Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 36
Ce sentiment se trouve exprimé d'une façon bien originale dans une sorte de chanson qui fait penser à certains morceaux où Shakspeare emprunte aux vieux refrains populaires. Elle a le charme presque inexplicable que donne aux ballades ou chansons populaires un vers, une image, un nom de plante qui semble n'avoir aucun rapport avec elles, et qui cependant fait leur attrait. Il est vrai qu'ici on peut trouver un faible lien de pensée entre la ritournelle et le thème, si on considère la rue comme une plante de malheur qui prospère, tandis que le gai et honnête thym dépérit.
Un vieil homme vivait dans les coteaux de Kellyburn, Hey, et la rue croît bien avec le thym; Et il avait une femme qui était la peste de sa vie; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Un jour que le vieil homme remontait la longue glen, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Il rencontra le diable, qui lui dit: «comment vas-tu?» Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Je possède une méchante femme, Monsieur, et c'est là ma peine, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Car, sauf votre respect, près d'elle vous êtes un saint; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
«Je ne te prendrai ni ton poulain ni ton veau, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Mais donne-moi ta femme, homme, car je veux l'avoir; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
«Oh! vous êtes bienvenu, volontiers» dit le vieil homme joyeux, Hey, et la rue croît bien avec le thym; Mais si vous faites la paire avec elle, vous êtes pire que votre nom, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Le diable a pris la vieille femme sur son dos; Hey, et la rue croît bien avec le thym; Et, comme un pauvre colporteur, il a emporté son paquet, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Il l'a emportée chez lui, à la porte de son étable, Hey, et la rue croît bien avec le thym; Et il lui a dit d'entrer, comme chienne et catin; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Et soudainement il fit que cinquante diables choisis Hey, et la rue croît bien avec le thym, Vinrent la garder, en un claquement de main; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
La mégère se rua sur eux comme un ours sauvage, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Ceux qu'elle attrapait n'y revenaient plus; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Un petit démon enfumé passa la tête par-dessus le mur, Hey, et la rue croît bien avec le thym, «Oh, au secours, maître, au secours; ou elle va nous démolir tous», Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Et le diable jura par le fil de son coutelas, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Qu'il plaignait l'homme qui était lié à une femme, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Et le diable jura par l'église et la cloche, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Et remercia le ciel d'être en enfer et non en mariage, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Puis Satan s'est remis en route avec son paquet, Hey, et la rue croît bien avec le thym; Et il l'a rapportée à son vieux mari, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
«Je suis démon depuis déjà un bout de temps, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Mais je n'ai jamais été en enfer avant d'avoir connu femme,» Et le thym est flétri et la rue est en fleur[683].
[Footnote 683: _The Carl of Kellyburn Braes._]
Aussi quel soupir de délivrance lorsque la mort, voulant donner à ces pauvres gens quelques années de tranquillité, vient leur enlever leur femme. Ils ressemblent tous au veuf de Béranger[684]. Ils ont des regrets pleins de satisfaction. L'un d'eux, modéré dans sa libération, dit avec douceur et un certain reste de crainte:
J'épousai une femme acariâtre, Un quatorzième jour de novembre, Elle m'avait rendu las de la vie, Par sa langue déréglée. Longtemps j'ai porté le joug pesant, Et j'ai connu mainte angoisse; Mais, cela soit dit à mon soulagement, Maintenant sa vie est finie[685].
[Footnote 684: Béranger. _De Profundis, à l'usage de deux ou trois maris._]
[Footnote 685: _The Joyful Widower._]
Une belle tombe recouvre son corps, dit-il, mais sûrement, son âme n'est pas en enfer, car le diable ne pourrait la supporter. Un autre qui a un peu moins de décorum exprime les mêmes sentiments en termes plus pittoresques:
Enfin ses pieds, je chantai de le voir, Partirent en avant, derrière la colline, Et avant que j'épouse une autre Je gigoterai au bout d'une corde[686].
[Footnote 686: _The weary Pund o' Tow._]
Après cette allégresse unanime, il se fait une séparation entre ces époux libérés. Ils penchent vers l'un ou l'autre des deux raisonnements qui s'offrent aux veufs, quand ils commencent à se remettre de leur première joie: si on n'a pas été heureux, il faut essayer de l'être; ou si on a été malheureux, il faut éviter de le redevenir. Les uns, les plus sages, ne démordent plus de cette seconde conclusion. Comme le mari de tout à l'heure, ils préfèrent avoir une corde au cou qu'une femme. On ne saurait les en blâmer. D'autres, hommes de beaucoup d'audace et de peu de découragement, tentent un nouvel essai. Quelquefois, ils ne s'en trouvent pas mal, soit que leurs premiers déboires les aient rendus aisés à satisfaire, soit que la fortune malicieuse se serve d'eux comme des numéros gagnants qui, aux loteries, entraînent les autres.
Oh! j'ai pris plaisir à remettre des dents aux peignes à lin, Et j'ai pris plaisir à faire des cuillers; Et j'ai pris plaisir à rétamer des chaudrons, Et à embrasser ma Katie quand tout était fini. Oh! tout le long jour, je frappe avec mon marteau, Et tout le long jour, je siffle et je chante, Et toute la longue nuit, je caresse ma commère, Et toute la longue nuit, je suis heureux comme un roi.
Amèrement, en chagrin, je goûtais mes gains, Quand j'épousai Bess pour lui donner un esclave. Heureuse l'heure où elle s'est refroidie dans ses linges; Béni l'oiselet qui chante sur sa tombe. Viens dans mes bras, ma Katie, ma Katie, Viens dans mes bras et embrasse-moi encore, Gris ou sobre, toujours à ta santé, ma Katie, Et béni le jour où je me remariai[687].
[Footnote 687: _Oh, merry has I been teethin' a Heckle._]
Le tableau ne serait pas complet s'il y manquait l'adultère. Ce serait comme une forêt où il n'y aurait pas de lierre autour des arbres. La Réforme a bien essayé de faire le silence sur cette faute, et, à lire les littératures protestantes, on s'imaginerait qu'elle n'existe pas. Dans l'oeuvre immense de Shakspeare, il n'y a guère qu'un adultère, celui des filles du roi Lear et d'Edmund, comme si ces créatures monstrueuses ne pouvaient aimer qu'entre elles. Dans le roman anglais contemporain, on découvre à peine quelques timides aspirations vers les amours illégitimes; et si, dans la poésie, la belle reine Guinevra a trompé le bon roi Arthur pour le brave chevalier Lancelot[688], ce sont des personnages si immatériels et si distants que c'est un adultère tout idéal. Pour voir ce qui lui manque de chair, qu'on le compare à celui de Françoise de Rimini[689]. Mais il faut bien entendre que cette décence est une convention littéraire et une pure tenture. La vie est partout la même, et l'adultère est chose trop humaine pour faire défaut à une race bien constituée. Si les nations du midi en ont fait un des grands ressorts du drame et de la poésie, c'est qu'il est, en effet, un des maîtres actes de la vie, et qu'elles ont des littératures plus sincères. Aussi, dès qu'en Angleterre on rencontre des poètes sans préoccupation morale ou théologique, cet épisode reprend la place qui lui revient dans toute représentation fidèle de la comédie humaine. Burns était trop dégagé d'entraves de ce côté, pour ne pas avoir toute sa liberté. Il reprend, dans le vieux fonds de joyeuseté populaire, cet éternel sujet, et il le traite avec le sans-gêne, la franchise, et la gaîté des vieux fabliaux gaulois.
[Footnote 688: Tennyson. _The Idylls of the King, Guinevere._]
[Footnote 689: Dante. _L'Enfer._ Chant V.]
Était-ce ma faute?--Était-ce ma faute? Était-ce ma faute? Elle me l'a demandé; Elle me guettait sur le bord de la grand'route, Et elle m'a conduit par le petit sentier; Et comme je ne voulais pas entrer, Elle m'a appelé poltron; Quand même l'église et l'état auraient été sur le chemin, Je suis descendu de cheval quand elle me l'a dit.
Si adroitement, elle m'a fait entrer, Et m'a recommandé de ne pas faire de bruit: «Car notre vieil homme rude et dur Est de l'autre côté de la rivière». Celui qui dira que j'ai eu tort Quand je l'ai embrassée et caressée, Qu'on le plante à ma place, Et qu'il dise ensuite si j'étais le fauteur?
Pouvais-je honnêtement, pouvais-je honnêtement, Pouvais-je honnêtement la refuser? J'aurais été un homme à blâmer De la traiter sans douceur. Il l'écorchait avec le peigne à chanvre, Il la meurtrissait rouge et bleu. Quand un tel mari n'était pas à la maison, Quelle est la femme qui ne l'aurait excusée?
J'essuyai longtemps ses yeux si bleus, Et je maudis le brutal chenapan; Et je sais bien que sa bouche avenante Était comme du sucre candi. C'était vers le crépuscule, je crois, Que je m'arrêtai le lundi. Je ressortis dans la rosée du mardi, Pour aller boire du cognac chez le joyeux Willie[690].
[Footnote 690: _Had I the Wyte._]
Ce ne sont là que les situations saillantes et les hauts-reliefs de la vie. Dans les intervalles, dans les situations de détail, dans les recoins de sentiment, s'intercalent des chansons qui complètent cette scène déjà si variée. Ce sont parfois de simples riens, jetés en l'air, au hasard, tels que ceux qu'on fredonne sans penser, en suivant une route. Et cependant ils contiennent leur petit grain d'observation ou de gaîté. En voici un exemple dans quelques couplets qui semblent tout blancs de farine:
Hey, le meunier poudreux, Et son habit poudreux, Il gagne un shelling, Avant de dépenser un liard. Poudreux était l'habit, Poudreuse était la couleur, Poudreux était le baiser Que me donna le meunier.
Hey, le meunier poudreux, Et son sac poudreux, Béni soit le métier Qui remplit la bourse poudreuse, Amène l'argent poudreux; Je donnerais ma robe Pour le meunier poudreux[691].
[Footnote 691: _Hey, the dusty Miller._]
Il y en a de ces refrains, d'éparpillés de tous côtés. C'est la jolie Peg de Ramsay: la rafale du soir est froide sur la mare, l'aurore est morose quand les arbres sont nus à Noël, les collines et les vallons sont perdus dans la neige; mais, la jolie Peg de Ramsay a toujours à moudre à son moulin[692]. C'est le joueur de cornemuse venu du Comté de Fife et qui a joué à la cousine Kate un air que personne ne lui demandait[693]. Ce sont les filles à qui on annonce qu'il vient d'arriver un bateau tout chargé de maris[694]. C'est une commère qui avoue ses fredaines.
[Footnote 692: _Bonny Peg-a-Ramsay._]
[Footnote 693: _The Piper._]
[Footnote 694: _There's News, Lasses, News._]
Comment ça va-t-il, commère? Comment allez-vous? Une pinte du meilleur Et deux pintes avec?
Comment ça va-t-il commère, Et comment vont les affaires? Combien d'enfants avez-vous? La commère dit: «J'en ai cinq».
«Et sont-ils tous de Johnny?» «Oh! pour ça, non, dit-elle, Deux d'entre eux ont été faits Quand Johnny n'était pas là.
Les chats aiment bien le lait, Les chiens aiment le potage, Les gars aiment les fillettes, Et les fillettes, les gars. Nous étions tous endormis, endormis, endormis, Nous étions tous endormis à la maison[695].
[Footnote 695: _Guid E'en to You, Kimmer._]
Parfois, ce sont de légers épisodes d'une nuance un peu différente de ceux qu'on a déjà vus et qui se groupent autour d'une même situation. Ainsi, parmi les jeunes filles qui vont trouver les commères pour consulter leur expérience, il y en a une qui désire savoir de quelle couleur sont les hommes en qui on peut avoir confiance. Ce n'est rien: quatre strophes de quatre vers. Cependant la scène y est tout entière et fort jolie. On voit arriver la fillette tout occupée, comme il sied à son âge, de cette obscure question. Comme elle ignore encore que ce problème est du domaine de la méthode expérimentale, elle fait appel à l'autorité. Elle vient timidement consulter une vieille matrone qui a fait sur ce sujet des études comparées. Dans quelle incertitude d'esprit, dans quelle confusion de couleurs, la pauvrette doit s'en aller!
«Dites-moi, dame, dites-moi, dame, Et nulle ne peut mieux le dire, De quelle couleur doit être l'homme, Pour aimer vraiment une femme?»
La vieille femme s'agita en tous sens, Se mit à rire et répondit: «J'ai appris une chanson dans Annandale: Pour ma lady, un homme noir;
Mais pour une fillette des champs comme toi, Ma petite, je te le dis sincèrement, Je me suis accommodée de cheveux blancs, Et les bruns font fort bien l'affaire.
Il y a beaucoup d'amour dans les cheveux noir de corbeau, Les blonds ne deviennent jamais gris, Il y a «de l'embrasse et serre-moi» dans les bruns, Et de vraies merveilles dans les roux[696]».
[Footnote 696: _Come rede me, Dame._]
Ce n'est pas tout. Il y a, au fond des anciennes chansons écossaises, une veine de plaisanteries gaillardes et grivoises, parfois un peu grasses, mais pleines de gaîté et de bonhomie. Elles rappellent singulièrement notre gauloiserie. C'est le même rire goguenard, bon enfant et réjoui, sur les mêmes sujets qu'on devine. Ce sont de ces histoires ou ces plaisanteries salées qu'on se raconte avec un clin d'oeil et un coup de coude. Elles sont plus drues et plus gaies dans les chansons écossaises que dans celles des Anglais. Peut-être un fonds de joyeuseté celtique, peut-être l'influence française, en sont-elles la cause? Même à ce filon extrême Burns a emprunté; il en rapporte des modèles de grosse drôlerie populaire. Il a repris cette note de temps plus francs et de plaisanterie plus libre, et l'a rajeunie, tout en lui conservant, avec un bonheur parfait, sa verve, sa saveur, sa naïveté, son rire sans arrière-pensée, je ne sais quelle bonne jovialité contagieuse et rabelaisienne. Les critiques anglais ne paraissent pas beaucoup priser ce coin curieux de son génie. Pourtant, il est à noter et, pour qui ne fait pas carême en littérature, il est à goûter. Quoi de plus joli et de plus gai dans ce vieux genre que l'histoire du petit tailleur?
Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste; Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste; Les couvertures étaient minces, les draps étaient étroits, Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste.
La fillette endormie ne craignait pas de mal, La fillette endormie ne craignait pas de mal, Le temps était froid, la fillette restait tranquille, Elle pensait qu'un tailleur ne pouvait pas lui faire de mal.
«Donnez-moi encore un liard, rusé jeune homme, Donnez-moi encore un liard, rusé jeune homme, Le jour est court et la nuit est longue, C'est le plus cher argent que j'aie jamais gagné».
Il y a quelqu'un qui est triste de coucher seule, Il y a quelqu'un qui est triste de coucher seule, Il y a des gens qui sont tristes et voudraient, je gage, Voir le petit tailleur, revenir en trottinant[697].
[Footnote 697: _The Tailor._]
Il y a encore ce gredin de tonnelier de Cuddie qui fait un joli travail dans le pays.
Le tonnelier de Cuddie est venu ici, Il nous a mis des cercles à nous toutes; Et notre ménagère a reçu un coup de maillet, Qui a mis en colère son sot mari Ô.
Nous cacherons le tonnelier derrière la porte, Derrière la porte, derrière la porte, Nous cacherons le tonnelier derrière la porte, Et nous le couvrirons d'un panier Ô.
Le mari les chercha dehors, il les chercha dedans, Criant: «Qu'il aille au diable, et qu'elle aille au diable!», Mais le vieux sot était si stupide et si aveugle Qu'il ne savait pas où il allait lui-même Ô.
Ils ont tonnelé le matin, ils ont tonnelé le soir, Si bien que notre maître fut un sujet de rire; De chaque côté du front elle lui a planté une corne, Et jure qu'elles resteront là Ô.
Nous cacherons le tonnelier derrière la porte, Derrière la porte, derrière la porte, Nous cacherons le tonnelier derrière la porte, Et nous le mettrons sous un panier Ô[698].
[Footnote 698: _The Cooper of Cuddie._]
Rien ne manque, on le voit, à cette parodie de la plus sérieuse des passions. On y rencontre, dans toute leur diversité, toutes les situations risibles où, grâce à elle, les deux sexes se mettent vis-à-vis l'un de l'autre. On y entend tous les tons, depuis le rire très fin jusqu'au plus lourd. C'est une comédie multiple, tour à tour malicieuse, légère, bouffonne, parfois presque grossière, parfois presque émue, une suite inépuisable de caricatures, tantôt subtilement crayonnées comme pour des délicats, tantôt brutalement charbonnées comme pour mettre en branle de pesantes gaîtés villageoises. À elle seule, elle formerait une oeuvre curieuse et rare, d'une étendue et d'une souplesse singulières. Elle semble plus surprenante encore, si on songe que ce même homme a reproduit, avec une variété et une puissance égales, le côté délicat, gracieux et poétique de l'amour.
* * * * *
Il est en cela remarquable et, on peut le dire, unique, entre les poètes de l'amour. Ceux qui en ont rendu le charme tout-puissant en parlent sur un ton qui ne souffre pas le sourire. L'ironie que quelques-uns y mettent parfois n'a rien de plaisant et n'est qu'une façon de colère. Ils croiraient profaner la passion dont ils ont vécu et dont ils souffrent, s'ils en discouraient autrement qu'avec éloquence et respect. Au contraire, les poètes qui en ont saisi les ridicules et les jeux comiques, en ont ignoré les beaux élans et les délicieuses mélancolies. De telle sorte qu'on n'a guère d'écrivain qui se soit trouvé capable d'en rendre les deux faces. Il faut aller aux grands poètes impersonnels, aux grands montreurs de la vie humaine, à Shakspeare ou à Molière, pour trouver des exemples de ce double coup d'oeil. Burns l'a eu et, parmi les poètes personnels, il est le seul. Il a opposé à toute une série de pièces pleines des adorations de l'amour, toute une autre série pleine de ses dérisions. Il en a écrit pour ainsi dire la farce. C'est à nos yeux une autre preuve du fonds de poète dramatique qui existait en lui. Nous avons été surpris de trouver dans le remarquable essai de M. Stevenson que Burns n'avait donné d'indice de puissance dramatique que dans ses _Joyeux Mendiants_[699]. Le seul fait de cette double représentation d'un sentiment qui n'est universellement perçu que d'un seul côté, sauf par les plus grands maîtres du drame, indique qu'il y avait en lui quelque chose de leurs dons. Et si on prenait une à une chacune de ces chansons, on y trouverait une action, des personnages dont le caractère est indiqué d'un trait, souvent un dialogue, une scène de comédie, étonnamment indiquée en quelques strophes. Dans chacun de ces riens, si mouvementés, si scéniques, il y a une étincelle d'un génie capable de saisir l'homme depuis le rire jusqu'aux larmes, et de retracer le tableau complet de la vie humaine.
[Footnote 699: R. Stevenson. _Familiar Studies of Men and Books._ Some aspects of Robert Burns.]
III.
Assurément, l'amour tel qu'il a été chanté par Burns n'est, à tout prendre, ni très profond, ni très élevé. Ce n'est pas là un de ces amours qui ont illustré les coeurs qui les ont éprouvés, et allumé, pour les coeurs nés ensuite, un idéal nouveau de tendresse, très doux ou très éclatant. Il n'y faut chercher ni la chaste constance de Pétrarque, ni l'adoration symbolique de Dante, ni la passion brûlante et raffinée de Shakspeare. Et, pour emprunter d'autres noms à nos temps si préoccupés de la passion souveraine, ni l'admiration prosternée d'Elizabeth Barrett, ni la douloureuse élévation de Musset, ni les tortures ironiques et héroïques de Henri Heine. Ce sont là les plus hautes formes de l'amour dont le coeur humain ait jusqu'à présent donné l'exemple; et les oeuvres qui les conservent, qu'elles brillent d'une lueur d'opale comme les sonnets de Pétrarque, ou du feu des rubis comme ceux de Shakspeare, sont des clartés sur le chemin des cieux.
L'amour de Burns ne peut compter parmi eux. Pour être parmi les plus élevés, il lui manque un élément idéal, quelque chose de chaste, une aspiration vers le haut, l'effort pour devenir plus digne de la bien-aimée, le sentiment qu'elle est toute pureté et que le coeur qu'elle habite doit être purifié pour elle; ou le sens plus moderne d'un progrès commun, la joie de gravir ensemble, et en s'aidant l'un l'autre, la colline du mieux. Il lui manque aussi, ce qui est le laurier au front de l'amour, le dévouement, l'oubli et le don de soi-même. Il demeure personnel, égoïste, un moi presque haïssable s'y trahit toujours. Il n'a pas connu la générosité sublime de l'amour, il n'a pas fait largesse de lui-même. Quelque valeur qu'ait une âme humaine, elle la dépasse encore par le fait de s'offrir, et un coeur n'a jamais atteint tout son prix tant qu'il ne s'est pas donné. Ce qui fait l'incomparable beauté des sonnets d'Elizabeth Barrett Browning, c'est sa façon de s'oublier devant celui qu'elle aime, de répandre sa vie à ses pieds comme un parfum. La personnalité toujours arrêtée de Burns est à l'autre extrémité; cette munificence suprême lui a été refusée. D'autre part, pour être parmi les amours profonds, il manque de concentration et de continuité. Il est disséminé, éparpillé; allant à tout le monde, il n'a appartenu à personne. Obligé de se recommencer à chaque fois, il a continuellement repris des départs, et n'a pas dépassé la période de nouveauté. Il a toute la vivacité, mais aussi l'agitation un peu superficielle des débuts. Il n'a pas été jusqu'au bout; il n'a pas connu les états successifs: la calme possession, la sérénité, le mariage harmonieux de deux vies. Il n'a pas su même combien prend de force la passion qui se porte sur un seul point. «J'ai déjà vu, dit Pétrarque, une petite goutte d'eau user, par une incessante persévérance, le marbre et les pierres les plus dures[700]». Et son doux amour finit par faire une impression plus profonde que d'autres plus violents. Celui de Burns, ainsi qu'une pluie secouée par le vent, a dispersé de tous côtés ses gouttelettes brillantes. Cet éparpillement de son amour en mille amours a ôté à chacun d'eux toute durée. Ils sont courts d'haleine. Ses pièces ne sont que des notations d'émotions, quelquefois violentes, mais passagères; et cela entraîne un défaut d'ensemble. Le soutien, la force groupante de la constance manquant, toutes ces impressions restent détachées, étrangères les unes aux autres, éparses au hasard. Elles y perdent de la beauté, non pas celle des détails qu'elles possèdent achevée, mais une certaine beauté collective qui leur donne un intérêt général et une signification plus large qu'elles. Ce sont des fleurs tombées au pied de l'arbre. Elles sont délicates et ont de fraîches couleurs; elles n'ont pas l'émotion commune, l'harmonie de celles qui se pressent sur une même branche et que le vent fait frémir ensemble. Certes, ce n'est pas là un de ces amours qui se terminent par le triomphe ou la défaite d'une âme, qui l'anoblissent ou la brisent, et lui donnent la beauté d'avoir vaincu la douleur ou le charme de la chérir. De tels amours, s'ils déchirent une vie, l'ouvrent de sillons qui ne restent pas stériles. Il en sort de hauts efforts ou une grande charité. Celui de Burns n'a pas eu d'action réelle en lui, n'a pas pénétré. Sa vie n'en a été affectée qu'extérieurement, par les résultats matériels et les fatalités de situations dans lesquelles l'entraînait la légèreté même de ses aventures.
[Footnote 700: Pétrarque. _Sonnets et Canzones pendant la vie de Madame Laure. Sonnet CCV._ (Traduction Francisque Reynard).]