Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

Chapter 21

Chapter 213,574 wordsPublic domain

C'est une orgie, une bacchanale de mendiants. La scène est à Mauchline, chez une pauvre cabaretière nommée Poosie Nansie. La maison basse existe encore, au coin de la route, en face du cimetière, un cabaret clair et propre. C'était alors une auberge borgne, un logis nocturne pour les vagabonds. Quand on y va aujourd'hui lire les _Joyeux Mendiants_, il faut, par la pensée, décrépir et délabrer les murailles, noircir les poutres, faire luire dans l'âtre un feu de tourbe et de broussailles, éclairer la salle d'une ou deux chandelles fumeuses. On a ainsi l'atmosphère épaisse, les fonds ténébreux, et les reflets rougeâtres, qui donnent toute sa couleur à cet étrange tableau. Le repos sacré du dimanche condamnait tous ces gueux, tous ces traîneurs de grand'routes, ces museurs de ponts, tout ce monde ambulant à une journée d'immobilité. Ils se rassemblaient le samedi soir dans quelque taudis de leur choix, avec les profits de la semaine, qui consistaient non-seulement en espèces, mais en dons de farine et de vieux vêtements qu'ils vendaient alors pour payer leur écot. C'est une horde de ce genre qui se trouve réunie ce soir-là. Ils sont arrivés une vingtaine, hommes et femmes, de toutes les professions qui vont du mendiant au tire-laine: soldats réformés, paillasses de carrefour, violoneux de village, chaudronniers ambulants, chanteurs de ballades, drôlesses de pavé, tout ce qui vagabonde, mendie et maraude; écume de grand'routes, épaves de tous métiers, gibier de prison, toute une truandaille bigarrée, déguenillée, dépenaillée, et merveilleusement pittoresque. Ce ramassis de loqueteux forme un cercle autour du feu; les uns assis sur des escabeaux, les autres accroupis ou vautrés sur leurs sacs. Ils boivent du whiskey dans leurs écuelles. Dehors, le temps est dur, et les pauvres diables sans feu ni lieu, harcelés toute la semaine par les intempéries, goûtent le bien-être d'être au chaud. Avec la boisson, la joie naît dans leurs coeurs insouciants de vagabonds. Ils chantent, beuglent, braillent, glapissent tous ensemble, rythmant leur vacarme du choc de leurs tasses de bois ou de leurs gobelets d'étain. C'est un embrouillement de trognes allumées et hurlantes, de coudes qui se lèvent, de bras qui battent la mesure, de mains qui passent les brocs, de pots qui montent aux visages; un tumulte de grimaces et de gesticulations grotesques. C'est une bagarre de gaîté. Chacun des personnages de la bande chante sa chanson. Tous reprennent en choeur les refrains, qui éclatent comme des ouragans de grosse joie. La maison en tremble. Cependant, dans les coins obscurs, s'ébauchent des amours brutaux, des idylles de ribauds. De gros baisers claquent dans cette bacchanale. Comme partout, des jalousies et des querelles s'en suivent. Les menaces s'échangent, une rapière luit dans l'ombre. Tout s'arrange. La belle, qu'on s'est disputée, autant par ivresse que par amour, tombe dans les bras du plus robuste. Les acclamations et les chants reprennent à tue-tête. Puis, par un mouvement inattendu et superbe, tous ces malandrins, ces éclopés, ces déguenillés, tous ces besaciers, se groupent en un choeur final, et entonnent une chanson d'une audace et d'un souffle magnifiques. C'est un défi à la société, un hymne de révolte, où frémit la haine des outrages subis, le goût sauvage de la vie sans contrôle, le cri des déshérités et des réfractaires. Cela grandit, monte, prend l'allure et le vol d'une ode. On dirait que la Liberté, celle des grands chemins, celle qu'adorent les gueux, les insoumis qui dorment sur les revers des fossés, sous le signe d'or de la lune, plane au-dessus de ce pæan formidable. Tout cela est rendu avec une intensité de vie, une variété, une vigueur, un relief, un mouvement merveilleux. On ne sait à quoi comparer cette étrange et admirable production. Ce n'est pas aussi plantureux que du Jordaens, mais c'est plus varié et d'une plus grande portée; c'est plus dramatique que du Téniers; c'est aussi pittoresque que du Callot, avec plus de fougue et de couleur. Quant à ces visages de chenapan, Adrien Brauwer seul a su les peindre avec cette verve et ce caractère. En littérature, cela fait penser à du Villon, plus mouvementé et plus éloquent; à du Régnier, dans lequel passerait un souffle lyrique.

Voyons si cette appréciation est exagérée. La pièce se compose de chansons coupées par des récitatifs, qui les relient les unes aux autres. Elle s'ouvre par le récitatif suivant, dans lequel il est inutile de faire remarquer et la charmante comparaison des jeunes gelées, et la façon rapide et décidée de se mettre au coeur du sujet.

Quand les feuilles jaunes jonchent le sol, Ou que, voltigeant comme des chauves-souris, Elles obscurcissent l'haleine du froid Borée, Quand les grêlons chassent, durs et obliques, Et que les jeunes gelées commencent à mordre, Tout habillées en givre blanc, Un jour, au soir, une joyeuse vingtaine de gueux errants et vagabonds, Chez Poosie Nansie étaient en liesse, À boire leurs haillons superflus. Avec des rasades et des rires, Ils s'ébaudissaient et chantaient; De leurs sauts, de leurs coups de poing, La poêle même en résonnait.

Le premier de ces gueux est un ancien soldat. Il a conservé, jusque dans cette vie bohème, ce trait caractéristique des gens qui ont passé par les régiments, l'habitude de tenir son havre-sac bien en ordre. Le tableau de ce soudart, avec sa drôlesse, et de leurs caresses, est justement un des passages qui ressemblent aux scènes de Brauwer. Mais nous n'interromprons plus ce morceau qu'il faut lire d'une haleine et dont il faut suivre l'élan.

D'abord, près du feu, en vieux haillons rouges, L'un deux était assis, bien étayé par ses sacs de farine, Et son havre-sac bien en ordre; Sa bien-aimée était dans ses bras; L'eau-de-vie et les couvertures la réchauffaient, Elle contemplait son soldat. Et sans cesse, il donne à la luronne soûle Quelque baiser sonore, Tandis qu'elle tend sa bouche goulue Comme une écuelle à aumônes[399], Leur becquetement claquait à chaque instant, Comme un fouet de colporteur; Alors, trébuchant et se rengorgeant, Il beugla cette chanson:

[Footnote 399: Les mendiants écossais avaient une large écuelle en bois pour recevoir l'aumône, qui leur était souvent donnée sous forme de nourriture.]

CHANSON.

Je suis un fils de Mars, qui a été dans mainte guerre, Je montre mes blessures et mes cicatrices partout où j'arrive; Celle-ci fut reçue pour une garce; celle-là dans une tranchée, En accueillant les Français au son du tambour. Lal de daudle, etc.

Je fis mon apprentissage là où mon chef expira[400], Lors du sanglant coup de dés, sur les hauteurs d'Abram; Je complétai mon métier quand on joua une crâne partie, Et que le Moro tomba au son du tambour[401]. Lal de daudle, etc.

Enfin, je fus avec Curtis, parmi les batteries flottantes[402], Et j'y laissai en témoignage un bras et une jambe. Pourtant, si mon pays me réclamait, avec Elliot pour chef, Je partirais sur mes moignons, au son du tambour[403]. Lal de daudle, etc.

Maintenant, bien qu'il faille mendier, avec un bras et une jambe en bois, Et des haillons déchirés pendant sur mon derrière, Je suis aussi heureux, avec ma besace, ma bouteille, et ma gourgande, Que quand je marchais, en écarlate, derrière un tambour. Lal de daudle, etc.

La belle affaire parce qu'en cheveux gris, je dois résister aux chocs de l'hiver, Sous les bois et les rochers, souvent pour toute maison; Tant que j'aurai un sac à vendre et une bouteille à boire, Je ferai face à une troupe d'enfer, au son du tambour. Lal de daudle, etc.

[Footnote 400: Le champ de bataille devant Québec où Wolf tomba au moment de sa victoire, septembre 1759.]

[Footnote 401: El Moro était le château qui défendait l'entrée du port de Santiago ou St-Iago, petite île près de la côte méridionale de Cuba. En 1762 le château fut attaqué et pris d'assaut par les Anglais, ce qui amena la prise de la Havane.]

[Footnote 402: C'est une allusion à la destruction des batteries flottantes espagnoles pendant le fameux siège de 1782. Le capitaine Curtis s'y était distingué.]

[Footnote 403: George-Augustin Elliot, créé Lord Heathfield, pour sa défense de Gibraltar pendant un siège de trois années.]

RÉCITATIF.

Il s'arrêta et les solives tremblèrent, Au-dessus du refrain beuglé; Tandis que les rats effrayés, regardant en arrière, Cherchaient le plus profond de leur trou. Un violoneux divin, de son coin Piailla: «Encore!» Mais la poulette du soldat se leva, Et le grand tumulte se calma.

CHANSON.

Je fus jadis pucelle, mais je ne sais plus quand, Mon plaisir est encore en des jeunes gens convenables Quelqu'un d'un escadron de dragons fut mon père, Rien d'étonnant si j'aime un soldat. Chantons: Lal de dal, etc.

Le premier de mes amoureux fut un crâne gaillard, Battre le tambour tonnant était son métier; Sa jambe était si bien prise, sa joue était si rouge, Que je fus transportée de passion pour mon soldat. Chantons: Lal de dal, etc.

Mais le bon vieux chapelain lui coupa l'herbe sous le pied; J'abandonnai l'épée par amour de l'église; Il risque l'âme, et moi je risquai le corps, C'est alors que je fus fausse à mon soldat. Chantons: Lal de dal, etc.

J'en eus bientôt assez de mon saint imbécile, Et je pris pour époux le régiment en bloc; De l'esponton doré, au fifre j'étais prête, Je ne demandais rien, sauf que ce fût un soldat. Chantons: Lal de dal, etc.

Mais la paix me réduisit à mendier dans le désespoir, Tant qu'à la foie de Cunningham, je rencontrai mon vieux Ses haillons d'uniforme flottaient si brillants, Que mon coeur se réjouit de trouver un soldat. Chantons: Lal de dal, etc.

Maintenant, j'ai vécu, je ne sais plus combien, Je tiens encore ma place à boire ou à chanter; Et tant que des deux mains je tiendrai ferme un verre, À ta santé, mon héros! mon soldat! Chantons: Lal de dal, etc.

RÉCITATIF.

Un pauvre paillasse, dans un coin, Était assis à boire avec une chaudronnière; Ils s'inquiétaient peu qui reprenait le refrain, Tant ils étaient affairés pour eux-mêmes. À la fin, soûl de boisson et d'amour, Il se leva en trébuchant, tordit son visage, Puis se retourna, mit un baiser sur sa Griselidis, Et alors ajusta ses flûtes avec une grave grimace.

CHANSON.

Messire le Grave est un sot quand il est gris; Messire Gredin est un sot quand on le juge; Mais ce ne sont là que des apprentis, Moi, je suis un sot par profession.

Ma grand'mère m'acheta un livre, Et je m'en allai à l'école; J'ai peur de m'être mépris sur mes talents, Mais que voulez-vous attendre d'un sot?

Pour boire, je risquerais mon cou, Une catin est la moitié de mon travail; Mais que voulez-vous attendre d'autre, De quelqu'un qui fait métier d'être fou?

Une fois, je fus attaché comme un jeune boeuf[404], Pour avoir juré poliment et avoir bu; Une fois, je fus insulté dans l'église, Pour avoir chiffonné une fille en riant.

Le pauvre Jocrisse qui fait des tours pour amuser, Que personne ne le nomme en se moquant; Il y a même à la Cour, m'a-t-on dit, Un sauteur nommé le premier ministre.

Avez-vous observé ce très Révérend Faire des grimaces pour amuser la foule; Il se moque de notre escadron de charlatans; Ce n'est qu'un peu de rivalité.

Et, maintenant, voici ma conclusion, Car, ma foi, je suis bougrement à sec: Le gars qui est sot pour son propre usage, Sacrebleu! est diantrement plus bête que moi.

[Footnote 404: Allusion à la peine des Jougs, dans laquelle le condamné était exposé dans un endroit public, avec un collier de fer autour du cou.]

RÉCITATIF.

Après lui, parla une rude luronne, Qui savait s'y prendre pour agripper l'argent, Car elle avait décroché plus d'une bourse, Et été plongée dans plus d'un puits[405]. Son amoureux avait été un gars des Hautes-Terres, Mais maudit soit le triste noeud coulant! Avec soupirs et sanglots, elle commença ainsi À pleurer son beau John des Hautes-Terres:

[Footnote 405: C'était un châtiment en usage pour les femmes méchantes, querelleuses. On les attachait dans un grossier fauteuil en bois, _le ducking stool_, fixé à l'extrémité d'une poutre horizontale, qui se mouvait sur un poteau planté en terre, un peu à la façon des appareils primitifs pour puiser l'eau dans les puits. On plongeait la mégère assez de fois pour qu'elle fût calmée. On trouve des anecdotes sur ce châtiment, et des gravures représentant les _ducking stools_, dans _The Book of Days_ de Chambers, tom I, p. 209 et suivantes.]

CHANSON.

Mon amour naquit gars des Hautes-Terres, Il avait en mépris les lois des Basses-Terres; Mais toujours il fut fidèle à son clan, Mon brave et mon beau John des Hautes-Terres.

_Refrain._--Chantez, hey, mon beau John des Hautes-Terres! Chantez, ho, mon beau John des Hautes-Terres! Il n'y a pas un gars dans tout le pays Qui pût lutter avec mon John des Hautes-Terres.

Avec son philabeg, son plaid de tartan, Et sa bonne claymore pendue à son flanc, Il prenait les coeurs de toutes les dames, Mon vaillant et beau John des Hautes-Terres. Chantez, hey, etc.

Nous errions partout de la Tweed à la Spey, Nous vivions gaîment comme lords et ladies; Car il n'en craignait pas un des Basses-Terres, Mon vaillant et beau John des Hautes-Terres. Chantez, hey, etc.

Ils l'exilèrent par delà les mers, Mais, avant que les bourgeons parussent aux arbres, Le long de mes joues, les perles roulaient, En embrassant mon John des Hautes-Terres. Chantez, hey, etc.

Mais, oh! ils le saisirent enfin, Et ils l'ont lié au fond d'un donjon; Ma malédiction sur chacun d'eux, Ils ont pendu mon beau John des Hautes-Terres! Chantez, hey, etc.

Veuve maintenant, il me faut pleurer Des plaisirs qui ne reviendront plus; Je ne me console qu'avec un bon broc, Quand je pense à mon John des Hautes-Terres.

_Refrain._--Chantez, hey, mon beau John des Hautes-Terres! Chantez, ho, mon beau John des Hautes-Terres! Il n'y a pas un gars dans tout le pays Qui pût lutter avec mon John des Hautes-Terres.

RÉCITATIF.

Il y avait là un pigmée de violoneux qui, avec son violon, Se trémoussait aux marchés et aux foires; Cette jambe bien prise et cette taille superbe (Il n'arrivait pas plus haut.) Lui trouèrent son petit coeur comme une passoire, Et l'avaient mis en feu.

La main sur la hanche, et l'oeil en l'air, Il roucoula sa gamme, un, deux, trois, Puis, sur un ton arioso, L'Apollon gringalet Commença, avec un couplet allegretto, Son solo en trémolo.

CHANSON.

Laissez-moi me hausser pour essuyer cette larme, Et venez avec moi et soyez ma chérie, Alors tous vos soucis et vos craintes Pourront siffler sur le reste.

_Refrain._--Je suis violoneux par métier, Et de tous les airs que j'ai jamais joués, Le plus cher aux femmes et aux filles Fut toujours: Sifflez sur le reste.

Aux soupers de moissons, aux noces, nous irons, Et, oh! fameusement, nous vivrons! Nous bambocherons partout, tant que Papa Souci Chante: Sifflez sur le reste. Je suis, etc.

Très gaiement nous rongerons les os, Assis au soleil, au bord des fossés; Et tout à notre aise, quand il nous plaira, Nous pourrons siffler sur le reste. Je suis, etc.

Accordez-moi seulement le ciel de vos charmes, Et tant que je gratterai crins sur boyaux, La faim, le froid et tous ces maux-là Pourront siffler sur le reste.

_Refrain._--Je suis violoneux par métier, Et de tous les airs que j'ai jamais joués, Le plus cher aux femmes et aux filles Fut toujours: Sifflez sur le reste.

RÉCITATIF.

Les charmes de la gaillarde avaient frappé un robuste rétameur, Aussi bien que le pauvre gratteur de boyaux; Il prend le violoneux par la barbe Et tire une rapière rouillée. Puis il jura, par tout ce qui vaut un juron, De l'embrocher comme un pluvier, À moins qu'à partir de ce moment-là Il ne renonçât à elle pour toujours.

L'oeil effaré, le pauvre Crincrin S'affaissa sur ses jambons, Et implora grâce d'un air tout piteux; Et ainsi finit la querelle. Mais, bien que son petit coeur souffrît, Quand le rétameur la prit par la taille, Il affecta de rire sous cape, Quand le rude gars parla ainsi à la belle.

CHANSON.

Ma jolie fille, je travaille dans le cuivre, Chaudronnier, voilà mon métier; J'ai voyagé partout sur le sol chrétien, En suivant ma profession. J'ai accepté la prime, je me suis enrôlé Dans maint vaillant escadron; Ils m'ont en vain cherché, quand je les ai plantés là, Pour aller rétamer des chaudrons. J'ai accepté la prime, etc.

Dédaigne cette crevette, ce nain racorni, Avec son bruit et ses entrechats; Et viens partager avec ceux qui portent Le sac à outils et le tablier! Et par ce flacon, ma foi et mon espoir. Et par ce cher Kilbagie[406], Si jamais tu manques, si tu rencontres le besoin, Puissé-je ne jamais m'humecter la gorge. Et par ce flacon, etc.

[Footnote 406: Une espèce de whiskey renommé, distillé dans un endroit du même nom dans le Clackmannanshire.]

RÉCITATIF.

Le chaudronnier l'emporta; sans rougir, la belle Sombra dans ses embrassements, En partie vaincue si tristement par l'amour, En partie parce qu'elle était soûle. Messire Violino, avec un air Qui montrait un homme de nerf, Souhaita union au nouveau couple, Et fit tinter la bouteille, À leur santé, cette nuit-là.

Mais le gamin Cupidon décocha une flèche, Qui joua à une autre dame un vilain tour; Le violon la ratissa de prône en poupe, Derrière la cage à poulets. Son seigneur, un gars du métier d'Homère, Quoique boitant d'un éparvin, S'avança en clochant et en sautant follement Et offrit de chanter: «Le joyeux Davie», Par dessus le marché cette nuit-là.

C'était un gaillard qui défiait le souci, Autant que ceux qu'enrôla jamais Bacchus, Bien que la Fortune eût durement pesé sur lui, Elle n'avait jamais atteint son coeur. Il n'avait pas de souhait,--sinon d'être gai, Pas de besoin,--sinon la soif, Il ne haïssait rien,--sinon d'être triste; Et ainsi la Muse lui suggéra Sa chanson, cette nuit-là.

CHANSON.

Je suis un barde de peu de renom Chez les honnêtes gens et tout ça; Mais, comme Homère, la foule ébahie De ville en ville, j'attire ça.

_Refrain._--Malgré tout ça et tout ça, Et deux fois autant que tout ça; J'en ai perdu une, il m'en reste deux, J'ai femme assez, malgré tout ça.

Je n'ai jamais bu à la mare des Muses, Au ruisseau de Castalie et tout ça; C'est ici qu'il coule et richement fume, Mon Hélicon, comme j'appelle ça. Malgré tout ça, etc.

J'ai pour les belles beaucoup d'amour, Leur humble esclave et tout ça; Leur volonté est ma loi, j'ai toujours estimé Péché mortel de s'opposer à ça. Malgré tout ça, etc.

En suaves extases, cette heure-ci, nous nous unissons Avec un amour mutuel et tout ça; Mais combien de temps, la mouche piquera? Que l'inclination règle ça. Malgré tout ça, etc.

Leurs tours et leur malice m'ont rendu fou, Elles m'ont joué et tout ça; Mais déblayez le pont! et voici au Sexe! J'aime les garces malgré ça.

_Refrain._--Malgré tout ça, malgré tout ça, Et deux fois autant que tout ça; Mon plus cher sang, pour leur faire plaisir, Je le leur offre, malgré tout ça.

RÉCITATIF.

Ainsi chanta le barde, et les murs de Nansie Furent secoués d'un tonnerre d'applaudissements, Répercutés de toutes les bouches; Ils vidèrent leurs poches, engagèrent leurs guenilles, En gardant à peine pour couvrir leurs derrières, Afin d'étancher leur soif brûlante. Puis, de nouveau, la bande joyeuse Fit requête au poète D'ouvrir son sac et de choisir une chanson, Une ballade des meilleures. Lui, se dressant, tout réjoui, Entre ses deux Déboras, Jette un regard autour de lui, et les trouve tous Impatients de chanter en choeur.

CHOEUR.

Voyez le bol fumant devant nous, Voyez notre gai cercle en haillons! Tous en rond, reprenez le choeur, Et avec transports chantons:

_Refrain._--Une figue pour ceux protégés par la loi! La liberté est un glorieux banquet! Les tribunaux furent érigés pour les lâches, Les églises bâties pour plaire aux prêtres.

Qu'est un titre et qu'est un trésor? Qu'est le soin de sa renommée? Si nous menons vie de plaisir, Qu'importe et comment, et où? Une figue, etc.

Avec un tour, un conte toujours prêts, Nous errons çà et là, le jour; Et la nuit, en étable ou grange, Caressons nos femmes sur le foin. Une figue, etc.

Le carrosse, suivi de laquais, Va-t-il plus léger, à travers pays? Le sobre lit du mariage Voit-il de plus brillantes scènes d'amour? Une figue, etc.

La vie est un tohu-bohu, Nous ne regardons pas comment elle marche; Que ceux-là parlent du décorum, Qui ont une renommée à perdre. Une figue, etc.

Voici aux sacs, bissacs, et besaces! Voici à toute la bande errante! À nos marmots, à nos femmes en loques! Chacun et tous, criez: «Amen!»

_Refrain._--Une figue pour ceux protégés par la loi, La Liberté est un glorieux banquet! Les tribunaux furent érigés pour les lâches. Les églises bâties pour plaire aux prêtres[407].

[Footnote 407: Il y a dans Cervantès sur la vie des gueux espagnols, des gitanos, un passage qui fait penser à la fin de la pièce de Burns. «Notre vie est agile, libre, curieuse, large, fainéante; rien ne lui manque, nous savons tout trouver ou mendier. La terre nous donne un lit de gazon; le ciel une tente; le soleil ne nous brûle pas; le froid ne saurait nous atteindre. Le verger le mieux clos nous offre ses primeurs. À peine voit-on paraître l'alvilla et le muscat, nous l'avons sous la main, nous autres audacieux gitanos, avides du bien d'autrui, pleins d'esprit et d'adresse, prestes, déliés, et bien portants. Nous jouissons de nos amours, libres de tous soucis de rivalité, nous nous chauffons à ce feu sans crainte, ni jalousie.» _Cervantès. Théâtre. Pedro de Urde Malas, 1re journée._ (Traduction de Alphonse Royer.)]