Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 34
Quand la cruelle destinée nous séparerait, Aussi loin que du pôle à l'équateur, Sa chère pensée autour de mon coeur S'enroulerait tendrement. Que les montagnes se dressent, et les déserts hurlent, Et les océans rugissent entre nous, Cependant, plus chère que mon âme immortelle, J'aimerais encore ma Jane[628].
[Footnote 628: _My Jean._]
Celle-ci fut une de ses toutes premières chansons; elle fut écrite au commencement de son séjour à Mauchline:
Ô Mary, sois à ta fenêtre, C'est l'heure convoitée et convenue! Laisse-moi voir ces sourires et ces regards, Qui font mépriser le trésor de l'avare: Avec quelle joie je supporterais la poussière, Peinant en esclave du matin au soir, Si je pouvais m'assurer la riche récompense, La jolie Mary Morison!
Hier soir, quand, au son tremblant des cordes, La danse traversait la salle éclairée, Vers toi ma pensée prit son vol. Je restai assis, mais sans voir, ni entendre, Bien que celle-ci fût jolie, et celle-là brillante, Et celle-ci l'orgueil de la ville, Je soupirais et disais au milieu d'elles toutes: «Vous n'êtes pas Mary Morison!»
Ô Mary, peux-tu briser le repos De celui qui, pour loi, mourrait avec joie? Et peux-tu bien briser son coeur Dont la seule faute est de t'aimer? Si tu ne veux pas rendre amour pour amour, Du moins, montre-moi de la pitié; Une pensée sans douceur ne saurait être La pensée de Mary Morison[629].
[Footnote 629: _Mary Morison._]
Et celle-ci, dont les derniers vers sont si simples, est au contraire de ses dernières années:
Le jour revient, et mon coeur est en flamme, Le jour béni où nous nous rencontrâmes; Quoique l'âpre hiver se fatiguât en tempêtes, Jamais soleil d'été ne m'a paru si doux. Plus que les trésors qui chargent les mers Et traversent la ligne enflammée, Plus que les robes royales, les couronnes et les globes, Le ciel m'a accordé;--car il t'a faite mienne.
Tant que le jour et la nuit amèneront des délices, Tant que la nature donnera des plaisirs, Tant que les joies passeront sur mon esprit, Pour toi et toi seule, je vivrai. Quand le sombre ennemi de la vie ici-bas Viendra entre nous deux nous séparer, La main de fer qui brisera notre lien Brisera mon bonheur, brisera mon coeur![630]
[Footnote 630: _The Day returns._]
Et voici encore de la simplicité dans la mélancolie et dans la tristesse; des regrets tels qu'ils naissent dans les coeurs simples et s'exhalent sur des lèvres qui ignorent la recherche. Ils passent naturellement de l'âme dans la voix, ne prenant que peu de mots pour s'exprimer et se changeant presque involontairement en son, comme ces chagrins secrets qui se prolongent en soupirs.
J'ai été aussi joyeux sur cette colline Que les agneaux qui jouaient devant moi; Chacune de mes pensées était aussi insouciante et libre Que la brise qui passait sur mon front. Maintenant, ni ébats, ni jeux, Ni gaîté, ni chanson ne peuvent plus me plaire; Leslie est si jolie et si timide! Le souci et l'angoisse m'ont saisi!
Lourde, lourde est la tâche De déclarer un amour sans espoir: Tremblant, je n'ose que regarder, Soupirant, muet, désespéré. Si elle ne soulage pas les tourments Qui remplissent ma poitrine, Sous la motte de gazon vert, J'irai bientôt demeurer[631].
[Footnote 631: _Blithe have I been._]
Ces deux derniers vers sont, dans le texte, d'une tristesse inexprimable. On trouve les mêmes qualités dans cet autre morceau:
Mon coeur est triste,--je n'ose pas le dire, Mon coeur est triste pour l'amour de quelqu'un, Je veillerais une nuit d'hiver, Pour l'amour de quelqu'un. Oh hon! pour quelqu'un, Oh hon! pour quelqu'un, J'errerais autour du monde Pour l'amour de quelqu'un.
Vous Pouvoirs qui souriez aux amours vertueux. Oh! doucement, souriez à quelqu'un! De tout danger, gardez-le libre, Rendez-moi sauf mon quelqu'un. Oh hon! pour quelqu'un Oh hey! pour quelqu'un, Je ferais--que ne ferais-je pas? Pour l'amour de quelqu'un[632].
[Footnote 632: _For the Sake of Somebady._]
Et celle-ci encore d'une si grande naïveté de plaint, et par cela même si touchante:
Est-ce là ta foi, ta tendresse, ta bonté, Nous quitter ainsi cruellement, ma Katy? Est-ce là ta récompense envers ton ami fidèle, Envers un coeur souffrant et brisé, ma Katy?
Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy? Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy? Tu connais bien que mon coeur souffre. Peux-tu me quitter ainsi, par pitié?
Adieu, que jamais ces chagrins ne déchirent Ce coeur inconstant qui est tien, ma Katy? Tu pourras trouver qui t'aimera chèrement, Mais pas un amour comme le mien, ma Katy![633]
[Footnote 633: _Canst thou leave me thus, my Katy._]
Au milieu de ces gerbes de pièces amoureuses, celles qui ont été dédiées à Clarinda forment une javelle à part. Aucunes n'offrent d'une façon plus frappante ce merveilleux mélange de passion et de simplicité, qui fait son originalité dans la troupe si nombreuse des poètes de l'amour. Elles ont été citées dans la biographie et il est superflu de les redonner ici. Qu'on se rappelle les vers sur cette nuit de Décembre qui fut plus douce qu'aucun des matins de mai[634], sur le rivage où il errera solitaire au milieu des cris d'oiseaux de mer[635], et surtout cette navrante pièce sur le dernier baiser, le baiser d'adieu éternel qui semble déchirer les lèvres qui se le donnent et les retient cependant éperdues et prises dans son amère douceur[636]. Les simples et douloureux couplets sont désormais dans la littérature anglaise la plainte définitive des coeurs brisés. Qu'on relise ces pièces pour voir avec quels simples moyens on peut rendre ses plus puissantes émotions et la plus ardente passion.
[Footnote 634: _The Mirk Night of December_, voir pag. 472 de la Biographie]
[Footnote 635: _Behold the Hour_, voir pag. 472, id.]
[Footnote 636: _Ae Fond Kiss_, voir pag. 473, id.]
* * * * *
Et cependant, ce n'est pas encore là le terme extrême. Il a été plus loin, aussi difficile que cela puisse sembler. Parfois il est plus bref encore. Il semble qu'il n'y ait plus rien. Les pièces sont dépouillées du moindre contenu intellectuel, elles sont vides. Tout s'en est retiré, images, idées, couleur. Que leur reste-t-il donc? La passion. Elles tremblent d'une flamme invisible. L'effet est insaisissable et pénétrant. Cela ne peut se comparer qu'à l'émotion que le frémissement de la voix donne à des mots insignifiants. Et ces pièces si simples ne se laissent pas lire sans contraindre la voix à changer d'expression à chaque vers, et sans parfois la charger d'attendrissement. Qu'on prenne, par exemple, la pièce suivante:
Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar! Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar? Veux-tu partir sur un cheval ou dans une voiture, Ou marcher à mes côtés, oh! douce Tibbie Dunbar.
Peu m'importe ton père, tes terres et ton argent, Peu m'importe ta race haute et seigneuriale! Dis seulement que tu veux m'avoir pour heur ou malheur, Et viens dans ton petit manteau, douce Tibbie Dunbar![637]
[Footnote 637: _Tibbie Dunbar._]
Ce n'est rien, et, dans l'original, cela est ravissant. Presque tout l'effet est dû à l'habile répétition et au retour caressant du nom propre. Sans doute, il est difficile de se rendre compte du charme qu'a ce retour. Tout est dans l'inflexion musicale et sa douceur. Il faut pour cela se mettre en mémoire des effets analogues, se répéter la musique de certaines syllabes, se souvenir de certains vers de nos propres poètes, rendus mélodieux par un nom de femme, se dire, avec Ronsard:
Marie, qui voudrait retourner votre nom? Il trouverait aimer[638].
[Footnote 638: Ronsard. _Les Amours, Marie._]
ou avec André Chénier:
Ô Camille! l'amour aime la solitude, Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi... Camille est un besoin dont rien ne me soulage; Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image, Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville, Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille[639].
[Footnote 639: André Chénier. _Élégies._ Livre II. 7.]
ou avec Victor Hugo:
Thérèse la duchesse à qui je donnerais, Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde, Quand elle ne serait que Thérèse la blonde; Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant[640].
[Footnote 640: V. Hugo. _Les Contemplations. La Fête chez Thérèse._]
Et l'on arrive alors, non pas à saisir le charme de cette jolie petite pièce, mais à se rendre compte du genre de charme qu'elle peut avoir, car elle est dans sa langue originale beaucoup plus accomplie que les exemples que nous avons donnés en français. En voici une autre du même genre et peut-être plus simple encore:
Et oh! mon Eppie Mon bijou, mon Eppie, Qui ne serait heureux Avec Eppie Adair? Par l'amour, la beauté, Par la loi, le devoir! Je jure d'être fidèle à Mon Eppie Adair!
Et oh! mon Eppie, Mon bijou, mon Eppie, Qui ne serait heureux, Avec Eppie Adair? Que le plaisir m'exile, Que le déshonneur me souille, Si jamais je te trahis, Mon Eppie Adair![641]
[Footnote 641: _Eppie Adair._]
Ici encore, on peut dire que la pièce se compose de la répétition d'un nom. Les vers intermédiaires ne servent qu'à le faire prononcer avec des inflexions différentes. Mais la pièce est si harmonieuse, les sonorités des rimes accompagnent et font valoir si bien celle du nom propre, que celui-ci prend une valeur musicale et poétique qui se passe de sens. Il revient avec persistance et avec une grâce chaque fois accrue, comme ce nom que les amants redisent machinalement et avec délices. Il finit par prendre la douceur qui ravissait le héros du poème de Tennyson quand, en se promenant dans le jardin, près du château, il entendait les oiseaux qui disaient: «Maud! Maud! Maud»! Et c'était pour lui la plus divine des musiques[642].
[Footnote 642: Tennyson. _Maud._ XII.]
Il en est de même pour la passion. Dans la pièce suivante, tout le geste d'énergie farouche et désespérée, l'accent brusque et sombre de la voix qui accompagnent un adieu, est rendu par les vers courts et hachés qui terminent les strophes et surtout la seconde.
Si j'avais une caverne sur un rivage lointain et sauvage, Où les vents hurlent sur les bonds rugissants des vagues, J'y pleurerais mes chagrins, J'y chercherais mon repos perdu, Jusqu'à ce que la peine ferme mes yeux, Pour ne plus m'éveiller.
La plus fausse des femmes, oses-tu déclarer Que les chers voeux donnés sont légers comme l'air? Va-t-en à ton nouvel amant, Ris de ton parjure, Et cherche dans ton coeur Quelle paix tu y trouves![643]
[Footnote 643: _Had I a Cave._]
Et je ne crois pas qu'il soit possible de mettre plus de passion en moins de mots que dans ces deux pièces que nous citons encore. La première est un pur cri, mais si simple, si franc, si sincère, qu'il devient poignant. Ce sont toujours les mêmes mots, comme dans la réalité, mais qui reviennent avec un appel de plus en plus désespéré.
Reste, ma charmeresse, peux-tu me quitter? Cruelle, cruelle, de me tromper! Tu sais combien tu me tortures, Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller? Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?
Par mon amour si mal récompensé, Par ta foi tendrement promise, Par les tourments des amants dédaignés, Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi! Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi![644]
[Footnote 644: _Stay, my charmer._]
La seconde est une plainte mélancolique de jeune fille délaissée. Elle est faite aussi avec le retour des mêmes paroles, la répétition de la même phrase, une modulation triste qui se recommence. L'effet en est navrant. Il est impossible de lire, dans l'original, cette pièce, qui ne contient pas une image et qui est presque sans pensée, sans que, vers la fin, et par une inexprimable émotion qui est on ne sait où, la voix ne s'altère. C'est une des plus merveilleuses choses que Burns ait écrites. Au-delà d'une pièce de ce genre, la poésie cesse et il n'y a plus que l'émotion purement musicale.
Tu m'as quittée pour jamais, Jamie, Tu m'as quittée pour jamais; Tu m'as quittée pour jamais, Jamie, Tu m'as quittée pour jamais. Souvent tu m'as promis que la mort Seule nous séparerait; Maintenant, tu as quitté ta fillette pour toujours, Je ne dois jamais te revoir, Jamie, Je ne te reverrai jamais.
Tu m'as abandonnée, Jamie, Tu m'as abandonnée; Tu m'as abandonnée, Jamie, Tu m'as abandonnée. Tu peux en aimer une autre, Tandis que mon coeur se brise. Bientôt je fermerai mes yeux las Pour ne plus me réveiller, Jamie, Pour ne plus me réveiller![645]
[Footnote 645: _Thou has Left me ever._]
Cette abondance de pièces, semées dans toutes les directions, suffirait à faire de Burns un des plus variés et des plus copieux poètes de l'amour. Mais il convient de ne pas oublier que la portion la plus élevée, la plus riche de sa poésie amoureuse ne figure pas ici, nous voulons dire ses pièces personnelles qui marquent les crises de sa vie. À celles qui viennent d'être données, il faut en ajouter bien d'autres: ses premières chansons d'amour. _Derrière les collines où le Lugar coule_[646], ses vers à Anna Park, si brutalement luxurieux[647]; la série des morceaux à Jane Lorimer, d'un si joli coloris de désir[648]; les strophes à sa petite garde-malade Jessy Lewars[649], sans parler des poèmes inspirés par Clarinda. Il faut se remettre en mémoire les chansons à Jane Armour: _De tous les points d'où souffle le vent, J'ai une femme à moi, Si j'étais sur la colline du Parnasse_[650]; et surtout les pièces écrites au moment de leur séparation et dans lesquelles vit quelque chose du désespoir des _Nuits_[651]. Enfin au-dessus de tout cela, pour la hauteur de l'inspiration, la pureté du sentiment, pour le désintéressement qu'on trouve rarement dans ses vers d'amour, il faut placer les poésies à Mary Campbell. Il faut mettre, au sommet, ce cri de remords et de douleur par lequel, tandis que l'étoile attardée qui aime à saluer le matin ramenait l'anniversaire des adieux, prosterné à terre, il implorait la chère ombre disparue de baisser les yeux vers lui, de sa place de repos bienheureux, et d'accueillir les gémissements qui déchiraient sa poitrine[652]. Et cet autre sanglot, peut-être plus poignant encore, lorsque semblant renoncer à l'espoir d'une réunion future, il épanche une douleur que le temps renouvelle, et pense que ce coeur dont il a été aimé se dissout maintenant en poussière silencieuse[653]. Ce sont des accents qui élèvent sa gloire. Grâce à eux il a atteint au rang des plus douloureux et partant des plus divins chantres de la divine et douloureuse passion; il est parmi ceux qui ont su aimer les mortes et saigner d'un souvenir. Les vers à Mary Campbell se sont envolés jusqu'à la sphère où chantent les élégies célestes, les canzones à Laure, le _Crucifix_, les _Vers à Graziella_[654]. Il y a dans la couronne de Burns deux feuilles du laurier de Pétrarque et de Lamartine, mais deux feuilles seulement.
[Footnote 646: Voir la Biographie, page 42.]
[Footnote 647: Id. page 433.]
[Footnote 648: Id. page 519-527.]
[Footnote 649: Id. page 543-545.]
[Footnote 650: Id. page 388, 398.]
[Footnote 651: Id. page 136-138.]
[Footnote 652: Id. page 412.
Il est curieux de retrouver dans le noble Pétrarque, une pièce qui rappelle tout à fait celle _À Marie dans les cieux_. L'idée en est la même, sauf ce qui semble se mêler de remords au chagrin de Burns. C'est le sonnet XXXVII, _Après la mort de Madame Laure_. Le titre seul suffirait à marquer la similitude des deux morceaux: «Il la prie pour que, de là-haut, elle lui jette un regard de pitié».
«Belle âme, délivrée de ce noeud le plus beau que sut jamais ourdir la nature, tourne du haut du ciel ton esprit sur ma vie obscure, jetée de pensers si joyeux dans les pleurs.
Elle est sortie de ton coeur, la fausse opinion qui pendant un temps te fit paraître acerbe et dure pour moi; rassurée désormais, tourne vers moi les yeux, et écoute mes soupirs.
Regarde le grand rocher d'où naît la Soigne, et tu y verras quelqu'un qui, seul au milieu des herbes et des eaux, se repaît, de ton souvenir et de douleur». (_Traduction de Francisque Reynard_).]
[Footnote 653: Voir la Biographie, p. 504.]
[Footnote 654: Il est inutile de faire remarquer que la situation de Lamartine envers Graziella ressemble, à quelques égards, à celle de Burns envers Mary Campbell.]
II.
LA COMÉDIE DE L'AMOUR.
Nous n'en avons pas fini avec l'amour dans Burns. Il n'en a pas représenté que la face sentimentale et poétique, mais aussi les côtés risibles, prosaïques et grotesques. Sa faculté d'observation, qui n'était gênée par aucune pensée d'harmonie littéraire dans son oeuvre, s'est exercée là comme ailleurs. Il a vu et rendu tout un aspect de la vie amoureuse, que les poètes ne perçoivent pas, ou réservent pour leurs conversations. Il en a saisi les comédies aussi bien que les adorations, et il y a, dans ce chapitre, tout un coin familier, amusant, risible, tout un défilé de caractères et de scènes populaires. Après les grâces et les charmes de l'amour, voici toutes ses ruses, ses méchants tours, ses tromperies, ses calculs, ses artifices, ses situations ridicules et piteuses. Rien n'y manque. Prières de jeunes gars qui viennent le soir frapper à la fenêtre et demandent à être introduits, réflexions de fillettes qu'on veut marier à de vieux richards, conseils de vieilles commères aux jeunesses qui interrogent leur expérience des hommes et des choses, épousailles grotesques, disputes d'époux, allégresses de veufs, épisodes de toute espèce, de toute forme et de tout sel, fin, moyen et gros. Tout cela est crayonné vivement, comme une suite de caricatures prises sur le fait. C'est la comédie entière de l'amour, avec toutes ses péripéties et ses vicissitudes drôlatiques. Elle embrasse, elle aussi, toutes les situations, et on pourrait reconstituer avec ces pièces risibles, une vie entière d'amour, à partir des premières rencontres.
C'était, on l'a vu, l'usage des jeunes paysans écossais que d'aller le soir faire leur cour, parfois à une distance de plusieurs milles. Cette coutume, dont le côté pur et gracieux a été poétisé dans la chanson de _Ma Nannie Ô!_, se retrouve ici avec ce qu'elle devait avoir souvent de plus prosaïque et de plus réel. On entend les dialogues qui devaient souvent s'échanger à travers le volet.
«Qui est là, à la porte de ma chambre?» «Oh! qui est là, sinon Findlay?» «Passez votre chemin, vous n'entrerez pas ici!» «En vérité, j'entrerai,» dit Findlay. «Qui vous rend si semblable à un voleur?» «Oh! venez voir,» dit Findlay. «Avant le matin, vous aurez fait un malheur,» «En vérité, je le ferai,» dit Findlay.
«Si je me lève et vous laisse entrer,» «Laissez-moi entrer,» dit Findlay. «Vous me tiendrez éveillée avec votre bruit.» «En vérité, je le ferai,» dit Findlay. «Si dans ma chambre vous restiez,» «Laissez-moi rester,» dit Findlay. «J'ai peur que vous n'y restiez jusqu'au matin,» «En vérité, je le ferai,» dit Findlay.
«Si vous restez ici cette nuit,» «J'y resterai,» dit Findlay, «J'ai peur que vous ne retrouviez le chemin» «En vérité, je le ferai,» dit Findlay. «Ce qui pourra se passer dans cette chambre,» «Laissons-le passer,» dit Findlay, «Il faut le taire jusqu'à votre dernière heure,» «En vérité, je le tairai,» dit Findlay[655].
[Footnote 655: _«Indeed will I» Quo' Findlay._]
Quelques-unes de celles qu'on sollicite ainsi sont avisées; elles tiennent la dragée haute, connaissant, sans doute, par pur instinct de femme, la vérité du conseil de Méphistophélès aux belles «qu'il ne faut accorder un baiser que la bague au doigt».
Fillette, quand votre mère n'est pas à la maison, Puis-je prendre la hardiesse De venir à la fenêtre de votre chambre Et d'entrer pour me garder du froid? De venir à la fenêtre de votre chambre? Et quand il fait froid et humide De me réchauffer sur votre doux sein? Douce fillette, puis-je faire cela?
Jeune homme, si vous avez la bonté, Quand la ménagère n'est pas à la maison, De venir à la fenêtre de ma chambre Quand je suis couchée seule, Pour vous réchauffer sur mon sein, Remarquez bien ce que je vous dis, Le chemin jusqu'à moi passe par l'église, Jeune homme, entendez-vous cela?[656]
[Footnote 656: _The Discreet Hint._]
Malheureusement, elles n'ont pas toutes aussi bonne tête. La voix derrière le volet est parfois si tendre et si persuasive. En hiver, il est dur de laisser le pauvre garçon, qui vient de si loin à travers les moors, se morfondre sous les rafales; en été, les sillons d'orge sont bien tentants; en toute saison, ces heures de nuit sont mauvaises conseillères. Que ce soit lui qui entre ou elle qui sorte, cela, dit-on, revient au même.
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars, Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars. Quand père et mère en deviendraient fous, Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars.
Mais fais bien attention quand tu viens me faire la cour, Et ne viens pas à moi à moins que la porte de derrière ne soit entr'ouverte, Puis franchis la barrière, que personne ne te voie, Et viens comme si tu ne venais pas chez moi.
À l'église, au marché, partout où nous nous rencontrons, Passe près de moi comme si tu t'en souciais comme d'une mouche, Mais glisse un regard de ton doux oeil noir; Cependant aie l'air de ne pas me regarder.
Jure et proteste toujours que tu ne te soucies pas de moi, Et, quelquefois, tu peux légèrement rabaisser ma beauté, un peu Mais n'en courtise pas une autre, même en plaisantant, De peur qu'elle ne détache ta fantaisie de moi.
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars, Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars, Quand père et mère en deviendraient fous, Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars[657].
[Footnote 657: _Whistle and I'll come to you, my lad._]
Il n'y a pas que ces entrevues nocturnes qui soient dangereuses. En mille autres occasions, il y a des rencontres funestes. Et ici la vie de la campagne paraît dans son jour vrai, avec la facilité, ou plutôt la naïveté, de moeurs qui se cache sous sa prétendue innocence. Tantôt, c'est en faisant ensemble la moisson, cette saison des meules.
Robin a fauché à la moisson, Et j'ai fauché avec lui; Je n'avais pas de faucille, Et pourtant, je l'ai suivi.
Robin me promit De me nourrir l'hiver; Il n'avait rien que trois Plumes d'oie et un sifflet[658].
[Footnote 658: _Robin shure in Hairst._]
Les marchés et les foires sont aussi des endroits dangereux, surtout quand on y va en croupe avec Duncan Gray. Il suffit que la selle soit vieille et que la sous-ventrière casse, pour qu'il se produise des chutes malheureuses, auxquelles la lune, qui regarde par-dessus les collines, semble prendre grand plaisir.
Malheur sur vous, Duncan Gray, Ha, ha, la sous-ventrière! Malheur sur vous, Duncan Gray Ha, ha, la sous-ventrière! Quand les autres vont s'amuser, Je reste assise tout le jour, À remuer le berceau avec mon pied, À cause de la sous-ventrière.
Claire était la lune d'août, Ha, ha, la sous-ventrière! Brillante au-dessus de toutes les collines, Ha, ha, la sous-ventrière! La sous-ventrière cassa, la bête tomba, Je perdis mon bonnet et mes deux souliers, Ah! Duncan, vous êtes un mauvais gars, Maudite soit cette mauvaise sous-ventrière!
Mais, Duncan, si vous tenez votre serment, Ha, ha, la sous-ventrière! Je vous bénirai à mon dernier souffle, Ha, ha, la sous-ventrière! La bête encore nous portera tous deux, Le vieux maître John réparera le mal, Et raccommodera la sous-ventrière[659].
[Footnote 659: _Weary fa' you, Duncan Gray._]
Parfois enfin, on va à la ville porter du fil à tisser. Là encore, que d'embûches! Ces tisserands sont bien subtils à attraper le coeur des fillettes.