Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

Chapter 30

Chapter 303,889 wordsPublic domain

Cela même ne lui suffisait pas. Quand il n'était pas occupé d'amour pour son propre compte, il l'était pour les autres. Déjà à Tarbolton, il se trouvait dans le secret de la moitié des amours de la paroisse[537]. Plus tard et jusqu'à la fin, il continua ce rôle de confident. Lorsqu'un de ses amis était refusé, ajourné ou abandonné, il n'avait qu'à s'adresser à Burns, et Burns lui écrivait aussitôt des vers destinés à fléchir la cruelle, à décider l'indécise, ou à maudire la perfide. Il était une sorte d'écrivain public en matière d'amour. C'est ainsi qu'il a composé pour autrui quelques-unes de ses plus jolies chansons. Pour Clarke, le musicien, qui était épris d'une de ses élèves, il a écrit: _Philis, la jolie_. Pour James Johnson, le graveur, il a écrit: _Toi, belle Eliza._ Pour son ami Cunningham, qui aimait une jeune fille et en avait été abandonné, il a composé deux de ses plus poignantes poésies: _Le Printemps a revêtu le Bois de Verdure_, et _Si j'avais une Caverne sur un Rivage lointain_. Cunningham méritait d'ailleurs d'inspirer ces deux morceaux, car il demeura inconsolable. Longtemps après, vers le soir, il allait dans la rue où demeurait l'infidèle maintenant mariée, afin de voir son ombre passer sur les stores; puis il s'en retournait les larmes aux yeux[538]. Pour Willie Chalmers, Burns composa la chanson de _Willie Chalmers_; et pour un collègue de l'Excise, du nom de Gillespie, sa poétique romance du _Bois de Craigieburn_. Ce ne sont pas là des conjectures. On a son aveu; dans ses propres notes sur ses chansons, on trouve: «Mr Chalmers, un de mes amis particuliers, m'a demandé d'écrire une épître poétique à une jeune fille, sa Dulcinée. Je l'avais vue, mais je la connaissais à peine, et j'ai écrit ce qui suit[539]»; ou encore: «Cette chanson fut composée sur une passion que Mr Gillespie, un de mes amis particuliers, avait pour Miss Lorimer, plus tard, Mrs Whelpdale[540]». Il allait au-devant des demandes et proposait ses services. Il écrivait à Johnson: «Avez-vous une belle déesse qui vous entraîne comme une oie sauvage, dans une poursuite de dévotion amoureuse? Faites-moi connaître quelques-unes de ses qualités, comme, par exemple, si elle est brune ou blonde, grasse ou maigre, petite ou grande, etc; choisissez votre air et je chargerai ma muse de la célébrer[541]». Ainsi, il ne pouvait jamais rester désoeuvré du côté de l'amour, et, à ses propres intrigues, il ajoutait celles des autres.

[Footnote 537: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Footnote 538: Scott Douglas, tom III, p. 141.]

[Footnote 539: Lockhart. _Life of Burns_, p. 152.]

[Footnote 540: _Glenriddell Manuscript._]

[Footnote 541: _To J. Johnson_, Nov. 15th, 1788.]

Et ce n'est pas tout. Lorsque l'amour a pris ainsi possession d'une âme, l'a remplie de son rêve et l'a faite sienne, il y chante, pour ainsi dire, de lui-même. Il n'est plus besoin qu'une circonstance particulière y éveille des paroles éprises; elles y naissent sans cause, comme les soupirs d'un luth. Quand l'esprit de Burns n'était pas occupé d'amours réels, pour lui ou ses amis, il s'en créait d'imaginaires. Il portait constamment en lui des épisodes rêvés, des déclarations toujours prêtes, des ivresses ou des tristesses feintes, des romans innombrables, dont son coeur, à qui la réalité ne suffisait pas, entretenait son infatigable préoccupation d'amour. On peut se représenter ce qu'il a pu passer de combinaisons amoureuses dans un esprit ainsi employé. Une rencontre, un site favorable, un rien lui faisaient construire de ces rêveries, de ces châteaux en Espagne, aux fenêtres garnies de jolis visages. Son coeur était toujours inquiet d'amour,

comme la boussole Tout en vacillant tourne au pôle.

C'était son opinion que, pour bien parler de l'amour, il faut l'avoir éprouvé. «Shenstone, dit-il, observe finement que les vers d'amour sans passion réelle sont le plus fade de tous les jeux d'esprit, et j'ai souvent pensé qu'un homme ne peut être un juge compétent de compositions amoureuses à moins d'avoir été lui-même, en un ou plusieurs cas, un fidèle fervent de cette passion[542]». Si cette théorie est vraie, il y a eu peu d'hommes mieux préparés que lui.

[Footnote 542: _Common-place Book._]

Avec la spontanéité de production qu'avait Burns de traduire, sur le champ, en vers, ce qu'il ressentait, on comprend qu'il soit sorti, de ce travail continuel de son esprit, une quantité considérable de pièces. Et quelle variété! Tous les sentiments de l'amour y passent et s'y agitent: les premières timidités, les aveux chastes, les rêves d'un instant, les félicités, les angoisses, les reproches, les désespoirs, les douleurs des séparations, les joies âpres et avides des possessions secrètes et rares, les lourdes ivresses des possessions banales, les déclarations jetées en passant comme par un voyageur pressé, les longs souvenirs emportés dans le sang même du coeur, les professions d'inconstance et les serments de fidélité, les humilités et les révoltes en face du dédain, les adorations qui s'adressent à l'âme et celles qui s'éprennent du corps, les enchantements des débuts et les amertumes des fins d'amour, les rêveries très chastes et les désirs semblables à des charbons ardents, les amitiés qui sont à deux doigts de l'amour, et les amours qui prennent le chemin de l'amitié, toutes les extases et toutes les épreuves, toutes les nuances de la passion la plus riche en emportements et en raffinements, un pêle-mêle de tout ce que l'amour peut inspirer de poétique, de délicat, et de brutal à l'ondoyant coeur humain. Et ces sentiments se jouent, se répercutent, se multiplient, dans toutes les situations où une imagination infatigable et un coeur qui l'aurait fatiguée ne cessaient de s'aventurer, chacun de son côté: fiançailles, abandons, séparations par la mort ou l'éloignement, adieux, retours, absences qui rougissent les yeux de l'épouse, l'amour légitime, l'adultère, la naissance d'enfants dont se réjouit le foyer, la venue de ceux qu'aucun foyer ne connaîtra, tous les dangers, toutes les folies, dans lesquels la passion toute puissante pousse les hommes. De telle sorte qu'on rencontre dans cette partie de l'oeuvre de Burns, tous les accidents, toutes les variantes qu'il est possible d'imaginer, et qu'on en composerait une anthologie où se déroulerait la gamme entière des sentiments et des situations de l'amour.

Comment choisir dans ce nombre de pièces souvent aussi parfaites les unes que les autres? Comment surtout les répartir? Elles sont toutes différentes et chacune d'elles a son originalité. Il faudrait presque une traduction complète, et ce ne serait encore en représenter que le nombre. La couleur, la grâce et l'accent seraient perdus en route et, en même temps, ce qui peut parfois en tenir lieu, le commentaire constant de la critique qui marche à côté des citations, avertit de ce qui leur manque et essaye, par des exemples pris dans notre propre langue, de donner une idée du charme absent. Nous avons essayé de mettre un peu d'ordre dans cette confusion de belles choses. Nous ne pouvons nous dissimuler que c'est un vain essai de groupement, presque nuisible à l'ensemble. C'est comme si on voulait classer ces amas de jolies coquilles accumulées par la mer au bord de certaines baies. Une partie de leur beauté est dans leur abondance et leur mélange. Cependant, n'est-il pas permis d'en prendre quelques poignées, d'examiner de combien de sortes il y en a, de quelles fines nuances elles sont vêtues; quitte à les rejeter ensuite dans la masse nacrée, rose et lilas, où les autres sont demeurées? On a ainsi, avec l'idée du riche ensemble, celle de la variété et de la finesse, et une admiration plus complète qui tient, pour ainsi dire, les choses aux deux bouts. Ainsi faisons-nous avec les poésies amoureuses de Burns. Nous en prenons au hasard; un autre en prendrait de différentes; et nous aurions tous deux les mains pleines de délicates choses. Mais, en les regardant une à une, il ne faut pas oublier que nous avons à nos pieds le tas de fines coquilles où nous pourrions puiser encore.

I.

LA POÉSIE DE L'AMOUR.

Avant toutes ces pièces et dominant les sentiments qu'elles traduisent, on peut placer, en manière de prélude, les chants à l'amour lui-même. Depuis six mille ans qu'il y a des hommes et qui aiment, comme dirait La Bruyère, les hymnes qu'il a reçus ont été plus nombreux que les levers du soleil. Depuis ceux qui l'ont célébré comme une des forces de la nature et une des joies de l'univers, jusqu'à ceux qui l'ont dénoncé comme le fléau du monde et la plus exécrable des folies, un choeur immense d'hymnes triomphaux ou de malédictions a monté vers lui des lèvres humaines. Il n'est guère de poète qui ne l'ait salué à sa manière, qui n'en ait parlé selon les délices ou les déceptions qu'il a cru qu'il lui devait. Burns avait eu trop souvent affaire à lui pour n'en rien dire. C'était pour lui, «l'alpha et l'oméga du bonheur humain[543]», «la goutte de plaisir céleste», «le seul cordial dans cette vallée mélancolique[544]», «l'étincelle de feu céleste qui éclaire la hutte hivernale de la misère»; «sans lui, la vie pour les pauvres habitants des chaumières serait un don de malédiction[545]». Il l'a chanté, non pas comme le désir universel dont sont travaillés les profondeurs des mers et les entrailles de la terre; son esprit ne généralisait pas ses passions; mais comme ce qui faisait le charme de sa vie, et le plaisir qui effaçait tous les autres. Et, dans le concert des pièces à l'Amour, son léger air de flûte a cependant sa place, est original par quelque chose de preste et de délibéré.

[Footnote 543: _To Alex. Cunningham_, 24th Jan. 1789.]

[Footnote 544: _Cotter's Saturday night._]

[Footnote 545: _To Alex. Cunningham_, 24th Jan. 1789.]

Les roseaux verdissent Ô! Les roseaux verdissent Ô! Les plus douces heures que je passe, Je les passe avec les fillettes, Ô!

Il n'y a rien que soucis de tous côtés, Et dans chaque heure qui passe Ô; Que signifierait la vie de l'homme, S'il n'était point de fillettes Ô!

Les gens mondains peuvent suivre la richesse, Et la richesse leur échapper toujours Ô; Lors même qu'ils l'atteindraient enfin, Leur coeur n'en saurait jouir Ô!

Mais donnez-moi une douce heure vers le soir, Mes bras autour de ma chérie Ô, Et les soins mondains et les gens mondains Peuvent aller sens dessus dessous Ô!

Pour vous, les graves, qui vous moquez de cela, Vous n'êtes que des stupides ânes Ô; L'homme le plus sage que le monde ait vu A chèrement aimé les fillettes Ô!

La vieille nature déclare que ces charmantes chéries Sont à ses yeux son plus noble ouvrage Ô; Sa main novice s'est essayée sur l'homme, Et puis, elle a fait les fillettes Ô!

Les roseaux verdissent Ô Les roseaux verdissent Ô! Les plus douces heures que je passe Je les passe avec les fillettes Ô![546]

[Footnote 546: _Green grow the Rashes, O!_]

À côté de cette pièce et comme suspendue à elle, se trouve l'apologie de l'inconstance que tant de poètes ont faite. Presque tous l'ont faite avec les mêmes images, avec celles qui expriment le mieux la mobilité et la fuite: les flots, les nuages, les couleurs, tout ce qui échappe sans cesse, est insaisissable.

Que la femme ne se plaigne pas D'inconstance en amour, Que la femme ne se plaigne pas, Que l'homme infidèle aime à changer. Voyez par toute la nature, Sa loi puissante veut qu'on change. Dames, serait-il pas étrange Si l'homme alors était un monstre?

Voyez les vents, voyez les cieux, La montée de la mer et sa descente; Soleil et lune se couchent pour se lever, Et les saisons tournent, tournent. Pourquoi vouloir que l'homme chétif Résiste au plan de la Nature? Nous serons constants, tant que nous pourrons, Vous ne pouvez pas plus, savez-vous?[547]

[Footnote 547: _Let not woman e'er complain._]

«Pouvez-vous contraindre la mer à sommeiller tranquillement, le lis à garder sa fraîcheur, le tremble à ne pas frissonner, pouvez-vous contraindre l'abeille à ne pas voltiger et le col du ramier à ne pas chatoyer, alors vous pourrez contraindre l'amour à durer toujours,» disait un autre poète écossais qui fut presque le contemporain de Burns[548]. Ils sont de l'école de ce personnage de Shakspeare, qui prétendait que, comme un clou en chasse un autre, le souvenir de son dernier amour était chassé par un nouveau, et que celui-ci se fondait comme une image de cire près du feu, ne gardant plus l'empreinte de ce qu'elle était[549]. Ce ne sont pas les métaphores qui ont jamais manqué aux poètes pour rendre la fuite continuelle de l'amour. Peut-être ceux-là seraient-ils encore davantage dans le vrai qui diraient des vents et des flots qu'ils sont aussi inconstants que le coeur humain.

[Footnote 548: Thomas Campbell. _Song: How delicious is the winning._]

[Footnote 549: Shakspeare. _The two Gentlemen of Verona_, act. II, sc. 4.]

* * * * *

De ce groupe de poésies amoureuses on peut en rapprocher un autre. Ce sont des pièces impersonnelles. Elles ont été inspirées par des sentiments que Burns n'a pas pu éprouver pour son compte, mais que son esprit, toujours occupé de la même passion, s'est amusé à ressentir. Il y en a toute une série. Ce sont souvent des plaintes de jeunes filles. Elles pleurent l'infidélité, l'exil ou la mort de leur amant. L'une, se promenant un soir d'été, quand les joueurs de cornemuse et les jeunes gens sont en train de jouer, aperçoit son faux ami et s'éloigne en pleurant[550]. Une autre pense à son matelot qui est au loin: pendant que les troupeaux sont haletants autour d'elle, sous le midi, peut-être est-il à son canon, sous le soleil brûlant; quand l'hiver déchire la forêt et flagelle l'air hurlant, elle écoute en priant et en pleurant le rugissement du rivage rocheux[551]. Une veuve des Hautes-Terres se lamente: elle vient vers les Basses-Terres, sans un penny dans sa bourse pour payer son repas. Il n'en était pas ainsi dans les Hautes-Terres; elle avait des vaches qui broutaient sur les collines et des brebis qui couraient sur les mamelons; mais Donald a été tué sur la plaine de Culloden, et aucune femme dans le vaste monde n'est aussi misérable qu'elle[552]. De pauvres filles délaissées gémissent et se repentent d'avoir été trop confiantes et trop faibles. Partout, ce sont des regrets cachés et à peine trahis par un soupir.

[Footnote 550: _As I was a-wandering._]

[Footnote 551: _On the Seas and Far away._]

[Footnote 552: _The Highland Widow Lament._]

Tu briseras mon coeur, toi, bel oiseau, Qui chantes sur la branche! Tu me rappelles les jours heureux, Quand mon faux ami était sincère.

Tu briseras mon coeur, toi, bel oiseau, Qui chantes près de ta compagne! Car ainsi j'étais aimée et ainsi je chantais, Et j'ignorais ma destinée[553].

Souvent j'ai erré près du joli Doon, Pour voir le chèvrefeuille s'entrelacer; Et tous les oiseaux chantaient leurs amours, Et ainsi je chantais le mien!

Le coeur léger, je cueillis une rose Sur son boisson épineux; Et mon faux ami m'a dérobé la rose Et ne m'a laissé que l'épine![554]

[Footnote 553: Ces strophes rappellent un peu le couplet de Molière, d'une grâce archaïque, et qu'on imagine accompagné d'une sourdine de Lully:

Vous chantez sous ces feuillages, Doux rossignols pleins d'amour; Et de vos tendres ramages Vous réveillez tour à tour Les échos de ces bocages; Hélas! petits oiseaux, hélas! Si vous aviez mes maux vous ne chanteriez pas

(_Les Amants magnifiques._ Troisième Intermède).]

[Footnote 554: _The Banks of Doon._]

Plus tard les regrets sont plus clairs et plus douloureux et la douleur de l'abandon se mêle à la honte et au chagrin de la famille.

Oh! amèrement, je regrette, faux ami, Oh! douloureusement, je regrette D'avoir jamais entendu votre langue flatteuse, Et d'avoir vu votre visage.

Oh! j'ai perdu mes joues roses, Et aussi ma taille si fine, Et j'ai perdu mon coeur léger Qui songeait peu à une chute.

Il me faut subir le rire moqueur, De mainte fille hardie, Alors que, si on connaissait toute la vérité, Sa vie a été pire que la mienne.

Chaque fois que mon père pense à moi, Il regarde fixement le mur; Ma mère s'est mise au lit, De penser à ma chute.

Chaque fois que j'entends le pas de mon père, Mon coeur éclate presque de douleur; Chaque fois que je rencontre le regard de ma mère, Mes larmes tombent comme la pluie.

Hélas! qu'un arbre si doux de l'amour Porte un fruit aussi amer! Hélas! qu'un plaisant visage Cause des larmes si arrières!

Mais la malédiction du ciel écrase l'homme Qui désavoue l'enfant qu'il a fait, Ou laisse la douloureuse fillette qu'il a aimée Porter des habits en haillons![555]

[Footnote 555: _The Ruined Maid's Lament._]

La note n'est pas toujours aussi mélancolique. Il y a, chemin faisant, de petits morceaux légers, des refrains d'amour, sans beaucoup de sens, comme ceux qu'on fredonne sur une route un jour de printemps.

Quand mai rose arrive avec des fleurs, Pour parer ses gais buissons au feuillage épandu, Alors ses heures sont occupées, occupées, Au jardinier, avec sa bêche. Les eaux de cristal tombent doucement, Les oiseaux joyeux sont tous amoureux, Les brises parfumées soufflent autour de lui, Le jardinier avec sa bêche.

Quand le matin pourpre éveille le lièvre Qui va chercher son repas matinal, Alors à travers les rosées, il s'en va, Le jardinier avec sa bêche. Quand le jour expirant dans l'ouest Tire le rideau du sommeil de la nature, Il vole vers les bras de celle qu'il préfère, Le jardinier avec sa bêche[556].

[Footnote 556: _When rosy May comes in wi' Flowers._]

Ou bien, ce sont des fantaisies en peu de mots; un petit conte. C'est Katherine Jaffray qui vivait dans cette vallée, et le lord de Lauverdale qui est venu du sud pour la courtiser, mais sans lui dire qui il était jusqu'au jour du mariage[557]. C'est un lord qui est parti à la chasse sans chiens ni faucons. Et pourquoi? C'est que son gibier n'est pas loin de certaine chaumière où reste Jenny. Pour elle, il oublie sa lady avec toutes ses toilettes.

[Footnote 557: _Katherine Jaffray._]

La robe de ma lady, il y a des rubans dessus, Et des fleurs d'or rares dessus; Mais le corset et le corsage de Jenny, Mon lord en fait beaucoup plus de cas.

Par delà ce moor, par delà ces mousses, Où les coqs de bruyère passent à travers la bruyère, Là vit la fille du vieux Collin, Un lis dans une solitude.

Ses jolis membres se meuvent aussi doucement Que des notes de musique dans les hymnes des amants, Un diamant humide est dans ses yeux bleus, Où nage follement l'amour joyeux.

Ma lady est soignée et ma lady est bien habillée, C'est la fleur et le caprice de l'ouest; Mais la fillette qu'un homme préfère, Oh! celle-là est la fillette qui le rend heureux[558].

[Footnote 558: _My Lady's Gown, there's Gairs upon it._]

À cela, il faudrait ajouter quelques imitations des anciennes ballades. C'est celle de lord Gregory qui représente une femme délaissée venant frapper à la tour de son seigneur[559]. C'en est une autre très touchante et très belle, sur le même sujet, seulement c'est un homme qui vient retrouver celle qu'il croit infidèle.

[Footnote 559: Voir ce morceau, plus haut, dans le chapitre sur les vieilles Ballades.]

Oh! ouvre la porte, montre-moi de la pitié, Oh! ouvre la porte pour moi, oh! Bien que tu aies été fausse, je resterai fidèle, Oh! ouvre la porte pour moi, oh!

Froide est la rafale sur ma joue pâlie, Mais plus froid est ton amour pour moi, oh! Le froid qui gèle la vie dans mon coeur, N'est rien auprès des douleurs qui me viennent de toi, oh!

La pâle lune se couche derrière les vagues blanchissantes, Et ma vie est à son coucher, oh! Faux amis, fausse amie, adieu jamais plus, Je ne vous troublerai, ni eux, ni toi, oh!

Elle a ouvert la porte, elle l'a ouverte toute grande, Elle voit son pâle cadavre sur la plaine, oh! «Mon seul amour!» s'écria-t-elle, et elle tomba près de lui, Pour ne se relever jamais, oh![560]

[Footnote 560: _Open the Door to Me, oh._]

La ballade de lady Mary Ann, dans une note plus gaie, est aussi un joli petit morceau.

Oh! lady Mary Ann Regarde par-dessus le mur du château, Elle a vu trois jolis garçons Qui jouaient à la balle. Il était le plus jeune, La fleur d'eux tous, Mon joli petit gars est jeune, Mais il pousse encore.

Oh! père! oh! père, Si vous le jugez bon, Nous l'enverrons un an Encore au collège. Nous coudrons un ruban vert Autour de son chapeau, Afin que l'on sache bien Qu'il est à marier encore.

Lady Mary Ann Était une fleur dans la rosée Doux était son parfum, Et jolie était sa couleur. Et plus elle fleurissait, Plus elle était charmante, Car le lis en bouton Embellira encore.

Le jeune Charlie Cochrane Était une pousse de chêne, Beau et fleurissant, Et droit était son corps. Le soleil prenait plaisir À briller pour lui, Et il sera l'orgueil De la forêt encore.

L'été est parti Où les feuilles étaient vertes, Et loin sont les jours Que nous avons vus. Mais de bien meilleurs jours, J'espère, reviendront; Car mon joli garçonnet est jeune Et il pousse encore[561].

[Footnote 561: _Lady Mary Ann._]

Enfin, il faut encore mettre des dialogues dans le genre de celui d'Horace et de Lydie, qui, fort à la mode dans la littérature amoureuse du XVIIIe siècle, ne comptent pas parmi ses productions très personnelles[562]. À côté de ces jeux, il a fait de petits récits de scènes d'amour qui sont, au contraire, des bijoux de simplicité et d'émotion, bien à lui. Le plus célèbre est peut-être _Le Pauvre et l'Honnête Soldat_. Il était un soir d'été dans une auberge quand il vit passer devant la fenêtre un pauvre soldat fatigué. Il le fit appeler et lui demanda ses aventures, puis tomba aussitôt dans une de ces absences qui lui étaient ordinaires. Au bout de quelques instants, il avait composé un petit drame:

Quand la rafale mortelle de la sauvage guerre fut passée, Et la douce paix fut de retour, Trouvant maint doux bébé sans père, Et mainte veuve en deuil, Je quittai l'armée et les tentes des camps, Où longtemps j'avais été soldat, Mon maigre havresac pour toute ma fortune, Un pauvre et honnête soldat.

Ma poitrine portait un coeur loyal, léger. Le pillage n'avait pas souillé ma main; Et vers la douce Écosse, vers mon pays, Joyeusement je me mis en marche: Je songeais aux rives de la Coil, Je songeais à ma Nancy, Je songeais au sourire charmeur Où ma jeune fantaisie s'est prise.

Enfin, j'arrivai dans la jolie vallée Où j'avais joué en mes jeunes années; Je passai le moulin, l'épine du rendez-vous Où souvent j'ai courtisé Nancy: Qui vis-je sinon ma chère fillette aimée, Près de la demeure de sa mère! Je me détournai pour cacher le flot Qui gonflait mes yeux.

D'une voix altérée, je lui dis: «Douce fillette, Douce comme la fleur de cette épine, Oh! heureux, heureux puisse être celui Qui est chéri de ton coeur. Ma bourse est légère, j'ai loin à aller, Et je voudrais bien loger chez toi. J'ai servi mon roi et mon pays longtemps, Aie pitié d'un soldat!»

Tristement, elle me regarda. Elle était plus adorable que jamais; Et elle me dit: «J'ai aimé autrefois un soldat, Je ne l'oublierai jamais. Notre humble toit et notre humble repas, Vous en aurez votre part. Ce signe vaillant, cette chère cocarde, Vous êtes bienvenu, à cause d'elle».

Elle regarda, elle rougit comme une rose, Puis pâlit comme un lis, Elle tomba dans mes bras, en disant: «Es-tu mon cher Willie»? «Par celui qui fit le soleil et le ciel, Et qui protège l'amour vrai, Je suis bien lui! ainsi puissent toujours, Les amants fidèles avoir leur récompense.