Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres
Chapter 24
On pourrait croire que le côté comique et le don d'observation familière, presque terre à terre, ont à peu près exclusivement constitué le génie de Burns. Ce serait une erreur. Il avait également, quoique à un degré moindre, le don de voir la noblesse des choses, les parties de beauté qu'offre la vie. Il pouvait dégager les éléments délicats et les moments plus purs, qui sont épars dans l'ordinaire et le laid. Il était sensible à l'aspect artistique du monde, et, à côté du puissant caricaturiste, il y avait un peintre charmant. Il importe, pour être juste, d'en marquer le mérite, et, pour ne pas être excessif, d'en marquer les limites.
C'est le don et l'application de certains poètes de dégager, de leur mélange avec le vulgaire, les traits et les instants de beauté, de les représenter comme si ces traits seuls composaient les êtres, et ces instants toute la vie. C'est le privilège de certains esprits de vivre ainsi dans une sorte de luxe et de somptuosité intérieurs. Ils produisent un monde où tout est délicat et merveilleux, où rien n'habite que la Beauté. Les oeuvres de poètes comme Spenser ou Keats, par exemple, ne sont qu'un déroulement de fresques magnifiques; celle d'un poète comme Tennyson n'est qu'une collection de visions délicates et élevées. Le défaut de ces nobles artistes est qu'en épurant trop la vie, ils lui enlèvent beaucoup de sa réalité et de son action. Il y en a d'autres, moins exclusivement consacrés à ce culte et plus humains, comme Shakspeare ou Browning, chez lesquels se trouvent cependant des passages d'artistes, suspendus çà et là comme de riches tableaux. Burns est loin des uns et des autres. Pour être semblable aux premiers, il avait trop le sens de la réalité; sa gloire n'a pas à le regretter. Pour prendre rang parmi les seconds, il lui manquait non-seulement le commerce des oeuvres d'art, qui est devenu un élément si important dans la composition des poètes, mais même la lecture de l'antiquité qui reste la révélatrice et l'inspiratrice du beau. La Renaissance elle-même, avec ses profusions d'éclat et son goût moins pur, lui était ignorée. Il n'était guère familier qu'avec la littérature du XVIIIe siècle, abstraite, terne, personne sage qui faisait de grandes économies de couleur, que la littérature de ce siècle-ci, comme une fille prodigue, a dépensées d'un coup. Ce n'est qu'à la fin de son séjour à Édimbourg qu'il connut Spenser[445], le plus grand peintre des Anglais, et, en Angleterre, le véritable représentant du mouvement artistique de la Renaissance. C'est surtout à dater de ce moment que paraît en lui une certaine recherche du brillant et du coloris, comme dans ses jolies pièces à Miss Cruikshank. Le milieu protestant où il vécut, n'était pas fait non plus pour développer sa faculté du pittoresque. Son sens artistique est resté replié, ou tout au moins, n'a pas atteint son plein épanouissement, par manque d'un milieu favorable.
[Footnote 445: _To William Dunbar_, April 30th 1786.]
Cependant il avait une nature trop heureusement douée pour que cette aptitude à saisir dans les choses ce qu'elles contiennent de beau ne se trahît pas, en dépit de tout. Il avait, peut-être à cause de ses origines celtes, l'instinct de la couleur, du détail brillant, le goût, bien celte aussi, de la grâce dans le mouvement et des sons harmonieux. Cela passe rapidement, en simples traits, ou en courts tableaux, glisse à travers un morceau, au moment où l'on s'y attend le moins, comme on voit fuir dans l'eau «les truites tachetées d'une grêle cramoisie.[446]»
[Footnote 446: _Tam Samson's Elegy._]
«Vous légères, joyeuses, délicates demoiselles, Qui, sur les bords des ruisselets de Castalie, Sautez, chantez, et lavez vos jolis petits corps.[447]»
[Footnote 447: _Epistle to Dr Blacklock._]
Sa susceptibilité musicale se retrouve, brièvement aussi, dans des strophes comme celle-ci:
Chèrement acheté est le trésor caché Que des sentiments délicats nous donnent; Les cordes qui vibrent le plus suavement au plaisir, Frémissent des plus profondes notes d'angoisse[448].
ou encore:
Puisse dans ton coeur aucun sentiment grossier, Discordant, ne troubler les cordes de ton sein; Mais que la Paix accorde et calme ton âme suave, Ou que l'Amour, extasié, y chante son chant séraphique.[449]
[Footnote 448: _Poem on sensibility._]
[Footnote 449: _To Miss Graham of Fintry._]
Assez naturellement, ce goût pour la Beauté se portait vers la Beauté féminine. Bien que ses poésies d'amour forment un chapitre spécial, nous pouvons cependant y choisir quelques passages où apparaît surtout le sens de la grâce extérieure. C'est certainement un artiste d'un talent très coloré, très net et très sobre, que celui qui a tracé ces jolies miniatures féminines. La première est toute en touches noires et roses:
Ses cheveux ruisselants, noirs comme l'aile du corbeau, Pendent sur son cou et sa gorge. Quelle douceur de se presser sur cette poitrine, De mettre ses bras autour de ce cou.
Ses lèvres sont des roses humides de rosée, Oh! quel festin est sa jolie bouche! Ses joues ont une teinte plus céleste, Un cramoisi encore plus divin[450].
[Footnote 450: _Her Flowing Locks._]
La seconde est dans des tons plus clairs, rien que de l'or et des blancheurs auxquelles se mêle un peu de rose:
Ses cheveux étaient comme des anneaux d'or, Ses dents étaient comme l'ivoire, Ses joues comme des lis trempés dans le vin, À la fillette qui a fait mon lit.
Sa gorge était de la neige chassée, Deux tas de neige si beaux à voir, Ses membres étaient de marbre poli, À la fillette qui a fait mon lit[451].
[Footnote 451: _The Lass that made the Bed to me._]
On sent aussi et on a vu de reste dans sa biographie qu'il percevait la perfection de la stature et, plus encore peut-être, la grâce de la démarche et l'harmonie des mouvements. On se rappelle ces vers:
Ses boucles étaient comme le lin, Ses sourcils, d'une teinte plus sombre, Malicieusement surmontaient Deux yeux rieurs d'un joli bleu.
Sa démarche est une harmonie, Sa jolie cheville est un traître Qui dénonce de belles proportions Qui feraient qu'un saint oublierait le ciel[452].
[Footnote 452: _She says she lo'es me best of a'._]
Il trouve, pour rendre cet aspect de la beauté, des comparaisons charmantes où il marie inconsciemment le rythme et les ondulations de l'allure à la musique, donnant ainsi la formule de la danse:
Aussi doucement se meuvent ses jolis membres Que les notes de musique dans des hymnes d'amoureux; Les diamants de la rosée sont dans ses yeux si bleus, Où l'amour rieur nage folâtrement[453].
[Footnote 453: _My Lady's Gown, there's Gairs upon it._]
Et ailleurs:
Mon amour est comme une rouge, rouge rose, Qui est nouvellement éclose en juin; Mon amour est comme la mélodie Qui est doucement jouée en mesure[454].
[Footnote 454: _A red, red rose._]
Peut-être le tableau le plus purement artistique qu'il ait donné est-il le suivant? On y trouve comme un reflet de l'élégance presque classique d'Allan Ramsay, dont nous avons vu des exemples. Cela est toujours sobre et bref; on n'a, pour saisir le contraste, qu'à comparer cette rapide vision de beauté aux luxuriantes descriptions de Keats quand il rencontre un sujet analogue[455].
[Footnote 455: Voir les riches tableaux d'_Endymion_.]
Sur un talus en fleurs, par un jour d'été, Et pour l'été légèrement vêtue, La jeune Nelly, dans sa fleur, était couchée, Accablée par l'amour et le sommeil. Ses yeux clos, comme des armes remises au fourreau, Étaient enfermés dans un doux repos; Ses lèvres, tandis qu'elle respirait son haleine embaumée, Coloraient d'un reflet plus riche les roses; Les lis jaillissants, doucement pressés, Follement, gaiement, baisaient sa gorge, leur rivale.... Sa robe, ondulant un peu dans la brise, Embrassait ses membres délicats, Sa forme adorable, son aisance native, Toute harmonie et grâce[456].
[Footnote 456: _Blooming Nelly._]
Le plus souvent, ces indices sont perdus dans ses pièces ordinaires. Dans la seconde période de sa vie, il lui est toutefois arrivé de détacher complètement une scène et de s'y complaire.
Celle-ci n'a-t-elle pas l'air d'un fin tableau hollandais, familier de dessin, mais baigné d'une demi-teinte de pourpre riche, et harmonisé par la lumière?
Ô mon cher, mon cher rouet, Ma chère quenouille et mon dévidoir; De la tête aux pieds, il m'habille Et m'enveloppe doucement et chaudement le soir. Je m'assieds et je chante et je file, Tandis que, bien bas, le soleil d'été descend, Heureuse de mon contentement, de mon lait et de ma farine, Ô! mon cher, mon cher rouet!
De chaque côté, les ruisseaux trottinent, Et se rencontrent au-dessous de ma chaumière; Le bouleau odorant et l'aubépine blanche Unissent leurs bras par-dessus le bassin, Pour abriter le nid des petits oiseaux, Et le refuge plus frais des petits poissons; Le soleil jette un bon regard dans la chambre Où, joyeuse, je tourne mon rouet.
Sur les hauts chênes, les ramiers gémissent, L'écho apprend par coeur leur triste histoire; Les linots, dans les noisetiers des berges, Heureux, rivalisent dans leurs chants. Le râle de genêt dans la luzerne, La perdrix bruyante dans la jachère, L'hirondelle voletant autour de mon abri, M'amusent, assise à mon rouet.
Avec peu à vendre et moins à acheter, Au-dessus du besoin, au-dessous de l'envie, Oh! qui voudrait quitter cet humble état Pour tout l'orgueil de tous les grands? Parmi leurs brillants et vains jouets, Parmi leurs joies bruyantes et gênantes, Peuvent-ils ressentir la paix et le plaisir De Bessy à son rouet?[457]
[Footnote 457: _Bess and her spinning wheel._]
Cette petite fileuse, joyeuse de son sort, qui chante en tournant son rouet, tandis que les oiseaux s'aiment, les ruisseaux s'unissent, les branches se marient, au dehors, et que le soleil regarde avec bonté dans la chambre, n'est-elle pas charmante? La moelleuse caresse de la lumière enveloppe toutes ces caresses. N'est-ce pas, surtout avec cette riche demi-teinte de pourpre, un intérieur d'un Peter de Hooch villageois?
Lorsque la réalité, généralement assez laide, le laissait échapper, Burns se trouvait plus à l'aise pour laisser jouer sa faculté d'embellir les choses et de les rendre plus légères. Quelques-unes de ses plus délicates peintures ont pour sujet des êtres fantastiques, des fées, des elfes, des esprits. Nous ne reviendrons pas sur l'apparition de la Muse, dans la _Vision_. Tout le commencement est plein de grâce; et la fin est d'une vraie beauté simple. Voici une jolie et lumineuse cavalcade de fées et de lutins, qui bondissent follement dans des rayons de lune, et qui font penser au cortège de Titania. C'eût été un sujet de tableau pour Sir Noël Paton[458].
[Footnote 458: Les deux curieux tableaux de Sir Noël Paton, à la _National Gallery_ d'Édimbourg, représentant _Le Songe d'une nuit d'été_, d'une invention si ingénieuse et si touffue.]
Pendant la nuit dans laquelle les fées légères Dansent sur les dunes de Cassilis, Ou, par les champs, dans une lumière splendide, Caracolent sur de vifs coursiers, Ou bien prennent le chemin de Colean, Sous les pâles rayons de la lune, Pour y errer et courir dans la caverne, Parmi les rocs et les ruisselets Et y folâtrer cette nuit-là[459].
[Footnote 459: _Halloween._]
De même, dans les Deux Ponts d'Ayr, on voit arriver sur la rivière toute couverte de glace une troupe d'esprits.
Une troupe féerique apparut en ordre brillant, Sur la rivière scintillante; ils dansaient dextrement, Leur pied touchait si légèrement le cristal de l'eau Que la jeune glace pliait à peine sous leurs pas[460].
[Footnote 460: _The Brigs of Ayr._]
Ce cortège qui avance ainsi ne manque pas de beauté. Il fait penser à quelques-unes des processions de Spenser, bien qu'il y ait ici, cela est entendu, beaucoup moins de la pompe, de la splendeur de robes et d'armures, du déploiement d'étoffes, de la richesse d'attributs, de la majesté de défilé, de la magnificence, qui font ressembler les allégories de _la Reine des Fées_ à des tapisseries peintes par Rubens.
Le Génie de la Rivière apparaît le premier, Chef vénérable avancé en années; Sa tête chenue est couronnée de nénuphars, Sa jambe virile porte la jarretière nouée. Puis, venait le couple le plus beau du cortège, La douce Beauté Féminine, la main dans la main du Printemps; Puis, couronnée de foin fleuri, venait la Joie Rurale, Et l'Été, avec ses yeux ardents et rayonnants; L'Abondance réjouissante, tenant sa corne débordante, Menait le jaune Automne, coiffé d'épis mouvants; Puis, les cheveux gris et blancs de l'Hiver se montraient, Près de l'Hospitalité au front serein. Ensuite, suivait le Courage d'un pas martial... Enfin, la Paix, en robe blanche, couronnée d'une guirlande de noisetier, Passait à la rustique Agriculture, Tout brisés, les instruments de fer de la mort[461].
[Footnote 461: _The Brigs of Ayr._]
Mais ce ne sont là que des indices d'une faculté qui n'a jamais trouvé sa large issue et ne s'est pas déployée dans son jeu complet. Elle ne s'est manifestée librement que dans les pièces d'amour où nous la retrouverons. Il nous suffit de montrer maintenant qu'elle existait, qu'il ne lui manquait que des occasions pour prendre tout à fait conscience d'elle-même. Ce que nous en rencontrerons encore mélangé à d'autres sujets, en venant se réunir à l'indication que nous en donnons ici, complétera l'idée qu'il est juste que nous en ayions.
* * * * *
C'est d'un tout autre côté qu'il faut chercher la partie noble de la poésie de Burns. C'est dans une région pour ainsi dire plus abstraite, où sont les idées morales, les sentiments généreux, les hautes aspirations. Ce poète d'une si grande puissance graphique dans la réalité ordinaire, ce peintre si pittoresque dans le comique, perd en partie ces qualités quand il s'élève. Il les remplace par une poésie fière, par des traits énergiques et une ardeur condensée de passion. L'éloquence se substitue à la représentation artistique des choses, les idées générales, les plaidoyers aux tableaux particuliers; les considérations sur la vie à la vie elle-même. C'est surtout aux idées sociales, aux sentiments humanitaires que s'attache l'esprit de Burns. Il a célébré ou réclamé la liberté, l'égalité parmi les peuples, et le secours fraternel que les hommes se doivent entre eux. Il a pris sa place dans le choeur puissant des poètes anglais qui, à la fin du dernier siècle, ont salué d'accents immortels la Révolution et ses promesses. C'est un mouvement commun qu'il faut reconstituer dans son ensemble pour comprendre la place qu'y occupe Burns et la note particulière que sa voix a donnée dans cette admirable acclamation. C'est un des plus beaux chapitres de la poésie anglaise qu'il nous faut entreprendre de retracer[462].
[Footnote 462: On peut lire sur ce mouvement le beau livre de M. Stopford Brooke, _Theology in the English Poets_.]
Cette tendance humanitaire et libérale s'était manifestée d'abord dans Cowper. Cette âme timide, que la tendresse pour les malheureux rendait audacieuse, avait attaqué tous les maux que les hommes imposent aux hommes. Il avait réprouvé l'injustice sous toutes ses formes; maudit l'esclavage, l'oppression et la guerre. Son indignation lui a donné des paroles éloquentes et fortes, qui dépassent le charme familier et moyen de ses pages ordinaires. On se rappelle le passage dans lequel il souhaite une retraite dans quelque vaste solitude, sous quelque immense suite d'ombrages, où les rumeurs de l'oppression et de la fraude ne puissent l'atteindre[463]. Son coeur souffre du récit des outrages dont la terre est remplie. Avec douleur il se lamente de ce que le lien de la fraternité humaine est détruit, comme le lin qui se coupe touché par le feu. Hélas! l'homme enchaîne l'homme, l'écrase de travail, exige sa sueur, avec des coups que la Pitié pleure de voir infliger à une bête. Et il s'écrie, avec la simplicité sincère et l'accent personnel dont son éloquence est faite:
Je ne voudrais pas avoir un esclave pour bêcher ma terre, Pour me porter, pour m'éventer quand je dors, Et trembler quand je me réveille, pour toute la richesse Que les muscles achetés et vendus ont jamais gagnée! Non, toute chère que m'est la liberté, et bien que mon coeur, En une juste estimation, la prise au-dessus de tout prix, J'aimerais beaucoup mieux être moi-même l'esclave Et porter les chaînes, que de les attacher sur lui[464].
[Footnote 463: Cowper. _The Task; The Time-Piece_, vers 1-2-5.]
[Footnote 464: Cowper. _The Task; The Time-Piece_, v. 29-36.]
Bien que ces vers aient précédé de cinq ans les premiers efforts de Wilberforce[465], l'infâmie de l'esclavage était trop flagrante pour qu'on s'étonne qu'un coeur chrétien en ait été révolté. Mais Cowper alla plus loin. Il avait un sens plus précis des injustices, qui déshonorent la terre sous des formes plus acceptées. Dès 1783, il avait écrit le passage célèbre où il souhaitait et prévoyait la chute de la Bastille. Ce sont des vers importants dans l'histoire de la littérature anglaise. Ils marquent le commencement de cette poésie politique qui s'est développée, en devenant de plus en plus républicaine, à travers les oeuvres de Wordsworth, de Coleridge et de Shelley, et se continue aujourd'hui, avec un caractère démocratique et socialiste, dans les oeuvres de Swinburne.
[Footnote 465: C'est en 1788 que Wilberforce commença sa grande lutte pour l'abolition de l'esclavage, en 1789, qu'il proposa cette mesure à la Chambre des Communes où il rencontra une opposition formidable. L'émotion fut grande à Londres; Wordsworth l'avait partagée. Il dit au livre x de son _Prélude_:
Il me plut davantage De demeurer dans la grande Cité, où je trouvai L'air général encore troublé de l'agitation De ce premier assaut mémorable tenté Par une puissante levée de l'humanité Contre les trafiquants de sang nègre; Effort qui, bien que vaincu, avait rappelé Aux esprits de vieux principes oubliés, Et, à travers la nation, répandu une chaleur nouvelle. De sentiments vertueux.]
Une honte pour l'humanité, et un opprobre plus grand Pour la France que toutes ses pertes et ses défaites, Anciennes ou de date récente, sur terre ou sur mer, Est sa maison d'esclavage, pire que celle pour laquelle jadis Dieu châtia Pharaon,--la Bastille! Horribles tours, demeure de coeurs brisés, Donjons, et vous, cages de désespoir, Que les rois ont remplis, de siècle en siècle, D'une musique qui plaît à leurs oreilles royales, Des soupirs et des gémissements d'hommes malheureux, Il n'y a pas un coeur anglais qui ne bondisse de joie D'apprendre que vous êtes enfin tombés; de savoir Que même nos ennemis, si souvent occupés À nous forger des chaînes, sont eux-mêmes libres. Car celui qui aime la liberté ne restreint pas Son zèle pour son triomphe, en deçà De limites étroites; il soutient sa cause Partout où on la plaide. C'est la cause de l'Homme[466].
[Footnote 466: Cowper. _The Task; The Winter Morning Walk_, vers 379 et suivants.]
Nobles accents et prophétiques! Curieux aussi pour nous, parce qu'ils nous révèlent combien, même à l'étranger, la sombre forteresse était considérée comme le symbole du despotisme. Lorsqu'on entend le doux poète s'écrier: «Il n'y a pas un coeur anglais qui ne bondisse de joie d'apprendre que vous êtes enfin tombés», et mettre dans ces mots un ton de haine, lui qui était si incapable de haïr, on se rend mieux compte du mouvement d'enthousiasme qui a salué chez nous l'écroulement de ces murs exécrés.
Cowper a été plus loin encore. Il a compris l'unité de la race humaine, la fraternité des hommes, le sentiment qu'un même sang coule dans nos veines et nous fait de la même famille. C'était là un thème nouveau en poésie. Il devait grandir et fournir à des poètes, dont les âmes se formaient alors, et que peut-être ces accents nouveaux formèrent pour leur part, d'amples et splendides motifs de poésie. Mais ni dans Wordsworth, ni dans Shelley, cette idée ne devait prendre une forme plus pressante, plus anxieuse de convaincre. Ce sont parmi les plus tendres vers de Cowper. Il y passe un reflet de sa tendresse pour sa mère; et son amour pour les hommes en prend un air de fraternité émue. Il faut lire les vers qu'il adressait au portrait de cette mère, cinquante-trois ans après qu'elle fut morte, et savoir combien son souvenir était resté profond dans son coeur[467], pour comprendre quelle chose sainte et sacrée pour lui c'était de dire qu'il avait puisé la charité dans le lait dont il avait été nourri.
[Footnote 467: Cowper. _On the Receipt of my Mother's Picture out of Norfolk._]
Que nous est le monde? Beaucoup. Je suis né d'une femme et j'ai tiré un lait Doux comme la charité, à des mamelles humaines. Je pense, j'articule, je ris et pleure, Je remplis toutes les fonctions de l'homme. Comment donc pourrions-nous, moi et n'importe quel homme vivant, Être étrangers l'un à l'autre? Percez ma veine, Prenez au flot cramoisi qui y suit ses méandres, Et interrogez-le. Appliquez votre loupe, Examinez-le, et montrez que ce n'est pas un sang Semblable au vôtre, et s'il est tel, Quelle lame de subtilité peux-tu supposer Assez affilée, tout savant et habile que tu sois, Pour couper le lien de fraternité par lequel Un créateur commun m'a lié à l'espèce?[468]
[Footnote 468: Cowper. _The Task; the Garden_, v. 195-209.]
Toutes les grandes lignes de la poésie sociale moderne se trouvaient donc indiquées dans Cowper. Il ne faut ménager ni le respect, ni l'admiration pour celui qui, à force de sincérité et de tendresse, a découvert des accents nouveaux, et préludé à la puissante poésie qui, en Angleterre, a acclamé notre siècle.
Mais il est permis de remarquer que, pour l'inspiration humaine, Cowper n'est pas encore un poète moderne. Son inspiration est toute religieuse; il parle en croyant plutôt qu'en homme; c'est plutôt un fidèle d'une Église qu'un citoyen du monde. C'est à travers Dieu et en Dieu qu'il aime les hommes. On pourrait prendre, comme l'exposé fidèle de sa doctrine de charité, le passage où la prose de Bourdaloue touche à la poésie. «Je puis et je dois considérer ce vaste univers comme la maison de Dieu, et tout ce qu'il y a d'hommes dans le monde comme une grande famille dont Dieu est le père. Nous sommes tous ses enfants, tous ses héritiers, tous frères et tous, pour ainsi parler, rassemblés sous ses ailes et entre ses bras. D'où il est aisé de juger quelle union il doit y avoir entre nous, et combien nous devenons coupables quand il nous arrive de nous tourner les uns contre les autres jusque dans le sein de notre Père céleste[469]». Il y a une grande différence entre cette façon d'aimer les hommes à cause de Dieu, et les aimer pour eux-mêmes. Nous ne touchons pas encore au sentiment de la solidarité humaine, qui est le fondement le plus solide, et peut-être le seul, de la morale de notre siècle. Les accents se ressemblent, car la bonté est un sommet, où l'on se rencontre de quelque côté qu'on y parvienne. La route qui y a conduit Cowper était sur un autre versant que celui qui donne sur notre société actuelle.
[Footnote 469: Bourdaloue. _Pensées sur divers sujets de Religion et de Morale; De la charité chrétienne et des amitiés humaines._]