Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

Chapter 28

Chapter 283,895 wordsPublic domain

Le roi peut faire un chevalier, Un marquis, un duc et tout ça; Mais un honnête homme est plus qu'il ne peut, Par ma foi qu'il n'essaye pas ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Leur dignité et tout ça, La sève du bon sens, la fierté de la vertu Sont de plus hauts rangs que tout ça!

Prions donc qu'il puisse advenir, Comme il adviendra malgré tout ça! Que le bon sens et la vertu, sur toute la terre, L'emportent un jour sur tout ça. Malgré tout ça, malgré tout ça, Il adviendra malgré tout ça Que l'homme et l'homme, par tout le monde, Seront frères, malgré tout ça![519]

[Footnote 519: _Is there for honest Poverty._]

La différence n'éclate-t-elle pas manifestement entre la poésie politique de Burns et celle de ses contemporains? Wordsworth et Coleridge appelaient l'égalité en philosophes historiques. Ils la voyaient comme une des promesses de l'avenir. Ils la réclamaient dans de nobles plaidoyers philosophiques. Ils avaient l'optimisme de l'idéal. Les yeux ravis dans un mirage, ils n'apercevaient pas, à leurs pieds, les abus, les souffrances, les usurpations, les iniquités, les mauvaises oeuvres, mais la magnifique espérance qui se levait à l'horizon. C'est elle qu'ils attendaient, oubliant que l'aurore ne paraît toucher la Terre que parce qu'elle est lointaine, et qu'elle s'en éloigne quand nous nous rapprochons. Ce n'est pas cependant que de pareils rêves soient inutiles. Ils sont bien au-dessus de l'humanité et des événements, mais il en tombe une bonté et une charité qui fécondent la vie.

La poésie de Burns est plus terrestre: elle est faite de haine contre l'inégalité; elle est surtout une revendication. C'est la révolte d'un prolétaire qui, souffrant des abus, se redresse contre eux. Il est las, ses membres sont meurtris, sa patience est à bout, la colère naît dans son coeur. Que lui importent les rêves éloignés! C'est le soulagement immédiat qu'il réclame. Il lui échappe un cri fait de plainte et de menace. C'est pourquoi, au lieu des nobles considérations de Wordsworth, ce sont des chansons, mais toutes tremblantes de passion, d'une éloquence emportée, brutale, parfois ironique, agressive. Elles sont faites par un homme du peuple. Une fois que le peuple les aura apprises, il ne les oubliera plus. Elles lui servent à rendre ce qu'il sent confusément. Elles sont faites pour être redites sur les routes, pour fournir des devises aux bannières populaires, et des citations aux orateurs de meetings. Elles contiennent des mots d'ordre, et presque des chants d'attaque. Car il est impossible de s'y méprendre, il y a dans ces paroles quelque chose qui va au-delà de tout ce qu'exprimait alors la poésie. Il y a un commencement de révolte contre les inégalités de la fortune, et l'accent des revendications socialistes. Shelley et Swinburne iront jusque-là, mais plus tard. Leurs poèmes, nourris de philosophie et d'images, ne pénétreront pas dans la multitude, comme ces couplets faits de passion et d'éloquence nue[520]. Ceux-ci seuls sont capables de secouer une nation. Si jamais les foules anglaises se soulèvent pour briser des formes sociales qu'on aura eu l'imprudence de vouloir conserver trop longtemps, c'est dans l'ode _à l'Arbre de la Liberté_, ou dans celle sur _L'honnête Pauvreté_, qu'elles trouveront les refrains, au rythme desquels elles marcheront. C'est justement que Robert Browning, dans une de ces courtes pièces où il condense un drame, faisant pleurer à un homme du peuple la perte d'un chef, passé en transfuge du côté des richesses et des honneurs, invoque le nom de Burns et le met, à côté de Milton et de Shelley, parmi les poètes révolutionnaires de l'Angleterre[521].

[Footnote 520: M. J.-A. Symonds a justement remarqué que les tentatives de Shelley «pour composer de courtes chansons populaires qui eussent réveillé le peuple d'Angleterre et lui eussent fait sentir ce qu'il regardait comme sa dégradation» n'avaient pas les qualités nécessaires. Voir sa biographie de Shelley dans la collection des _English Men of Letters_, p. 120.]

[Footnote 521: Robert Browning. _The Lost Leader._]

* * * * *

Il convient d'ajouter que ce redressement contre les riches ne revêt pas toujours ce caractère d'animosité. Il arrive souvent à Burns de maintenir l'égalité, en rehaussant l'existence des pauvres plutôt qu'en dénigrant celle des riches. Il y a, surtout clans les oeuvres de sa jeunesse, maint passage de bonne humeur, où la Pauvreté nargue l'Opulence et la défie gaiement d'être aussi heureuse qu'elle. Qu'importent les sacs d'écus, les titres et le rang? Est-ce qu'on ne porte pas son bonheur en soi-même? Dès qu'on est honnête homme, qu'on a la conscience claire et libre, ne loge-t-on pas en soi la paix elle contentement? La nature n'offre-t-elle pas ses charmes à tous également? Les pauvres n'ont-ils pas leurs amitiés et leurs amours, plus fidèles et plus purs souvent que ceux des riches? Et le coeur où brillent ces flammes n'est-il pas plus riche que des coeurs éteints au milieu de la plus éclatante fortune? Les pauvres n'ont rien à envier à personne. _L'Épître à Davie_ a exprimé cette insouciance, ce vaillant défi à la misère, cette joyeuse résignation à son sort.

Il est à peine au pouvoir d'un homme De s'empêcher parfois de devenir aigre, En voyant comment les choses sont partagées, Comment les meilleurs sont par moments dans le besoin, Tandis que des sots font fracas avec des millions, Et ne savent comment les dépenser. Mais, Davie, mon gars, ne vous troublez pas la tête, Bien que nous ayons peu de bien; Nous sommes bons à gagner notre pain quotidien, Aussi longtemps que nous serons sains et forts. N'en demandez pas plus, ne craignez rien, Souciez-vous de l'âge comme d'une figue, La fin de tout, le pire de tout, N'est après tout que de mendier.

Coucher, le soir, dans les fours à chaux et les granges, Quand les os sont caducs et que le sang est mince, Est sans doute grande détresse! Même alors le contentement pourrait nous rendre heureux; Même alors, parfois, nous attraperions une lampée De vrai bonheur! Le coeur honnête qui est libre de tout Dessein de fraude ou de crime, N'importe comment la Fortune lance la balle, À toujours quelque motif de sourire; Et pensez-y, vous trouverez toujours Que c'est là un grand réconfort; Cessons donc là nos soucis, Nous ne pouvons tomber plus bas.

Qu'importe si, comme le peuple des airs, Nous errons dehors, sans savoir où, Sans maison et sans salle? Les charmes de la nature, les collines et les bois, Les longues vallées, les ruisseaux écumants Sont ouverts à tous également. Aux jours où les pâquerettes ornent le sol, Où les merles sifflent clair, D'une joie honnête nos coeurs bondiront De voir l'année arriver. Sur les talus, alors, quand il nous plaira, Nous nous asseoirons, nous fredonnerons un air, Puis, nous y mettrons des rimes et de la mesure, Et nous chanterons le tout quand nous aurons fini.

Il n'appartient pas aux titres, ni au rang, Il n'appartient pas à des trésors comme la banque de Londres, D'acheter la paix et le repos: Ce n'est pas de changer beaucoup en davantage, Ce n'est pas les livres, ce n'est pas la science, Qui peuvent nous rendre vraiment heureux; Si le bonheur n'a pas son siége Et son centre dans la poitrine, Nous pouvons être savants, ou riches, ou grands, Nous ne pouvons pas être heureux: Aucuns trésors, aucuns plaisirs Ne peuvent nous rendre longtemps satisfaits; Le coeur est, toujours, l'endroit qui, toujours, Nous met d'aplomb ou de travers.

Pensez-vous que de tels que vous et moi, Qui peinons et tirons par froid et chaud, Avec un labeur incessant, Pensez-vous que nous sommes moins heureux que ceux Qui ne nous remarquent pas sur leur chemin, Comme n'en valant pas la peine? Hélas! comme souvent, dans leur humeur altière, Ils oppriment les créatures de Dieu! Ou bien, oubliant tout ce qui est bien, Ils se roulent dans les excès! N'ayant ni souci, ni crainte Ni du ciel, ni de l'enfer! Estimant et jugeant Que ce n'est qu'une histoire vaine!

Résignons-nous donc joyeusement; Ne rendons pas nos minces plaisirs plus petits, En gémissant sur notre sort; Quand bien même les malheurs viendraient, Moi, qui suis assis ici, j'en ai rencontré, Et je leur sais gré après tout, Ils donnent l'esprit de l'âge à la jeunesse, Ils nous forcent à nous connaître, Ils nous font voir la vérité nue, Le vrai bien et le vrai mal. Bien que les pertes et les traverses Soient des leçons bien sévères, On y trouve une expérience, Qu'on ne trouverait nulle part ailleurs

Mais, croyez-moi, Davie, as de coeurs (En dire moins serait faire tort aux cartes, Et je déteste la flatterie) Cette vie a des joies pour vous et moi, Et des joies que les richesses ne peuvent payer, Et des joies qui sont les meilleures. Il y a tous les plaisirs du coeur, L'amante et l'ami; Vous avez votre Meg plus chère que vous-même, Et moi, ma Jane bien aimée! Cela m'échauffe, cela me charme, Rien que de dire son nom, Cela m'embrase, cela m'allume, Et me met tout en flammes[522].

[Footnote 522: _Epistle to Davie._]

On doit convenir, à la vérité, que cette façon de se consoler des mauvais procédés du sort ne s'applique pas à la vie réelle et n'est pas durable. C'est l'insouciance de la pierre qui roule. C'est un peu la fanfaronnade d'un célibataire, et qui est jeune: il faut être seul pour voyager de la sorte à l'aventure, pour repartir sans cesse de partout sans souci d'arriver nulle part; il faut avoir un corps vaillant pour coucher sur les revers des talus ou sur le foin des granges. Si on rencontre quelques vieux vagabonds philosophes qui restent satisfaits de cette vie buissonnière, ils sont rares.

En tout cas, dès que le sort nous a fixés à un endroit, et que des enfants nous ont attachés au mur, comme les vrilles de la vigne; dès que le corps se casse, ces rêves de gueux satisfait ne servent plus à rien. Cette gaîté de bohémien ne saurait être un remède pour ceux qu'une famille ou l'âge retiennent en un coin triste de la vie. Ce sont ceux-là qu'il faut conforter, ceux qui, selon l'expression de Béranger, ont un berceau, un toit et un cercueil et qui ne peuvent même pas changer de misère[523]. Peut-on dégager de leur destinée assez de joie pour l'opposer à celle des riches? Burns l'a essayé! Il a refait, à sa façon, l'éloge des paysans; non pas à la façon des anciennes louanges de la vie pastorale et en reconstituant l'âge d'or. Il avait trop souffert pour que ses tableaux manquassent jamais de ces traits attristants qui sont la marque de la réalité. Mais il a su montrer ce qu'il y a de joie, de santé et de tranquillité, sous les plus pauvres toits de chaume et autour des feux de tourbe.

[Footnote 523: Béranger. _Les Bohémiens._]

Ils ne sont pas si misérables qu'on le penserait, Bien que constamment sur le bord de la pauvreté; Ils sont si accoutumés à cet aspect Que la vue leur en donne peu de crainte. Et puis, la chance et la fortune sont guidées de telle sorte Qu'ils sont toujours plus ou moins pourvus; Si un travail fatiguant les presse, Un instant de repos est une douce jouissance. La plus chère joie de leur vie est Leurs enfants bien venants, leurs femmes fidèles; Les petits gazouillants sont leur orgueil Qui adoucit leur foyer; De temps en temps, quatre sous de bonne bière Rendent leurs corps tout à fait heureux; Ils mettent de côté leurs soucis privés, Pour s'occuper des affaires de l'État et de l'Église Ils parlent de patronage et de prêtres, Avec une ardeur qui s'allume en leurs poitrines; Ou disent quel nouvel impôt va venir, Et s'émerveillent des gens qui sont à Londres. Quand la Toussaint au visage triste revient, Ils ont les bruyantes et joyeuses fêtes de la moisson, Où les existences rurales de toute situation S'unissent en une récréation commune; OEillades d'amour, coups d'esprit; la Gaîté sociale Oublie que le Souci existe sur la terre. Le jour joyeux où l'année commence, Ils barrent la porte contre les vents glacés; La bière fume sous un manteau crémeux Et répand une vapeur qui inspire le coeur, La pipe fumante, la tabatière Passent de main en main, avec bon vouloir; Les vieux, tout joyeux, parlent dru; Les jeunes jouent par toute la maison; Mon coeur a été si joyeux de les voir Que de joie j'en ai aboyé au milieu d'eux[524].

[Footnote 524: _The twa Dogs._]

En combien d'autres choses encore, les pauvres n'ont-ils pas l'avantage sur les riches? Ce ne sont pas non plus les arpents de terre, les fermes bien garnies, et les têtes de bétail, qui donnent de l'esprit aux hommes, de la gentillesse aux filles. C'est le travail régulier, l'air des champs, la vie simple, qui produisent les familles qui sont l'ornement et la force d'une race. Ici encore, les chaumières pauvres contiennent plus de vraies richesses que les maisons somptueuses.

Quand ils rencontrent de durs désastres, Comme la perte de la santé ou le manque de maîtres, Vous penseriez presque qu'une petite poussée en plus Et il faut qu'ils meurent de froid et de faim. Comment cela se fait, je ne le sais pas encore, Mais ils sont la plupart merveilleusement satisfaits; Et les gars robustes, et les fines fillettes, Sont engendrés de cette façon-là[525].

[Footnote 525: _The Twa Dogs._]

On se rappelle qu'il disait à Dugald-Stewart, pendant une des promenades matinales qu'ils firent ensemble dans les environs d'Édimbourg, que «la vue de tant de chaumières d'où monte la fumée, donnait à son esprit un plaisir que personne ne pouvait comprendre qui n'avait pas, comme lui, été témoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient[526]».

[Footnote 526: Dugald Stewart. _Reminiscences._]

Ce relèvement de la vie des pauvres a trouvé son expression la plus grande et la plus émouvante dans le célèbre morceau du _Samedi soir du Villageois_. Elle y est ennoblie, touchée de beauté, car elle prend une telle élévation que, tout en gardant ses traits fatigués, elle s'embellit d'une lumière supérieure. Jamais on n'avait répandu tant de dignité sur l'existence des indigents. C'est une consécration de ce qu'il y a de piété naturelle, d'amour familial, de résignation, et d'honnêteté, sous des toits misérables; un hommage solennel aux vertus humbles. Et ce qu'il y a d'admirable dans ce tableau, c'est que cette noblesse sort peu à peu de la réalité, la surmonte, la conquiert et finit par la vaincre, par l'entraîner dans son triomphe. La pièce, qui s'ouvre par une peinture presque sombre de travail exténué, aboutit à une idée glorieuse. Les misères, le labeur, les sueurs, la rudesse des détails disparaissent. Elle atteint les sommets de la dignité humaine, là où toutes les distinctions sociales sont tombées, où l'âme seule paraît, où ce qu'il y a d'absolu dans la vertu éclate et rayonne, en faisant fondre autour de soi, comme de vaines cires, le rang, la richesse et la naissance. C'est un morceau qu'il faut connaître, car il marque, dans une direction, un des points extrêmes du génie de Burns.

On est au samedi soir, la veille du jour de repos si rigoureusement observé par tout le pays. Le paysage est désolé: le vent de novembre siffle aigre et irrité; le jour hivernal se clôt; les bêtes toutes boueuses viennent de la charrue; le noir cortège des corbeaux passe dans le ciel. Le laboureur, rapportant sur son épaule sa bêche, sa pioche et sa houe, regagne sa demeure, traversant d'un pas alourdi les moors qui s'obscurcissent. C'est une impression de lassitude et de tristesse. Enfin, la chaumière isolée se montre sous le vieil arbre qui l'abrite. Les enfants accourent. Le feu qui brille au foyer clair, le sourire de sa femme, le gazouillement du dernier-né sur ses genoux, trompent les soucis qui le rongent, lui font oublier son labeur, et ses endurances. C'est le tableau si souvent décrit du laboureur qui revient le soir, mais avec une teinte plus réelle et plus attristée.

Les uns après les autres, les enfants qui sont au service dans les fermes voisines, arrivent. Puis leur aînée, Jenny, qui devient une femme toute fleurie de sa jeunesse. Les frères et les soeurs réunis se mettent à causer, pendant que la mère, avec son aiguille et ses ciseaux, force les vieux habits à avoir presque aussi bon air que les habits neufs. Il y a dans toute cette scène un sentiment d'affection réciproque, un bruit de bonnes paroles aimantes et fraternelles qui fait plaisir. Le père donne ses conseils et fait ses recommandations.

Les ordres de leur maître et de leur maîtresse, Les enfants sont avertis qu'ils doivent y obéir, Et s'occuper de leur travail d'une main diligente, Et, bien que hors du regard, ne jamais jouer ni flâner; «Ô! ayez bien soin de toujours craindre le Seigneur, De bien penser à vos devoirs, le matin et le soir; De peur que vous ne déviiez dans le sentier de la tentation, Implorez son Conseil et l'appui de son Pouvoir; Ceux-là n'ont jamais cherché en vain qui ont vraiment cherché Dieu».

Mais on frappe timidement à la porte. Jenny, qui sait ce que cela signifie, se hâte de dire qu'un gars du voisinage est venu par les moors pour faire des commissions et la reconduire jusqu'à la maison. Le père s'y tromperait peut-être, mais la mère plus fine a vu la flamme secrète étinceler dans les yeux de Jenny et rougir sa joue. Il y a, en deux ou trois vers d'une fine observation, un de ces courts drames intérieurs qui tiennent en quelques mots. La mère a un moment d'anxiété en demandant le nom. Jenny hésite un peu à le dire. La mère est tout à coup heureuse en entendant que ce n'est pas celui d'un mauvais sujet et d'un débauché. On sent tout ce qui s'est passé entre la mère et la fille sous ces quelques mots indifférents pour tous. On ouvre la porte; le gars entre. Son air plaît à la mère. Jenny est heureuse de voir que la visite n'est pas mal prise. Le père se met à causer de chevaux, de charrue et de boeufs. Le gars, dont le coeur déborde de joie, reste tout gauche, tout timide et tout interdit sachant à peine comment se tenir. La mère sait bien, avec sa perspicacité de femme, ce qui le rend si grave. Après le tableau des affections de famille, c'est celui de l'amour rustique, innocent et sincère. Il est dans le dessein du poète que la vie des paysans nous apparaisse sous tous ses aspects.

Ô heureux amour! Quand un amour comme celui-là se trouve! Ô extases ressenties au coeur! bonheur au-delà des comparaisons! J'ai parcouru beaucoup du triste cercle mortel, Et la sage expérience m'ordonne de déclarer ceci: Si le ciel répand une goutte de plaisir céleste, Un cordial, dans cette vallée mélancolique, C'est lorsqu'un couple jeune, aimant, modeste, Dans les bras l'un de l'autre, soupire la tendre histoire Sous l'épine blanche comme le lait où se parfume la brise du soir.

Maintenant, le souper «couronne» leur pauvre table. La mère apporte le porridge, le lait que leur vache unique leur donne. La brave bête! On l'entend derrière la porte mâcher sa paille. Cette touche délicate l'associe au repas qu'elle a fourni en partie. Elle est presque de la famille. C'est une affection qui complète les autres et met le dernier trait à ce tableau de bonté.

Le souper terminé, la pièce grandit; la scène prend quelque chose de biblique. Au milieu de la famille silencieuse, le père se lève. Il se découvre. Il prend la vieille bible de famille, où sont inscrites les dates des naissances et des morts, obscures archives de la race. Une solennité remplit cette chaumière à peine éclairée, où les outils du travail quotidien luisent dans un coin.

Le joyeux souper fini, avec des visages sérieux, Autour du feu, ils forment un large cercle. Le père feuillète avec une grâce patriarcale La grosse Bible, jadis l'orgueil de son père: Il retire avec respect son bonnet, Ses tempes grises sont maigries et dégarnies. Parmi ces chants qui autrefois glissaient doucement dans Sion, Il choisit une portion avec un soin judicieux; Et: «Adorons Dieu!» dit-il avec un air solennel.

C'est la prière du soir. C'est plus: c'est presque un office du soir. La famille chante une hymne sur un des vieux airs écossais qui ont servi aux Covenanters et où vivent encore les luttes, les persécutions, et la ferveur anciennes. Les voix et les coeurs sont à l'unisson. L'hymne achevée, «le père semblable à un prêtre» lit quelque passage de la Bible. Il l'emprunte aux pages sévères de l'Ancien Testament; il parle d'Abraham qui fut l'ami de Dieu; de Moïse, du barde royal gémissant sous la colère du ciel; des gémissements de Job; du feu farouche et séraphique d'Isaïe. Ou bien, il tourne les pages plus douces du Nouveau Testament.

Peut-être le volume chrétien est son thème, Comment le sang innocent fut versé pour l'homme coupable; Comment celui qui portait le second nom dans le ciel N'avait pas de quoi reposer sa tête; Comment ses premiers disciples et serviteurs prospérèrent; Les sages préceptes qu'ils écrivirent à mainte nation; Comment celui qui fut banni, solitaire à Patmos, Vit un ange puissant debout dans le soleil, Et entendit le jugement de la Grande Babylone, prononcé par l'ordre du ciel.

Quelle grandeur prennent les pauvres murs où passent ces visions sacrées et majestueuses. Elles y apportent l'autorité de la Religion; elles y répandent en même temps une poésie terrifiante ou adorablement tendre. Ce groupe de paysans les comprend. Ç'a été la lecture presque unique de leur jeunesse; ils les entendent commenter tous les dimanches. Il y a là vraiment, dans toutes ces âmes simples, un instant moral de haute vénération, tel que des âmes plus cultivées n'en connaissent jamais. La scène continue par une prière qui plane sur tous les fronts courbés.

Alors, s'agenouillant devant le Roi éternel des cieux, Le saint, le père, l'époux prie: L'Espoir s'élance joyeux sur ses ailes triomphantes, L'Espoir qu'ils seront ainsi réunis dans les jours futurs; Qu'ils vivront à jamais à la chaleur des rayons incréés, Sans connaître les soupirs, sans plus verser de pleurs amers, Célébrant ensemble par des hymnes la louange du Créateur, Plus douce encore en une telle société, Tant que les cercles du Temps se mouvront dans une sphère éternelle.

Il est superflu de faire remarquer la simplicité et la fermeté de ces vers. Le poète a raison d'ajouter que, à côté de ceci, la pompe et la méthode que les hommes déploient dans les Congrégations semblent pauvres.

Comparée à ceci, combien pauvre est l'orgueil de la Religion, Dans toute la pompe de sa méthode et de son art; Quand des hommes déploient devant une large congrégation Toutes les grâces de la Dévotion, sauf le coeur! Le Tout-Puissant, courroucé, abandonne ces cérémonies, Le chant solennel, l'étole sacerdotale; Mais peut-être, dans quelque chaumière perdue, éloignée, Il se plaît à entendre le langage de l'âme, Et inscrit les pauvres habitants dans son livre de Vie.

La pièce, tout en restant élevée, descend un peu de ces hauteurs et se rapproche de la terre. La soirée est achevée. On se disperse. Le père et la mère restent seuls avec une dernière pensée pour les leurs.

Alors tous, vers leur demeure, reprennent leurs chemins divers, Les jeunes enfants se retirent au repos: Les deux parents offrent leur secret hommage Au ciel, et lui présentent l'ardente requête Que celui qui calme les cris du nid des corbeaux Et revêt les beaux lis de l'orgueil de leur fleur, Veuille, de la façon que sa Sagesse jugera la meilleure, Pourvoir pour eux et pour leurs petits, Mais, avant tout, résider dans leurs coeurs avec sa grâce divine.