Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 26
Pardonne-moi, Liberté! Ô pardonne ces rêves! J'entends ta voix, j'entends tes perçantes lamentations Sortir de la caverne de glace de la froide Helvétie, J'entends tes gémissements sur ses ruisseaux teints de son sang! Héros, qui êtes morts pour votre paisible patrie, Et vous qui, dans votre fuite, tachez la neige de vos montagnes De vos blessures saignantes; pardonnez-moi d'avoir accueilli Une seule pensée pour bénir vos ennemis cruels! Répandre la rage, la trahison, le crime, En des lieux où la Paix avait jalousement établi sa demeure; Arracher à une race patriotique son héritage; Tout ce qui lui avait rendu chers ces déserts orageux; Et, avec une audace inexpiable, Souiller la liberté inoffensive du montagnard. Ô France, qui te railles du ciel; fausse, aveugle, Patriote seulement pour des labeurs pernicieux, Est-ce là ton orgueil, Champion du genre humain.
Il est curieux de rapprocher de ces vers un passage d'un écrit de Carnot, qui a pour titre: _Réponse de L. N. M. Carnot, citoyen français, l'un des fondateurs de la République et membre constitutionnel du Directoire exécutif, au Rapport fait sur la conjuration du 18 fructidor, au Conseil des Cinq-Cents; par J.-Ch. Bailleul, au nom d'une commission spéciale_ (_6 floréal an VI de la République_). Ce passage porte également sur la violence faite à la Suisse, et on peut dire que l'accent en est de tout point semblable à celui de la strophe de Coleridge, et le développement presque pareil: «Le système du Directoire n'est pas équivoque pour quiconque a observé sa marche avec quelque attention. C'est de fonder la puissance nationale, moins sur la grandeur réelle de la République, que sur l'affaiblissement et la destruction de ses voisins... On peut voir sa conduite envers les petits cantons de la Suisse. Ce n'étoit plus l'olygarchie bernoise, ce n'étoient plus ceux contre lesquels s'élevoient un si grand nombre de griefs...; c'étaient les pauvres enfants de Guillaume Tell, démocrates, pauvres, sans rapport presque avec leurs voisins. N'importe, on veut révolutionner; en conséquence, la liberté qui les rend heureux depuis cinq cents ans, cette liberté qui faisoit autrefois l'envie des Français, n'est pas celle qu'il leur faut. Cependant cette poignée d'hommes simples, qui depuis trois cents ans ignore les combats, ose résister; leur sang républicain est mêlé à celui des républicains français, non pour défendre en commun les droits sacrés des peuples, mais pour s'égorger les uns les autres.
«Ô guerre impie! dans laquelle il semble que le Directoire ait eu pour objet de savoir combien il pouvait immoler, à son caprice, de victimes choisies parmi les hommes libres, les plus pauvres et les plus vertueux; d'égorger la liberté dans son propre berceau, de punir les rochers helvétiques pour lui avoir donné le jour. Dignes émules de Guesler, les triumvirs ont voulu aussi exterminer la race de Guillaume Tell; la mort du tyran a été vengée par eux; les chefs des familles démocratiques lui ont été offerts en expiation; ils sont morts en défendant l'entrée de leur petit territoire et la violation de leurs foyers; leurs troupeaux effrayés ont fui dans le désert; les glaciers ont retenti du cri des orphelins que la faim dévore; et les sources du Rhin, du Rhône et de l'Adda, ont porté à toutes les mers les larmes des veuves désolées.--Puissent les suites politiques de ces événements n'être jamais fatales à la France.» (p. 75-77).
Nous avons cité longuement ce passage parce qu'il est tellement semblable à celui de Coleridge qu'on croirait presque que celui-ci l'avait lu, si l'ode _France_ n'était de février 1797.]
Ce fut la rupture et un coup plus terrible que tous les autres. Coleridge, avec sa versatilité d'esprit et ses enthousiasmes successifs, se tourna vers d'autres sujets, et promena partout, un peu au hasard, sa féconde intelligence et le flot merveilleux de son improvisation. Pour Wordsworth, dont la nature était plus contenue et plus sérieuse, ce fut une crise terrible. Tout s'effondra en lui. Le rêve lumineux qui avait guidé son âme s'éteignit; elle fut saisie par les ténèbres. Ce fut le doute, l'abandon désespéré de toute foi, des perplexités infinies et, en dernier lieu, le découragement. C'est une angoisse pareille qui tortura Jouffroy à la suite de cette soirée de décembre où le voile qui lui dérobait à lui-même sa propre incrédulité fut déchiré et où il s'aperçut qu'au fond de lui il n'y avait plus rien qui fût debout. L'âme de Wordsworth fut meurtrie d'une semblable chute. Il ne fut tiré de cet abattement que par la douce influence de sa soeur qui le ramena doucement vers la nature dont il devait être le grand poète, où il devait puiser une foi nouvelle et plus sereine dans le progrès, un amour nouveau et plus large de la liberté et de la fraternité humaine. Mais sa guérison demanda plusieurs années de convalescence, tant le dévouement à la Révolution était enraciné en lui, et tant la déception avait été douloureuse[492].
[Footnote 492: Voir, sur cette désespérance de Wordsworth, toute la fin du livre XI du _Prélude_. M. Shairp a bien marqué ce moment, dans son étude sur Wordsworth en son volume: _Studies in Poetry and Philosophy_; mais rien ne vaut les confessions du poète, d'une si profonde et si exacte psychologie.]
L'abandon de leur rêve de liberté universelle ramena Wordsworth et Coleridge vers l'idée nationale un instant sacrifiée à un idéal plus vaste. Ils redevinrent Anglais. Les guerres contre Napoléon les renfermèrent encore davantage dans leur patriotisme britannique. Pendant quelque temps, la poésie humanitaire, commencée par Cowper, sembla disparaître. Mais un peu plus tard, après Napoléon et la tragique conclusion de Waterloo, Byron et Shelley reprirent les chants de leurs aînés. Byron fut surtout frappé par le côté épique de la légende napoléonienne; Shelley attiré par les aspirations républicaines et socialistes. La poésie anglaise reprit avec eux son large courant d'inspiration libérale qui se continue aujourd'hui, avec un flot plus trouble et plus violent, dans les oeuvres de poètes contemporains.
* * * * *
Si nous avons exposé dans le détail la tendance humanitaire de la poésie anglaise et les échos que la Révolution française éveilla en elle, c'est qu'il nous aurait été impossible autrement de comprendre en quoi Burns a partagé les aspirations et les émotions de ses contemporains, sur quels points il s'est distingué ou séparé d'eux. N'oublions pas que Burns, selon la remarque du professeur Masson, est un des maîtres esprits de la seconde moitié du XVIIIe siècle, peut-être supérieur à Wordsworth et même à Coleridge, égal à Burke; un de ceux qui dominent leur temps[493]. C'est sur ces hautes intelligences qu'on voit passer le souffle d'une époque. Ce sont les cimes de la forêt humaine; elles frémissent plus tôt et plus fort que les autres; elles pressentent l'orage ou l'aurore, et elles en restent plus longtemps agitées. Il ne saurait être indifférent de savoir quels effets les grandes idées qui ont passé par les âmes que nous venons d'étudier ont produit dans celle de Burns.
[Footnote 493: David Masson. _Essays chiefly on English Poets_ dans l'Essai sur Wordsworth, p. 384.]
Comme les autres poètes, Burns a marché du côté de la Liberté. Sa nature irrégulière, impatiente de toute discipline; la forme démocratique de l'Église écossaise; les vagues traditions d'indépendance nationale; les souvenirs récents des derniers efforts tentés pour la reconquérir; une habitude précocement prise de ne juger les hommes qu'en les dépouillant de leurs titres et de leur rang, tout cela faisait un mélange un peu confus qui le disposait à saluer la Liberté sous quelque forme qu'elle s'offrît à lui. Ce sentiment très réel resta assez longtemps en suspens. Il s'exprimait d'une façon assez vigoureuse, mais sans prendre pied dans la réalité, un peu à la façon des déclamations classiques sur la Liberté. C'était comme une aspiration qui ne savait où se fixer, incapable de saisir des faits et s'exerçant sur des prétextes. Tantôt, c'était le discours de Robert Bruce à ses soldats, une ode vigoureuse et martiale; tantôt, une ode en l'honneur de Washington. Mais, quelque admiration qu'il eût pour l'ancienne indépendance nationale ou la révolte américaine, c'étaient des choses du passé. Il était plus près de la réalité quand il s'engageait dans le mouvement libéral qui s'étendait en Angleterre comme un remous de la Révolution française. Nous avons vu qu'il y entra assez hardiment pour s'y compromettre. Toutefois cette agitation ne pouvait pas donner un corps aux voeux de liberté épars dans les esprits. Aucune question ne se posait autour de laquelle on pût lutter, celles qu'on apercevait étaient trop lointaines. Les révolutionnaires anglais auraient été embarrassés de formuler leurs revendications. Aussi cet aspect de la liberté ne produisit-il rien de bien solide dans l'oeuvre de Burns. Qu'on relise le poème qu'il lui a inspiré et qu'on a vu dans sa biographie:
Comme j'étais debout, près de cette tour sans toiture, Où la giroflée parfume l'air plein de rosée, Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre, Et dit à la lune de minuit son souci.
Les vents étaient tombés et l'air était paisible, Des étoiles filantes traversaient le ciel; Le renard glapissait sur la colline, Et les échos des gorges lointaines répondaient.
Le ruisseau, dans son sentier de noisetiers, Courait au pied des murs en ruines, Pour rejoindre là-bas la rivière Dont le bruit distant monte et retombe.
Du Nord froid et bleuâtre, ruisselaient Des lueurs avec un bruit sifflant, étrange; À travers le firmament elles jaillissaient et passaient, Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.
Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux, Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant Se lever un spectre austère et puissant, Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.
Eussé-je été une statue de pierre, Son aspect m'aurait fait frissonner; Et sur son bonnet était gravée clairement La devise sacrée: «Liberté!»
Et de sa harpe coulaient des chants Qui auraient réveillé les morts endormis; Et, oh! c'était une histoire de détresse Comme jamais une oreille anglaise n'en connut de plus grande.
Il chantait avec joie ses jours d'autrefois, Avec des pleurs, il gémissait sur les temps présents, Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jeu, Je ne le risquerai pas dans mes rimes[494].
[Footnote 494: _A Vision._]
Bien que les derniers vers aient un accent de brusquerie, la pièce, jolie poétiquement, est vague et faible comme expression de sentiments publics. Elle consiste presque entièrement en une description de nature qui servirait aussi bien à une pièce d'amour. On sent qu'elle ne porte sur rien. Ce n'était pas en Angleterre, mais en France, que le combat décisif était engagé. C'était sous la figure de la Révolution que la Liberté s'offrait alors aux hommes. C'était la Révolution française qui était l'expression de l'attente générale et le fait réel de l'époque. C'était à la condition de se passionner pour ou contre elle qu'on était de son temps, à quelque pays qu'on appartînt.
Cependant la vague met quelque temps à arriver jusqu'à lui. Il ne semble pas s'être inquiété d'abord de la commotion qui se préparait en France. Il était trop accaparé par ses passions et les nécessités de chaque jour pour sortir beaucoup de sa propre vie. Il était trop peu instruit pour s'intéresser au développement historique d'une époque; ses lectures ne lui permettant pas de coordonner les événements, ils restaient pour lui particuliers, et ne le touchaient que s'ils se mêlaient à sa vie. La vue de nobles perspectives historiques ne le transportait pas, comme Wordsworth ou Coleridge. Enfin son esprit était, par constitution, trop précis, trop personnel, pour s'éprendre d'un rêve humanitaire. Il ne vivait pas parmi les abstractions. La Justice et la Bonté l'attiraient, mais dans des faits particuliers, et non sous une forme générale. Il était donc moins disposé que des hommes instruits et méditatifs à s'enthousiasmer pour une Réforme lointaine et abstraite. Il est assez curieux de remarquer que, tant que la Révolution resta générale et conserva un aspect philosophique et doctrinaire, tant qu'elle demeura telle que la rêvaient Wordsworth et Coleridge, elle paraît lui avoir été indifférente. Il n'y a pas un vers de lui qui s'y rapporte.
C'est seulement quand elle devint violente, tragique, et vraiment populaire, quand elle perdit son aspect de Réforme humanitaire, pour prendre celui d'un drame, et qu'elle fut, non plus un exposé de principes, mais un conflit de passions; en un mot, quand elle devint quelque chose de concret, qu'elle commença à l'attirer. Il s'éprit d'elle au moment où les esprits généraux et à principes commençaient à s'en détacher. Aussi de quel ton différent il en parle! Les autres sont des philosophes historiques et des rêveurs, qui contemplent les choses de hauteurs sereines. Lui, a l'air d'un révolutionnaire engagé dans la lutte. L'idée générale disparaît, la passion du moment éclate, avec quelque chose de la colère et des fureurs de la rue. Et aussitôt la forme change. Ce n'est plus celle de la méditation, les belles et larges narrations de Wordsworth; ce n'est plus celle de l'enthousiasme intellectuel, l'ode philosophique de Coleridge. C'est la forme courte, pressée, ardente, la chanson populaire faite pour être chantée par la foule, et rythmer une marche de révolte. Il est impossible de lire, même dans une traduction, sa pièce sur l'_Arbre de la Liberté_, sans sentir ce qu'elle contient d'âpreté.
Avez-vous entendu parler de l'arbre de France? Je ne sais pas quel en est le nom; Autour de lui, tous les patriotes dansent, L'Europe connaît sa renommée. Il se dresse où jadis se dressait la Bastille, Une prison bâtie pour les rois, homme, Quand la lignée infernale de la Superstition Tenait la France en lisières, homme!
Sur cet arbre pousse un tel fruit Que chacun peut en dire les vertus, homme; Il élève l'homme au-dessus de la brute, Et fait qu'il se connaît lui-même, homme. Si jamais le paysan en goûte une bouchée, Il devient plus grand qu'un lord, homme, Et avec le mendiant il partage un morceau De tout ce qu'il possède, homme!
Ce fruit vaut toute la richesse d'Afrique, Il fut envoyé pour nous consoler, homme; Pour donner la douce rougeur de la santé, Et nous rendre tous heureux, homme. Il éclaircit le regard, il égaie le coeur, Il rend les grands et les pauvres bons amis, homme; Et celui qui joue le rôle de traître, Il l'envoie à la perdition, homme!
Ma bénédiction suit toujours le gars Qui eut pitié des esclaves de la Gaule, homme, Et, en dépit du diable, rapporta un rameau, D'au delà des vagues de l'Ouest, homme. La noble Vertu l'arrosa avec soin, Et maintenant elle voit avec orgueil, homme, Combien il bourgeonne et fleurit, Ses branches s'étendent au loin, homme![495]
[Footnote 495: _The tree of Liberty._]
On sent déjà dans ces strophes quelque chose d'autrement âpre que chez les autres poètes. Celle qui suit est plus farouche encore. Elle est brutale, à la fois narquoise et cruelle, comme un refrain de sans-culotte. Elle a comme un écho du «ça ira». Elle aurait pu être chantée par la foule qui s'en retournait de voir l'exécution de Louis XVI.
Mais les gens vicieux haïssent de voir Les ouvrages de la vertu prospérer, homme; La vermine de la cour maudit l'arbre, Et pleura de le voir fleurir, homme.
Le roi Louis pensa le couper, Quand il était encore un arbuste, homme, Pour cela le guetteur lui fracassa sa couronne, Lui coupa la tête et tout, homme![496]
[Footnote 496: _The tree of Liberty._]
Puis viennent des strophes qui rappellent la lutte de la Révolution contre les rois coalisés et qui font penser au beau passage de Coleridge sur le même sujet. C'est toujours le cri d'enthousiasme arraché par les victoires républicaines. Il y a ici quelque chose de plus martial.
Puis, un jour, une bande mauvaise Fit un serment solennel, homme, Qu'il ne grandirait pas, qu'il ne fleurirait pas, Et ils y engagèrent leur foi, homme. Les voilà partis, avec une parade dérisoire, Comme des chiens chassant le gibier, homme, Mais ils en eurent bientôt assez du métier, Et ne demandèrent qu'à être chez eux, homme!
Car la Liberté, debout près de l'arbre, Appela ses fils à haute voix, homme; Elle chanta un chant d'indépendance Qui les enchanta tous, homme! Par elle inspirée, la race nouvellement née Tira bientôt l'acier vengeur, homme! Les mercenaires s'enfuirent--elle chassa ses ennemis Et rossa bien les despotes, homme[496].
La pièce se continue par un retour sur l'Angleterre, où se trouve une de ces allusions qui auraient rendu dangereuse pour Burns la publication de ces vers.
Que l'Angleterre se vante de son chêne robuste, De son peuplier, de son sapin, homme; La vieille Angleterre jadis pouvait rire, Et briller plus que ses voisins, homme. Mais cherchez et cherchez dans la forêt, Et vous conviendrez bientôt, homme Qu'un pareil arbre ne se trouve pas Entre Londres et la Tweed, homme![496]
La fin est un aperçu humanitaire. C'est le tableau de ce que pourrait devenir la vie humaine, si les arbres de la Liberté croissaient partout. On y voit paraître l'idée, rare et fugitive chez Burns, de la concorde et du bonheur universels. Nous avons vu qu'il goûtait peu ces idées générales. Au lieu des belles rêveries philanthropiques, où se plaisait Wordsworth et qui étaient le véritable domaine de son âme, il y a ici quelque chose de plus près de terre. C'est plutôt l'expression d'un sentiment personnel, et il s'y glisse en même temps de la colère et de la rancune.
Sans cet arbre, hélas, cette vie N'est qu'une vallée de chagrin, homme, Une scène de douleur mêlée de labeur; Les vraies joies nous sont inconnues, homme, Nous peinons tôt, nous peinons tard, Pour nourrir un gredin libre, homme, Et tout le bonheur que nous aurons jamais Est celui au-delà de la tombe, homme!
Avec beaucoup de ces arbres, je crois, Le monde vivrait en paix, homme; L'épée servirait à faire une charrue, Le bruit de la guerre cesserait, homme; Comme des frères en une cause commune, Nous serions souriants l'un pour l'autre, homme, Et des droits égaux et des lois égales Réjouiraient toutes les îles, homme!
Malheur au vaurien qui ne voudrait pas manger Cette nourriture délicate et saine, homme; Je donnerais mes souliers de mes pieds Pour goûter ce fruit, je le jure, homme. Prions donc que la vieille Angleterre puisse Planter ferme cet arbre fameux, homme, Et joyeusement nous chanterons et saluerons le jour Qui nous donne la liberté, homme![497]
[Footnote 497: _The tree of Liberty._]
Il est inutile de faire remarquer que tous les sentiments que nous avons tracés dans Wordsworth et dans Coleridge sont représentés ici. C'était encore un coeur anglais qui tressaillait à la chute de la Bastille et la prédiction de Cowper se réalisait une fois de plus. Mais de quelle joie différente! Ceci est vraiment une chanson révolutionnaire. Par pure sympathie populaire, Burns rendait de bien plus près l'accent de la populace, lancée effrénement dans le soupçon, la cruauté et l'audace. Une sorte d'instinct lui avait fourni, du premier coup, ce ton fait de vulgarité énergique, de défi héroïque, et de cynisme goguenard. Cette pièce a effrayé plusieurs des éditeurs de Burns. Quelques-uns ont essayé de nier qu'il en fût l'auteur, malgré l'existence du manuscrit. Ils ont invoqué je ne sais quelle évidence intérieure qui suffirait, au contraire, à faire attribuer ces vers à Burns. Lui seul était capable de l'écrire. On y reconnaît la façon qui lui était familière de dresser une idée abstraite dans une image, et de la développer en suivant tous les détails de l'image. C'est le procédé qu'il emploie dans presque toutes ses satires. C'est bien aussi son tour de main robuste et simple, sa manière de bousculer l'idée et de la faire marcher vivement. D'autres éditeurs forcés de reconnaître son authenticité ne la donnent pas sans quelques mots de regret[498].
[Footnote 498: Scott Douglas ne donne pas cette pièce, sans expliquer ses motifs.]
Il y a lieu de croire que bon nombre de pièces politiques de Burns ont disparu. De son vivant, un de ses ennemis seul aurait pu les révéler; ses amis devaient les cacher et peut-être le blâmer de les avoir écrites. Même après sa mort, l'intérêt de ses enfants réclamait qu'on ne froissât aucune jalousie politique[499]. Mais on connaît assez de sa vie pour savoir qu'il a toujours, comme les autres poètes, mis ses voeux du côté de la France. Il suffit de rappeler le fait des canons envoyés au gouvernement français. Il existe de lui une courte chanson, improvisée à la nouvelle de la défection de Dumourier, et qui, sans avoir de valeur littéraire, sert à indiquer où étaient ses sympathies.
[Footnote 499: Voir à ce sujet les très justes réflexions de R. Chambers. _Life of Burns_, tom IV, p. 78.]
Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier, Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier, Comment va Dompierre? Oui, et Burnonville aussi? Pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous, Dumourier?
Je combattrai la France avec vous, Dumourier, Je combattrai la France avec vous, Dumourier, Je combattrai la France avec vous, Je courrai ma chance avec vous, Sur mon âme, je danserai une danse avec vous, Dumourier.
Allons donc combattre, Dumourier, Allons donc combattre, Dumourier, Allons donc combattre, Jusqu'à ce que l'étincelle de la Liberté soit éteinte, Alors, nous serons maudits, sans doute, Dumourier![500]
[Footnote 500: _Impromptu on General Dumourier's desertion from the French Republican Army._]
Il suffit de se rappeler le duel qu'il faillit avoir avec un officier à la suite du toast dont il a été parlé dans la biographie[501], pour voir que, lui aussi, il avait préféré la cause de la Révolution française à celle de son pays.
[Footnote 501: Voir la Biographie, p. 508.]
Mais son esprit mêlé à la vie et toujours mené par l'impulsion du moment n'était pas fait pour se retirer dans un principe et laisser tout autour rugir les événements. L'isolement prolongé de Wordsworth ne lui était pas possible. Il ressentit aussi la réaction que nous avons vue dans Wordsworth et Coleridge. Il redevint anglais, plus subitement qu'eux. Peut-être était-il poussé par la nécessité de se débarrasser des soupçons dont il avait souffert et le désir d'affirmer officiellement son loyalisme. Quand, au commencement de 1795, on forma des compagnies de volontaires, il en fit partie et composa une chanson patriotique contre la France.
La Gaule hautaine nous menace d'une invasion? Que ces gredins prennent garde, Monsieur; Il y a des murs de bois sur nos mers, Et des volontaires sur la rive, Monsieur. La Nith remontera vers le mont Corsincon, Et le mont Criffel tombera dans la Solway, Avant que nous laissions un ennemi étranger Se rallier sur le sol britannique! Nous ne laisserons jamais un ennemi étranger Se rallier sur le sol britannique!