du paysage qu'on a sous les yeux. Il y a, au commencement du _Sofa_, une vue de Weston, si précise qu'on pourrait envoyer un voyageur à sa recherche, un Cowper à la main. Lorsqu'il arriverait au sommet de la colline de Weston-Park et qu'il découvrirait l'Ouse errant lentement dans une plaine unie, parsemée de troupeaux, le groupe d'ormeaux qui abritent la hutte solitaire du berger, la plaine coupée de haies qui va se perdre dans les nuages, la tour carrée de Clifton, le haut clocher d'Olney, les villages d'Emberton et Steventon qui fument au loin, par delà des bouquets d'arbres et des bruyères, il pourrait s'écrier: «C'est ici[731]». Une pareille expérience serait impossible avec Burns. Ses descriptions, justes sans doute pour les endroits qu'elles désignent, pourraient s'appliquer aussi bien à beaucoup d'autres.
[Footnote 727: Wordsworth. _The Wishing Gate._]
[Footnote 728: Id. _The Primrose of the Rock._]
[Footnote 729: Ce travail a été fait. Voir _the English Lake District as interpreted in the Poems of Wordsworth_, by William Knight.]
[Footnote 730: _Epistle to William Simpson._]
[Footnote 731: Cowper. _The Sofa_, vers 160-180.]
C'est qu'en effet il n'a pas laissé de ces importantes peintures de sites, de ces tableaux si complets, si poussés jusqu'au détail, si séparés du reste, et parfois si inutiles au reste, si faits en vue d'eux-mêmes, qu'on pourrait, pour ainsi dire, les détacher et les isoler dans un cadre où ils formeraient un tout. On ne trouverait pas, chez lui, un seul de ces passages qui rapprochent l'écrivain du peintre, et font de bien des poèmes modernes des galeries de paysages. Il y a telles descriptions poétiques qu'on transposerait facilement sur la toile; il suffirait de les copier pour en avoir la transcription en couleurs et en lignes. Cela serait, avec lui, impossible. Il indique plutôt qu'il ne peint, et il suggère plutôt qu'il ne représente. Ses moyens sont trop simples et l'effet obtenu trop vaste pour la peinture. Généralement, le paysage est très large et perçu d'ensemble. Il est évoqué nettement et vigoureusement, en deux ou trois traits, si courts, si rapides, si sobres, qu'il n'y aurait pas les éléments d'une étude; et en même temps si profonds, si larges, si réels, qu'il y aurait la matière de vingt tableaux.
Parfois, il n'y a qu'un seul trait, qui traverse le pays et le pénètre jusqu'au fond. On en a vu quelques exemples à propos de la mer et des montagnes. On en retrouverait un autre dans le refrain d'une chanson citée plus haut: «Savez-vous qui demeure dans cette ville là-bas, sur laquelle brille le soleil du soir?[732]»; on en recueillerait facilement ailleurs. L'impression que produit le soleil, errant solitaire au-dessus de la plaine illimitée des moors, est rendue en deux mots:
Le soleil suspendu au-dessus des moors Qui s'étendent de toutes parts[733].
[Footnote 732: _Oh, Wat ye wha's in yon Town?_]
[Footnote 733: _Man was made to mourn._]
L'impression mélancolique d'un jour grisâtre qui s'achève à l'extrémité d'un paysage de moors et de ces marécages qu'on appelle en Écosse, des «mousses» apparaît en quelques vers:
Derrière les collines là-bas où le Lugar coule, Parmi ces moors et ces marécages nombreux, Le soleil d'hiver a clos le jour[734].
[Footnote 734: _My Nannie, O._]
Voici une nuit d'hiver et de tempête:
Lorsque les orages bourrus frappaient sur la colline, Et que les nuits d'hiver étaient noires et pluvieuses.
De tous côtés, ce sont des descriptions en un seul vers: «La pâle lune se leva dans l'est livide[735]».--«Les vents d'automne ondulent sur les blés jaunes[736]».--«Adieu, cieux, maintenant brillants du large soleil couchant[737]».--«Les nuages aux ailes rapides volaient sur le ciel constellé[738]».--«Les ombres du soir se rencontrent en silence[739]».--«Les averses bruissantes s'enlevaient sur la rafale, les ténèbres avalaient les brefs éclairs[740]»--«Pas une étoile ne regarde à travers le grésil chassé[741]».--«Sur ces montagnes éclate franchement le matin[742]».
[Footnote 735: _Elegy on the Death of Sir James Hunter Blair._]
[Footnote 736: _Lament of Mary Queen of Scots._]
[Footnote 737: _War Song._]
[Footnote 738: _Elegy on the Death of Sir James Hunter Blair._]
[Footnote 739: _O Philly, happy be that Day._]
[Footnote 740: _Tam o' Shanter._]
[Footnote 741: _O Lassie, art thou sleeping yet._]
[Footnote 742: _Smiling Spring comes in rejoicing._]
C'est une conséquence de cette méthode que souvent les paysages ont beaucoup d'espace, une large voûte de ciel. Quelques-uns ont été aperçus du flanc d'une colline; la contrée s'étend à vol d'oiseau.
La sombre nuit se ramasse rapidement, La sauvage et inconstante rafale rugit, Là-bas, ce nuage obscur est lourd de pluie, Je le vois passer au-dessus de la plaine, Le chasseur a maintenant quitté le moor, Les couvées dispersées se réunissent en sûreté[743].
[Footnote 743: _The Bonny Banks of Ayr._]
Dans d'autres au contraire, la campagne s'étend, bornée au loin par les hauteurs, mais toujours très prolongée et très vaste. On est toujours en plein air. Voici la plaine en hiver, avec les monts qui commencent à blanchir au loin.
Quand les vents se désolent dans les arbres nus, Ou que les frimas, sur les collines Sont d'un blanc grisâtre, Ou que les tourbillons de neige, aveuglants, sauvages, furieux, passent, Assombrissant le jour[744].
[Footnote 744: _Epistle to William Simpson._]
Et la voici par un jour de printemps. Quel joli tableau matinal, avec sa plaine tout entière en train de s'éveiller!
Un dimanche d'été, le matin, Quand la face de la Nature est belle, Je sortis et marchai pour voir le blé, Et aspirer l'air plus frais. Le soleil qui se levait au-dessus des moors de Galston, Dans une glorieuse lumière étincelait, Les lièvres flânaient dans les sillons, Les alouettes, elles chantaient[745].
[Footnote 745: _The Holy Fair._]
Ou encore cet autre paysage tout en ciel et en échos lointains.
Les vents étaient tombés, l'air était calme, Les étoiles passaient le long du ciel, Le renard hurlait sur la colline, Et les échos distants des ravins lui répondaient[746].
[Footnote 746: _A Vision._]
Lorsque la description s'allonge un peu, elle est formée non par le développement d'un seul trait, mais par un assemblement rapide de plusieurs traits, chacun d'eux extrêmement bref et solide. Les coups de pinceau tombent très serrés, très précis, chacun d'eux apportant quelque chose, sans une retouche. Voici une vue d'automne.
Le vent soufflait rauquement venant des collines, Par accès, les rayons expirants du soleil Jetaient un regard sur les bois flétris et jaunes Qui ondulaient au-dessus du cours tortueux du Lugar[747].
[Footnote 747: _Lament for James Earl of Glencairn._]
Qu'on lise cette courte strophe dans l'original, on verra que chaque mot est chargé de sens. Tout y est: le vent, son bruit, sa direction, l'instant du jour, l'expression des rayons du soleil, la saison, l'aspect et la couleur des bois. Que dis-je? Leur agitation du moment, leur disposition générale. Qu'on prenne un autre exemple, c'est un crépuscule d'hiver.
Quand le mordant Borée, piquant et âpre, Frissonne aigrement dans les bois effeuillés, Quand Phébus jette une lueur vite morte, Bien loin, au sud du ciel, Assombri, à travers la neige qui descend en flocons, Ou est chassée en tourbillons[748].
[Footnote 748: _A Winter Night._]
Pas une épithète pour l'effet littéraire, tout est en renseignements: l'air si lointain du soleil derrière la neige, son court éclat, sa position exacte dans le ciel plus obscur par le contraste avec la neige; et quand il s'agit de celle-ci, la strophe n'est pas achevée par quelque détail littéraire; en quelques mots, il y a deux actes d'observation, les deux aspects de la neige: ou les lentes tombées de flocons, ou les trombes furibondes fouettées par le vent. Ce n'est plus de la composition littéraire, ce sont des faits entassés dans des mots. Veut-on un autre passage encore?
Le printemps souriant revient dans sa gaieté, Et le chagrin Hiver s'enfuit maussadement. Claires comme le cristal sont maintenant les chutes d'eau, Et d'un joli bleu est le ciel ensoleillé Avec fraîcheur, sur la montagne, éclate le matin, Et le soir dore le reflux de l'Océan[749]».
[Footnote 749: _Smiling Spring comes in rejoicing._]
Toute la journée s'y trouve des premières aux dernières clartés du jour. Il faut songer aux longs assombrissements des hivers de là-haut, pour comprendre ce qu'il y a de justesse dans cette joie rendue aux airs, et dans cet or revenu sur la mer qui depuis des mois n'a été qu'une grisaille uniforme. Qu'on prenne un dernier exemple:
Ô toi, orbe pâli et silencieux, qui brilles, Tandis que les mortels dorment délivres de leurs soucis, Sans plaisir, je vois tes rayons orner Les lointaines collines faiblement tracées; Je vois, sans plaisir, ton croissant tremblant Réfléchi dans le ruisseau qui bruit[750].
[Footnote 750: _Lament on the unfortunate Issue of a Friend's amour._]
Quelle profondeur dans ce tableau! Et pourquoi? C'est qu'il a saisi les deux sensations extrêmes entre lesquelles sont compris tous les paysages lunaires: au loin, les hauteurs vagues, indiquées à peine et baignées dans une lumière indécise; à nos pieds, tous les ruisseaux peuplés de croissants d'or vacillants. Burns n'a pris que deux traits mais tels, qu'ils sont le fond et le premier plan de la nuit et qu'ils la contiennent tout entière.
On voit combien ces tableaux sont denses et compacts. Chaque partie étant à la fois très exacte et très généralisée, l'ensemble contient beaucoup dans un petit volume. Ces visions, comme toutes les choses très comprimées, ont une vertu d'expansion. Elles s'ouvrent et s'amplifient dans la mémoire. Au bout de quelque temps, on est surpris de la quantité d'impressions qu'elles renfermaient. On a dit de Milton que ses vers avaient une étrange puissance d'évocation, et qu'ils étaient pleins d'une poésie si condensée qu'avec quelques mots, ils éveillaient une suite prolongée d'images[751]. L'_Allegro_ et le _Penseroso_ surtout possèdent cette magie de suggestion; maintes de leurs brèves descriptions contiennent de longues rêveries. Il en est un peu de même de Burns. Il y a, dans ses coups de pinceau rapides, cette vertu mystérieuse qui met l'esprit en route. Il est par cela même sur le vrai terrain de la poésie, qui est aussi près de la musique que de la peinture, et dont l'office est de faire imaginer au moins autant que de faire voir. Depuis Milton et en exceptant quelques vers de Thomson, personne n'a eu plus que Burns ce don des visions rapides qui parcourent d'un coup d'oeil de vastes étendues de terrain et que la lecture n'épuise jamais.
[Footnote 751: Macaulay. _Essay on Milton._]
* * * * *
Lorsqu'il s'agit du détail et non plus de l'ensemble d'un paysage, lorsqu'il veut rendre un coin au lieu d'une étendue de campagne, et un effet particulier au lieu d'un aspect général, il a les mêmes qualités, avec cette différence que la précision prend le pas sur la largeur du trait. C'est toujours net et court. Cette précision ne l'abandonne jamais, alors même que le sujet qu'il traite semble le plus éloigné de la vie réelle. S'il parle des plantes, il donnera l'endroit précis où elles poussent; s'il parle d'oiseaux, il indiquera la saison, l'heure du jour, où ils chantent, les tons de leurs voix, les endroits qu'ils préfèrent, en sorte que des strophes entières seront presque des passages d'un livre de botanique ou d'ornithologie, et avec cela de la poésie. Qu'on lise les vers suivants avec cette préoccupation, on verra que chacun d'eux est instructif.
Maintenant le lis fleurit près de la rive, La primevère au pied des pentes, L'épine bourgeonne dans la glen, Et la prunelle est blanche comme le lait[752].
Maintenant l'alouette éveille le matin joyeux, En l'air, sur ses ailes mouillées de rosée; Le merle, à midi, dans son bosquet, Fait retentir les échos des bois; Le mauvis sauvage, de ses notes nombreuses, Chante et endort le jour assoupi[753].
La grise alouette, gazouillant éperdument, S'élèvera vers les cieux; Le chardonneret, le plus gai fils de la musique. Se joindra doucement au choeur; Le merle a la voix forte, le linot a la voix claire, Le mauvis doux et moelleux; Le rouge-gorge réjouira le pensif automne Sous sa chevelure jaunie[754].
La perdrix aime les collines fertiles, Le pluvier aime les montagnes, La bécasse hante les vallées solitaires; Le héron au vol élevé les fontaines; À travers les hautes futaies le ramier erre, Pour éviter les sentiers de l'homme; Le buisson de noisetier abrite la grive, Et l'épine épandue le linot[755].
[Footnote 752: _Lament of Mary Queen of Scots._]
[Footnote 753: _Lament of Mary Queen of Scots._]
[Footnote 754: _The Humble Petition of Bruar Water._]
[Footnote 755: _Peggy._]
Il tenait à cette exactitude. Dans une de ses lettres à Thomson, parlant d'une chanson, _Les Rives de la Dee_, il écrit: «la chanson est assez bien, niais elle contient des images fausses, par exemple: «Et doucement le _rossignol_ chanta sur _l'arbre_». D'abord le rossignol chante dans un buisson bas, et jamais sur un arbre, et en second lieu, on n'a jamais vu ni entendu un rossignol sur les bords de la Dee, ni sur les bords d'aucune autre rivière d'Écosse[756].»
[Footnote 756: _To Thomson_, 7th April 1793.]