Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

Chapter 32

Chapter 323,785 wordsPublic domain

T'ai-je donc offensée, ô bien-aimée? Mon offense est de t'avoir aimée: Peux-tu détruire pour jamais la paix De celui qui mourrait joyeusement pour la tienne? Tant que la vie battra dans ma poitrine, Tu seras mêlée à chaque battement; Retourne-toi encore, ô adorable fille, Accorde-moi encore un doux sourire.

Ni l'abeille au coeur de la fleur, Dans l'éclat d'un midi soleilleux; Ni la petite fée qui se joue Sous la pleine lune d'été; Ni le poète, au moment Où la fantaisie s'allume en son oeil, Ne connaît le plaisir, ne ressent l'extase Que ta présence me donne[584].

[Footnote 584: _Fair Eliza._]

Ou bien; parlant d'une douleur d'amour, au lieu de se plaindre simplement comme il le fait d'ordinaire, il rendra une idée un peu plus complexe et analogue à celle que termine le beau vers:

Et vis de ta douleur, n'en pouvant pas guérir[585].

[Footnote 585: Edmond Arnould. _Sonnets et Poèmes_, sonnet XXI.]

mais il n'ira pas au-delà; c'est à peu près la borne de son raffinement.

Où sont les joies que jadis je rencontrais le matin, Et qui dansaient à la chanson matinale de l'alouette? Où est la paix qui attendait mes promenades, Le soir, parmi les bois sauvages?

Je ne suis plus le cours sinueux de cette rivière, Regardant les douces fleurettes si belles; Je ne suis plus les pas légers du Plaisir, Mais le Chagrin et les Soucis aux tristes soupirs.

Est-ce que l'Été a abandonné nos vallées, Et le sombre et morose Hiver est-il proche? Non! Non! les abeilles, bourdonnant autour des éclatantes roses, Proclament que c'est maintenant l'orgueil de l'année.

Volontiers je voudrais cacher ce que je crains de découvrir, Ce que depuis longtemps, trop longtemps, je sais trop bien; Ce qui a causé ce désastre dans mon coeur Est Jenny, la douce Jenny toute seule.

Le Temps ne peut me secourir, ma peine est immortelle, L'Espoir n'ose pas m'apporter une consolation: Allons, énamouré et épris de mon angoisse, Je chercherai de la douceur dans ma souffrance[586].

[Footnote 586: _Fair Jenny._]

Parfois cette sensation de modernité, qu'on découvre çà et là chez lui, ressort d'un mélange plus curieux de paysage et de sentiment. La pièce suivante, par exemple, doit son charme à ce que le paysage, au lieu d'être égal et bien assis comme les effets habituels de soleil ou de nuit, est un effet intermédiaire beaucoup plus rare chez lui. Ce vaste et vague horizon, peint d'un trait, dépasse les descriptions ordinaires. Cette ville aperçue dans la lumière du soir, et qui revient à chaque instant, donne un pittoresque et une couleur qui étaient rares alors. Le morceau entier est comme traversé et empourpré par un rayon du couchant. C'est une impression distinguée, dans le genre de celles qui ont été atteintes plus tard par les poètes, lorsque trouvant les grands effets rendus ils ont été obligés d'en chercher de plus fins et de plus rares.

Oh! savez-vous, qui est dans cette ville, Sur laquelle vous voyez le soleil couchant? La plus belle dame est dans cette ville Sur laquelle brille le soleil couchant.

Peut-être là-bas, dans ce bois vert et brillant, Elle erre, près de cet arbre touffu. Heureuses fleurs, qui fleurissez autour d'elle, Vous obtenez les regards de ses yeux!

Heureux oiseaux qui chantez autour d'elle, Souhaitant la bienvenue à l'année fleurie! Et doublement bienvenu soit le printemps La saison chère à ma Lucy.

Sur la ville là-bas, le soleil étincelle, Parmi les coteaux couverts de genêts; Mes délices sont dans cette ville là-bas Et mon plus cher trésor est la belle Lucy!

Sans ma bien-aimée, tous les charmes Du paradis ne me fourniraient pas de joie; Mais donnez-moi Lucy dans mes bras, Et bienvenu soit le morne ciel des Lapons!

Ma caverne serait une chambre d'amoureux, Bien que l'hiver furieux déchirât l'air; Et elle serait une jolie petite fleur Que j'y soignerais, que j'y abriterais!

Oh! douce est celle qui est dans cette ville, Sur laquelle est descendu le soleil baissant; Sur une plus jolie que celle qui est dans cette ville N'ont jamais brillé ses rayons couchants.

Si le destin courroucé jure qu'il est mon ennemi, Si je suis condamné à porter la souffrance, Je quitterai sans peine tout le reste ici-bas, Mais laissez-moi, laissez-moi ma Lucy bien-aimée.

Car, tant que le sang le plus précieux de la vie sera chaud, Pas une de mes pensées ne s'éloignera d'elle, Et elle, comme elle a la plus belle forme, Possède le coeur le plus fidèle et le plus aimant.

Oh! savez-vous qui est dans cette ville, Sur laquelle vous voyez le soleil couchant? La plus belle dame est dans cette ville Sur laquelle brille le soleil couchant[587].

[Footnote 587: _O wat ye wha's in yon Town._]

Il y a, dans cette allée un peu écartée de son oeuvre, des pièces qui font penser à Henri Heine, à certains côtés de Henri Heine. On suppose, en effet, qu'il est mutile de marquer les différences; il n'a ni la saisissante étrangeté d'images, ni l'affinement d'une souffrance toujours à vif, ni l'exquise douceur amère du poète allemand. Ses abeilles n'ont pas voltigé sur les noires absinthes; leur miel est plus simple. Cependant, il y a chez lui un sentiment assez troublant et raffiné qui se trouve à un haut degré dans Heine. Celui-ci, au-delà de tous les poètes, a éprouvé la sensation d'emporter en soi le regard de la bien-aimée, le malaise d'être hanté par des yeux chers et cruels, ce qu'il y a de douloureux dans leur insistance implacable et caressante. «Tes grands yeux de violette je les vois briller devant moi, jour et nuit; c'est là ce qui fait mon tourment; que signifient ces énigmes douces et bleues[588]»? Il les retrouve partout. Les étoiles sont les chers et doux yeux de sa bien-aimée qui veillent sur lui, qui brillent et clignotent du haut de la voûte azurée[589]. Il a écrit sur eux ses plus beaux canzones, ses plus magnifiques stances[590] et des milliers de chansons qui ne périront pas[591]. Et, de fait, il n'y a guère de place où il n'en parle: «Ô les doux yeux de mon épousée, les yeux couleur de violette; c'est pour eux que je meurs[592]».--«Avec tes beaux yeux, tu m'as torturé, torturé, et tu me fais mourir[593]». Cette obsession et ce tourment du regard féminin, si caractéristique de Henri Heine, et que Pétrarque avait déjà connu quand il parlait de «ces beaux yeux qui tiennent toujours en mon coeur leurs étincelles allumées; c'est pourquoi je ne me lasse point de parler d'eux[594]» est bien le fait d'un raffiné. Cet appel de tout un être dans les yeux, cette faculté d'y attirer ce qu'il y a de plus précieux dans une âme et de résumer une personne en un regard, au point d'en souffrir, d'en mourir même, n'appartient qu'à des hommes qui vivent d'une pensée assez ardente pour fondre tout un être dans une expression intangible[595]. C'est l'indice d'un amour très spiritualisé et très intellectuel. Burns a éprouvé, presque à l'égal de Henri Heine, cette tyrannie du regard, et il y a certaines pièces de lui qu'on ne serait pas étonné de rencontrer dans le _Retour_ ou le _Nouveau Printemps_. On peut citer une de ses premières pièces où déjà ce goût du regard se révèle. Elle est un peu longue, mais elle est aussi intéressante par une suite de comparaisons naturelles dont quelques-unes sont exquises et dont d'autres font penser à celles du _Cantique des Cantiques_.

[Footnote 588: Henri Heine. _Le Retour_, XXX.]

[Footnote 589: Id. _Mer du Nord. Dans la cabine. Pendant la nuit._]

[Footnote 590: _Intermezzo_, XIII.]

[Footnote 591: _Le Retour_, LVI.]

[Footnote 592: _Nocturnes. Le Chevalier Olaf._]

[Footnote 593: _Le Retour_, LVI.]

[Footnote 594: Pétrarque. _Sonnets et canzones pendant la vie de Madame Laure._ Sonnet XLVII. (_Traduction de Francisque Reynard_).]

[Footnote 595: Cette souveraineté du regard dans les amours idéalistes, où l'élément intellectuel est prévalent, apparaît très clairement dans Pétrarque. On peut lire ses sonnets XXXII et XLVII, dans les _Sonnets et Canzones pendant la vie de Madame Laure_, et surtout les canzones VI, _Il fait grand éloge des yeux de Laure et avoue la difficulté qu'il y a à les louer_; VII, _Les yeux de Laure s'élèvent à contempler les chemins du ciel_; VIII, _Il trouve tout son bonheur dans les yeux de Laure et proteste qu'il ne cessera jamais de les louer_. On y rencontre des passages qui rappellent quelques-uns de ceux de Heine: «Beaux yeux, où Amour fait son nid, c'est à vous que je consacre mon faible style... Principe de mon doux martyre, je sais bien que personne autre que vous ne me comprend... Je ne me plains pas de vous, ô yeux plus doux qu'aucun regard mortel, ni d'amour qui me tient ainsi lié» (_Canzone VI_).--«Ma gente Dame, je vois, dans le mouvement de vos yeux, une douce lumière qui me montre la voie qui conduit au ciel; et par suite d'une longue habitude, je vois à travers eux, où j'habite seul avec Amour, reluire quasi-visiblement votre coeur... Depuis ce jour, j'ai été content de moi, emplissant d'une haute et suave pensée, ce coeur dont les beaux yeux de Laure ont la clef.... Brillantes, angéliques, heureuses étincelles de ma vie, où s'allume le plaisir qui doucement me consume et me ronge, de même que disparaît et fuit toute autre lumière là où la vôtre vient à resplendir, ainsi, quand une si grande douceur y descend, toute autre chose, toute autre pensée sort de mon coeur, et seul Amour y reste avec vous... Aussi combien il me fait tort, le voile et la main qui se mettent si souvent entre mon suprême plaisir et les yeux d'où, jour et nuit, découle le grand désir apaisant mon coeur, dont l'état varie selon l'aspect de Laure.» (_Canzone VII_).--(_Traduction Francisque Reynard_).]

Sur les rives du Cessnock vit une fillette; Si je pouvais décrire sa fortune et son visage; Elle surpasse de loin toutes nos fillettes, Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est plus douce que l'aube du matin, Quand Phoebus commence à se montrer, Et que les gouttes de rosée brillent sur les gazons; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est droite comme ce jeune frêne Qui se dresse entre deux pentes couvertes de primevères, Et boit le ruisseau, dans sa fraîche vigueur; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est sans tache comme l'épine épanouie, Avec des fleurs si blanches et des feuilles si vertes, Quand elle est pure dans la rosée matinale; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son air est comme le mai vernal, Quand Phoebus brille sereinement, le soir, Quand les oiseaux se réjouissent sur toutes les branches; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa chevelure est comme le brouillard floconneux Qui gravit, le soir, le flanc des montagnes, Quand les pluies qui ravivent les fleurs ont cessé; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son front est comme l'arc pluvieux, Quand des rayons brillants s'interposent, Et dorent le front de la montagne lointaine; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses joues sont comme cette perle cramoisie, L'orgueil du parterre de fleurs, Qui commence à s'ouvrir sur sa tige épineuse; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa gorge est comme la neige de la nuit, Quand le matin se lève pâle et froid, Tandis que les ruisseaux murmurants coulent cachés; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses lèvres sont comme ces cerises mûres, Que des murailles ensoleillées abritent de Borée, Elles tentent le goût et charment la vue; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses dents sont comme un troupeau de brebis Aux toisons nouvellement lavées, Qui montent lentement la colline rapide; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son haleine est comme la brise parfumée Qui agite doucement les fèves en fleurs, Quand Phoebus s'enfonce derrière les mers; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa voix est comme la grive, le soir, Qui chante sur les bords du Cessnock, cachée, Tandis que sa compagne couve son nid dans le buisson; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage, Bien qu'ils égalent la reine fabuleuse de la beauté, C'est l'esprit qui brille dans toutes ses grâces; Et surtout dans ses yeux malicieux[596].

[Footnote 596: _The Lass of Cessnock Banks._]

Une autre pièce a un refrain presque semblable:

Je vois un corps, je vois un visage, Qu'on peut mettre avec les plus beaux; Mais pour moi, la grâce enchanteresse y manque, Le doux amour qui est dans son oeil.

Ceci n'est pas ma vraie fillette, Toute jolie que soit cette fillette-ci; Oh! je connais bien ma vraie fillette À la tendresse qui est dans son oeil.

Elle est belle, fleurissante, droite et grande, Et depuis longtemps tient mon coeur captif, Et toujours ce qui charme le plus mon âme, C'est le doux amour qui est dans son oeil[597].

[Footnote 597: _This is no my ain Lassie._]

On trouve chez lui des images comme celles-ci:

Son joli visage était aussi calme Qu'un agneau sur l'herbe; Le soleil du soir ne fut jamais si doux Que l'était le regard des yeux de Phémie[598]

[Footnote 598: _Blithe was she._]

Ou comme cette autre qui, sous sa forme étroite, fait penser aux images à la fois précieuses, forcenées et passionnées de la Renaissance, si fréquentes chez Shakspeare[599]:

Sa chevelure d'or, sans rivale, Descendait, ruisselait sur son cou neigeux, Et ses deux yeux, comme des étoiles dans les cieux, Sauveraient du naufrage un navire sombrant[600].

[Footnote 599: Pour des images de ce genre voir, par exemple, le passage où Roméo se dit, en voyant Juliette regarder le ciel.

Ce n'est pas à moi qu'elle parle: Deux des plus belles étoiles dans tout le firmament, Ayant quelque chose qui les appelle, supplient ses yeux De briller à leur place jusqu'à ce qu'elles reviennent. Quoi! Si ses yeux étaient là-haut, et les étoiles dans sa tête, L'éclat de sa joue effacerait ces astres, Comme la lueur du jour efface une lampe; ses yeux dans le ciel Répandraient une telle lumière dans les régions aériennes Que les oiseaux se mettraient à chanter, pensant que ce n'est plus la nuit.

_Roméo_, Acte II, scène 2.

Et pour l'image du navire sauvé, voir celle qui est dans _Othello_, quand Cassio raconte que le navire a été épargné parce qu'il portait Desdémona.

Les tempêtes elles-mêmes, la mer enflée et les vents hurlants, Les rochers déchirés, les sables amoncelés, Tous traîtres cachés pour saisir la carène innocente, Comme s'ils avaient conscience de la beauté, oublient Leur nature destructive, et laissent passer en toute sûreté La divine Desdémona.

_(Othello_, Acte II, scène 1).

L'image de Burns n'est d'ailleurs pas très éloignée de la métaphore de Pétrarque: «De même que le nocher fatigué est contraint, par la fureur des vents, à lever les yeux vers les deux lumières qui brillent sans cesse au pôle, ainsi, dans la tempête d'amour que j'essuie, les yeux brillants de Laure sont mon guide et mon seul confort.» (_Sonnets et Canzones pendant la vie de Madame Laure_). Canzone VIII (_Traduction de Francisque Reynard_).]

[Footnote 600: _O Molly's meek._]

Celle-ci enfin n'est-elle pas tout à fait dans la manière de Henri Heine?

J'ai passé hier par un chemin malheureux, Un chemin, j'en ai peur, dont je me repentirai; J'ai reçu la mort de deux yeux doux, Deux charmants yeux d'un joli bleu.

Ce ne fut pas ses brillantes boucles d'or, Ses lèvres pareilles à des roses humides de rosée, Son sein ému, blanc comme un lis; Ce furent ses yeux si joliment bleus.

Elle parla, elle sourit, elle déroba mon coeur, Elle charma mon âme; j'ignore comment; Mais toujours le coup, la blessure mortelle Venait de ses yeux si joliment bleus.

Si je peux lui parler, si je peux l'approcher, Peut-être écoutera-t-elle mes voeux; Si elle refuse, je devrai ma mort À ses deux yeux si joliment bleus[601].

[Footnote 601: _The Blue-eyed Lassie._]

Ne fait-elle pas penser à cette tendre évocation de regards azurés du _Nouveau Printemps?_ «Avec tes yeux bleus, tu me regardes fixement, et moi je deviens si rêveur que je ne puis parler. C'est à tes yeux bleus que je pense toujours; un océan de pensées bleues inonde mon coeur[602]». Et cette image-ci, juste et étrange à la fois, ne se rapproche-t-elle pas encore davantage des fantaisies de Heine?

[Footnote 602: _Nouveau Printemps_, XIX.]

Faut-il que j'aime toujours, Et supporte le mépris qui est dans son oeil? Car il est noir, noir de jais, et il est comme un faucon, Il ne veut pas vous laisser en repos[603].

[Footnote 603: _Song, composed in Spring._]

C'est, avec une métaphore différente, la même impression que dans cet autre passage de Heine: «Dans son doux et pâle visage, grand et puissant, rayonne son oeil semblable à un soleil noir; noir soleil, combien de fois tu m'as versé les flammes dévorantes de l'enthousiasme[604]». Mais encore un coup, ce ne sont là de Burns que des allées écartées de son jardin d'amour, où croissent quelques plantes plus rares. Celles qui foisonnent au coeur même du jardin, là où tombe franchement le soleil, sont plus simples.

[Footnote 604: _Mer du Nord. Le Naufrage._ Voir aussi _Le Retour_, VIII.]

* * * * *

Dans toutes les pièces amoureuses de Burns, il faut faire un groupe de celles où il a mélangé la poésie pastorale et la poésie amoureuse. Il y a là un coin absolument ravissant de fraîcheur, de naturel, et de réalité embellie. À vrai dire, les poètes ont de tout temps aimé à placer l'amour au milieu de riantes descriptions. Ils semblent percevoir confusément que cette passion est la même force par laquelle le monde palpite, et que, dans ses profondeurs, elle a des rapports avec la sève qui chaque année renouvelle la parure de la terre. Quand il a cessé d'exister ailleurs, le sentiment de la nature s'est encore conservé dans les poésies amoureuses. Nulle part, cette union n'a été plus constante que dans la littérature anglaise. Burns y a réussi autant qu'aucun autre. Tout naturellement, ses scènes d'amour se placent parmi les fleurs et les ombrages.

Ce n'était pas pour Burns un artifice de poète, un cadre factice. Ses jeunes amours avaient été des amours de paysan, tout faits de rendez-vous dans les champs, de travail côte à côte pendant les moissons, ou de rencontres sur les grands moors déserts où la solitude amène le bonjour et un bout de causerie. Ces intrigues campagnardes ont toujours un fond de paysage à peine indiqué.

La lune descendait à l'ouest, Avec un visage pâle et effaré, Quand mon beau gars, tisserand de l'ouest Me reconduisit à travers le vallon[605].

[Footnote 605: _My Heart was ance as blithe and free._]

Un thème inépuisable, parce qu'il correspondait à la réalité, sont ces rencontres, soit dans les blés où l'on se croise en ces étroits sentiers qui passent par les champs, soit dans les bruyères. Les épis hauts sont favorables:

En revenant par les orges, pauvre quelqu'un, En revenant par les orges, Elle a sali tout son jupon, En revenant par les orges.

Oh! Jenny est toute mouillée, pauvre quelqu'un, Jenny est rarement à sec; Elle a sali tout son jupon, En revenant par les orges.

Si quelqu'un rencontre quelqu'un, En revenant par les orges; Si quelqu'un embrasse quelqu'un, Faut-il que quelqu'un crie?

Si quelqu'un rencontre quelqu'un, En revenant par le vallon, Si quelqu'un embrasse quelqu'un, Faut-il qu'on le sache?[606]

[Footnote 606: _Coming through the Rye._]

Les moors sont aussi bien dangereux. Leurs longues étendues abandonnées sont tristes à traverser seule. On chemine de compagnie, afin que la route semble plus courte; semble, seulement, car il arrive qu'elle dure plus longtemps. Il faut qu'un moor soit bien maussade pour n'avoir pas un coin riant: on s'y repose, on devise, et il en résulte une autre jolie chanson.

Il y avait une fillette; on l'appelait Meg, Et elle traversait le moor pour aller filer; Il y avait un gars qui la suivait, Et on l'appelait Duncan Davison. Le moor était long, et Meg était ombrageuse, Duncan ne pouvait obtenir sa faveur, Car elle le frappait avec la quenouille, Et le menaçait avec la bobine.

Comme ils traversaient légèrement le moor, Voici un ruisseau clair et un vallon vert, Sur la rive, ils se reposèrent, Et toujours elle mettait la roue entre eux deux. Mais Duncan jura un serment sacré Que Meg serait une fiancée le lendemain, Alors Meg prit tous ses ustensiles, Et les jeta par dessus le ruisseau.

Nous bâtirons une maison, une petite, petite maison, Et nous vivrons comme roi et reine, Si joyeux et si gais serons-nous, Quand tu seras assise à ton rouet, le soir. Un homme peut boire et ne pas être gris; Un homme peut se battre et ne pas être tué; Un homme peut embrasser une jolie fille, Et être bienvenu à recommencer[607].

[Footnote 607: _There was a Lass, they ca'd her Meg._]

Ces rencontres amènent des rendez-vous, tantôt parmi les hauteurs où les moutons sont répandus, tantôt au bord d'un ruisseau où les arbres sont épais, tantôt plus secrètement au bout du jardin. Quelques-unes de ces scènes ont une jolie saveur de poésie rustique, à moitié réelle et à moitié transformée, comme dans les meilleures pages de George Sand. Ce dialogue, entre un berger et son amoureuse, est bien dans cette note, et ce refrain, qui se répète comme le rappel des moutons vers le soir, évoque, mieux que ne le ferait une description, le paysage où le troupeau est épars:

Appelle les moutons sur la colline, Appelle-les où croît la bruyère, Appelle-les où court le ruisseau, Ma jolie chérie.

Comme je passais au bord de l'eau, J'y ai rencontré mon gars berger; Il m'a doucement enroulée dans son plaid, Et il m'a appelée sa chérie.

«Veux-tu venir par le bord de l'eau, Et voir les flots doucement glisser, Sous les noisetiers tout grands ouverts? La lune brille très claire.

Tu auras des robes et de beaux rubans, Et des souliers en cuir de veau à tes pieds, Et dans mes bras, tu te reposeras et dormiras, Et tu seras ma chérie».

«Si vous tenez ce que vous promettez, J'irai avec vous, mon gars berger, Et vous pourrez m'enrouler dans votre plaid, Et je serai votre chérie».

Tant que les eaux courront à la mer, Tant que le jour brillera dans ce haut ciel, Jusqu'à ce que la mort froide comme l'argile ferme mes yeux, Vous serez mon chéri.

Appelle les moutons sur la colline, Appelle-les où croît la bruyère, Appelle-les où court le ruisseau, Ma jolie chérie[608].

[Footnote 608: _Ca' the Ewes._]

On voit, comme dans la pièce précédente, que les fillettes sont habituées à se défendre et savent poser leurs conditions. On s'étonnera moins de leur facilité à accepter ces promesses, si l'on se rappelle qu'il y avait toujours une sorte de sanction dans les décisions de la session ecclésiastique. On peut citer encore une autre chanson qui résume en quelque sorte tous ces rendez-vous rustiques; il y a une première strophe qui est belle, et, dans cette strophe, les deux vers sur ces bouleaux «lumineux de rosée» dans l'ombre suffiraient seuls à lui donner un rare prix.