Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

Chapter 3

Chapter 33,470 wordsPublic domain

Dès lors, c'est un reproche sans prise de dire que cette critique est changeante et variable. Elle repose sur le sable mouvant de l'esprit humain, non sur un roc. Mais si elle n'est pas absolue, elle est nécessaire. Elle est un aliment. Elle se modifie comme le blé qui nous nourrit, l'air que nous respirons, les fleurs dont la fragilité nous enchante et l'astre souverain qui nourrit tout cela et nous-mêmes. Ne vivons-nous pas au milieu de choses mobiles? Au moyen d'elles, n'atteignons-nous pas la plénitude de notre être, et quelques-uns des hommes n'accomplissent-ils pas la beauté suprême dont la race est actuellement capable? Le vrai lui-même ne dérive-t-il pas? Il nous semble stable parce que nous sommes très brefs dans une de ces longues habitudes de la nature que nous prenons pour l'éternité. Encore qu'il en puisse coûter à certains esprits de reconnaître que nos jugements d'art n'ont rien de définitif, que cela ne les empêche pas de saisir le plaisir et, j'oserai dire, de remplir le devoir d'admiration. Les montagnes et les fleuves que nous contemplons, entre les contemplations de nos ancêtres et celles de nos fils, changent, nous le savons. Ces sommets s'abaissent, désagrégés par les gels, les pluies et les soleils, et de leur effritement les cours d'eau lentement sont comblés; ces grandioses objets de nos enthousiasmes s'amoindrissent et disparaîtront. Cependant ils se modifient avec assez de lenteur pour que leur culte ait, vis-à-vis de nos rapides passages, une sorte d'immutabilité. Notre devoir est, tandis que nous vivons, d'aspirer l'air pur de ces pics et de ces plages, afin que nos corps soient sains et que ceux qui seront issus de nos reins forment une race robuste. Ainsi des choses de l'esprit. Quelle que soit leur muance, elles durent assez pour que nous y puisions de quoi faire nos âmes plus fortes, plus délicates, ou moins grossières, afin que les esprits nés de nous et formés par nous aient un point de départ plus élevé. Nous avons besoin d'une admiration nourricière et active. Il faut vivre!

Les critiques, à quelque branche de l'art qu'ils se consacrent, ne sont que les pétrisseurs de ce levain et les distributeurs du pain sacré. Leur tâche est de découvrir le beau, de le fractionner, de le mettre à la portée de celui qui, jeté dans l'action ou appréhendé par le labeur, n'a point le temps de le rechercher, et pourtant le réclame, pour donner à ses ambitions ou à ses besognes leur éclat et leur cadre ou leur refuge et leur consolation. C'est d'eux que le goût du beau, par une série de chutes, descend, déformé souvent et parfois perverti, jusqu'aux couches inférieures de l'humanité, vient y mourir en admirations obscures et rudimentaires, et amène des instants de joie ou de distraction, de repos ou d'idéal, tels quels, aux plus basses existences. Oui! cela est vrai à la lettre. Le haut enseignement artistique, qu'il s'épanche par le livre ou la parole, est comme un fleuve qui emporte des paillettes d'or; il passe à travers des cribles successifs, de plus en plus appauvri et limoneux; et cependant, grâce à lui, le dernier misérable se réjouit de trouver une parcelle brillante. Sans lui, la romance du café-concert qui est la poésie de l'ouvrier et l'image d'Épinal qui amuse le petit enfant pauvre n'existeraient pas. Il est le plus utile quand il a une vertu de propagande et une contagion d'enthousiasme. Il remplit une véritable fonction sociale. Ces services suffisent pour protéger la critique esthétique. Elle est changeante mais indestructible, parce qu'elle est nécessaire d'une nécessité sans cesse renouvelée. Elle subsistera en dehors des tentatives de généralisations scientifiques qui ne se meuvent plus sur le terrain de l'art. C'est cette critique et cette critique seule que nous entendons faire, à un niveau aussi modeste qu'on voudra le juger.

LES OEUVRES.

CHAPITRE I.

LES ORIGINES LITTÉRAIRES DE BURNS.

LA POÉSIE POPULAIRE DE L'ÉCOSSE.

On a pu voir, dans l'étude biographique de ce livre, que la vie littéraire de Burns se divise nettement en deux parties. Elles sont séparées l'une de l'autre par le séjour à Édimbourg. Dans la première période, sa production, en dehors des poésies nées de ses aventures personnelles, se compose presque uniquement d'épîtres familières et de petits poèmes descriptifs. Ces pièces sortent toutes de la vieille tradition écossaise; elles ont un vif goût de terroir; elles sont toutes inspirées par des faits réels: on peut mettre, à côté de chacun des morceaux du volume de Kilmarnock, l'incident qui l'a provoqué. Elles sont, en outre, de beaucoup les plus longues de ses oeuvres. Dans la seconde période, en laissant toujours en dehors un certain nombre de pièces personnelles, la production consiste presque exclusivement en chansons. Elle est d'une inspiration toute différente de la première; elle porte, non plus sur des faits particuliers, mais sur des sentiments généraux et simples. Elle ne compte que des efforts très brefs. Cependant la vie d'un homme ne se casse pas comme une branche morte; elle se rompt plutôt à la façon d'un rameau vert: les fibres du passé pénètrent dans le présent, et celles du présent tiennent encore au passé; il y a des instants où l'on redevient l'ancien homme. C'est dans une de ces heures que Burns composa _Tam de Shanter_, qui appartient tout à fait à sa première manière, par le sujet, la familiarité, et la puissance comique, en même temps que par les dimensions. C'est un poème de la première période, égaré dans la seconde; mais c'est une exception unique. De sorte que Burns est le premier peintre de moeurs de son pays, par ce qu'il a écrit avant son séjour à Édimbourg; et qu'il en est le premier chansonnier et l'un des premiers chansonniers de tous les pays, par ce qu'il a produit après.

À ce qui a été fourni par la deuxième partie de sa vie, il faut ajouter une série de pièces où l'on sent l'influence de la littérature anglaise. Elles sont imitées de la poésie de l'époque, ou plutôt de l'époque immédiatement antérieure; elles sont plus abstraites; elles sont écrites en anglais pur[3]. Elles sentent plus ou moins l'exercice littéraire. Bien que quelques-unes d'entre elles, comme l'_Élégie sur la Mort de Glencairn_, celle _sur James Hunter Blair_, soient très belles, on peut considérer toute cette portion de son oeuvre comme adventice. Si on la retranchait, on perdrait assurément quelques remarquables morceaux, mais Burns n'en resterait pas moins ce qu'il est. C'est, en lui, un détail et une curiosité.

[Footnote 3: Il suffit de citer au hasard: _Lines at Taymouth_; _on Scaring some Water-Fowl in Loch Turit_; _To Miss Cruikshank_; _Lines written in Friar's Carse Hermitage_; _The Hermit_; _Elegy on Miss Burnet of Monboddo_; _Elegy on the Death of Sir James Hunter Blair_; _Lament of Mary Queen of Scots_; _Sketch of a Character_; _Prologue for Mr Sutherland_; _Prologue, on New Year's Day Evening_; _Prologue spoken by Mr Wood_; _Sketch to C.-J. Fox_; _To the Owl_; _Verses on an evening view of the Ruins of Lincluden Abbey_; _The vowels_; _Poetical Address to Mr William Tytler_; _Epistle from Esopus to Maria_; _First and third Epistles to Robert Graham of Fintry_, etc.]

Il a été poète écossais, formé par la littérature de son pays. Cependant, là encore, il convient d'examiner les choses de près, et de bien marquer quelles parties de la poésie nationale ont agi sur la sienne.

* * * * *

Si on laisse de côté certains vieux poèmes nationaux, qu'on appelle poèmes épiques, et qui sont plutôt des chroniques rimées, comme le _Bruce_, de John Barbour (1316?-1395), ou le _Wallace_, de Henry le Ménestrel, connu aussi sous le nom d'Henry l'Aveugle (1420?-1493?), la poésie écossaise, par quelques-unes de ses plus hautes branches, se mêle et se confond avec la littérature anglaise. Quelques différences de vocabulaire, quelques tours ou quelques termes spéciaux, quelques traits indigènes, ne suffisent pas à mettre même une mince haie entre les deux poésies. Le _Carnet du Roi_, de Jacques I (1394-1437) est une imitation de Chaucer; le _Testament de Cressida_, de Robert Henryson (1425?-1498?) est la continuation du _Troïlus et Cressida_, du même vieux poète anglais. William Dunbar (1450?-1520?) «sans hésitation le plus grand des poètes anciens de l'Écosse»[4], continua ces poèmes dans le goût du moyen-âge: _le Chardon et la Rose_, composé en l'honneur de Jacques IV et de Margaret Tudor, fille aînée de Henri VII d'Angleterre, et le _Bouclier d'Or_, destiné à «montrer l'influence graduelle et imperceptible de l'amour sur la raison, quand on s'y livre sans réserve[5]», sont des allégories toujours dans le genre de Chaucer. Le _Bouclier d'Or_ est «imprégné, dit Warton, de la moralité et des images du _Roman de la Rose_ et _de la Fleur et la Feuille_, de Chaucer.[6]» C'étaient des allégories en retard. On continuait à en écrire en Écosse, après qu'elles étaient tombées en désuétude en Angleterre[7]. Gavin Douglas, évêque de Dunkeld, (1474-1522), donna une traduction de l'_Énéide_. C'était la première translation en vers d'un ouvrage classique, sauf les _Consolations de la Philosophie_, de Boece, «qui mérite à peine ce titre»[8]. Surrey lui a emprunté plus d'un passage, dans sa traduction des IIe et IVe livres de l'_Énéide_[9]. Les oeuvres de Sir David Lindsay (1490?-1555), _le Songe, la Plainte de l'Écosse_, où il expose les malheurs de son pays, sont de longs poèmes satiriques et politiques, mélangés de visions et d'allégories, un peu dans le genre des _Tragiques_ de notre grand Agrippa d'Aubigné, sans sa puissance de vision et de colère. Sa _Satyre des Trois-États_, si curieuse en tant qu'elle est le premier spécimen du drame en Écosse[10], est une moralité qui contient un mélange de caractères réels et allégoriques[11], et reste dans les intentions générales de ces oeuvres. Les petites pièces lyriques amoureuses d'Alexander Scott, (vers 1562); le poème d'Alexander Montgomery (1535?-1605?), la _Cerise et la Prunelle_, qui «commence comme une allégorie d'amour et se termine en honnête morale[12]», sont dans le ton de leur époque. Les sonnets du comte d'Ancram, ceux du comte de Stirling, sont dans le goût des sonnets de Surrey et Sidney. Tous deux vécurent d'ailleurs à la cour de Londres, avec Jacques I et Charles I. Drummond de Hawthornden (1585-1649), l'ami de Ben Jonson, à qui celui-ci alla rendre visite, à pied, de Londres à Édimbourg[13], est un poète d'éducation classique et d'inspiration cosmopolite, comme beaucoup des hommes de la Renaissance. Au XVIIIe siècle, le mélange des deux poésies est encore plus parfait. Des poèmes comme les _Saisons_, de Thomson, la _Tombe_, de Blair, le _Ménestrel_, de Beattie, sont purement anglais. La poésie anglaise a provigné dans un autre sol, et produit des rejetons qui, avec un léger goût de terroir, tiennent à elle. Ce n'est pas dans cette partie de la poésie écossaise qu'il faut chercher les influences qui ont agi sur Burns. Il ne connaissait guère les plus anciens de ces poètes, et ceux, plus récents, qu'il a admirés, comme Thomson, n'ont pas laissé de traces sensibles dans ses oeuvres.

[Footnote 4: _The Book of Scottish Poems_, by J. J. Ross, p. 171.]

[Footnote 5: Th. Warton. _History of English Poetry_, section XXX, p. 496.]

[Footnote 6: Id. p. 496.]

[Footnote 7: Th. Warton. _History of English Poetry_, section XXX, p. 491.]

[Footnote 8: Id. section XXXI, p. 506.]

[Footnote 9: David Irving, _History of Scotish Poetry_, p. 285.]

[Footnote 10: Id. p. 363.]

[Footnote 11: Id. p. 372.]

[Footnote 12: _The Book of Scottish Poems_, by J. J. Ross, p. 324.]

[Footnote 13: Voir, sur ce curieux voyage de Ben Jonson, le chapitre VI, dans le très intéressant livre de David Masson: _Drummond of Hawthornden._]

* * * * *

Mais au-dessous de cette poésie de lettrés, il existait une poésie populaire, très abondante, très drue, très savoureuse, très originale. Elle était sortie du sol; elle traitait des sujets indigènes dans le langage indigène, c'est-à-dire dans la variété dialectique anglaise «qui régnait autrefois de l'embouchure de l'Humber jusque dans le Nord, et que parlaient également les indigènes du Yorkshire et de l'Aberdeenshire.[14]» C'est le dialecte qui se parle dans les Basses-Terres d'Écosse. Cette forme septentrionale de l'anglais avait été la langue littéraire de l'Écosse jusqu'à l'époque de Jacques I d'Angleterre. «L'anglais pur était devenu alors le moyen d'expression des littérateurs écossais, quand ils n'employaient pas le latin, et le vieux dialecte du Nord, modifié par le temps et les circonstances, était resté en usage dans la masse du peuple, et était même employé par les classes cultivées jusqu'au commencement de ce siècle. C'est ce dialecte qui a été au coeur de l'Écosse. Les ballades, les chansons et d'autres oeuvres populaires ont été écrites en lui, et ainsi s'éleva une littérature populaire écossaise, tout à fait distincte de la littérature anglaise, et jusqu'à un certain point inintelligible aux personnes qui parlent l'anglais pur.[15]» En dehors du mouvement continuel qui avait rapproché les hautes productions littéraires écossaises des modèles anglais, et avait entraîné la langue écossaise dans le progrès et, pour ainsi parler, le dépouillement de l'anglais, ce vieux langage, fidèle au sol, était resté ce qu'il était. «En réalité l'écossais est, pour la grande partie, du vieil anglais.--Le temps a remplacé l'anglo-teutonique par l'anglais moderne, mais a épargné le scoto-teutonique, qui est encore une langue vivante.[16]» Mais son domaine et ses fonctions étaient diminués, et il était réduit à n'être plus que «ce dialecte de la conversation et de productions distinctement nationales.[17]» La littérature populaire qu'il servait à exprimer était encore bien vivante au XVIIIe siècle, car elle avait encore ce grand signe de vitalité d'être en partie orale, de parler vraiment au peuple. Il était naturel que Burns, avec son éducation et ses circonstances de production, lui prît ses modèles et ses formes de poésie. C'est en effet ce qui arriva, et c'est de ce côté qu'il faut chercher ses origines littéraires. Pour comprendre d'où il est sorti et quels matériaux il avait sous la main, c'est cette poésie populaire qu'il faut connaître. Nous l'exposerons avec quelque détail, parce que c'est un coin d'histoire littéraire peu connu, et qu'on y rencontre d'ailleurs de jolies choses et intéressantes. Elle se composait de trois éléments principaux:

Les anciennes ballades;

Les chansons;

Une suite de petits poèmes populaires comiques, tout à fait particuliers à l'Écosse.

[Footnote 14: _Edinburgh Review_, Nº 324, October 1883. _The Scottish Language._--Voir aussi _A dissertation on the origin of the Scottish Language_, en tête de l'_Etymological Dictionary of the Scottish Language_ de Jamieson--et les _Editorial Remarks on the Scottish Language_ par Hately Waddell, dans son édition de Burns.]

[Footnote 15: _Edinburgh Review_, Nº 324. _The Scottish Language._]

[Footnote 16: Charles Mackay. _Poetry and Humour of the Scottish Language_, p. 1.]

[Footnote 17: _Edinburgh Review_, Nº 324. _The Scottish Language._]

En les examinant successivement, nous verrons dans quelles proportions Burns a puisé à chacune de ces trois sources. Ce qu'il a négligé de prendre nous renseignera peut-être autant, sur les préférences de son esprit, que ce qu'il a emprunté.

I.

LES VIEILLES BALLADES[18].

[Footnote 18: Veitch a retracé le mouvement qui a retiré de l'oubli l'ancienne littérature populaire: «James Watson, dans sa _Collection of Scots Poems Ancient and Modern_, publiée en trois parties, de 1706 à 1711, avait attiré l'attention sur quelques-unes de ces chansons et de ces ballades qui flottaient au hasard. L'_Evergreen_ et le _Tea Table Miscellany_ d'Allan Ramsay, publiés tous deux en 1724, attirèrent encore l'intérêt vers cette portion de la littérature. Elle fut ensuite cultivée avec zèle par d'autres collectionneurs. Les _Reliques_ de Percy, qui portaient sur les deux cotés des Borders, ouvrirent, en 1765, le plus vaste champ qui eût encore été défriché dans la littérature des Ballades. Percy fut suivi par David Herd, avec ses _Ancient and Modern Scottish Songs_, en 1769. Puis vinrent Evans avec ses _Old Ballads_, 1777; Pinkerton avec ses _Scottish Tragic Ballads_, 1781, et ses _Select Scottish Ballads_, 1783. Ritson commença à publier des recueils de chansons en 1783, et continua jusqu'à 1795. James Johnson, dans _The Scots' Musical Museum_, 1787, contribua beaucoup à cette oeuvre; Burns lui fournissant des chansons nouvelles. J.-G. Dalzell, en 1801, donna ses _Scottish Poems of the Sixteenth Century_. Walter Scott, en 1802, donna les deux premiers volumes de la _Minstrelsy of the Scottish Border_; le troisième volume parut en 1803. Ceci est un ouvrage qui ne le cède en importance et en influence immédiate qu'à celui de Percy lui-même. En 1806, Robert Jamieson donna ses _Popular Ballads and Songs_, et mit en lumière le fort élément scandinave qui se trouve dans notre littérature des Ballades. Depuis nous trouvons sur la liste des collectionneurs et des éditeurs, Finlay, David Laing, C.-K. Shairpe, Maidment, Utterson, Buchan, Allan Cunningham, Kinloch, Motherwell, R. Chambers, Peter Cunningham, Aytoun, Chappel, Child, etc. (_History and Poetry of the Scottish Border_, chap. XIII).--On trouvera, à la page XXVIII de l'Introduction du recueil _The Ballad Minstrelsy of Scotland_, en note, une liste très complète des publications de Ballades. Elle ne comprend pas moins de cinquante et quelques noms, et forme plus de cent volumes.

Dans ces recueils de littérature populaire, les chansons et les ballades proprement dites sont le plus souvent mélangées. Il nous a été impossible, avec nos seules ressources, de nous procurer l'ensemble de ces collections, qui forme une bibliothèque entière. Nous regrettons particulièrement de n'avoir pu nous procurer le magistral ouvrage du Professeur Child, publié à Philadelphie. Nous avons eu entre les mains les recueils d'Allan Ramsay, celui de Percy, ceux de Herd et de Ritson; les recueils de Chambers, _Popular Rhymes of Scotland, Scottish songs prior to Burns_; celui de Buchan. Nous avons lu et relu la _Minstrelsy_ de Walter Scott, avec son introduction et ses notes. Nous avons trouvé l'ensemble des ballades, dans deux collections qui ont profité du travail des premiers éditeurs: _The Book of Scottish Ballads_ d'Alexander Whitelaw; et surtout _The Ballad Minstrelsy of Scotland_, éditée par Maurice Ogle, Glasgow. Les notes de ce dernier ouvrage sont excellentes, elles indiquent très soigneusement le recueil ou les recueils primitifs auxquels chaque ballade est empruntée.]

Les ballades sont de courts récits rhythmés, généralement divisés en strophes, et relatant un fait historique, fabuleux ou romanesque, qui, par l'héroïsme ou les malheurs des personnages, l'étrangeté ou le dramatique des circonstances, et souvent par un mélange de surnaturel, sort des conditions ordinaires de la vie. Leur trait caractéristique est d'être surtout un récit, de présenter le sujet qu'elles traitent sous forme de narration. Ce sont des complaintes romanesques et héroïques[19].

[Footnote 19: Voir Shairp. _Aspects of Poetry_, p. 202.--Veitch. _History and Poetry of the Scottish Border_, p. 331-32.--J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of Scotland_, p. XV.--Voir aussi la définition de Ritson, dans son _Historical Essay on National song_, citée dans l'Introduction de la _Ballad Minstrelsy of Scotland_, publiée par Maurice Ogle.]

Dans un pays si longtemps agité par la guerre étrangère et déchiré par les guerres civiles, où les rivalités des clans et les pillages réciproques couvraient la campagne de combats et ensanglantaient les moindres ruisseaux, il n'est pas étonnant que ces complaintes aient surgi de toutes parts. Les Borders surtout, avec leurs luttes incessantes, leur état de guerre continuelle, leurs surprises, leurs razzias, en ont fourni le plus grand nombre. Mais d'autres grands faits historiques s'y retrouvent conservés. Les invasions des Norvégiens[20], la résistance des outlaws réfugiés dans les bois[21], les luttes entre les gens des Basses-Terres et les Highlanders[22], les croisades[23], les luttes de l'indépendance contre les Anglais[24], les aventures de Marie Stuart[25], ont laissé des échos lointains, et donné naissance à un certain nombre de ballades.

[Footnote 20: _Hardyknute._]

[Footnote 21: _Young Hastings_; _Hynde Etin_; _Tamlane_; _Kospatrick_; _Song of the outlaw Murray_; _Johnnie of Breadislee_.]

[Footnote 22: _The Battle of Harlaw._]

[Footnote 23: _Lord Beichan and Susie Pye_; _Young Bekie_; _Child Ether_; _John Thomson and the Turk_.]

[Footnote 24: _Auld Maitland_; _Sir William Wallace_; _Gude Wallace_; _The Battle of Roslin_.]

[Footnote 25: _Glenlogie_; _The Queen's Mary_.]

Quand on ouvre un recueil de ces récits, on entre dans un monde de violence et de force, où la vie humaine est soumise à une perpétuelle hécatombe. Presque tous sont dramatiques; un grand nombre tragiques; quelques-uns atroces. Les sujets favoris sont des combats, des enlèvements, des vengeances, des apparitions de spectres, des crimes commis, découverts, et châtiés par de terribles représailles. Ce sont des batailles sur la frontière entre Écossais et Anglais, plutôt entre troupes de grands chefs locaux qu'entre armées royales, avec des défis à la façon des héros homériques, des mêlées furieuses et acharnées, où les flèches volent et s'enfoncent dans les poitrines jusqu'aux plumes, où les lances éclatent, où les blessés, les jambes coupées, combattent sur leurs genoux[26]. Ce sont des excursions de _freebooters_, qui vont piller en Angleterre, enlever des troupeaux[27].

Ils volèrent la vache noire et blanche et le boeuf rouge[28].

[Footnote 26: Voir la version écossaise de _The Battle of Otterbourne_. La ballade de _Chevy Chase_, bien qu'anglaise, reproduit énergiquement une de ces rencontres, et avec impartialité.]

[Footnote 27: Les ballades sur ce sujet favori sont très nombreuses. Voir parmi les plus caractéristiques _the Lochmaben Harper_, et surtout celle de _Jamie Telfer of the Fair Dodhead_, qui contient tous les renseignements sur la façon dont les choses se passaient.]

[Footnote 28: _The Lads of Wamphray._]

Ce sont des exécutions de ces bandits, pendus soit par les Anglais, soit même par le roi d'Écosse, et à qui la sympathie du peuple ne manque pas[29]. Ce sont des _feuds_, des haines entre clans, pareilles aux vendettas des familles corses[30]. Ce sont de hardis coups de main, exécutés en ferrant les chevaux à l'envers, pour aller délivrer des camarades dans les forteresses de Berwick ou de Carlisle[31]: on arrive la nuit, on escalade la muraille, on tue le gardien, on enlève le prisonnier chargé de ses fers, on pique des deux; les cloches sonnent, c'est l'alarme; on est poursuivi; on arrive à une rivière grossie; on la traverse, et, quand on est sur l'autre bord, on invite les Anglais à en faire autant.

[Footnote 29: _Johnnie Armstrang_; _Hobbie Noble_; _Hughie the Græme_; _Gilderoy_.]