Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 25
À un autre égard, la différence de point de vue est plus importante. Cowper appartenait à une secte fervente, mais sombre et dure. Il avait vécu sous la direction de John Newton dont le tempérament absolu et violent en exagérait encore l'esprit. La menace puritaine obscurcit toute sa vie, et le fit mourir, lui qui avait été la douceur et l'innocence mêmes, dans l'angoisse, dans une inexprimable épouvante de la damnation. À ses yeux, la nature humaine et ce monde étaient irrémissiblement corrompus. Tout était flétri et écrasé par la colère divine; l'univers entier roulait dans la malédiction. Les efforts de l'homme pour altérer sa condition étaient inutiles et méprisables. Cette vue décourageante devait fermer à Cowper certains aspects de la vie. Elle l'empêchait en premier lieu de s'intéresser aux mouvements politiques. Qu'est la vaine poussière des agitations humaines devant l'inexorable problème de la mort éternelle? Bien qu'il ait vécu jusqu'en 1800, le tonnerre de la Révolution française n'a pas eu d'écho dans son oeuvre. C'était un mouvement trop purement humain, trop rationaliste, pour qu'il le comprît.
C'est une autre conséquence de la même préoccupation surnaturelle, qu'il n'a pas compté parmi les croyants au progrès, parmi ceux qui voient des lueurs dans l'avenir. Il était plutôt porté à considérer le monde comme caduc et condamné. Le terme de ce globe ne lui semblait pas éloigné, et les cataclysmes terrestres qui ont marqué la fin du dernier siècle n'étaient que les avertissements de la destruction suprême[470].
[Footnote 470: Voir, avec des conclusions différentes, mais inspiré par les mêmes catastrophes, le poème de Voltaire _Sur le désastre de Lisbonne_.]
... Un monde qui semble Tinter le glas de sa propre mort, Et, par la voix de tous ses éléments, Prêcher la destruction générale[471]. Quand les vents Furent-ils lâchés avec une telle mission de détruire? Quand les vagues ont-elles si hautainement franchi Leurs anciennes barrières, pour inonder la terre ferme? Des feux au-dessus de nous, des météores sur nos têtes, Effrayants, sans exemple, inexpliqués, Ont allumé des signes dans les cieux, et la vieille, La caduque Terre a eu ses accès de tremblement Plus fréquents, et a perdu son repos accoutumé. Est-ce l'instant de lutter quand les supports Et les piliers de notre planète semblent manquer; Et la Nature, avec un oeil voilé et morne, Attendre la fin de tout?[472]
[Footnote 471: Allusion aux calamités de la Jamaïque (note de la _Globe Edition_).]
[Footnote 472: Cowper. _The Task; the Time Piece_, v. 53-65. Ces derniers vers, dit la _Globe Edition_, font allusion au brouillard qui a couvert l'Europe et l'Asie, pendant tout l'été de 1783.]
Il était, on le voit, loin de l'idée moderne d'un progrès infini, sans cesse réalisé par le constant effort de l'Humanité qui subjugue la Nature et s'améliore elle-même.
Il avait bien prédit, il est vrai, qu'un repos viendrait pour ce globe si longtemps travaillé par le mal, le sabbath promis à la Terre[473]. La harpe des prophéties l'annonçait. Dieu descendrait dans son chariot, sur un chemin d'amour. La malédiction du chardon serait rappelée. La terre, de nouveau, serait riante de sa première abondance. Les animaux vivraient dans la concorde du Paradis Terrestre. Le globe éclaterait d'harmonie, et toutes choses remonteraient à leur perfection originelle. Ce n'est là qu'une vision religieuse et un rêve de l'Apocalypse. Cela n'a aucun rapport avec l'idée du progrès sortant de l'humanité. Les critiques qui revendiquent pour Cowper l'honneur d'avoir le premier exprimé cette idée n'ont pas assez remarqué qu'elle était incompatible avec sa doctrine. Il y avait en lui lutte entre les aspirations de son généreux esprit et sa théologie. Celle-ci l'a tenu à l'écart de la conception moderne de la vie, et l'a empêché d'être un des interprètes de la forme de vérité ou tout au moins d'espérance sur laquelle vit l'humanité présente. Dans l'étude de l'homme comme dans celle de la nature, il n'a été moderne que sur le terrain de l'observation particulière et personnelle, parce que là son âme seule agissait. Dès qu'il a tenté de généraliser, il a été retenu dans un système vieilli et étroit.
[Footnote 473: Cowper. _The Task; the Winter Walk at Noon._ Lire les vers de 729 à 817.]
* * * * *
Mais, pendant que Cowper se débattait dans les entraves d'une théologie dure, des âmes plus libres et plus ouvertes arrivaient. Au moment où la _Task_ fut publiée, en 1785, Wordsworth avait quinze ans; Walter Scott, quatorze; Coleridge, treize; Southey, onze; Walter Savage Landor en avait dix. Cette génération reprit le mouvement de Cowper, là où celui-ci l'avait abandonné. Ces jeunes âmes étaient hantées de visions merveilleuses et confuses. Elles souhaitaient le Progrès infini, la Liberté, la chute du Despotisme, l'abolition des souffrances dont la source est humaine. Elles portaient en elles l'attente d'un âge meilleur, d'un âge d'or. Ce n'était plus l'arrivée d'une apparition divine, c'était l'oeuvre de l'humanité, le triomphe de la justice par la Raison, du progrès accompli par l'effort de tous. Cette espérance était comme un malaise, elle faisait souffrir comme un rêve dont les contours flottants rendent la beauté douloureuse.
La Révolution française éclata. Jamais une aurore n'a transformé plus soudainement des vapeurs indécises en étendards de pourpre, n'a changé plus vite un crépuscule en triomphe. Toutes ces aspirations, ces désirs, ces souhaits, qui flottaient dans ces jeunes vies, prirent une forme, une couleur et une beauté. Cette jeunesse éprise d'un idéal indéterminé sentit le jour se faire en elle, et les pressentiments qu'elle portait s'éclairer, se former en éclatants espoirs. Les âmes s'emplissaient de lumière et devenaient radieuses. Rien ne peut rendre l'impression magnifique, le frisson grandiose qui passa dans les coeurs les plus généreux du pays. Ce qu'ils avaient rêve était là! L'aurore était là! L'aurore de la Justice et de la Paix! Ce fut un cri d'admiration et de foi, un transport d'enthousiasme. Tous les poètes éclatèrent en un choeur de triomphe:
L'Europe en ce moment frémissait de joie, La France était debout sur la cime d'heures dorées, Et la Nature humaine semblait naître à nouveau[474].
[Footnote 474: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI.]
Ce fut un moment unique et superbe. Ceux qui y vécurent n'en purent jamais parler sans émotion, sans un retour de l'ancienne ivresse. Wordsworth s'écriait plus tard:
Ô plaisant exercice d'espérance et de joie! C'était un bonheur de vivre dans cette aurore, Et être jeune alors, c'était le ciel même!... Ce n'étaient pas seulement les lieux favorisés, mais la Terre entière Qui portait la beauté de la promesse, la beauté qui met La rose entre-éclose au-dessus de la rose pleine-éclose. Quel tempérament à cette vue ne s'éveilla pas À un bonheur inattendu? Les inertes Furent excités; les natures vives, transportées[475].
[Footnote 475: Wordsworth. _The Prelude_, Book XI.]
C'est dans Wordsworth, le suprême poète de cette époque, qu'il faut retrouver les mouvements dont les coeurs furent remués. Je ne connais pas de plus admirable poésie, de plus élevée, de plus virile, de plus humaine, que toute la partie du _Prélude_ où Wordsworth raconte ses sentiments pour la Révolution Française. Ce sont de superbes pages d'histoire, palpitantes du souffle de ces temps, d'une ampleur épique, les plus belles, les seules qu'on ait écrites à la taille de cette puissante tragédie. Quelques pages du Roman de _Quatre-Vingt-Treize_ donnent l'idée de ces âmes haussées au-dessus d'elles-mêmes et grandissant avec l'orage; mais c'est avec quelque chose de théâtral. Il y a plus de simplicité, de vérité dans Wordsworth. C'est une lecture inoubliable.
Il était naturellement républicain et lui-même en a donné les raisons. Il avait été élevé dans une région pauvre, où tout le monde vivait dans une simplicité et dans une égalité antiques. Son séjour à l'Université, où les distinctions sont ouvertes à tous, où les règles académiques ont quelque chose de républicain, avait laissé grandir ces premières impressions. L'influence puissante de la Nature, sa vaste égalité, la liberté de ses montagnes, les avaient encore fortifiées[476]. À son premier voyage en France, il débarqua à Calais, la veille du grand jour de la Fédération[477]. Avec un ami, le bâton à la main, il poursuivit sa route à travers des hameaux et des villes, ornés des restes de cette fête, de fleurs qu'on laissait se faner aux arcs triomphaux ou aux guirlandes des fenêtres. Partout il trouva la bienveillance et la joie se répandant, comme un parfum quand «le printemps n'a pas laissé un coin du pays sans le toucher». Il vit, sous l'étoile du soir, les danses de la liberté. Il but avec les délégués qui revenaient de «ces grandes fiançailles nouvellement célébrées, dans leur capitale, à la face du ciel» et son coeur s'écria:
Honneur au zèle du patriote! Gloire et Espoir à la Liberté qui vient de naître! Salut aux puissants projets du siècle! Glaive infaillible que la Justice manie, Va et prospère, et vous, feux vengeurs, Élevez-vous jusqu'aux plus hautes tours de l'Orgueil, Animés par le souffle de la Providence irritée![478]
[Footnote 476: Voir _The Prelude_, Book IX.]
[Footnote 477: Voir tout ce beau voyage de Wordsworth, si plein d'enthousiasme et du frémissement de tous, _The Prelude_, Book VI.]
[Footnote 478: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI.]
Quand il revint, il entendit le fifre de la guerre qui remuait joyeusement toutes les âmes, «comme le sifflet du merle, dans un bois qui éclate en bourgeons», et il vit les armées du Brabant, en route vers la bataille, pour la cause de la Liberté[479]. Ces premières émotions si pures et si radieuses couronnèrent ses dispositions républicaines. Il fut gagné à la Révolution Française.
[Footnote 479: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI, les derniers vers.]
«Il n'y a pas de coeur anglais qui ne bondisse de joie, en apprenant que vous êtes tombées», avait dit Cowper aux murailles de la Bastille. La Bastille s'écroula. Voici comment Wordsworth salua ce que son prédécesseur avait prédit. C'est une magnifique explosion de lyrisme contenu. La traduction ne saurait rendre le mouvement croissant, la ferveur profonde de ce morceau, et cependant, il est, à travers tout, vivant; il palpite d'une allégresse que rien ne peut entièrement effacer. L'élan d'espérance qui sortit de cette chute est admirable, et éclate en un des hymnes les plus puissants que la poésie ait jamais chantés.
Tout à coup, la terrible Bastille, Avec toutes les chambres de ses tours horribles, Tomba à terre, renversée par la violence De l'indignation; et avec des cris qui étouffèrent Le fracas qu'elle fit en tombant! De ses débris S'éleva ou sembla s'élever un palais d'or, Le siège assigné de la loi équitable, D'une autorité douce et paternelle. Ce choc puissant Je le ressentis; cette transformation je la perçus Et la saisis, aussi merveilleusement que, au moment Où sortant d'un brouillard aveuglant, j'ai vu, Comme une gloire au-dessus de toutes les gloires jamais vues, Le ciel et la terre se mélanger jusqu'à l'infini, Éblouissant mon âme. Cependant des harpes prophétiques Résonnaient de toutes parts: «La Guerre cessera, N'avez-vous pas entendu que la conquête est abjurée? Apportez des guirlandes, apportez, apportez des fleurs choisies, pour orner L'arbre de la Liberté!» Mon âme bondissait, Ma voix mélancolique se mêlait au choeur: «Soyez joyeuses, toutes les nations; dans toutes les terres, Vous qui êtes capables de joie, soyez joyeux! Désormais tout ce qui nous manque à nous-mêmes Nous le trouverons chez les autres; et tous, Enrichis d'une richesse mutuelle et partagée, Honoreront d'un seul coeur leur parenté commune[480].»
[Footnote 480: Wordsworth. _The Excursion_, Book III.]
Et Coleridge rappelait des souvenirs semblables, presque dans des termes semblables:
Bientôt, disais-je, la Sagesse enseignera son savoir, Dans les humbles huttes de ceux qui peinent et gémissent! Et, par son seul bonheur victorieux, La France contraindra les nations à être libres Jusqu'à ce que l'Amour et la Joie, regardant autour d'eux, réclament la Terre comme leur bien[481].
[Footnote 481: Coleridge. _France, an Ode._]
Toute la jeunesse anglaise acclamait la Révolution.
Il fallait que cette admiration de la Révolution française fût profondément ancrée dans les coeurs, pour qu'elle y fût plus forte que l'amour même de la Patrie. C'étaient pourtant des coeurs bien anglais que ceux de Wordsworth et de Coleridge. L'homme qui a écrit le sonnet à Milton a donné une des plus hautes expressions du patriotisme. Et celui-là a produit une des plus belles invocations à la terre natale qui lui a parlé ainsi:
Ô Bretagne natale, ô Île maternelle! Comment peux-tu m'être autre chose que chère et sacrée, À moi qui, de tes lacs, de tes collines, De tes nuages, tes vallées paisibles, tes rocs et tes mers, Ai puisé partout ma vie intellectuelle, Toutes les douces sensations, les pensées anoblissantes, Toute l'adoration du Dieu qui est dans la nature, Toutes les choses aimables et honorables, Tout ce qui fait ressentir à notre esprit mortel La joie et la grandeur de son être futur. Il ne vit ni une forme, ni un sentiment dans mon âme Qui ne soit emprunté à ma patrie. Ô divine Et admirable Île! tu as été mon seul Et très magnifique temple, dans lequel Je marche avec respect et chante mes chants austères, Aimant le Dieu qui m'a fait![482]
[Footnote 482: Coleridge. _Fears in Solitude._]
L'Angleterre n'avait pas reçu un tel hommage de ses fils depuis le salut que Shakspeare lui avait adressé dans _Richard II_[483]. Et cependant, ces deux hommes, quand l'Angleterre prit les armes contre le peuple qui était à leurs yeux le champion de la liberté, eurent le courage de se séparer d'elle. «Si je savais quelque chose qui fût utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime», avait dit Montesquieu. Mais ces choix déchirent le coeur, et c'est cette souffrance qui les rend magnanimes. Elle fut cruelle chez ces poètes qui tenaient si profondément au sol natal que leur poésie tout entière est puisée en lui.
[Footnote 483: _Richard II_, act. II, scène 1.]
Il n'existe rien de plus émouvant que les pages dans lesquelles Wordsworth a retracé ces heures de doute et de douleur où il se crut obligé de prendre parti contre sa patrie.
«Quelles furent mes émotions, quand, en armes, L'Angleterre alla mettre sa force, née de la liberté, en ligne, Oh! pitié et honte! avec ces Puissances confédérées[484].
[Footnote 484: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]
Il faut l'entendre quand, avec sa façon grave et profonde d'analyser ses sentiments, il explique que jusque-là sa nature morale n'avait pas encore reçu de choc. Il ne connaissait encore ni chute, ni rupture de sentiment, rien qui pût être appelé une révolution en lui-même. Il croyait pouvoir accorder son amour de la Justice avec celui de son Pays, et il dit gracieusement:
Comme une légère Et pliante campanule, qui se balance dans la brise, Sur un rocher gris, son lieu natal, ainsi avais-je Joué, enraciné sûrement sur la tour antique De ma contrée bien-aimée, ne souhaitant pas Une plus heureuse fortune que de me faner là[484].
Et maintenant, il était arraché de cette place d'affection et emporté dans le tourbillon. Il se réjouissait, oui! il exultait, quand des Anglais par milliers étaient vaincus, laissés sans gloire sur le champ de bataille, ou chassés dans une fuite honteuse. C'est alors qu'il raconte comment il entrait parfois dans une église de village, où toute la congrégation offrait des prières ou des louanges pour les victoires du pays, et, semblable à un hôte qu'on n'a pas invité et que personne ne reconnaît, il restait assis, silencieux. À peine ose-t-il avouer qu'il se nourrissait du jour de la vengeance à venir. Et c'est là qu'il raconte aussi comment il regardait la flotte qui porte le pavillon à la croix rouge se préparer pour cet indigne service, et comment, chaque soir, quand l'orbe du soleil descendait dans la tranquillité de la nature et que le canon se faisait entendre, son esprit était assombri de noires imaginations, du sens de malheurs à venir et de souffrances pour le genre humain[485]. Et dans ces souvenirs, aperçus pourtant de la hauteur sereine où plus tard il avait atteint, passent les angoisses et les enthousiasmes de cette époque.
[Footnote 485: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]
Coleridge, avec moins de précision et sans cette émotion concentrée, rendait exactement les mêmes idées. Ses sentiments, au lieu de prendre la forme d'un récit, qui parfois devient épique dans Wordsworth, s'échappaient en strophes d'un lyrisme tumultueux, auxquelles l'éloquence ne manque pas non plus. Écoutons retentir, dans une âme d'une sonorité différente, les mêmes impressions.
Quand la France en courroux souleva ses membres géants, Et, avec un serment qui émut l'air, la terre et la mer, Frappa de son pied puissant et jura qu'elle voulait être libre, Soyez témoins combien j'ai espéré et craint! Avec quelle joie, ma haute acclamation je la chantai, sans peur, parmi une troupe d'esclaves; Et quand, pour accabler la nation libérée, Comme des démons réunis par le bâton d'un sorcier, Les monarques marchèrent en un jour maudit, Et que l'Angleterre se joignit à leur troupe cruelle, Bien que ses rivages et l'Océan qui l'entoure me fussent chers, Bien que maintes amitiés et maints jeunes amours Aient gonflé en moi l'émotion patriotique, Et jeté une lumière magique sur nos collines et sur nos bois, Cependant, ma voix, sans trembler, chanta, prédit la défaite À tout ce qui bravait la lance dompteuse-des-tyrans, Prédit un déshonneur trop longtemps différé et une retraite inutile. Car jamais, ô Liberté! dans un but partiel N'ai-je obscurci ta lumière, ni affaibli ta sainte flamme; Mais j'ai béni les poeans de la France délivrée, Et j'ai penché la tête et j'ai pleuré sur le nom de l'Angleterre[486].
[Footnote 486: Coleridge. _France, an Ode._]
Ces déclamations oratoires sont loin de la réalité poignante du récit de Wordsworth. À côté des vers du _Prélude_, ceux-ci sont une écume emportée par le vent. Mais ce vent était puissant. Si la conviction fut moins arrêtée et moins stable dans Coleridge que dans Wordsworth, ce qui dépendait de la nature de leurs esprits, on sent qu'elle était aussi ardente. Et il serait vain de penser qu'ils fussent les seuls à ressentir ces émotions, car Wordsworth a écrit:
«Je trouvai, non pas en moi-même seulement, Mais dans les esprits de toute la jeunesse désintéressée, Le changement et la subversion à partir de cette heure[487].»
[Footnote 487: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]
Telle était leur foi que la Terreur elle-même ne l'ébranla pas. La colonne de lumière s'était changée en une colonne de feu et de fumée d'un rouge sinistre et sombre. C'est qu'elle dévorait les obstacles sur lesquels elle passait! La faute n'en était pas à elle, mais à toutes les choses mauvaises qu'elle rencontrait. C'était un incendie où se consumaient toutes les hontes, les fautes, les infamies, accumulées pendant des siècles. Elle dévastait pour frayer la route: elle continuait son chemin, elle n'en conduisait pas moins vers la Terre Promise où fleurissaient la Vigne de l'Amour Humain et l'Olivier de la Paix éternelle. Oui, c'étaient les derniers débris du passé qui brûlaient, d'un passé encore coupable et odieux d'obscurcir le présent! Coleridge s'écriait avec ses images oratoires:
Qu'importait si le cri aigre du blasphème Luttait avec cette douce musique de la délivrance! Si les passions sauvages et ivres tissaient Une danse plus furibonde que les rêves d'un fou! Ô orages assemblés autour de l'est où gémissait l'aurore, Le soleil se levait, quoique vous cachiez son éclat[488].
[Footnote 488: Coleridge. _France, an Ode._]
Et Wordsworth se disait, avec sa manière plus profonde et plus précise où chaque mot va si bien trouver la réalité des choses, que la cause de ces malheurs n'étaient ni le gouvernement populaire, ni l'égalité, ni les folles croyances greffées sur ces noms par une fausse philosophie.
«Mais un terrible réservoir de crime Et d'ignominie, rempli de siècle en siècle, Qui ne pouvait plus garder son hideux contenu, Mais avait crevé et avait épandu son déluge à travers la contrée[489].»
[Footnote 489: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]
Cependant ils souffrirent. Leurs âmes étaient trop purement idéalistes pour n'être pas navrées de ces accidents affreux, où des esprits scientifiques peuvent ne voir que des écrasements inséparables des transformations sociales. Ce fut comme un cauchemar. Pour Wordsworth, cela est vrai, à la lettre. Ses nuits en étaient troublées; son sommeil, pendant des mois et des années, longtemps après les derniers battements de ces atrocités, en demeura rempli de visions funèbres, d'instruments de mort, et de plaidoyers qu'il prononçait devant des tribunaux sanglants.
Ô aussi. Ce fut un temps lamentable pour l'homme, Qu'il ait eu une espérance ou non; Un temps douloureux pour ceux dont les espérances survivaient Au choc; très douloureux pour les rares qui encore Se flattaient et avaient confiance dans le genre humain; Ceux-là eurent le plus profond sentiment de douleur[489].
Malgré tout, ils croyaient encore. Leur confiance s'attrista sans se décourager. Leur espérance s'était voilée de deuil, mais elle attendait sous ses voiles.
Bonaparte accomplit ce que n'avaient pu faire ni Marat, ni Robespierre. Les nobles esprits qui avaient accompagné si loin la France l'abandonnèrent, quand elle commença à obéir à son «cavalier corse».
«Maintenant, devenus oppresseurs à leur tour, Les Français avaient changé une guerre de défense Pour une de conquête, perdant de vue tout Ce pour quoi ils avaient lutté[490].»
[Footnote 490: Wordsworth. _The Prelude_, Book XI.]
Et Coleridge, s'adressant à la France, dont il avait salué avec tant d'enthousiasme les succès contre sa propre patrie, lui disait:
«Ô France qui te railles du Ciel, fausse, aveugle, Patriotique seulement pour des labeurs pernicieux, Est-ce là ton orgueil, champion du Genre humain? Te rapprocher des rois dans le vil désir du pouvoir, Hurler dans la chasse, partager la proie meurtrière, Outrager l'autel de la Liberté avec des dépouilles Arrachées à des hommes libres, tenter et trahir?[491]
[Footnote 491: Coleridge. _France, an Ode._ Voir, sur la transformation des sentiments de Coleridge pour la France, quelques pages du livre du professeur Alois Brandl de Prague: _Samuel Taylor Coleridge and the English Romantic School_, chap. III, p. 140-44. (English Edition by Lady Eastlake).--Il est intéressant de voir comment les mêmes faits frappaient des esprits différents. Ce qui semble avoir le plus contribué à éloigner Coleridge de la Révolution Française est l'invasion de la Suisse par les Français. Il s'écrie dans son ode, _France_: