Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 27
Le chaudron de l'Église et de l'État Peut-être a besoin d'être rétamé; Mais, du diable, si un chaudronnier étranger Lui mettra jamais un clou! Le sang de nos pères a payé le chaudron, Et qui ose mettre la main dessus, Par le ciel, ce chien sacrilège Servira à le faire bouillir! Par le ciel, ce chien sacrilège Servira à le faire bouillir!
Le gredin qui reconnaît un tyran, Et le gredin, son vrai frère, Qui voudrait mettre la foule au-dessus du trône, Puissent-ils être damnés ensemble! Qui refuse de chanter: «Dieu sauve le roi!» Sera pendu haut comme le clocher! Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!» Nous n'oublierons jamais le peuple; Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!» Nous n'oublierons jamais le peuple![502]
[Footnote 502: _Does haughty Gaul invasion threat._]
Il est assurément curieux de suivre, dans cet homme soustrait aux influences politiques et perdu au fond du nord, les phases de la Révolution. Il a vibré, avec des tons différents, aux mêmes souffles que les autres poètes anglais de son temps. À une certaine hauteur, toutes les âmes étaient touchées par le vent qui venait de France. Il est cependant juste de remarquer combien Burns est loin de Wordsworth comme poète politique, et combien il était moins au courant de son époque. De la Révolution française, il n'a compris que la manifestation passionnelle et populaire; il n'a saisi que ce qui s'adressait à ses instincts d'homme du peuple. Toute la partie philosophique, abstraite et élevée, de la Révolution, lui a échappé. Il n'a ni attendu, ni compris le rêve de Fraternité universelle, dont la beauté avait inondé le coeur de Wordsworth. Il n'a pas même saisi la grandeur des événements qui bondissaient et se tordaient dans la tourmente révolutionnaire. Il ne s'y est intéressé que de loin. Il les a vus sans précision, sans éprouver la sensation de terreur historique dont on retrouve la trace chez tous ceux qui les ont contemplés. Il a continué à écrire des chansons d'amour. Son âme, trop personnelle, n'était pas faite pour s'éprendre d'une grande cause, autrement que par accès. L'admirable dévotion de Wordsworth lui était inaccessible.
* * * * *
Sur un autre point, il prend sa revanche. Il a été, avec plus de fougue et de résultats que les autres, le poète de l'Égalité. Il ne lui a pas fallu attendre pour cela l'arrivée de la Révolution française. L'Égalité a été une de ses inspirations les plus précoces, les plus durables, et les plus violentes. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. La vie courageuse et infortunée de son père, cette défaite du travail et de la probité par la misère, avaient éveillé, dans le vif de son coeur, un sentiment de révolte. Le contraste de tant de vies oisives, bestiales et gorgées d'abondance, lui avait montré que les biens ne sont pas du côté de la vertu. La comparaison de sa propre valeur avec la nullité de tant de sots titrés et opulents lui avait montré que l'intelligence n'est pas l'apanage de la fortune. Il s'était habitué, par ce qu'il avait vu, à considérer la valeur morale et intellectuelle des hommes comme indépendante du rang et de la richesse. Il s'était mis de bonne heure à juger les hommes par ce qu'ils valent en réalité.
Il y avait, au-dessous de cette revendication de son rang, quelque chose de plus douloureux. Une sorte de colère contre les inégalités, contre la manière aveugle dont sont répartis les biens et les honneurs, une haine des distinctions sociales. Certains coeurs frappés de ces différences, mais en comprenant du même coup le néant, les regardent avec un tranquille mépris. Il faut, pour toiser ainsi les injustices sociales, un tempérament paisible, et aussi l'assurance de la vie matérielle. Burns était trop emporté. Le contact continuel avec la misère, le souci du lendemain l'exaspérait et l'affolait sans cesse. La médiocrité de la vie peut se supporter avec patience, non l'incertitude. Celle-ci est une torture qui finit par rendre farouche et ombrageux. À ces causes de rancune s'en ajoutaient sans doute d'autres moins excusables: des froissements d'orgueil, des besoins de plaisir, et, ce qui est plus douloureux pour les hommes comme Burns que tout le reste, le sentiment d'être séparé des femmes par son sang infime. Tout cela avait fermenté dans son âme et y avait produit un levain. La vue des richesses le courrouçait; il le disait parfois avec une singulière amertume.
«Quand il faut que je me blottisse dans un coin, de peur que l'équipage bruyant de quelque lourd imbécile m'écrase dans la boue, je suis tenté de m'écrier: «Quels mérites a-t-il eus, ou quels démérites ai-je eus, dans une existence antérieure, pour qu'il soit introduit dans cette existence-ci avec le sceptre du pouvoir et les clefs de la richesse dans sa main chétive, tandis que moi, j'ai été lancé d'un coup de pied dans le monde, pour être le jouet de la folie ou la victime de l'orgueil.[503]»
[Footnote 503: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.]
On reconnaît l'homme qui marche par les rues avec une sourde irritation contre ce luxe qui l'éclabousse. Voici encore le même sentiment avec plus d'âpreté. C'est le geste de colère et le mot brutal qu'on voit et qu'on entend parfois, sur le bord d'un trottoir.
«Hélas! malheur à la femme sans appui! la prostituée besogneuse qui a grelotté au coin de la rue, attendant pour gagner les gages d'une prostitution de hasard; elle est abandonnée, méprisée, insultée, écrasée sous les roues du carrosse de la catin titrée, qui se précipite à un rendez-vous coupable, elle qui, sans pouvoir plaider la même nécessité, se vautre toutes les nuits dans le même commerce coupable.[504]»
[Footnote 504: _To Peter Hill_, Jan. 17th, 1791.]
Ne croirait-on pas entendre une de ces apostrophes haineuses de Jacques Vingtras?
Cet état de colère se trahit à la moindre occasion, s'exprime par des invectives contre les nobles et contre les riches. Elles jaillissent de toutes parts dans ses oeuvres, lancées avec une singulière violence de mépris et d'insulte. Il faut dire que l'aristocratie du xviiie siècle, surtout l'aristocratie moyenne, ne justifiait que trop souvent ces attaques. Ignorante, grossière, livrée pesamment à l'ivrognerie et au vice, elle imitait, en l'alourdissant encore, l'épaisse débauche dont les deux premiers Georges avaient donné l'exemple. Elle y ajoutait une sorte de brutalité et d'arrogance due au tempérament anglais. Les romanciers ont laissé maints portraits de ces nobles, et les _Squire Western_ n'étaient pas rares. Avec cela, les anciens droits seigneuriaux restaient entiers, incontestés, exercés dans toute leur dureté. Pour fournir de l'argent aux dépenses des maîtres, les intendants étaient impitoyables, pressuraient, la menace à la bouche. Aussi, toutes les fois que Burns parle des nobles, sa voix prend un ton de haine, et la colère lui passe dans les yeux. Ses allusions à l'aristocratie sont une satire et une injure continuelles. Sa pièce des _Deux Chiens_, une de ses premières, où il fait causer un chien de berger avec un chien de Terre-Neuve qui porte le collier de cuivre d'un propriétaire, n'est qu'une diatribe où il oppose le sort des riches à celui des pauvres. Quel contraste! Le seigneur terrien accumule ses lourdes rentes, ses droits de charbonnages, ses dîmes, ses redevances; il se lève quand il lui plaît; ses laquais répondent à son coup de cloche; il appelle sa voiture, il appelle son cheval; il tire une bourse «aussi longue que ma queue», dit le Terre-neuve, à travers les mailles de laquelle brillent les georges d'or. Du matin au soir, on ne travaille qu'à cuire au four, à rôtir, à frire, à bouillir; tout le monde, du maître au dernier valet, se gorge de sauces et de ragoûts.
Son Honneur possède tout dans le pays: Ce que les pauvres gens des cottages peuvent se mettre dans le ventre, J'avoue que cela passe ma compréhension[505].
[Footnote 505: _The twa Dogs._]
Puis vient le tableau de la cruauté des intendants. On y sent le souvenir de scènes pénibles dont il avait été témoin pendant son enfance. Il est impossible de se méprendre sur le ton de ces paroles.
Et puis, voir comment vous êtes négligés, Comment malmenés, bousculés, outragés! Ciel, homme, notre gentry se soucie aussi peu Des bêcheurs, terrassiers et autre bétail, Ils passent aussi fiers près des pauvres gens Que moi auprès d'un blaireau pourri. J'ai vu le jour d'audience de notre maître, Et maintes fois mon coeur en a été attristé; Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent, Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant! Il frappe du pied et menace, maudit et jure Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien; Tandis qu'ils doivent se tenir debout avec un aspect humble, Et tout entendre, et craindre et trembler! Je vois bien comment vivent les gens qui ont la richesse, Mais sûrement il faut que les pauvres gens soient misérables.
Mais ce sont peut-être des abus imputables à des subalternes trop zélés. Le maître n'est pas là. Il est retenu à Londres, au parlement, occupé au bien du pays. Il ne peut tout surveiller. Il n'est pas responsable des duretés de ses subalternes. Le bien du pays! Il y songe vraiment. Et le réquisitoire continue plus ardent.
Ah! gars, tu ne sais rien de tout cela; Le bien de l'Angleterre! ma foi! j'en doute. Dis plutôt qu'il marche comme le premier ministre le mène; Qu'il dit oui ou non comme on lui commande; Paradant aux opéras et aux théâtres. Hypothéquant, jouant, mascaradant; Ou peut-être, un jour de caprice, Il part pour la Haye ou Calais, Pour faire un tour et prendre l'air, Apprendre le _bon ton_ et voir le monde. Là, à Vienne, ou à Versailles, Il délabre la vieille succession de son père; Ou bien il prend le chemin de Madrid, Pour râcler des guitares et voir battre des taureaux; Ou bien il s'enfonce sous des avenues italiennes, Chassant la catin dans des bosquets de myrtes; Et puis, il va boire des boueuses eaux allemandes, Pour engraisser et s'éclaircir le teint, Et se purger des conséquences fâcheuses, Dons d'amour des signeras de Carnaval. Le bien de l'Angleterre!--dis sa destruction Par la dissipation, la discorde et les factions![506]
[Footnote 506: _The twa Dogs._]
Puis il s'en prend à l'oisiveté de ces inutiles. Il représente les gentlemen et, pis encore, les Ladies, tourmentés du manque d'occupation. Ils flânent, las de leur inertie. Encore que rien ne les trouble, ils sont malheureux.
Leurs jours insipides, ternes et sans goût, Leurs nuits inquiètes, longues et sans repos, Même leurs sports, leurs bals, leurs courses de chevaux, Leurs promenades à cheval dans les endroits publics, Il y a tant de parade, de pompe et d'apprêt, Que le plaisir peut à peine atteindre leurs coeurs.
D'une main de plus en plus brutale, il arrache les voiles, il montre les débauches des hommes, les médisances des femmes, les nuits passées au jeu, cette passion des dames du XVIIIe siècle dont Thackeray a laissé un joli tableau dans ses _Virginians_; enfin, les tricheries. Rien n'y manque. On dirait une des cruelles peintures de Hogarth. C'est la même précision et la même vigueur de trait.
Les hommes, qui se sont querellés dans leurs exercices, Se réconcilient dans une débauche profonde; La nuit, ils sont ivres de boisson et de putasserie, Le lendemain, la vie leur est intolérable. Les dames, se tenant par le bras en groupes, Grandes et gracieuses ont l'air de soeurs. Mais écoutez ce qu'elles disent des absentes, Elles sont toutes des démons et des folles. Tantôt, au-dessus de leur petite tasse et de leur soucoupe, Elles dégustent et goûtent un peu de médisance; Ou bien, le long des nuits, avec des airs pincés, Elles restent penchées sur les diaboliques cartes peintes, Risquent les meules d'un fermier sur un coup, Et trichent comme un gredin qui n'est pas encore pendu[507].
[Footnote 507: _Id._ Voir aussi sur la passion du jeu chez les dames au XVIIIe siècle, dans les _Letters from a Citizen of the World_, de Goldsmith, la lettre ci, _The passion of Gaming among ladies ridiculed_.]
Et cette peinture qui ne sent pas l'amitié se termine par ces deux vers:
y a quelques exceptions, homme ou femme, Mais ceci est la vie de la Gentry, en général[508].
[Footnote 508: _The Twa Dogs._]
Partout où il en trouve l'occasion, il place quelques mots contre les nobles, quelque terme méprisant qui les rend odieux et ridicules. Dans _Les Deux Ponts d'Ayr_, il représente:
Une gentry stupide, à tête de liége, sans grâce, La dévastation et la ruine de la contrée, Des hommes faits à trois quarts par leurs tailleurs et leurs barbiers[509].
[Footnote 509: _The Brigs of Ayr._]
Ailleurs, c'est:
Le comte féodal, hautain, Avec sa chemise à jabot et sa canne brillante, Qui ne se croit pas fait d'os vulgaires, Mais marche d'un pas seigneurial, Tandis qu'on ôte chapeaux et bonnets Quand il passe[510].
[Footnote 510: _Second Epistle to Lapraik._]
Ou bien c'est, quelque gros propriétaire, stupide et lourd, qui se tient l'oreille, se passe la main sur la barbe, et arrache de sa gorge un compliment rauque comme une toux. Dans ses chansons d'amour, le prétendant riche et sot reparaît constamment, tourné en ridicule, abandonné pour le jeune galant, pauvre et aimé[511]. Dans une ballade écrite au moment d'une élection il chante:
Mais pourquoi plierions-nous devant les nobles? Cela est-il contre la loi? Car quoi? un lord peut être un idiot, Avec son ruban, sa croix et tout cela. Malgré tout cela, malgré tout cela, À la santé de Héron, malgré tout! Un lord peut être un chenapan, Avec son ruban, sa croix et tout cela[512].
[Footnote 511: _Willie Chalmers._]
[Footnote 512: _Ballad on Mr Héron's Election._]
Quand il trouve à frapper sur un lord, il n'y manque pas, témoins ses vers sur le duke de Queensberry «ce reptile qui porte une couronne ducale[513]»; et sa pièce véritablement féroce contre le comte de Breadalbane, pièce injuste, d'une violence incroyable, et qui semble une véritable excitation à l'assassinat. Elle commence par des vers comme ceux-ci:
Longue vie et santé, milord, soient vôtres, À l'abri des paysans affamés des Hautes Terres! Fasse le Seigneur qu'aucun mendiant désespéré, déguenillé, Avec un dirk, une claymore, ou un fusil rouillé, Ne prive la vieille Écosse d'une vie Qu'elle aime--comme les agneaux aiment un coutelas[514].
[Footnote 513: _Verses on the destruction of the woods near Drumlanrig._]
[Footnote 514: _Address of Beelzebub._]
On croirait entendre un refrain fait pour des paysans Irlandais, aux plus sombres moments de haine. Et la pièce continue avec une sauvagerie et une âpreté d'ironie qui fait, par moments, penser à Swift. Elle éclate avec le ricanement farouche et infernal du plus amer des écrivains.
Lorsque, par hasard, il rencontre un noble, exempt des défauts de sa classe, il ne peut cacher sa surprise. On sent qu'il l'aborde avec un sentiment de défiance et presque d'hostilité. Il a besoin d'être désarmé. Dans ses vers sur sa rencontre avec lord Daer il dit:
Je guettais les symptômes des grands, L'orgueil d'être noble, la solennité seigneuriale, La hauteur arrogante; Du diable, s'il avait de l'orgueil! ni orgueil, Ni insolence, ni pompe, à ce que je pus voir, Pas plus qu'un honnête laboureur[515].
[Footnote 515: _Lines on meeting with lord Daer._]
Ainsi perce, à chaque instant, son mauvais vouloir envers les classes élevées, son irritation de voir au-dessus de lui, par la richesse ou les honneurs, des hommes sans mérite et sans utilité. On sent derrière chacune de ces strophes un pamphlétaire tout prêt, qui n'attend que l'occasion pour s'élancer à l'attaque des distinctions sociales. Ces vers sont en partie de 1786. Dans un autre pays, le persiflage de Figaro venait de donner à l'aristocratie de légers et brillants coups de stylet; il y a ici une main plus lourde et comme des coups de hache.
* * * * *
Il n'a pas été satisfait de ces invectives qui, après tout, ne dépassent pas beaucoup la satire. Il est allé tout droit jusqu'au bout de la question. Il s'est demandé pourquoi le labeur de la plupart tourne au profit de quelques-uns; pourquoi des milliers de créatures humaines peinent désespérément et stérilement, pour en entretenir quelques autres dans le luxe et la paresse. Il s'est courroucé contre ce qu'on appellerait aujourd'hui l'exploitation de l'homme. Si le terme n'y est pas, la pensée ressort nettement. Elle avait pris possession de son esprit et y éveillait souvent de sombres réflexions. Il écrivait:
«Après tout ce qui a été dit pour l'autre côté de la question, l'homme n'est aucunement une créature heureuse. Je ne parle pas des quelques privilégiés, favorisés par la partialité du ciel, dont les âmes ont été créées pour être heureuses parmi la richesse, les honneurs, et la prudence et la sagesse. Je parle de la multitude des négligés, dont les nerfs, dont les muscles, dont les jours sont vendus aux favoris de la fortune[516].»
[Footnote 516: _To Mrs Dunlop_, 16th Aug. 1788.]
Il ne pouvait voir, sans un mouvement pénible, les rapports entre les riches et ceux qui les enrichissent. On peut saisir, dans cet autre passage de sa correspondance, la sourde irritation qu'il apportait souvent dans les maisons des heureux, et quelle peine il devait prendre pour la cacher. À lire le récit de l'entrevue dont il parle, on entend le ton sarcastique avec lequel il a dû surenchérir sur les opinions qu'on exprimait devant lui.
«Il y a peu de circonstances, se rattachant à la distribution inégale des bonnes choses de cette vie, qui me causent plus d'irritation, (je veux dire dans ce que je vois autour de moi) que l'importance donnée par les opulents à leurs petites affaires de famille, en comparaison des mêmes intérêts placés sur la scène étroite d'une chaumière. Hier après midi, j'ai eu l'honneur de passer une heure ou deux au foyer d'une bonne dame, chez qui le bois qui forme le plancher était décoré d'un tapis splendide, et la table brillante étincelait d'argenterie et de porcelaine. Nous sommes aux environs du terme; et il y avait eu un bouleversement parmi ces créatures qui, bien qu'elles semblent avoir leur part et une part aussi noble de la même nature que Madame, sont, de temps à autre, leurs nerfs, leurs muscles, leur santé, leur sagesse, leur expérience, leur esprit, leur temps, que dis-je? une bonne partie de leurs pensées mêmes, vendus, pour des mois ou des années, non-seulement aux besoins, aux convenances, mais aux caprices d'une poignée d'importants. Nous avons causé de ces insignifiantes créatures. Bien mieux, malgré leur stupidité et leur gredinerie générales, nous avons fait à quelques-uns de ces pauvres diables l'honneur de les approuver. Ah! léger soit le gazon sur la poitrine de celui qui a le premier enseigné: «Respecte-toi toi-même.» Nous avons regardé ces grossiers malheureux, leurs sottes de femmes et leurs malotrus d'enfants, de très haut, comme le boeuf majestueux voit la fourmilière petite et sale, dont les chétifs habitants sont écrasés sous sa marche insouciante, ou lancés en l'air dans les jeux de son orgueil[517].
[Footnote 517: _To Mrs Dunlop_, 27th May 1788.]
Ces lettres sont de 1788. Mais cette protestation contre le travail injustement réparti n'avait pas tardé si longtemps pour se trahir dans ses vers. Étant encore à Mauchline, il avait eu la vision saisissante de tant de vies humaines écrasées, courbées vers le sol comme sous un joug, impitoyablement usées, au profit d'une seule. Il avait éprouvé le sentiment d'immense tristesse qui sort de tout, lorsqu'on contemple les labeurs humains avec cette arrière-pensée. Il l'avait exprimé dans une image vraiment belle. On voit s'étendre la vaste plaine sur laquelle pèse cette malédiction; un soleil morne et qui ne ramène que des douleurs l'éclaire. La terre a une teinte funèbre; un gémissement universel sort des choses. Cela fait penser à certaines images de Lamennais, grandioses et d'un coloris tragique.
Le soleil, suspendu au-dessus de ces moors Qui s'étendent profonds et larges, Où des centaines d'hommes peinent pour soutenir L'orgueil d'un maître hautain, Je l'ai vu ce las soleil d'hiver, Deux fois quarante ans, revenir; Et chaque fois m'a donné des preuves Que l'homme fut créé pour gémir[518].
[Footnote 518: _Man was made to Mourn._]
Et un peu plus loin, la même idée est reprise, mais accompagnée cette fois d'un commentaire, d'une interrogation impatiente et presque menaçante.
Vois ce malheureux surmené de labeur, Si abject, bas et vil, Qui demande à son frère, fait de terre comme lui, De lui permettre de peiner. Et vois ce ver de terre altier, son compagnon, Dédaigner la pauvre prière, Insoucieux qu'une femme en pleurs Et des enfants sans soutien gémissent.
Si j'ai été marqué comme l'esclave de ce seigneur, Marqué par la loi de la nature, Pourquoi un souhait d'indépendance Fut-il planté dans mon âme? Sinon, pourquoi suis-je soumis À sa cruauté ou son dédain? Ou pourquoi l'homme a-t-il la volonté et le pouvoir De faire gémir son semblable?[518]
Ce n'étaient là encore que des indices éparpillés dans ses oeuvres, des fragments de roc perçant le sol çà et là et laissant deviner ce qu'il recouvrait. Ces sorties arrivaient au gré de son humeur. Elles contenaient de tout, du bon et du mauvais, une part de justice et de vérité, parfois aussi de l'orgueil, de la jalousie, des préjugés, des jugements irréfléchis.
Quand les événements de la Révolution française tournèrent davantage les esprits de ce côté, ces éléments un peu mélangés se coordonnèrent dans le sien. Ce qu'il y avait de trop personnel et de purement agressif s'épura, au souffle de grands principes qui flottait dans l'air et y formait une atmosphère de généralisation. Au lieu de s'échapper en boutades et en invectives, cette idée de l'égalité des hommes devint plus large et plus élevée. Elle prit la haute forme d'un principe. En réclamant l'honnêteté comme la mesure unique des hommes, il mit sa revendication sous une sauvegarde inattaquable. Il écrivit alors une de ses plus belles chansons, admirable de fierté, d'énergie; et irréfutable. C'est une de ses plus populaires. Elle est devenue une sorte de _Marseillaise_ de l'Égalité. Son refrain d'une simplicité éloquente, cette comparaison du rang avec l'empreinte de la pièce d'or, et de l'homme avec le métal lui-même, sont entrés à jamais dans l'âme du peuple.
Faut-il que l'honnête pauvreté Courbe la tête, et tout ça? Le lâche esclave, nous le méprisons, Nous osons être pauvres, malgré tout ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Nos labeurs obscurs, et tout ça, Le rang n'est que l'empreinte de la guinée, C'est l'homme qui est l'or, malgré tout ça.
Qu'importe que nous dînions de mets grossiers, Que nous portions de la bure grise, et tout ça; Donnez aux sots leur soie, aux gredins leur vin, Un homme est un homme, malgré tout ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Malgré leur clinquant, et tout ça, L'honnête homme, si pauvre soit-il, Est le roi des hommes, malgré tout ça!
Voyez ce bellâtre qu'on nomme un lord, Qui se pavane, se rengorge, et tout ça? Bien que des centaines d'êtres s'inclinent à sa voix, Ce n'est qu'un bélître malgré tout ça; Malgré tout ça, malgré tout ça, Son cordon, sa croix et tout ça, L'homme d'esprit indépendant Regarde et se rit de tout ça!